‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 12 sur 63 · SUR LA RÉFORMATION DE LUTHER EN PARTICULIER · texte numérisé non relu

SUR LA RÉFORMATION DE LUTHER EN PARTICULIER

§ Ier. Evénements qui ont précédé et causes qui ont provoqué la réformation.

Deux objets sont principalement chers à l'homme , et il n'est pas rare de le voir leur sacrifier ses autres intérêts , même sa vie. L'un est la conservation de ses droits sociaux , l'autre l'indépendance de ses opinions religieuses : la liberté dans ses actes civils, la liberté dans les actes de sa conscience. Il attache à l'un et à l'autre de ces biens un prix égal à celui de son existence. L'idée de leur recouvrement, quand il les a perdus, le porte au comble de l'enthousiasme; l'idée de les perdre quand il en jouit le jette dans un désespoir capable de tout entreprendre. Or, dans les premières années du seizième siècle , telle nation qui avait perdu sa liberté civile et religieuse commençait à sentir le poids de ses chaînes; telle autre qui jouissait encore d'une certaine indépendance frémissait de la voir prête à lui échapper. Tout les États, en particulier ceux de l'empire d'Allemagne, étaient tourmentés depuis

longtemps des tiraillements qu'occasionnait la lutte opiniâtre entre les empereurs successeurs des Césars et les papes successeurs de saint Pierre ; lutte dont le prix devait être la monarchie illimitée sur l'ancien territoire de l'empire romain. Les deux rivaux prétendaient à des droits égaux sur Rome, et il était clair à leurs yeux, comme à ceux de toute l'Europe , que le maître de Rome devait l'être aussi de l'empire; tant les préjugés vulgaires sont difficiles à déraciner ! Ce nom magique de Rome imposait encore des siècles après sa chute, et il impose encore de nos jours. Les hommes , d'ailleurs , se persuadent facilement que ce qui a duré longtemps doit durer toujours; que l'existence d'un jour établit un droit pour le lendemain; que l'histoire ne peut être qu'une répétition périodique des mêmes événements , et que chaque siècle doit ressembler aux autres siècles. Rome, longtemps la capitale du monde, devait le rester toujours. Il ne vint d'abord en tête à personne de nier cette conséquence, et de laisser le maître de Rome pour ce qu'il était. On se battit pour savoir qui resterait en possession de la ville souveraine, et auquel des deux rivaux , ou pour mieux dire , auquel des deux tyrans on se soumettrait.

La filiation du droit que les princes successeurs de Charlemagne pensaient avoir sur Rome et sur l'empire, est assez connue. Ils se nommaient Césars; or, les anciens Césars avaient été empereurs dans Rome , et Rome était là maîtresse de la meilleure partie de l'Europe ; donc le prince qui s'appelait César devait incontestablement régner sur Rome et sur l'Europe. Cet argument a passé longtemps pour irrécusable.

Le droit des papes n'était pas aussi clair, mais il n'en était que plus révéré. Comme Rome était la maîtresse naturelle de tout l'univers, et que le prince qui avait résidé sj longtemps à Rome était le chef de l'empire, il était ervP

dent que l'évêque de Rome devait aussi être le chef de l'Église \ . Cette primatie du pontife romain s'établit peu à peu , à force de machinations et de mesures habiles opiniâtrement suivies. Quand ensuite Rome se trouva sans empereur, la considération du pontife ne fit que s'en accroître; il se trouva le premier dans Rome, de second qu'il y avait été jusque-là. Et quand des princes francs et germains eurent la singulière ambition d'être couronnés empereurs dans la ville des Césars , les papes firent les honneurs de l'empire , et semblèrent le donner en couronnant ses nouveaux chefs. Or, du moment que le pape fut en possession de couronner l'empereur, l'Europe hébétée ne reconnut plus pour tel que celui qui avait reçu la couronne des mains du pape. De là les flatteries , les soumissions , les concessions des princes prétendant à l'empire , pour gagner les bonnes grâces du pontife. Disposant de la première des couronnes , celui-ci en conclut que les autres étaient également à sa disposition. Souverain d'un clergé innombrable , riche et actif; régnant par ce moyen sur toutes les consciences , il lui fut facile de s'établir dans l'opinion comme le fondé de pouvoirs de Dieu sur la terre , le vicaire de Jésus-Christ, le dominateur des rois2. Si

' Dans ses Dissertations historiques sur l'ancienne discipline de l'Église, Paris 1686, le célèbre Élie Dupin déclare aussi qu'il ne peut trouver d'autre raison de cette primauté ; « Si quœras cur potissimùm Romana Ecclesia sit electa, quœ primatum obtineret; responderi potest , id factum , quia romana urbs erat prima; nec alla congruentior ratio videtur reddi posse.

