II. ÉTAT RELIGIEUX
La superstition religieuse qui avait tourmenté plus ou moins toutes ces nations, commençait à se modérer chez: quelques-unes , et partout il se trouvait des hommes éclairés qui la combattaient efficacement. La doctrine desFmidois et celle des Albigeois n'était pas oubliée en France ; Wicleff avait élevé la voix en Angleterre, et avait été écouté. Nous avons déjà parlé des Hussites et de leurs succès en Bohême.
Les princes supportaient tous avec plus ou moins d'impatience les hauteurs et les prétentions du pontife romain. Quelques-uns osaient s'y opposer ouvertement, et l'Université de Paris servit plus d'une fois d'organe au pouvoir temporel pour répondre aux menaces de Rome. On avait le* courage d'appeler ù un futur concile qu'on mettait audessus du pape. D'autres princes, tantôt par conviction; tantôt par politique, ployaient encore le genou devant Rome et semblaient faire cause commune avec le chef de l'Église. C'est ainsi que Charles-Quint ne pouvait se dispenser de rester attaché au Saint-Siège pour dominer «n Italie. L'Espagne , d'ailleurs , où l'inquisition venait d'être introduite et où la longue terreur inspirée par les Maures avait entretenu le peuple dans le catholicisme le plus superstitieux, se serait à l'instant révoltée contre lui, s'il eût paru catholique moins zélé qu'elle.
Les pays qui jouissaient d'une constitution républicaine, éf qui nourrissaient chez eux plus de penchant à la liberté, étaient ceux aussi qui se montraient les moins timides devant Rome. On sait avec quelle noble fermeté le sénat de Venise ne ^essa d'opposer une digue à ses usurpations^ Il est des cantons essentiellement républicains de la Hollande, du Holstein et de la Rasse- Allemagne, que la réformation a trouvés tout réformés.
D'ailleurs , les yeux commençaient à se dessiller. Les violences impolitiques de quelques papes, la vie scandaleuse de: quelques autres , le libertinage affronté de leur cour et de leur capitale; les mauvaises mœurs du clergé, l'ignorance et l'effronterie de plusieurs ordres mendiants, fidèles satellites du Saint-Siège ; les soixante-dix années de captivité à Avignon , le schisme de quarante autres années où l'on vit deux et trois papes, s'injuriant , s'excommuniant et se reprochant les vices les plus scandaleux; les exactions de toute espèce , les indulgences surtout , abus monstrueux
68 SUR LAREFORMATfON
dufplus monstrueux des pouvoirs ; l'intolérance , les cruautés de .l'inquisition , tout cela suffit bien pour expliquer la haine et le inépris généralement répandus contre la hiérarchie romaine. Or, que pouvait devenir une puissance entièrement fondée sur l'opinion , du moment que l'opinion se retirait d'elle? Douter de ses droits , c'était les lui enlever; sonder ses fondemeuts, c'était les saper; examiner, c'était détruire.
Les papes cependant, qui voyaient sans doute mieux que d'autres les dangers qui menaçaient leur autorité, n'en laissaient rien paraître à l'extérieur, et affectaient la sécurité qui impose à l'opinion. Ils savaient céder quelquefois , et ployer quand la nécessité les y contraignait; mais ils changeaient de ton le moins possible , espérant le retour d'un temps meilleur, d'un temps de bigotisme et de ténèbres où ils pourraient déployer dans toute sa magnificence leur opiniâtre système de Lamaïsme. L'irritable Paul III , aussi audacieux qu'Hildebrand , cita le roi d'Angleterre à comparaître devant lui , et sur le refus du non moins irritable Henri VIII , il le déclara déchu de sa couronne i , lui et ses descendants , à toute perpétuité. Pie V porta une sentence
ixiNos... Henricum privationis regni incurisse pœnam declaramus... Ejus et complicum, etc., filii pœnarum participes sint. Omnés et singulos Henrici régis, et aliorum prœditorum filios hatos et nascituros , aliosque descendent es... (nemine excepto , nullâque minoris œtatis, aut sexus, vel ignorantiœ , vel alterius cujusvis causa habita ratione) dignitatibus , dominiis , civitatibus , castris , privâtes , et ad illa ac alia in posterum obtinenda inhabiles esse decemimus et inhabilitamus. Decemimus quod Henricus rex et complices et sequaces, nec non prœfati descendentes , ex tune infâmes existant, ad testimonium non admittantur, testamenta facere non possint , etc.» Bullar. Magn. Voilà ce qu'on appelle une colère vraiment pontificale ! Elle ne se contente pas de poursuivre et de déclarer infâme jusqu'à la quatrième génération; elle atteint l'éternité, et frappe les derniers neveux des arrière-petits-enfants. (Note de l'auteur.)
analogue contre la fière Elisabeth d'Angleterre , et dans les deux occasions , le vicaire de Jésus-Christ étalait ses droits incontestables sur les couronnes et sur le globe. Il donnait l'Amérique à mesure qu'on la découvrait, même avant qu'où la découvrît * , et il avait sa légion d'écrivains , de théologiens et de juristes qui démontraient avec intrépidité la sainteté et l'évidence de ses droits. L'Église reconnaissante a placé les noms de plusieurs d'entre eux au calendrier2.
