‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 15 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CONJECTURES SUR CE QUI SERAIT ARRIVÉ SI LA RÉFORMATION N'AVAIT PAS EU LIEU.

Si le seizième siècle n'avait pas fait sortir la société de son ancienne assiette, rien n'aurait pu sauver l'Europe d'un asservissement prochain et du joug d'une monarchie universelle. Ce danger, quoique imminent, n'était néanmoins pas assez sensible pour décider les peuples à se liguer contre lui avec les princes, ni les princes à faire cause commune entre eux; l'intrigue et l'intérêt les eussent trop facilement divisés. D'ailleurs, quel moyen d'émouvoir et de tourner vers un but commun les hommes d'alors , qui avaient presque oublié qu'ils étaient hommes? Les gens d'Église possédaient des richesses qu'ils cherchaient à conserver; le tiers-état, à peu près serf, avait ses bourgeois et ses marchands qui travaillaient à s'enrichir; le gentilhomme , fier de son ignorance , était jaloux de ces deux classes et les dévalisait partout où il pouvait. On ne savait rien alors d'une police, d'une société régulière, de droits communs à tous les hommes et d'égalité civile entre eux. Combien surtout ces idées étaient loin de l'esprit des paysans! Ceux-ci étaient si ignorants et tellement préoccupés de papes et de clergé, d'empereurs et de noblesse, de saints, de miracles et de redevances féodales , qu'ils étaient incapables de comprendre leurs droits. L'excès de l'oppression les porta, en divers temps, à quelques révoltes qui , faute d'ensemble, n'aboutirent à rien. On en massacrait chaque fois quelques milliers , et

on appesantissait les chaînes de ceux qui avaient échappe à la boucherie. En général, ils se croyaient nés pour aller aux corvées et être pillés par les gens de guerre. Il ne restait plus que la religion qui fut un intérêt commun et vivant pour toutes les classes.

Les papes et les empereurs, dans la longue et opiniâtre lutte de leurs prétentions, s'étaient heureusement contrebalancés pendant les premiers siècles, et les efforts d'un parti avaient souvent neutralisé ceux du parti contraire. Sile pape n'eût pas été aussi puissant, la maison d'Autriche eut trouvé moins d'obstacles à se soumettre l'Europe; comme aussi, sans la résistance de l'empereur, le pape serait plus aisément parvenu à se constituer le Grand-Lama de l'Occident. Un mal servit ainsi longtemps de remède à l'autre; mais cette lutte ne pouvait durer toujours, et l'un des deux rivaux devait enfin l'emporter. Un pape , Boni' face VIII, avait déjà conçu l'idée de mettre la couronne impériale sur sa tête, et un empereur, Maximilien Ier, celle de placer la tiare sur la sienne. A son avènement, Charles- Quint était si puissant qu'il eût aisément triomphé de tous ses adversaires et. mis à exécution le projet de ses prédécesseurs, de ramener tout l'Empire romain d'Occident sous sa domination. Si l'on a vu des États faibles résister par leur unité, et à cause de cette unité, à des coalitions puissantes, que n'eût pas pu exécuter Charles-Quint contre l'Europe divisée et sans ensemble ! La politique de cet empereur est assez connue pour que l'on puisse penser qu'il aurait , dans ce grand dessein , ménagé le chef de l'Église , et que, pour mieux soumettre par lui les nations, il lui eût accordé, avec le second rang dans l'Empire, un pouvoir illimité sur les consciences. La sainte inquisition fût devenue l'instrument de l'un et de l'autre despote, et eût entretenu encore pour quelques siècles la superstition avec l'esclavage politique et l'esclavage de la pensée. La réformation

seule pouvait s'opposer à l'exécution de ce dessein. Elle atteignit à la fois les deux ambitieux qui aspiraient à donner des fers à l'Europe. L'orgueilleuse Autriche a été pour jamais abaissée et contenue. Le pontife romain a perdu une partie de sa domination, et n'a conservé qu'un pouvoir précaire dans ce qui lui est resté. Enfin, des gouvernements puissants se sont élevés ; émules dans tout ce qui peut con" tribuer à la gloire et au bonheur des nations, ils secondent, pour la plupart , l'action du nouvel esprit qui anime les peuples , et s'efforcent d'effacer successivement toutes les traces de la barbarie du moyen âge.