(Note de V auteur.)

2 C'est le langage non-seulement des bulles émanées de Rome à cette époque et dans les temps suivants , mais des écrits les plus populaires et les plus répandus alors; ce qui prouve que le préjugé était bien généralement établi. On lit dans la préface du Miroir de Souabe, ouvrage qui est de la fin du treizième siècle: « Depuis le temps que Dieu s'est fait prince de paix , les deux glaives qu'il

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quelque prince osait tenter de se soustraire a cette autorité émanée du ciel , le pontife l'anathéma lisait , le repoussait 4$; la communion des fidèles , et ses sujets s'éloignaient de lui comme d'un pestiféré. Il allait d'ordinaire demander grâce au vice-dieu irrité, l'apaiser par les plus basses soumissions et par la reconnaissance de tous les ^mî^W^ l'altier pontife s'arrogeait; après quoi le prince rèpent^f! était rétabli dans ses charges, et le pouvoir des papes plus affermi que jamais. ïoMaM

i A Dieu ne plaise qu'on puisse nie prêter .- l'intention; iMimsulter en cet écrit au clergé et au chef de l'Église romaine ! aujourd'hui que des siècles d'humiliation, de dépouitter fnent, de persécution même, ont expié des siècles d'orgueil,, d'avidité et d'intolérance , il serait barbare d'imputer aux successeurs les torts de leurs prédécesseurs, et il m'est doux de pouvoir penser que le clergé actuel , participant aux lumières de ses contemporains, est animé :dlun esprit conforme à celui de l'Évangile. Qui imputera à Marc-Aurèle les forfaits de Néron , à Pie VII les indignités ^Alexandre VI? Mais cette observation Une fois faite , il doit être permis à l'historien , dont la tâche est de peindre les événements avec fidélité, d'expliquer les causes de l'indignation et de la révolte des peuples dans un siècle déjà toin du nôtre; il doit lui être permis, dis-je, de ne

avait dans le ciel pour proléger la chrétienté , il les a envoyés sur la terre j et les a donnés tous les deux à saint Pierre, l'un pour la justice temporelle, l'autre pour la justice spirituelle. Celui de la justice temporelle , le pape le commet à l'empereur pour le service de l'Église, et suivant la volonté du pape. » Ce sont, au reste, les propres paroles de Boniface VIII / dans sa fameuse bulle Tînam ïanctam, donnée le 18 novembre de l'an 130^, et qui finît ainsi * Clnfinr, nous déclarons , disons , décrétons et promulguons , qu'il est 4e nécessité de- salut, que toute créature humaine soit soumise au pontife fomain.» vn tel énoncé peut se passer de commentaire.

{Note de l'auteur.)

dissimuler, de penser, de parler avec les contemporains des faits qu'il rapporte , de dévoiler la honte de ceux qui ont mérité la honte, et de justifier l'emportement des opprimés par le récit naïf de l'oppression.

Les considérations sur la révolution opérée par Luther portent sur trois points principaux que , pour son intelligence, il importe d'examiner successivement. Ces trois points sont : L'état politique des nations européennes , leur position intérieure, leur situation à l'égard les unes des autres , à l'égard du chef de l'empire et du chef de l'Église ; l'état religieux de ces mêmes nations, leurs rapports et ceux des princes avec le trône pontifical; l'état des sciences et des lettres dans l'Europe devenue barbare au cinquième siècle , et qui , depuis trois siècles environ , cherchait à sortir des ténèbres où elle était plongée.

Ce n'est qu'en épuisant ces trois points de vue qu'on pourrait parvenir à une connaissance suffisante de l'esprit général et de la situation des États européens au seizième siècle , et par là à une connaissance précise des conséquences de la réformation. Mais comment se livrer ici aux recherches et aux développements qu'exigerait ce triple tableau? L'auteur doit se borner à l'esquisser.

§ & Esquisse de Vétat de l'Europe au commencement du $eî« zième siècle1 *

î. ÉTAT POLITIQUE.