Ce système désastreux, qui subordonnait la société civile au sceptre de fer d'une Église hors de laquelle il n'y
* « Nos motu proprio... de nostra liberalitate... omnes insulas et terras firmas inventas et inveniendas , détectas et detegendas versus occidentem et meridiem, fabricando et construendo unam lineam à polo arctico , scilicet septentrione , ad polum antarcticum, scilicet meridiem, sive sint versus lndiam, aut versus aliam quamcunque partent , quœ linea distet à quâlibet insularutn quœ vulgariter nuncupantur de los Azores y cabo vierde t centum leucis versus occidentem et meridiem, ita quod omnes insulœ et terrœ firmes repertœ et reperiendœ à prœfata linea versus occidentem et meridiem , quœ per alium regem aut principem christianum non fuerint actualiter possessœ, auctoritate omnipotentis Dei, et vicariatûs J. Ch. quâ fungimur in terris , cum omnibus illarum dominiis , civitatibus , castrisy locis et villis , juribusque et jurisdictionibus , ac pertinentiis universis , vobis, hœredibusque vestris, in perpetuum, tenore prœsentium donamus , vosque et hœredes illarum dominos facimus et deputamus.-» Bullar. Magn. t. i, p. 4M. Singulier droit public de l'Europe d'alors , qui se fondait sur de telles pièces ! On voit que la chancellerie apostolique , qui d'ailleurs ne se pique pas d'une grande exactitude en géographie, ne reconnaît sur la terre pour souverains légitimes que les princes chrétiens ; tous les autres peuvent être dépossédés , sans qu'il soit nécessaire d'en faire mention. (Note de l'auteur.)
2 Saint Thomas, saint Antonin, saint Bonaventure, saint Raymond , etc. Elle a revêtu, pour la même cause, de la pourpre des cardinaux: Turrecremata , Reginald Polus, Albert Pighius, Sylvestre Prierias, Navarrus, Beîlarmin, etc.
(Note de l'auteur.)
avait pas de salut S devait peu, à peu lui aliéner les meilleurs esprits. Des réclamations s'élevaient de tous les côtés; mille voix se réunissaient pour provoquer une réformation de l'Eglise dans le chef et dans les membres , dans la foi et dans les mœurs. Trois conciles consécutifs, celui de Pise, en 1409, celui de Constance, en 1414, et celui de Bâle, en
* La qualité de catholique romain avait remplacé celle d'homme , et même de chrétien. Qui n'était pas catholique romain , n'était pas un homme , était moins qu'un homme , et , eût-il été un souverain , c'était une bonne action de lui ôter la vie. Voici quel était, à cet égard, le langage ordinaire des casuistes de Rome. Je cite au hasard les paroles d'un d'entre eux : « Ostendimus jam satis apertè justum esse ut hœreticus occidatur ; quo autem génère mortis sit occidentus . parùm ad rem facit. Nam quocumque modo occidatur, semper consulitur Ecclesiœ.» a Nous avons démontré assez clairement qu'il était juste que l'hérétique fût tué; quant au genre de mort, peu importe; car de quelque façon qu'on le tue, on rend toujours service à l'Église*.» Âlphonsus a Castro, de justâ Hœreticorum punitione , L. 2 , cap. 12. Ce Castro écrivait dans un temps où la réformation commencée aurait dû cependant apprendre aux gens de sa robe à être plus circonspects. Le pape Urbain II avait déjà dit: « Non eos homicidas arbitramur, quos adversus excommunicatos zelo catholicœ matris ardentes, aliquos eorum trucidasse contigerit. » «Nous ne tenons point pour homicides ceux qui , brûlant contre les excommuniés du zèle* de la mère- Église catholique, en auraient tué quelques-uns. » Apud Gratianum, caus. xxm. qu. S. cap. Excommunicatorum. On remplirait des volumes de passages semblables, et l'on se rappelle, en les lisant, l'horrible joie que fit éclater la cour de Rome à la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélémy, les fêtes , les processions , les actions de grâces que le pape ordonna , la médaille qu'il fit frapper, enfin le tableau qu'il commanda à Vasari sur cet événement déplorable, dont la cour de Rome a pu se réjouir, mais dont l'humanité portera éternellement le deuil. {Note de l'auteur.)
* C'est , par anticipation , le mot de Gode/roi Cavaignac , dans son plaidoyer pour la tribune : La République doit l'emporter, il faut qu'elle l'emporte ; quk nous importe ce qu'elle doit cocter. Le droit du plus fort et le principe que le but sanctifie le moyen ont été et seront éternellement la loi et tes prophètes des fanatiques de toutes ics couleurs. Comment un homme de la valeur de Goclefroi Cavaignac a-t-il pu se donner aux sorcières de Mncbctli ?
1431, avaient dévoilé les plaies de ce vieux corps et en: avaient sondé la profondeur. Le mécontentement était devenu plus sensible que jamais au commencement du seizième siècle , et ce fut au milieu de cet état de choses que le jeune et voluptueux Médicis monta sur le trône pontifical. Ami des beaux -arts, dont il n'attendait que de l'éclat et des jouissances , politique rusé , mais présomptueux , plein de mépris pour la barbarie allemande , dont il devait éprouver l'énergie , Léon X n'était pas de force à se mesurer avec Luther, et l'orgueilleuse faiblesse de l'un préparait bien des succès à l'intrépide fermeté de l'autre.