Le progrès successif des lumières, dit-on, eût insensiblement amené les mêmes résultats et empêché les maux qui naissent de commotions violentes et de guerres sanglantes. Mais on ne réfléchit pas que, dans le système d'une Église infaillible, dont toutes les décisions sont dictées par le Saint - Esprit, une réformation telle qu'il la faudrait devient impossible, et qu'elle est même en contradiction avec l'esprit du catholicisme romain. Il est permis de douter au moins que le changement désiré fût arrivé de si tôt et qu'il eût été aussi complet. Il est certain qu'au moment de la réformation , les chefs de la catholicité , qui n'avaient vu d'abord dans la renaissance des lettres que de la gloire ou des jouissances, ou une certaine disposition à l'élégance des manières, et qui les avaient encouragées dans ces vues, commençaient à sentir le danger de trop de lumières et la nécessité de réagir contre elles. Cette réaction a duré longtemps dans les États de la maison d'Autriche en Allemagne, en Espagne, en Italie et en Belgique, où l'inquisition et la censure ont été employées pour entraver l'essor de la pensée et faire rétrograder la culture. Que l'on compare l'état politique, religieux et littéraire de la plupart de ces pays pendant les siècles suivants avec l'état de l'Allemagne protestante, de la Hollande, de l'Angleterre, sous

ces mêmes rapports , et qu'on juge sans prévention de ce qu'on aurait eu à attendre de ce même régime, devenu universel et despotique en Europe.

Quant à ce qu'on aurait dû attendre à la longue des papes et du clergé , si on les eût laissés agir spontanément dans toute leur puissance et leur crédit, on peut en juger par l'état moral et physique de la plupart des domaines soumis immédiatement à des princes ecclésiastiques. L'esprit du papisme est exclusif et intolérant , il faut le dire ; or, l'esprit d'une institution ne peut cesser d'agir que cette institution ne cesse. Une observation assez décisive , c'est que le vertueux et humain Innocent XI ne put exécuter aucun de ses louables projets pendant un pontificat de douze années *. Les papes, plus avisés depuis la réformation, affaiblis, presque nuls, ont cédé forcément en diverses

1 Benoît Odescalchi, qui occupa le Saint-Siège de 1676 à -1689 sous le nom d'Innocent XI, s'était efforcé de faire renaître la discipline, particulièrement dans les couvents. Pie iX, son successeur actuel, a fait, comme lui et Clément XIV, la triste expérience de ce que peut un pape réformateur. Aussi voyez comme il est traité par le Caligula de la pensée , par l'auteur ultra Gibelin des lettres de Beauséant , qui parurent a Genève en -1846. a Après la mort de Grégoire XVI , une inexplicable aberration du sacré-collége porta sur le trône pontifical le funeste Mastdi. Jamais n'apparut mieux sur la direction et la décision des choses humaines, en dehors des causes générales, l'action parfois immense d'une toute petite cause, l'abbé Mastaï , par exemple. Rien de moins fait pour gouverner que cet honnête ecclésiastique. D'une sensibilité morbide , d'une inintelligente bienveillance , ignorant des hommes et des choses , de l'état des sociétés, candide, étourdi, faible, facile à influencer, et pourtant entêté, sensible outre mesure à une vaine popularité, Pie IX, à peine proclamé, commence la brève et terrible série de fautes qui ont précipité l'Italie dans l'abîme. » Et quelle est la plus considérable de ces fautes? « Tous les malheurs sont venus ou viendront à Pie IX, parce qu'il n'a point eu de protection sérieuse pour ce magnifique, cet admirable ordre des jésuites, pour* ces catholiques par excellence, pour cet institut qui, ainsi que le christianisme, prend son nom du Dieu sauveur. » Le voilà averti.