Des débris de l'empire romain d'Occident s'étaient formées une foule de dominations, à la tête desquelles se trouvaient généralement les chefs de ces peuplades du Nord qui avaient renversé l'empire. Tour à tour faibles et puissants, ces États, longtemps sans consistance , changeaient de maître et de forme au gré des événements; on en voyait

* Voy, le n° \ de V Appendice,

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s'élever, s'agrandir et s'éteindre. Au milieu de toutes ces vicissitudes \ peu d'idées d'une réunion , d'un accord entre les faibles pour s'opposer au plus fort; nul indice de la grande et féconde conception d'un équilibre entre les puissances. Cependant, les croisades et autres guerres qui avaient appauvri la noblesse ; le commerce , l'industrie qui avaient enrichi la classe des bourgeois; les lumières répandues dans celle-ci , et qui réveillaient en elle le sentiment de ses droits naturels , provoquèrent l'existence civile et l'influence politique du tiers-état. La bourgeoisie de quelques villes osa même s'attribuer la souveraineté chez elle , ce qui ne fut pas sans quelque effet sur l'opinion alors si enveloppée de ténèbres et si nourrie de préjugés.

L'Italie, divisée en un grand nombre d'États faibles , les uns monarchiques, les autres républicains, déchirée intérieurement par la jalousie et la haine de ces petits États entre eux, par la mutinerie des barons qui prétendaient à l'indépendance , l'Italie était le théâtre des invasions de ses puissants voisins, Français, Allemands, Espagnols, qui tous aspiraient à s'y établir. Cette belle contrée était livrée à des désolations perpétuelles. Ses faibles souverains, tantôt se rangeant du parti d'un conquérant, tantôt jaloux de ses progrès, et complotant pour l'expulser de leur pays , ne se sauvaient d'ordinaire que par la perfidie , la fourbe et une politique astucieuse qui , dès lors , a été un des traits dominants du caractère italien. Ce pays, depuis longtemps le plus riche de l'Europe et le centre de tout le commerce, était à la veille de voir tarir la source de son opulence, par suite des découvertes maritimes, qu'on devait aux navigateurs de la péninsule ibérique.

Les Turcs venaient de s'emparer du siège de l'empire d'Orient et portaient leurs armes victorieuses dans la Calabre , la Hongrie , et jusqu'aux portes de Vienne.

La Pologne, à l'époque dont nous parlons ? exerçait peu

d'influence sur les États situés à l'Occident. Cette puissance fut occupée durant le quinzième siècle de guerres contre les Turcs , les Moscovites et les chevaliers teutoniques qui r sous prétexte de convertir les infidèles , s'étaient formé , dans sa partie septrionnale , une domination , origine première du royaume de Prusse. La Pologne d'ailleurs, quoique gouvernée , pendant presque toute la première moitié du seizième siècle , par un très-grand roi , Sigismond Ier, portait en elle-même son principe d'affaiblissement , tant par les troubles qui éclataient souvent dans son sein , que par la jalousie et la division qui régnaient alors entre les Lithuaniens et les Polonais , soumis au même chef, mais peu disposés à se réunir.

La Russie n'existait pas encore pour l'Occident de l'Europe , où depuis elle a acquis tant d'ascendant.

La Suède et le Danemark étaient à peu près aussi nuls pour les États situés à leur midi. Les rois de Danemark , après bien des guerres et des vicissitudes , avaient conquis la Suède, toujours disposée à secouer ce joug étranger. Un héros, né dans son sein, consomma sa délivrance. Gustave Wasa devint le roi légitime de sa patrie qu'il avait délivrée.

Le Nord de l'Allemagne, qu'on pourrait appeler l'Allemagne saxonne, parce que c'est l'ancienne race saxonne qui y domine, était partagé en États peu étendus et peu riches. Ils ne tenaient au midi de l'empire que par le faible lien de la confédération germanique. L'empereur cependant, harcelé sans relâche par les Ottomans, avait les motifs les plus pressants de ménager ces princes saxons , qui $ commandant à des peuples belliqueux, pouvaient lui fournir d'utiles secours. Cette partie de l'empire avait vu se former dans son sein une ligue redoutable de villes commerçantes qu'un intérêt commun avait réunies. La Hanse teutonique s'était élevée pour s'opposer au pillage des brigands féo-

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daux qui, de leurs repaires, infestaient les routes et dévalisaient les marchands qui allaient d'une foire à l'autre. Les villes de Lombardie et celles du Rhin avaient formé des confédérations analogues, et ces associations d'hommes libres et actifs sont du petit nombre des établissements dont les nations modernes aient à se glorifier dans ces premiers temps.

