SUR L'ESSENCE
spéculation devant une assemblée de sages qui ont l'habitude de porter dans l'étude de l'histoire les vues de la phi losophie. Eh! comment se défendre de tourner les yeux vers une amélioration dans les choses humaines , quand on médite sur les suites de ces sanglantes révolutions dont la réformation opérée par Luther offre un si mémorable exemple? A chacune de ces grandes secousses ne devraiton pas accuser la Providence divine d'une tyrannique absurdité , si le résultat de tant de malheurs était de retomber dans un état pire que celui dont on est sorti? Mais non; après ces crises déplorables où tant d'individus sont sacrifiés, il n'est pas rare de voir naître un ordre de choses meilleur, de voir l'espèce entière marcher plus librement vers le grand but qui lui est proposé par sa raison , et atteindre un nouveau développement de sa culture à chaque nouvelle manifestation de ses forces.
D'après ces données , nous considérerons la culture graduelle du genre humain comme consistant dans une suite non interrompue de réformations; les unes sourdes et lentes, résultats tardifs des siècles et de l'opinion qui, à la longue, dissipe les erreurs; les autres, éclatantes et de vive force , résultats subits d'un rayon de lumière qui frappe tous les yeux, de la lassitude d'une longue oppression, du besoin parvenu à l'excès de rétablir l'équilibre dans quelque partie du système politique ou religieux. Celles-ci sont comme les époques , les pierres milliaires du genre humain dans sa marche au travers des siècles. L'histoire les compte avec soin , en observe les résultats , et y rattache les divisions de son travail.
Les âmes paisibles , qu'une douce philanthropie échauffe sans enthousiasme , à qui les maux présents inspirent plus d'horreur que ne les flatte l'espoir des biens futurs; ces esprits modérés qu'effraient une marche bondissante et les révoltes, ceux-là, dis-je, partisans des améliorations, des
réformes que le temps amène sans secousses , voudraient , avec justice, que le bien ne se manifestât jamais que sous des formes pacifiques. Partout où ils aperçoivent l'éclat des passions , les armes provoquées par les armes , la foudre qui répond à la foudre , ils gémissent , ils s'affligent , ils protestent également contre l'un et contre l'autre parti. Fréquemment ils se déclarent contre celui qui a porté la première atteinte au repos qui leur est si cher, bien que souvent il soit l'innocent , l'opprimé qui a été poussé à bout. Ne peut-on pas ranger dans cette classe un grand nombre des adversaires de notre dernière révolution , tant d'hommes probes et droits qui ont été froissés par le choc des partis? Ainsi s'explique encore l'éloignement de quelques hommes distingués du seizième siècle , non pour les doctrines , mais pour les événements de la réformation. Érasme la nommait la tragédie luthérienne , et c'est parce qu'en effet le drame s'annonça comme tragique, que cet homme sage et circonspect, dont la devise favorite était otium cum dignitate, refusa d'en devenir un acteur 1 . Mais vouloir que le bien ne s'opère que par le bien , c'est faire le roman de l'humanité; c'est faire de l'histoire une idylle, et de l'univers une Arcadie. Il n'en arrive malheureusement pas ainsi. La nature , au milieu des bienfaits qu'elle répand sur la terre , l'afflige par des ouragans , des inondations , des feux souterrains , images des fléaux qui se manifestent parfois au sein de nos sociétés , et qui souvent sont dus aux fautes
dDans une lettre à Richard Pacaeus, doyen de Saint-Paul à Londres , Erasme dit : « Sans doute Luther a prêché et enseigné beaucoup de choses excellentes; mais n'en eût-il écrit que de pieuses, je ne me serais^jamais soucié d'exposer ma vie pour la vérité. » C'est grâce à la confrérie des Érasmes que le mal a de si belles chances de succès. Si les hommes désintéressés et capables , qui se dévouent au bonheur de l'humanité , n'étaient pas lâchement reniés de ceux qui les approuvent intérieurement , tout irait mieux dans ce monde sublunaire.
52 SUR l'essence
de nos pères , quelquefois aux nôtres. Il convient à l'homme qui sait vivre dans son siècle et qui respecte la Providence, de se résigner aux lois qui dirigent le grand tout; lois que nous ne méconnaissons que quand nous osons juger de leur action sous un point de vue trop limité.