îll. ÉTAT LITTÉRAIRE.
L'ignorance des barbares du Nord, secondée par les guerres continuelles qui désolèrent depuis leur apparition le so} de l'Europe , y avait effacé presque toute trace de culture. Le peu d'instruction des premiers siècles du moyen âge ne se trouvait que chez les ecclésiastiques, et surtout dans les cloîtres , où l'étude de la langue latine , qui était devenue celle de l'Église romaine et du service divin , entretenait quelque intelligence des écrivains de l'ancienne Rome. C'est dans ces asiles , souvent respectés par la superstition de guerriers féroces, que se conservaient, se copiaient quelques manuscrits, que s'écrivaient les grossières annales du temps , que s'enseignaient une théologie , une logique et une métaphysique bizarres, mais parfois étonnantes par leur subtilité. On devine qu'il est question de la scolastiqiïe, qui a eu des périodes et des destinées si diverses : désert inhabitable pour le sens commun , mais parsemé d'oasis où l'esprit s'arrête avec ravissement.
Si les gens d'Église conservèrent ainsi la faible tradition des lumières , il faut convenir aussi qu'entre leurs mains elles devinrent plus d'une fois dangereuses et furent dé-
n Sm LA DÉFORMATION
tournées à des usages pernicieux. La domination de Rome , fondée sur un échafaudage de fausses preuves historiques, avait besoin du secours de ces fidèles auxiliaires, pour, d'un côté, employer leur demi-savoir à fasciner les yeux du peuple, et de l'autre empêcher ce même peuple d'apercevoir la véritable lumière. Les usurpations locales du clergé étaient fondées, en beaucoup d'endroits, sur les mêmes titres et avaient besoin des mêmes moyens pour se maintenir. Il s'ensuivait donc et que le peu de savoir permis devait être mêlé d'erreurs , et que les nations devaient être entretenues soigneusement dans une ignorance amie de la superstition. Autant que possible , l'étude était rendue inaccessible aux laïques; celle des langues anciennes était traitée comme une monstruosité, une idolâtrie. La lecture des Saintes-Écritures , ce patrimoine sacré de tous les chrétiens, était sévèrement interdite. Lire la Bible sans la permission des supérieurs était un crime ; la traduire en langue vulgaire une témérité digne du dernier supplice. Les papes avaient leurs raisons pour empêcher la parole de Jésus-Christ de parvenir jusqu'au peuple. Or, quand on éstforeéde retenir ainsi la lumière sous Je boisseau, il faut que les ténèbres soient bien grandes. Cependant, les nombreuses légions de moines mendiants ne suffisant pas pour lés maintenir, On eut récours à l'inquisition, ponr éteindre dans le sang et dans les larmes le premier rayon de lumière qui menacerait de les dissiper.
Mais les efforts des hommes ne peuvent éternellement suspendre le cours de la nature. L'aurore devait renaître 4 le jour devait la suivre. Déjà l'Université de Paris avait des filles et des émules dignes d'elle en Allemagne et en Angleterre. Celle de Wittemberg, où Luther et Melanchthon étaient professeurs , venait d'être fondée. Les princes, entraînes par l'esprit général, par l'émulation, par l'éclat ravissant des lumières nouvelles, secondaient la renaissanee
des lettres en fondant de ces sortes d'établissements. Il deyenait impossible d'imposer silence à tant d'écoles célèbres. Les langues anciennes y l'histoire, la critique y étaient publiquement enseignées , malgré les clameurs des partisans de l'ignorance. La science y sortait enfin de tutelle, et rompait peu à peu son antique pacte avec l'erreur. Le commerce dans les pays lointains, la connaissance d'un nouveau monde avaient disposé les têtes à recevoir des idées nouvelles. L'imprimerie , le plus grand bienfait que la pensée ait jamais reçu de l'industrie , venait d'être inventée sur les bords du Rhin , et ôtait tout espoir aux amis des, ténèbres. A l'autre extrémité de la Germanie, sur les bords de la Vistule, Copernic venait de réformer le ciel et d'en dévoiler l'ordre véritable, que les bulles pontificales n'ont pu changer depuis. Quand on considère l'histoire des premières années de ce seizième siècle, on ne peut s'empêcher de regarder cette époque comme une des plus décisives: pour le perfectionnement et l'amélioration de notre es^ pèce. raj,
Pendant ce premier conflit de la lumière et des ténèbres, chaque parti se roidissait, s'affermissait dans son opinion et se préparait à un choc. A la tête du parti ami des lumières la voix publique avait placé le spirituel Érasme, de ftotterdam. Ses piquantes satires contre les débordements du clergé et contre la stupidité monacale avaient fait une vive sensation. Il contribua puissamment à faire naître le goût de l'érudition et de la critique. Reuchlin, philologue et littérateur très-savant, qui avait enseigné dans presque toute l'Europe , était alors fixé en Allemagne, sa patrie, et y excitait un vif enthousiasme pour l'étude des langues, en particulier du grec et de l'hébreu , pour la lecture des livres saints dans les originaux, et pour l'exégèse de la Bible. Les théologiens inquisiteurs de Cologne , entre autres le fougueux dominicain HochstmUny qui avait sollicité et
surpris un édit impérial, enjoignant de brûler et d'exterminer tous les livres hébreux, cherchèrent querelle à Reuchlin , et voulurent démontrer que l'étude du grée, comme celle de l'hébreu, était pernicieuse à la foi M Peutêtre avaient-ils raison dans leur sens , car toute étude était, en effet, dangereuse pour l'inquisition et pour la puissance qui soldait de tels auxiliaires. Quoi qu'il en soit, cette dispute fit un éclat prodigieux, et finit par couvrir de honte les fauteurs de l'ignorance. Les hébraïsants triomphèrent. Ulrich de Hutten, jeune gentilhomme de Franconie, doué de beaucoup de feu, de génie et d'originalité; guerrier, poète et théologien , écrivit à cette occasion les fameuses Lettres d'hommes obscurs, Epistolœ obscurorum -virorum, satire pleine de sel , qui versa sur le parti opposé un ridicule ineffaçable. On soupçonna Reuchlin et quelques autres d'y avoir collaboré.