La Bohême était travaillée par l'esprit républicain, mais seulement dans son application à la liberté des consciences. Les partisans du martyr de la Bohême, de Jean Huss , avaient soutenu , par des prodiges de bravoure et de fermeté, leur croyance religieuse. Les princes autrichiens n'avaient pu les y faire renoncer. Une capitulation avait eu lieu entre les deux partis sur l'article du culte. Cet exemple semblait solliciter le reste du monde chrétien à s'affranchir de même. Ce n'est pas précisément en ce que les braves Bohémiens se servaient du calice en communiant, qu'ils étaient dignes de trouver des imitateurs, mais en ce qu'ils faisaient sur cet article ce que là conscience leur prescrivait.

Le Midi de l'Allemagne était presque soumis au même morcellement que le Nord; mais la plus forte moitié de cette contrée faisait partie des États de la colossale maison d'Autriche , laquelle , revêtue , presque à titre héréditaire , de la dignité impériale , enrichie de la Bourgogne sous Maximilien , de l'Espagne et d'une portion de l'Italie sous Charles-Quint, ne cachait plus ses prétentions à la monarchie universelle. Cette puissance était prédominante au commencement du seizième siècle et menaçait d'absorber toutes les autres.

Cependant sa noble rivale , la France, avait enfin expulsé les Anglais de son territoire. L'armée permanente que ses rois furent obligés de tenir sur pied à cette occasion , leur fat d'un merveilleux secours pour humilier leurs vassaux

U enrichir l'État de leurs dépouilles. En portant la guerre en Italie, Charles VIII et Louis XII avaient montré , malgré leurs revers , que la France pouvait devenir redoutable à l'Autriche, et leur successeur, François Ier, se sentait assez fort pour braver cette puissance.

La République suisse, qui faisait revivre dans ses montagnes le courage et les vertus de l'antique Lacédémonè , s'était formée aux dépens de l'Autriche, de laquelle elle se défiait, et contre laquelle elle recherchait la protection des rois de France.

L' Angleterre , qui avait trop longtemps négligé le rôle de puissance maritime et consumé ses forces à la conquête de quelques provinces de l'ouest de la France, venait de perdre ces possessions onéreuses. Cette perte apparente devint un avantage réel pour la nation, qui s'occupa dès lors de sa liberté et de ses flottes. L'Angleterre n- était pas au seizième siècle ce qu'elle est devenue depuis • mais elle était déjà au rang des premières puissances de l'Europe , et Henri VIII , prince bizarre et violent , qui commença par écrire contre Luther et finit par l'imiter, eût joué en Europe un rôle bien plus important qu'il ne l'a fait, si, moins occupé de ses passions, de ses amours et, de ses cruautés , il eût su faire au dehors un sage emploi de sa puissance.

h Espagne, après des guerres longues et sanglantes, était enfin délivrée des Maures, ses superbes conquérants. Ferdinand d'Aragon, qui avait eu la gloire de cette délivrance, épousa Isabelle de Castille , et joignit ainsi la Castille à l'Aragon. Ces États réunis passèrent à Charles-Quint, et l'Espagne ne formait plus sous lui qu'une province delà vaste monarchie autrichienne.

Cependant le système politique et les progrès de l'art de la guerre devenaient de plus en plus favorables aux grandes puissances, L'invention de l'artillerie, qui rendait inutiles

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les châteaux et les simples murs d'enceinte , obligeait à l'érection de forteresses trop coûteuses pour les petits princes et les petits États. Les armées permanentes assuraient aux grands souverains un avantage décidé sur ceux qui ne pouvaient en soutenir les frais. Les princes de l'Empire avaient, plus que jamais, à redouter que Charles-Quint ne les traitât comme Louis XI avait traité les seigneurs français. Malgré ce danger, ils s'affaiblissaient encore en par^ tagéant leurs États entre leurs héritiers, et en donnant des apanages à tous leurs fils, comme si les peuples et les provinces eussent été leur propriété. Personne alors ne révo* quait ce droit en doute.

Les Européens , resserrés jusqu'alors dans les limites de l'ancien monde, venaient de découvrir le chemin des Indes et celui de l'Amérique. En même temps les esprits cherchaient à sortir de l'étroite sphère d'idées où ils languissaient depuis des siècles. Le genre humain marchait visiblement vers une ère nouvelle. Un changement dans l'ordre des choses, une commotion prochaine devenait probable; on entendait gronder les entrailles du volcan, et des éclairs échappés de ses flancs g sillonnaient les ténèbres. Telle était la fermentation qui se manifestait dans l'état politique des nations dès les premières années du seizième siècle.

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