rencontres ; mais c'est le pouvoir qui leur a manqué et non la bonne volonté1.. On a souvent tenté de réunir l'Église réformée à l'Eglise romaine : celle-ci a rendu vaines toutes ces tentatives en ne voulant se relâcher d'aucune de ses prétentions2. Vers la fin du dix-septième siècle, l'empereur Léopold Ier fit beaucoup de démarches à ce sujet, et des plénipotentiaires furent nommés de part et d'autre. Les négociations s'étendirent jusqu'en France , entre Leibnitz pour les protestants , Pelisson et Bossuet pour les catholiques. Ce dernier y déploya toute son éloquence, mais aussi toute l'inflexibilité de son génie et celle de son Église.

'Naguère encore, à l'office du Jeudi-Saint, le pape excommuniait et maudissait tous les hérétiques, et particulièrement les luthériens, en ces termes : ((Nos igitur^ vetustum et solemnem hune morem sequentes , excommunie amus et anathematisamus ex parte Dei omnipotentis , Patris et Filii et Spiritus Sancti, ac nostrâ , omîtes hœreticos , nec non damnât am , impiam et abominabilem Martini Lutheri hœresin sequentes , ac omnes fautores et receptatores , librosque ipsius Martini aut quorumvis aliorum legentes , et gêner aliter quoslibet defensorcs illorum.-» Bullar. Magn., Luxemb. -1741 , t. i. p. 718. Ganganelli , plus éclairé que ses prédécesseurs, a supprimé cette odieuse cérémonie*.

(Note de l'auteur) ^Depuis deux ou trois ans, quelques hommes , amis de la paix et de l'unité religieuse, cherchent à réchauffer ce louable projet de la réunion des cultes**; mais j'en crois l'exécution difficile, et j'ose dire superflue. Plusieurs habiles théologiens sont du même avis.

(Note de l'auteur.)

*En supprimant la lecture de la bulle In Ccena Domini , Clément XIV n'a cédé ni à un rayon de lumière, ni à un mouvement de charité chrétienne, mais aux importunités du roi d'Espagne , qui ne s'accommodait pas plus que les autres souverains des opinions étranges de ladite bulle sur l'autorité temporelle des papes.

** C'étaient , dans les premières années du dix-neuvième siècle , MM. Lecoz , archevêque de Besancon; de Beaufort, jurisconsulte ; Dubroca, homme de lettres, et autres. On peut consulter sur la réunion des cultes: Tabaraud , De la reunion des communions protestantes. Paris 1S02 , in-8°; et Rabaut, le jeune , Détails historiques et recueil de pièces sur les divers projets de réunion de toutes les communions chrétiennes . Paris 1806 , in-8°,

II ne pouvait être, selon lui, nullement question d'accommodement, mais seulement de soumission. Quand on considère quel langage hautain et violent tint alors un homme aussi éclairé que Bossuet , on ne peut s'empêcher de penser que, si l'on rendait au clergé romain son pouvoir et ses richesses, on le reverrait peut-être fanatique et persécuteur comme par le passé. Les intrigues du parti catholique, pour ramener à la communion romaine les princes du parti réformé , seraient dignes d'être connues; telles, par exemple , celles qu'on a mises en jeu près de l'électeur de Saxe et de la reine Christine de Suède1. La mauvaise humeur contre les souverains qui restent séparés de Rome est assez visible , et le Saint-Siège jusqu'aujourd'hui n'a pas encore reconnu formellement le roi de Prusse 2. Longtemps

baissons àïa reine Christine et à Y électeur de Saxe le mérite ou la honte de leur conversion au catholicisme. Les jésuites n'y ont eu que la peine de constater des conversions opérées, d'un côté par le besoin de faire une extravagance, et de l'autre par le désir d'occuper le trône de Pologne.