Tels sont les traits principaux du tableau de l'Europe à la naissance de la réformation par rapport à la politique , à la religion et à la culture intellectuelle.
§ 3. Rê formation.
Le catholicisme n'était pas une religion qui , toute formée , ait été acceptée par les peuples d'une manière uni-
* La faculté de théologie de Paris elle-même avança , devant le parlement assemblé , que c'en était fait de la religion , si on permettait l'étude du grec et de l'hébreu. Les moines mendiants tenaient bien un autre langage, et voici comment s'expliquait à ce sujet un de ces simples soldats de l'armée de Hochstraten. C'est Conrad de Heresbach , écrivain très-grave et très-respectable de ce temps , ami d'Érasme , qui rapporte les propres paroles du moine : « On a inventé une nouvelle langue qu'on appelle le grec; il faut bien s'en garder, c'est la mère de toutes les hérésies. Je vois entre les mains de beaucoup de gens un livre écrit en cette langue, et qu'ils appellent le Nouveau Testament: c'est un livre plein d'épines et de serpents. Quant à l'hébreu , mes chers frères, il est certain que tous ceux qui l'apprennent deviennent à l'instant Juifs. » (Note de l'auteur.)
forme. Le christianisme, introduit à différentes époques chez des nations très-diverses , avait reçu de chacune des modifications locales conformes à son esprit. Ainsi le latin , introduit dans les provinces de l'Empire , trouva ici la langue des Goths et des Lombards, là celle des Celtes et des Teutons, en d'autres lieux le gallique, le saxon ou le cantabre , et devint peu à peu l'italien , le français , l'anglais ou l'espagnol. Lors de sa transmutation successive en catholicisme romain , le christianisme , altéré dans son essence par les innovations de la cour de Rome , des moines et des théologiens , ne subit pas partout les mêmes variations. Avec la similitude fondamentale des dogmes principaux , il prit en différents lieux une physionomie différente. Même de nos jours , le catholicisme de Madrid n'est pas celui de Paris , celui de Rome n'est pas celui devienne. Là, il avait pris une tendance plus superstitieuse , une forme plus matérielle , plus propre à en étouffer l'esprit; là, il était moins embarrassé de liens matériels , plus disposé au mysticisme et à l'indépendance. Ces variétés dans le caractère de la religion procédaient de la variété dans le caractère des nations. Là , plus sensuel, plus éclatant, plus extérieur pour ainsi dire; là, plus méditatif, plus grave, plus recueilli. L'Italie, d'un côté, et la Saxe, de l'autre, fournissent des exemples de cette diversité , et il est naturel de choisir ces deux pays , puisque l'un était le siège du catholicisme , et que l'autre devint celui de la réformation.
