Suisse
La Suisse a eu son réformateur dans la personne de Zwingli , prêtre comme Luther, comme lui exaspéré par le scandale des colporteurs d'indulgences. Républicains , amis ardents de la liberté, il semble que les Suisses eussent
dû tous voler au devant de la réforme. Sept cantons tèrent pourtant catholiques, et ce qu'il y a de remarquable, c'est que les cantons les plus décidément républicains furent de ce nombre. Ce phénomène n'est pas facile à expliquer pour qui ne connaît pas les localités. Il a déjà été dit que le catholicisme n'est ni ne peut être le même partout, modifié qu'il est dans les divers lieux par l'esprit et le caractère particulier de chacun. Le catholicisme des petits cantons de Sclrwitz, d'Uri et d'Unterwald, précisément parce qu'il s'était établi au milieu de ces montagnards, républicains par instinct, avait pris des formes qui convenaient à leur caractère , et s'était ployé à leurs mœurs. Les objets extérieurs influent d'ailleurs puissamment sur l'imagination ardente des habitants des montagnes : l'oisiveté de la vie pastorale leur fait un besoin des spectacles et des fêtes religieuses. Un culte qui est revêtu de beaucoup de cérémonies doit donc leur plaire préférablement à un culte simple et sévère. C'était ici qu'avaient habité les fondateurs de la liberté helvétique , et la mémoire de tous les événements, de tous les grands hommes de cette époque, s'y était identifiée avec le culte catholique. Ce n'était pas des obélisques , c'étaient des chapelles qui marquaient sur leur sol les champs de bataille, les exploits de leurs ancêtres. Qui a voyagé en Suisse, et n'a pas été voir la chapelle de Guillaume Tell? C'était une idolâtrie, un fanatisme national qu'excitait dans les petits cantons ce mélange du culte de la liberté avec celui de la religion. Tel est encore aujourd'hui leur catholicisme : ils n'en soupçonnent pas d'autre. A peine les abus de l'Église s'étaientils fait sentir chez eux. Les papes n'exigeaient guère de tributs de ces pauvres montagnards, et leurs prêtres, étant les seuls hommes un peu instruits de leurs hameaux et de leurs bourgades sauvages, avaient pris et ont conservé jusqu'aujourd'hui un très-grand ascendant sur les déli-
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bérations de leurs assemblées et sur toutes leurs affaires. Qu'on ajoute à cela que les lumières avaient moins pénétré chez eux que chez leurs riches alliés de la plaine, auxquels ils avaient jadis fait don de la liberté, et on comprendra qu'ils devaient être peu disposés à accepter un changement de religion. D'autres motifs maintinrent Lucerne, Fribourg et Soleure dans la foi catholique. Il s'ensuivit des chocs sanglants et une guerre civile religieuse , plusieurs fois suspendue , mais prolongée par intervalles jusqu'au dix-huitième siècle entre les membres de cette moderne Achaïe, et il en est resté un germe de division qui n'est pas encore détruit.
L'Espagne, le pape et l'Autriche soutinrent efficacement le parti catholique. La France et l'Angleterre assistèrent tour à tour les cantons protestants. De là les sympathies et les antipathies des divers membres de la Confédération helvétique pour les unes ou les autres de ces puissances. Les derniers événements ont encore montré un exemple et de l'animosilé des petits cantons contre les Français , anciens protecteurs des cantons réformés , et du dévouement des Bernois à ces mêmes Français ■ .
Depuis la réformation, la Suisse, occupée et affaiblie par ses discordes civiles, perdit de son influence sur les affaires de l'Europe ; mais ses cantons protestants furent au nombre des contrées à qui la révocation de l'édit de Nantes procura les plus grands avantages. Les réfugiés y portèrent en foule leur industrie et leur argent.
On sait aussi à quel haut point ces cantons, favorisés par une longue paix et protégés par leur neutralité , ont vu
i Yillers veut parler de la tentative des petits cantons ; sous l*;faéroïque Alo'ise de Reding, de s'opposer, d'abord à l'établissement, puis au maintien de la République helvétique une et indivisible, sortie tout armée de la tête du Directoire français. Napoléon intervint et rendit aux Suisses la République fédérative , par l'acte de médiation du 19 février 1803.
fleurir dans leur sein les sciences, l'industrie et les bonnes mœurs.
biû % Genève.