L'amélioration que l'homme ambitionne sans cesse pour ses institutions tant politiques que religieuses , consiste à les rapprocher et à les maintenir le plus près possible de l'esprit particulier qui fait leur essence. Les formes extérieures dont elles sont revêtues ne sont jamais tellement conformes à leur esprit, qu'elles en permettent le jeu et l'accomplissement tout entier. Il n'arrive que trop souvent que les rouages embarrassés de la machine suspendent et rendent irrégulière l'action du premier ressort. Ce qui soumet toutes les institutions humaines à ce désaccord, c'est la nature même de l'homme, lequel est composé d'un esprit et d'un corps étroitement unis. Contenue et comme entravée par les organes qui lui sont donnés pour sa manifestation, l'intelligence ne peut exprimer sa pensée aussi clairement , ni la produire aussi subtile qu'elle l'a conçue. Pour agir au dehors , il faut que cette pensée s'allie à un corps à qui elle donne son empreinte. De là l'extrême importance du langage relativement à la faculté de penser et de combiner nos idées. Ainsi , toute institution à l'usage de l'homme doit avoir une forme sensible. L'esprit de toutes les religions, comme celui de tous les gouvernements, est originairement le même. L'un consiste à reconnaître comme lois imposées par Dieu même les lois morales qui sont gravées dans les cœurs; l'autre à assurer à tous les membres de la société l'exercice de leurs droits naturels. Mais que serait une religion, que serait un gouvernement qui s'en tiendrait à cette simple pensée? Ce ne serait point une institution humaine. Pour le devenir, il lui faut des organes ? une consistance visible et matérielle
Cependant l'esprit inaltérable , éternel , qui forme 1 ame de ces institutions, demeure toujours ce qu'il a été, toujours semblable à lui-même. Il n'en est pas ainsi des corps, de la forme extérieure. Celle-ci, soumise à l'influence du monde physique, des passions humaines, variable, périssable, se modifie au gré des événements. A mesure que sa configuration change , que ses organes se roidissent , s'épaississent , se surchargent , l'esprit oppressé et contraint perd son action et sa direction primitives; quelquefois, étouffé sous un agrégat monstrueux , il cesse tout à fait de se manifester : le fantôme n'a plus de vie, plus de souplesse; il n'a plus que la roideur et la pesanteur de la mort. Ainsi l'esprit du christianisme , qui avait besoin d'une forme aussi pure et aussi simple que lui l , fut , jusqu'au seizième siècle , graduellement étouffé par des éléments destructifs de son action et cause de tous les maux que les erreurs et les passions peuvent produire. Ainsi, l'histoire, dépositaire d'une funeste expérience , nous fait voir que presque toujours les constitutions politiques , établies pour maintenir le droit naturel , dégénèrent à la longue et finissent par s'embarrasser d'une masse ennemie et de la liberté et du salut public. De là l'opinion presque toujours confirmée par l'événement, qu'un gouvernement démocratique se transforme successivement en oligarchie, en monarchie et en despotisme.
lFénélon, dans sa Lettre sur l'existence de Dieu et sur le culte digne de lui, au second volume de ses OEuvres philosophiques , affirme que la religion chrétienne n'est autre chose que l'amour de Dieu. 11 cite, à la page 46, Tertullien, qui dit en ce sens, que Vâme est naturellement chrétienne, et à la page 28 , saint Augustin, suivant lequel il ne peut être d'autre culte que l'amour, nec colitur ille nisi amando. Selon Fénélon, l'adoration en esprit et en vérité, c'est l'unique tin pour laquelle Dieu nous a faits. On sent que le Saint-Siège devait trouver celte manière d'être chrétien fort peu convenable, (Note de l'auteur.)
M SUR l'essence
Et voila d'où naît à certaines époques le besoin, généralement senti par les âmes droites et généreuses, de reformations dans les grands établissements humains. La forme extérieure n'est en général que trop récalcitrante à l'esprit. Elle le contraint, l'oppresse et le paralyse jusqu'à ce qu'enfin il éclate , il s'échappe d'un corps , qui ne lui offre plus les organes nécessaires à son développement. Les hommes , qui tous trouvent en eux-mêmes la notion plus ou moins claire et le type de cet esprit, s'irritent contre l'orgueilleux colosse , le brisent dans leur indignation, s'efforcent de recueillir la flamme sainte qui y était cachée, et, ne pouvant la saisir, la renferment de nouveau dans un vase , ouvrage de leurs mains. Ainsi , après avoir détruit le vieil édifice de la communion romaine, il fallut aux chrétiens séparés d'elle la confession d'Augs- - bourg et autres semblables; après la destruction de la royauté en France, il fallut fixer l'esprit du gouvernement et celui des droits naturels de l'homme dans les formes positives d'une nouvelle constitution.