L'Italie avait été longtemps la résidence des chefs de l'Empire romain. Le luxe et la corruption de l'Asie avaient passé dans la ville des Césars et dans le reste du pays. Là., abondaient et circulaient les richesses du monde entier. La mollesse des derniers temps de l'Empire décida du caractère italien. Conquis ensuite par une foule de vainqueurs qui se succédaient sans relâche, ce beau pays fut, pendant plus de dix siècles, le théâtre de guerres continuelles que»
76 StiR LA RÉFORMATÎON
des étrangers venaient y faire les uns contre les autres pour se le disputer. L'Italien , jamais maître chez lui , toujours opprimé , subjugué , devint naturellement fourbe , subtil , dissimulé , égoïste. Le commerce l'enrichissait encore , mais il se hâtait de consommer en jouissances ce qu'il prévoyait que la violence pourrait bientôt lui arracher. Le luxe , la pompe , la volupté , les beaux -arts devinrent ses consolations. La magnificence des ruines dont il était entouré l'inspira pour ses édifices religieux. Le culte devint l'affaire des sens , la religion une mythologie. Les cérémonies pompeuses prirent la place des simples prières ; des saints , des images devinrent les suppléants d'un Dieu presque oublié et les objets immédiats de la dévotion. Tel était l'aspect sous lequel la religion s'offrait à l'Italien dès sa naissance. L'esprit essentiel de cette religion n'existait plus pour lui. Les masses tenaient fortement à ce système de superstition qui captivait les sens et atténuait les vices ; mais celui qui venait à penser et à examiner rejetait à la fois et sans en rien retenir tout ce système où il ne voyait que l'ouvrage de l'homme/et il restait sans une ombre de religion quelconque. Il fallait donc que l'Italien fût papiste ou athée ; qu'il adorât Notre-Dame-de-Lorette ou qu'il n'adorât rien. Aussi n'y eut-il jamais autant d'athées que dans le pays et autour des souverains pontifes *. Le bigotisme le plus outré
* Qu'on ajoute à ceci les raisons que donne de l'impiété et de la corruption italienne Machiavel, témoin oculaire, et à qui on accordera assez de sagacité pour bien voir la source du mal. Voici comment il s'explique : « Le plus grand pronostic de la ruine prochaine du christianisme, c'est devoir que, plus les peuples sont proches de Rome, qui est la capitale de la chrétienté, moins ils ont de dévotion.... Les exemples scandaleux et les crimes de la cour de Rome ont été la cause que l'Italie a perdu tout sentiment de religion. Nous autres Italiens, nous avons donc cette première obligation à l'Église et aux prêtres, d'être devenus des impies et des scélérats.» Discours sur la première Décade de Tite-Live, L. \ , ch. 12.
[Note de l'auteur.)
ou l'incrédule libertinage de YAretin, est le lot nécessaire des gens qui ne peuvent plus croire à toute leur religion et qui ne peuvent plus en discerner l'esprit. Une réformation religieuse était impossible en Italie. Ceux qui étaient bons catholiques n'auraient pas souffert le déplacement d'une relique; ceux qui ne l'étaient pas se conformaient aux pratiques extérieures, mais restaient indifférents à tout intérêt moral et religieux , à tout désir d'une amélioration à laquelle il n'était pas en eux de penser ni de croire *.
La Saxe offrait un autre aspect. Ses peuples n'avaient jamais été amollis , ni par le luxe , ni par un climat trop doux. Là vivait une nation énergique, franche, qui, jusqu'au neuvième siècle de notre ère , n'avait jamais été subjuguée. Elle avait arrêté, sur les bords de l'Elbe , le vol de l'aigle romaine qui ne put pénétrer dans ses provinces. Plus tard, elle avait donné des vainqueurs à l'Europe: Les Angles , les Normands , les Bourguignons , les Francs , essaims échappés de la Saxe , étaient allés soumettre la Grande-Bretagne, les Gaules et autres provinces de l'Ouest. Ceux qui étaient demeurés sur leur ancien territoire, attachés à leur culte national, antique et simple, avaient laissé le reste de l'Europe embrasser le christianisme, sans être tentés de l'imiter, et de quitter une croyance à laquelle était attachée la mémoire des grandes actions de leurs pères. Quand, après une résistance désespérée de trentetrois années, Charlemagne parvint à leur faire recevoir le
1 L'assertion de Villers, qu'au seizième siècle une réformation n'a pas été possible en Italie , est sans doute très-solidement motivée ; mais est-il certain que, en 4498, le peuple de Florence eût crié vive Borgia en face du bûcher de Savonarola, si ce réformateur, se bornant à prêcher l'Évangile, était resté étranger à la politique et s'il ne s'était pas fait prophète? Ses imitateurs en Allemagne n'ont été guère plus heureux que lui, et c'est évidemment pour ne l'avoir pas imité que Luther a réussi. Voy. Histoire de la réformation en Italie , par Maccrie. Paris 1831 , in-8°.
78 SUR LA RÉFORMÂTIÔN
christianisme '-, ils l'adoptèrent de bonne foi et avec simplicité; mais on conçoit qu'il ne put jamais devenir chez eux ce 'qù-îl -était devenu chez les Italiens. Il y enchanta moins les yeux qu'il n'y toucha les cœurs. Des hommes graves, de moeurs en général pures , pratiquèrent naturellement un christianisme plus épuré et plus spirituel. Ils supportèrent toujours avec une secrète impatience le joug que la cour de Rome leur imposait, et ils le secouèrent à la première occasion; mais, en rejetant l'enveloppe de l'Évangile, l'Évangile leur resta. Ils n'en avaient point étouffé l'esprit; le papisme n'était pas pour eux toute la religion; il leur importait encore d'en conserver une ; l'intérêt aux choses religieuses était vivant et actif en eux; ils étaient propres à une réformation.
La culture intellectuelle des deux peuples différait dans laF même proportion. Les beaux-arts , tout ce qui promet des jouissances au goût, tout ce qui flatte la sensibilité physique ou morale, était devenu l'objet principal de l'activité italienne. L'activité calme , égale, soutenue des Saxons s'était tournée vers les sciencesabstraites, vers la philosophie et les recherches historiques. Quand la réformation éclata, il^e se trouva pas un théologien d'Italie de force à se mesurer avec ceux de la Saxe* Quelques-uns eurent lapré^ somption de s'y risquer; présomption toujours compagne de L'ignorance. Ils furent battus et couverts de confusion. Enrevanche, l'Italie s'applaudissait avec raison de ses poètes et ée ses peintres. Elle n'eût pas produit Luther, mais la Saxe n'eût pas produit l'Arioste.