2 Le pape aujourd'hui régnant vient de déclarer (en 1803) , dans un bref adressé au prince Ruspoli , qu'il devait être regardé comme chef suprême de tous les ordres de chevalerie : il s'est réglé en cela sur l'exemple de ses prédécesseurs. Quand, au treizième siècle, les chevaliers teutoniques eurent conquis la Prusse ducale , et s'y furent établis comme souverains, Innocent IV déclara, par une bulle datée de 4243 , que cette conquête appartenait de droit à son siège. Voici ses paroles : « Terram Prussiœ... in jus et proprietatem B. Pétri suscipimus , et eam sub speciali apostolicœ sedis protectione ac defensione perpetuis temporibus permanere sancimus...» Acta Borrussica , t. i, p. 423. On ne renonce pas volontiers à une souveraineté si bien acquise. Lorsque les électeurs de Brandebourg prirent le titre de rois de Prusse, et que toutes les cours de l'Europe, hors celle d'Espagne , les reconnurent en cette qualité , le pape Clément XI jeta les hauts cris, et écrivit à tous les princes pour les soulever contre la témérité inouïe du marquis de Brandebourg. Dans le bref adressé au roi de France, du 16 avril -1701 , on lit ce qui suit : «Etsi nobis persuasum sit Majest. tuam nullo modo probare consilium, deterrimo in christiana republica exemplo, à

après la réformation, Clément VIII a encore dressé une formule de serment pour être prêté par les évêques et arche-

Friderico marchione Brandeburgensi susceptum, dum regium nomen publiée usurpare prœsumpsit ; . . . . factum hujusmodi apostolicarum sanctionum dispositioni contrarium , et hujus Sanctœ Sedis auctoritati injuriosum.... ex quo scilicet sacra regalis dignitas ab homine acatholico, non sine Ecclesiœ contemptu assumitur, et quidem Marchio se regem dicere non dubitat ejus partis Prussiœ , quœ ad militarem Teutonicorum ordinem antiquo jure pertinet ; nos rem silentio prœterire non possumus, ne muneri nostro déesse videamur.... expetimus , ne videlicet regios honores illi tribuas qui illorum numéro nimisincautè sejunxit, quos increpat simul et reprobat sermo ille divinus : lpsi regnaverunt et non ex me, principes extiterunt et non cognovi... » Et dans les Orationes consistor. Clementis XI, on voit que ce pape , rendant compte de cet événement au collège des cardinaux, rapporte « que le margrave Frédéric s'est arrogé le titre de roi d'une manière impie et jusqu'à présent inouïe chez des chrétiens , étant assez connu que, suivant les lois pontificales, un prince hérétique devait bien plutôt perdre ses anciennes dignités qu'en acquérir une nouvelle. » N'est-ce pas là le langage et les principes de Hildebrand, les mêmes prétentions, les mêmes abus de passages de la Bible, singulièrement appliqués aux temps modernes ? On croirait peut-être que le Saint-Siège est ensuite revenu de cette protestation et a reconnu un monarque qui traite ses sujets catholiques avec une égalité de droits exemplaire. Pas le moins du monde. Lorsqu'en 4782 Pie VI fit le voyage d'Allemagne, un ministre prussien tenta près de lui quelques démarches pour obtenir une reconnaissance formelle de la couronne de Prusse. Pie VI, qui ne voulait pas alors se brouiller avec un prince allemand, répondit poliment, et promit qu'aussitôt après son retour à Rome , il assemblerait , pour délibérer sur cette affaire, une congrégation de cardinaux, sans laquelle il ne pouvait rien décider. Cette congrégation n'a jamais été convoquée, et le pape a oublié sa promesse. Le calendrier pontifical imprimé à Rome, avec approbation et privilège du Saint-Père, a continué, après comme avant , de ne faire aucune mention ni du royaume , ni du duché de Prusse, ni même de l'électorat de Rrandebourg. A l'article généalogique de cette maison , on a vu, jusqu'en 1787, le grand Frédéric indiqué de la sorte: Charles-Frédéric, marquis (Marchese), titre si trivial à Rome qu'il en est ridicule; et le prince Henri de Prusse indiqué comme frère du marquis. Il n'était pas non plus fait men-