Mais en jugeant ces réformations, il faut avoir égard à l'esprit général du temps et du pays où elles ont été opérées , comme au caractère et au but spécial de ceux qui les ont faites; car c'est de ces circonstances qu'elles reçoivent les traits qui les distinguent. Moïse, sortant d'Egypte à la tête d'une troupe d'esclaves mutins, superstitieux, sensuels , dont il lui fallait faire des hommes soumis , des soldats capables de tout entreprendre , et ennemis de toute nation qui occuperait une terre sur laquelle il voudrait les établir, Moïse a dirigé la réforme de son peuple comme elle devait l'être pour l'accomplissement de ses desseins. Mahomet , réformant une nation libre et fière , sensuelle à l'excès , mais capable d'exaltation et de vertu , sut lui imprimer un grand caractère , et réduisit à des termes fort simples la forme extérieure du pur déisme qu'il lui
prêcha. Tous les deux confondirent l'Église et l'État, et rendirent par là leur religion purement locale. Quant à Jésus , conformément à sa céleste origine , il sépara les intérêts de l'État de ceux de la religion , dont l'empire , selon lui , n'était pas de ce monde. Au milieu de la nation juive, assujettie à la loi de Moïse et[avide d'une réformation, il entreprit celle du genre humain , en rejetant les formes qui ne convenaient qu'à un seul peuple , et en s'appuyant sur l'esprit universel de la religion, qui est le même chez tous les hommes. Aussi, par l'esprit vraiment divin, c'està-dire éminemment humain1, qui en était l'âme, l'œuvre de sa réformation devait convenir à tous les hommes droits , et prendre un caractère essentiellement cosmopolite ou catholique, d'autant plus qu'il avait conféré à sa future Église le droit éventuel de modifier et de développer ses formes. Mais le droit d'approprier convenablement la forme n'était pas celui de la dénaturer, de la surcharger, de la rendre contraire même à l'esprit auquel elle ne doit que servir d'organe. Or, au quinzième siècle l'esprit du Christ n'était plus reconnaissable dans la constitution de l'Église chrétienne d'Occident. La subordination de l'Église à l'État dans les choses humaines et terrestres, la distinction de l'une et de l'autre en ce qui concerne la terre et en ce qui concerne le ciel , avait été violemment effacée; l'esprit étranger de quelques institutions bizarres s'était glissé dans l'édifice incohérent du christianisme moderne; tout était confondu et altéré; il fallait une réformation , un appel à l'esprit primitif, un amendement dans la forme extérieure. Cette réformation s'opéra au seizième siècle dans une partie de l'Occident , et on la désigne par le nom de Luther, qui en a été le courageux moteur. Remarquons encore que , si la forme extérieure des ins-
1 Conforme aux besoins de l'homme.
56 SUR l'essence des reformations en général.
titutions religieuses correspond immédiatement aux sens de l'homme , et se marie à ses passions , tandis que l'esprit qui anime ces institutions correspond directement à son intelligence , il en résulte premièrement , que plus une société est composée d'hommes ignorants et sensuels , plus il lui faudra de pratiques extérieures , susceptibles , par l'attachement passionné qu'ils font naître dans les sens et l'imagination, de porter aux excès les plus révoltants. Et secondement, que plus une réunion d'hommes est éclairée, plus les facultés intellectuelles y sont cultivées de préférence aux sens, plus l'esprit de ses autres institutions est resté pur, moins elle pourra souffrir la matérialisation de son culte , et plus elle se montrera disposée à une réformation dans cette partie.
L'attachement passionné pour ce qui est corps et simple forme dans la religion , attachement qui en fait méconnaître l'esprit et transporter aux dogmes et à l'extérieur du culte la vénération qui n'appartient qu'à la Divinité, est la source de la superstition. Disposition funeste qui, plaçant le foyer de l'enthousiasme dans les sens et les passions , peut porter aux plus grands excès.
Le penchant contraire, celui par lequel l'homme, suivant l'impulsion de sa nature spirituelle , tend à rejeter tout ce qui est forme et corps dans la religion pour ne s'attacher qu'à son esprit, mène au mysticisme. Il est fréquemment le partage des hommes méditatifs et solitaires , qui , ne sentant pas le besoin d'influer sur d'autres hommes , croient pouvoir se passer des sens et s'en tenir au pur esprit de la religion. Cet attachement à l'esprit, dégagé de tout ce qui est accidentel et local , doit réveiller chez tous les hommes qui s'y livrent des sentiments à peu près semblables. De là la conformité entre les opinions de nos mystiques chrétiens , de Quesnel , de Fénélon , et de quelques Espagnols et Allemands, avec les opinions des Bramins de
sur là réformation de luther en particulier. 57 l'Inde. Le mysticisme, partage ordinaire des âmes tendres et contemplatives , peut bien produire un fanatisme intellectuel , mais il est sans danger pour la société , tant qu'il est sincère, et non exploité par des hypocrites. Notre révolution , dans sa courte durée , a eu ses superstitieux , ses mystiques et ses hypocrites.
La sécheresse de cette digression ne peut être excusée que par la nécessité où était l'auteur de mettre dans tout son jour le point de vue sous lequel il lui semble que doit être envisagée l'influence d'une révolution produite par la religion.