Aux dispositions particulières qui viennent d'être indiquées, la Saxe joignait encore l'indignation et le mécontentement qui lui étaient communs avec le reste de l'Europe. Pour subvenir aux dépenses d'une cour fastueuse , Léon X venait d'établir sur la chrétienté l'impôt onéreux d'une nouvelle indulgence. Le prétexte était l'édification de
la superbe basilique de Saint-Pierre. Mais la preuve que ce motif n'était pas le seul , c'est que Léon avait fait d'avance présent à une sœur, qu'il aimait, du produit des indulgences de la Saxe1. Cette circonstance était sue de tout le monde, et le dominicain Tetzel eut l'audace de venir dans le voisinage deWittemberg ouvrir son trafic d'indulgences, afficher sa mission vénale , et s'appuyer de prédications d'une extravagance et d'une grossièreté qu'on aurait peine à croire aujourd'hui.
Martin Luther, docteur, prêtre et religieux augustin, était alors professeur de philosophie et de théologie à la nouvelle Université de Wittemberg , où régnait un excellent et sévère esprit d'assiduité , d'amour des sciences, de vraie religion et de liberté de penser. Luther avait eu des parents pauvres : ses talents seuls l'avaient élevé au poste qu'il occupait. L'un des premiers , il s'était voué avec ardeur à l'étude des connaissances nouvelles , que cultivaient les génies les plus éminents de son siècle. Comme les hauts lieux sont les premiers avoir les rayons du soleil levant, Luther avait aperçu avant le vulgaire le jour nouveau qui commençait à poindre. Il s'intéressait aux lettres renaissantes, suivait leurs progrès, et applaudissait à la victoire des partisans des langues anciennes sur les inquisiteurs de Cologne. Soutenu par un zèle infatigable et par une mémoire prodigieuse , il était versé dans la connaissance des Saintes- Écritures, des Pères et autres antiquités ecclésiastiques. Ce qu'il désirait avant tout c'était d'en finir avec la scolastique, en bannissant Aristote du domaine de la théologie, et en démontrant que, dans ce singulier mélange de la
1Dans son Histoire de l'empereur Charles- Quint , t. m , p. d86, Robertson réfute l'assertion que Léon X a fait don à sa sœur Madeleine , femme de Franseschetto Cibo , des revenus qui proviendraient de la vente des indulgences , tant en Saxe que dans les provinces adjacentes de l'Allemagne,
^0 SUR LÀ RÉFÔRMATION
logique du philosophe païen avec la doctrine du christianisme , on avait dénaturé la première et altéré toutes les deux. Il accablait les scolastiques de sarcasmes et les couvrait de ridicule. Son caractère individuel, qui a tant influé sur celui de la réformation , était l'énergie et la droiture. A la fois humble et fier, calme et ardent, il s'emportait facilement quand il était provoqué par des injures^ doux et ennemi de toute violence dans ses actions; jovial, ouvert, spirituel et même bon compagnon à la table des grands ; studieux, sobre et stoïque dans son intérieur; courageux et désintéressé , il ne redoutait aucun danger lorsqu'il s'agissait de défendre ce qu'il regardait comme la vérité. Appelé à la diète de Worms, il s'y présenta avec dignité, simplicité et fermeté , en dépit du précédent de Jean Huss. Loin de commencer par braver Rome , il écrivit au pape avec soumission , et ne fit sentir d'autre supériorité que celle de son immense savoir à Cajetan et aux autres théologiens venus de Rome pour le convertir. Couvert d'injures et d'outrages , il y répondit vivement , et excommunié par le pape , il jeta publiquement au feu la bulle d'excommunication. Luther connaissait toute la faiblesse et les abus de la cour pontificale; car il avait été à Rome pour les affaires de son ordre et en avait rapporté des impressions pénibles. Il est probable que dès lors il soupira après la délivrance de sa patrie , et que , comme son compatriote Arminius , qui , avant de battre Varus , avait servi dans les légions romaines en Italie , Luther avait appris à mépriser, dans Rome même , cette Rome , qui de loin semblait si redoutable. A ces traits on reconnaît une de ces âmes supé^ Heures qui , tout en participant à quelques défauts de leur siècle , sont faites pour le dominer et le pousser en avant. J'ajouterai qu'après avoir refusé les offres de la cour de Rome; après avoir été le fondateur et, pendant de longues années, le chef d'une nouvelle Église; après avoir été
l'ami, le conseil, le père spirituel de tant de princes enrichis par la réformation , Luther vécut et mourut pauvre , ne léguant à sa femme et a ses enfants que son nom *,.