vêques i , dans laquelle sont établis tous les principes du despotisme et de l'intolérance de Rome. Qu'attendre de

tion dans ce calendrier d'un électorat d'Hanovre. En général, tout ce qu'a statué l'odieux traité de Westphalie n'est d'aucune valeur a Rome. On connaît la foudroyante bulle d'Innocent X contre cet instrument de paix entre les peuples chrétiens ; et, de temps à autre, ses successeurs ont renouvelé ces anathèmes. Voy. au t. IV àuMagn. Bullar. Rom. , p. 269 et suiv. , édit. de Lyon : Declaratio nullitatis articulorum nwperœ pacis Germaniœ , religioni catholicœ, Sedi Âpostolicœ , Ecclesiœ , aliisque locis piis ac personis et juribus ecclesiasticis quomodolibet , prœjudicialium ; seu bulla : Zelo domûs Dei. A cet égard, la cour pontificale a vécu longtemps hors de la loi de l'Europe et séparée de sa communion politique. En 1782, au sujet de quelques contestations qui concernaient la partie prussienne du diocèse de Cologne, le roi de Prusse s'appuya d'un article de ce célèbre traité. Le pape répondit en propres termes que le traité de Westphalie n'était d'aucune valeur pour lui et ne pouvait l'obliger à rien, n'étant pas reconnu par son siège*. «Non puù valutarsi a quest , oggetto la separazione che si supporte fatta in virtù delV art. Y délia p ace Westphalica; giacchè è noto , che la S. Sede non ha mai riconosciuto questa pace , contro di cui Innocenzo I si protesta-, non solo in voce.... ma anche con due sue costituzioni.... cosi permetterô che il S. Padre non convenga in una ragione la quale s'opporrebbe a tutto ciô. » Cette lettre est assez connue dans Berlin. Le calendrier d'État cité plus haut, comptant, à l'article population de Rome, les étrangers, porte entre autres : Hérétiques, Turcs et autres infidèles , environ cent! Voilà des faits récents , et on en pourrait citer mille autres. Je demande à tout juge impartial s'ils sont de nature à inspirer une confiance bien grande en l'amendement volontaire du système de lacour pontificale. (Note de l'auteur.)

iaFidelis et obediens ero domino nostro Papœ , ejusque successoribus. Consilium quod mihi tradituri sunt nemini pandam^ Papatumromanum et regalia S. Pétri adjutor eis ero ad retU nendum et defendendum contra omnem hominem. Jura, honores, privilégia et auctoritatem S. Rom. Ecclesiœ , domini nostri Papœ et successorum, conservare, defendere, augere, promovere cu-

* Tout le monde sait que , rétabli sur le trône pontifical par des princes protes- tànts rPie VII a protesté contre les délibérations du congrès de Vienne consar crant la liberté des cultes ; ce qui ne l'a pas empêché de protéger et de recevoï avec bonté les protestants établis dans ses États,

semblables dispositions? Qu'eussent fait des papes absolus, appuyés d'empereurs bigots et ombrageux réunis d'esprit et d'intérêt avec Rome ?

Rien n'est donc plus vague , plus incertain , plus dénué de fondement que l'assuranee donnée gratuitement par les antagonistes de la réformation, que les lumières re-