Un tel homme dut bouillonner d'indignation à l'approche de l'éhonté Tetzel. Dans ses sermons . Luther exposa l'abus du trafic des indulgences , le danger qu'il y avait à croire qu'on pût acheter le ciel et le pardon de tous les crimes à prix d'argent , tandis qu'un sincère repentir et une meilleure vie étaient les seuls moyens d'apaiser la justice divine. Le dominicain répondit avec fureur à ces sermons. Luther répliqua , fit un pas de plus , mit en question l'autorité du pape, et donna le signal du soulèvement. Ainsi naquit la réformation 2. Elle trouva une foule d'esprits disposés à la
1 Voy. le n° n de l'Appendice.
2 On a voulu trouver la cause du zèle de Luther contre le trafic de Tetzel, dans le mécontentement des augustins, jaloux des dominicains chargés par le pape de la prédication des indulgences. Du vivant de Luther, aucun de ses adversaires n'a osé articuler contre lui cette odieuse accusation ; Cochîœus ne l'a inventée qu'après la mort du réformateur. Dans son Histoire de la réformation du seizième siècle, t. ier, p. 297-299, M. Merle d'Aubigné fait justice en peu de mots de cette fable trop longtemps accréditée, non-seulement par le père Maimbourg et consorts, mais par Hume et Voltaire. Voici ce qu'il en dit : « Luther se trouvait un jour au confessionnal de Wittemberg. Plusieurs bourgeois de la ville se présentent successivement; ils se confessent coupables de grands désordres. Adultère, libertinage, usure, biens mal acquis et autres péchés de ce genre, voilà ce dont viennent entretenir le ministre de la parole ces âmes dont un jour il devra rendre compte. Il reprend, il corrige, il éclaire. Mais quel est son étonnement quand ces gens lui répondent qu'ils ne veulent point abandonner leurs péchés! Le pieux moine , tout épouvanté , leur déclare que, puisqu'ils ne veulent point promettre de se convertir, il ne peut les absoudre. Ces gens en appellent alors à leurs lettres d'indulgence : ils les exhibent , ils en revendiquent la vertu. Mais Luther répond qu'il s'embarrasse peu du papier qu'on lui montre, et ajoute : « Si vous ne vous convertissez, vous périrez.... »
« Très-alarmés 3 ces habitants de Wittemberg se hâtent de retour-
recevoir, comme aussi quelques hommes éclairés et éloquents disposés à en devenir les apôtres. Le savant , le modéré Melanchthon , l'inconsidéré Carlostadt, tous deux à Wittemberg; Zwingli, en Suisse; Calvin, en France, s'élevèrent bientôt et apportèrent dans l'œuvre de la réforme leurs opinions particulières. La grande majorité de la nation allemande et de la nation suisse, un très-grand nombre d'individus en France, en Pologne et en Hongrie, le Danemark , la Suède , l'Angleterre , se séparèrent en peu d'années de l'Église romaine , et refusèrent toute obéissance , comme tout tribut à son chef.
Cependant, malgré le besoin universellement senti d'une réforme dans l'Église; malgré l'éloquence et la force entraînante de Luther, cette mémorable révolution n'eût peut-être point pris une telle consistance , si un autre in-
ner vers Tetzel, et lui racontent qu'un moine augustin ne fait aucun cas de ses lettres. Tetzel, à cette nouvelle, rugit de colère. Il crie en chaire , il insulte , il maudit , et pour frapper davantage le peuple de terreur, il fait allumer à plusieurs reprises un feu sur la grande place, et déclare qu'il a reçu l'ordre du pape de brûler les hérétiques qui oseraient s'élever contre ses très-saintes indulgences.
«Tel est le fait qui fut, non la cause, mais l'occasion première de la réformation. Un pasteur voit les brebis de son troupeau dans une voie qui doit les perdre ; il cherche à les en retirer. Il ne pense point encore à réformer l'Église et le monde. Il a vu Rome et sa corruption ; mais il ne s'élève point contre Rome. Il sait les abus sous lesquels la chrétienté gémit; mais il ne pense pas à corriger ces abus. Il ne veut pas se faire réformateur....
« Après cet exposé , il n'est pas nécessaire, sans doute, de réfuter une imputation mensongère inventée par quelques-uns des ennemis de Luther, mais seulement après sa mort. C'était une jalousie d'ordre , a-t-on dit , c'était la douleur de voir un commerce honteux et réprouvé confié aux dominicains plutôt qu'aux augustins , qui portèrent le docteur de Wittemberg à attaquer Tetzel et ses doctrines. Le fait bien établi que ce trafic avait été d'abord offert aux franciscains qui n'en avaient pas voulu, suffît pour réfuter une imagination que le cardinal Pallavicini lui-même appelle une calomnie. »
tcref que celui de la religion et de la vérité n'était venu prêter à celui-ci son appui et en faire une affaire d'État. Les princes du nord de l'Empire , à la merci de l'ambitieuse Autriche, virent dans le nouvel enthousiasme de leurs peuples un moyen inespéré de résister aux armes impériales. Une union intime entre les princes et les peuples , qui eût été naguère une entreprise chimérique, devenait maintenant très-facile. D'ailleurs , l'appât des trésors du clergé, que chaque prince réunissait à son lise,- et celui de l'indépendance de la cour détestée de Rome, tout contribua à forcer l'assentiment des chefs et à les entraîner dans la même voie que les peuples. Quels qu'aient été enfin leurs motifs, on ne peut nier que la ligue de Snialcalde n'ait offert la première réunion efficace d'États et de princes libres contre leurs oppresseurs dans l'Europe moderne; qu'elle n'y ait posé les fondements d'un meilleur régime et de la liberté des consciences. On a déjà rapporté -quelques-unes des raisons qui purent détourner Charles- Quint d'embrasser la réforme. C'en était une suffisante pour lui que de la voir adoptée par des princes dont il était l'adversaire naturel. François Ier eût pu se déclarer pour *elle et l'introduire en France. Sa conduite a tenu, partie à sa propre conviction religieuse , partie à sa politique et à ses projets sur l'Italie. Mais, voyant dans l'Empire un parti redoutable formé contre l'Autrichien son rival, il seconda ea parti de tout son pouvoir.
Ge n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail des événements qui ont accompagné , suivi et consolidé cette mémorable révolution. L'Institut a prescrit d'en indiquer les résultats et non la marche. Contentons-nous donc de dire que Cette grande affaire, en y comprenant ses nombreux épisodes , occupa presque seule les puissances de l'Europe depuis l'an 1520 jusqu'à la moitié du dix-septième siècle. Au milieu de succès divers , de triomphes , de défaites ,
B4 SUR LA RÉFÔRMATIOIS
d'alliances, de défections, les États protestants parvinrent à donner une existence constitutionnelle à leur confession, et à partager l'Empire avec le catholicisme. Tant que Luther vécut , il prêcha la paix et employa tout son crédit à la maintenir. La guerre civile des paysans de Souabe et de Franconie affligea les premiers jours de la réformation. Des sectes fanatiques se formèrent en plusieurs lieux, mais surtout dans le cercle de Bourgogne et en Westphalie. Le règne éphémère des Anabaptistes de Munster, et de leur roi Jean de Leyde, offrit le spectacle de désordres affreux. Les protestants ne virent qu'avec douleur les excès de ces faux* frères. Luther et Melanchthon écrivirent contre eux, et firent voir que ces excès étaient tout à la fois contraires au christianisme et à l'esprit de la réforme î . Après une paix presque non interrompue , sous quatre empereurs successeurs de Charles-Quint , pendant tout le reste du seizième siècle et les premières années du dix-septième , survint le règne inquiet et agité de Ferdinand H, prince ambitieux et dévot, entièrement dominé par les jésuites, ses confesseurs. La guerre qui s'alluma vivement sous ce nouvel empereur, au sujet des capitulations religieuses de la Bohême, dégénéra bientôt en une lutte furieuse entre les deux partis* Il ne s'agissait de rien moins que de l'extirpation du protestantisme , de l'anéantissement de la constitution germanique , et de la domination absolue de l'Autriche sur l'Empire , laquelle lui eût fourni les moyens de s'étendre davan" tage encore. Cet effroyable incendie qui , pendant trente
j La guerre des paysans , cette Jacquerie allemande, éclata avant la réforme : Dans les Pays-Bas en 149t , dans l'évêché de Spire en 1502 , dans le Wurtemberg et le Brisgau en 4513 , et il est évident que les menées des anabaptistes avaient plus d'affinité avec cette guerre qu'avec la réforme. L'énergie avec laquelle Luther osa combattre les anabaptistes et autres factieux, prouve qu'il n'y avait rien de commun entre eux et lui.
ans , ravagea l'Europe , depuis les confins de la Pologne jusqu'à l'embouchure de l'Escaut, depuis les rives du Pô jusqu'à la Baltique, dépeupla des provinces entières, y anéantit l'agriculture, le commerce et l'industrie, coûta la vie à plusieurs millions d'hommes, et retarda de près d'un siècle l'étude des sciences qui avaient fait d'abord de si solides progrès en Allemagne. Cette guerre funeste durait depuis douze ans , et , malgré les prodiges de constance et de valeur des princes confédérés , ils allaient succomber sous leur puissant adversaire, quand un héros, successeur de Wasa, l'immortel Gustave- Adolphe , quitte son royaume à la tête d'une armée invincible, et vient sauver, aux dépens de sa vie , qu'il perdit victorieux à Lutzen , la liberté de l'Allemagne, peut-être de l'Europe entière, et la croyance qui lui était commune avec les princes du corps évangélique, c'est-à-dire de ceux qui s'étaient séparés de Rome. Le Danemark , qui avait voulu antérieurement se mêler de cette querelle, avait été bientôt contraint de lâcher prise. Les secours de la Suède furent plus efficaces. Il est douteux que les annales militaires d'aucune nation offrent une période plus digne d'admiration que les dix -huit campagnes •de l'armée suédoise en Allemagne, pour y soutenir, conjointement avec la France , le parti protestant. C'est dans le cours de cette guerre que s'illustrèrent les Guébriant , les Puységur, les Turenne, les Condé, et c'est par elle que les monarques français commencèrent à acquérir une prépondérance marquée dans les affaires de l'Empire.
Cependant la France elle-même n'avait pas été exempte ,des troubles et des commotions intérieures que d'aussi grandes révolutions entraînent avec elles. Après une guerre acharnée entre le parti réformé et le parti catholique, la dynastie régnante s'était renouvelée dans la personne d'un prince réformé , mais qui devint catholique en montant sur le trône. L'Espagne, depuis l'abdication de Charles-Quint ,