rabo. Qnœ si taîia à quibuscumque tractari vel procurari novero, quanto citius potero , significabo. Hœreticos, schismaticos , et rebelles eidem domino nostro , pro posse persequar. » Pontificale Romanum , Clem. VIII. Pontif. max. jussu editum. Àntwerp. 4627, p. 59. Ajoutons encore un mot sur la fameuse bulle In Cœna Domini, rendue par Paul III en 1536, qui renferme la substance des prétentions ultramontaines. Cette bulle , compilation de tant d'autres bulles plus anciennes, rédigée, dit-on, en 1610, par Paul V, promulguée en 1627 par Urbain VIII, n'est qu'un recueil complet des analhèmes lancés depuis des siècles contre les réfractaires aux lois du vicaire de Jésus-Christ. Elle excommunie les hérétiques, les schismatiques , les pirates, les corsaires, tous ceux qui osent appeler des bulles et brefs du pape à un futur concile; les princes qui établissent de nouveaux impôts sans la permission du pape; ceux qui font des traités d'alliance avec les Turcs et les hérétiques; ceux qui réclament les juges séculiers contre les torts et les griefs reçus de la cour de Rome, etc. Ces dispositions révoltantes ont fait loi bien longtemps dans l'obédience romaine ; on les promulguait même dans quelques provinces de France , telles que le Roussillon et la Cerdagne , jusqu'à ce qu'enfln le courageux M. de Cappot , avocat général au conseil supérieur de Roussillon, prît, au mois de mars -1763, des mesures contre cet abus de la puissance ecclésiastique , et mit obstacle à la publication annuelle qui se faisait de la bulle. Voy. l'ouvrage intitulé : Jurisprudence du grand-conseil examinée dans les maximes du royaume. Avignon 1775. Il faut dire encore que ce fut au Jeudi-Saint de l'an 1807 que Pie VII supprima, pour la première fois, la lecture publique de cette bulle*. (Note de l'auteur.)

*Il est vrai qu'en 1807 le pape a défendu la lecture publique de la bulle la Cœna Domini; mais comment Villers a-t-il pu dire pour la première fois , après avoir affirmé à la page 91 que Ganganelli avait fait justice de la fameuse bulle? Sa suppression n'aurait-elle été que partielle sous Clément XIV, ou l'aurait-on rapportée après la mort de ce pontife, comme après la chute de Napoléon? Quoi qu'il en soit , le touriste anglais de notre époque , qui passe la semaine sainte à Rome, a la satisfaction d'être excommunié en bonne forme,

naissantes eussent insensiblement corrigé les abus de l'Église et de la politique. Assurément , nous voyons peu de traces de cette prétendue amélioration dans le régime des peuples ultramontains et de ceux qui sont restés le plus immédiatement soumis au joug du pape. Qu'est-ce qui retient les Ottomans , avec qui nous avons d'ailleurs tant de relations de commerce , dans une barbarie semblable à celle des nations chrétiennes au moyen âge? La superstition religieuse , les muftis , les fakirs , les dervis , ennemis nés des lumières et de la philosophie. Nous autres occidentaux nous avions aussi de ces gens , plus intolérants même que les orientaux, et nous avions de plus qu'eux l'inquisition , dont , sans la réformation , nous eussions vu peut-être les effets se perpétuer jusqu'à nous. Beau chemin vers un meilleur état de choses ! Quelques États européens et un grand nombre de particuliers au seizième siècle jugèrent convenable d'en prendre un autre. Les princes catholiques , suppôts de Rome , prétendirent leur en ôter la liberté. Ils combattirent à outrance les protestants qui purent s'armer, et brûlèrent , massacrèrent avec une indicible férocité ceux qu'ils trouvèrent sans armes. Puis ils s'écrièrent : Voyez de combien de maux ces mutins sont la cause ! Comme ils ont mis l'Europe en feu î Ils sont coupables de tout le sang que nous avons répandu, de tous les échafauds que nous avons dressés pour eux! Étranges récriminations, auxquelles bien des gens ajoutaient et ajoutent encore foi! car on s'endort si facilement dans la routine d'un ordre de choses tout établi et qui dure depuis des siècles. Et comme l'ordre établi au seizième siècle était soutenu par une double puissance, par celle du bras séculier et celle du fanatisme religieux, qui ne négligeaient rien pour le maintenir, il est assez évident que le temps n'aurait pas amené de changement salutaire, à moins d'une commotion égale à celle qui a eu lieu.

Considérer ainsi ce qui eût pu arriver, et ce qui n'est pas arrivé , n'est-ce pas en quelque sorte décrire l'influence exercée par la réformation sur l'état des choses en Europe? Mais voyons les détails de cette influence.

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