Tandis que , dans cette faible ébauche , j'ai négligé de consacrera des États, même considérables, tels que la Bavière, des articles spéciaux, on s'étonnera sans doute que je m'arrête à une simple ville, à une cité de quelques milliers d'habitants. Mais ce point, imperceptible sur la carte physique de l'Europe, est d'une très-grande importance sur celle de l'Europe morale. C'est là que deux Français proscrits , Calvin et Théodore de Bèz-e, établirent un nouveau et puissant foyer de réforme religieuse 4 . Son premier fruit fut la liberté définitive de Genève, qui, avant l'arrivée de Calvin, avait déjà chassé son prince-évéque, et se gouverna depuis elle-même pendant près de trois siècles. Elle trouva assez de ressources dans l'énergie de ses habitants, et assez de forces dans les bienfaits de la réformation , pour soutenir de longues guerres et se défendre à main armée contre les princes de la maison de Savoie, ses dangereux voisins, qui ont longtemps prétendu l'asservir, et n'ont reconnu définitivement son indépendance que vers le milieu du dernier siècle. L'influence de cette petite démocratie, née de la réformation, remplie de lumières, de patriotisme et d'activité, son influence, dis-je, sur quelques grands États, particulièrement sur la France, l'Angleterre et la Russie, est incalculable. Genève était le berceau de la religion professée par Henri IV, et que l'ambition de la maison de Guise, l'astuce de Médicis, l'intérêt et les menées de Rome et de l'Espagne , empêchèrent d'occuper le trône de France. C'est à Genève qu'allèrent s'enivrer de républicanisme et d'indépendance tous ces exilés , ces
l Voy. Établissement de la réforme religieuse et constitution du calvinisme à Genève, au second volume des Notices et Mémoires historiques de M. Mignet.
proscrits anglais, qu'éloignait de leur île l'intolérance de la première Marie, femme de Philippe II. C'est de ce foyer que partirent les presbytériens et les indépendants , qui agitèrent si longtemps la Grande-Bretagne , et qui dressèrent l'échafaud de l'infortuné Charles Ier. On trouve dans les œuvres du docteur Swift un sermon qu'il a prononcé à un anniversaire de la mort de ce roi martyr, ear c'est ainsi que les Anglais l'ont nommé depuis, et où il explique en homme bien instruit toute cette filiation l .
Enfin, on sait assez que de Genève sont sortis une foule d'hommes de génie qui, comme écrivains, comme gens en place, ont influé de la manière la plus décisive sur les différents États de l'Europe , sur leur situation politique et morale, sur l'opinion et les lumières. Nommer Le Fort, l'ami et le conseil de Pierre Ier, c'est rappeler tout ce qu'un de ses citoyens a fait pour la civilisation et pour la pros-> périté d'un vaste Empire. Voltaire lui-même, dont il a été si vrai de dire que son génie était une puissance en Europe , s'est applaudi d'aller s'appuyer du voisinage de Genève, et c'est de ce coin du monde que, nouveau Calvin, il a étendu de toutes parts son influence. Remarquons toutefois que Calvin avait voulu rendre à la religion de l'Évangile sa pureté première , et que Voltaire a sapé les fondements de toutes les religions. Est-il besoin de nommer ici cet autre homme extraordinaire dont les écrits, pleins de verve religieuse, ont contrebalancé peut-être, dans
1 Ceci , loin d'infirmer ce que nous avons dit, dans une note antérieure , de faction funeste des jésuites sur les affaires de l'Europe, tend à confirmer, au contraire , le rôle que nous leur avons attribué ; car n'est-ce pas le fanatisme de ces réformateurs à outrance qui a conduit les presbytériens anglais à Genève , et ne sont-çe pas les jésuites qui partout ont poussé les peuples à bout ? Mais , comme le renard de la fable, les bons pères font le mal, et d'autres sont roués de coups. Cette remarque ne justifie ni les presbytériens ni les indépendants.
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l'esprit du siècle, l'effet produit par son trop spirituel contemporain. Cet illustre citoyen de Genève, qui appartient à toute l'humanité, et qui, poursuivi par les prêtres, n'a jamais confondu leur cause avec celle de Dieu, J. J. Rousseau enfin, l'un des plus grands écrivains de la langue française , a plaidé éloquemment la cause du ciel, de la vertu , du bon et de l'honnête , au milieu d'un siècle froid , égoïste et railleur , a été le législateur de nos mères, le guide de nos instituteurs , le bienfaiteur de nos enfants, a parlé aux hommes en inspiré de leurs droits et de leurs devoirs , et n'eut pas été tout ce qu'il a été , s'il n'était né tout ensemble Genevois et réformé. Ajoutons aux grands hommes que Genève a produits ou formés les nombreux voyageurs qui se sont éclairés en passant à ce foyer de lumière, et l'on conviendra que cette petite République a eu plus de part à la culture morale et politique de l'Europe que plusieurs grandes monarchies.
Ceci est une nouvelle preuve de l'avantage immense pour l'humanité des petits États. Cette preuve est palpable en Allemagne, où l'on rencontre des villes libres et des principautés d'une médiocre étendue, qui toutes ont leur vie active , propre , indépendante. Chaque petit État se pique de faire fleurir dans sa capitale l'industrie , les arts et les sciences. Les Universités, les écoles se multiplient , et Tins, traction en devient plus générale. La vérité comprimée dans un lieu n'a qu'à faire un pas pour trouver un asile assuré en passant la frontière. Enfin , le moindre État de ce système confédéré se sent quelque chose par lui-même, et dès lors il devient en effet quelque chose. La ville de médiocre étendue n'est pas paralysée par l'idée qu'elle n'est rien; qu'à cent ou deux cents lieues d'elle se trouve une autre ville plus grande qui absorbe ses labeurs et toute la gloire de l'Empire, hors de laquelle il n'est qu'ilotisme politique, moral et littéraire pour une immense con-
trée 1 . Si Athènes , Corinthe , Pise , Lacédémone , My tilène , Smyrne n'eussent pas joui de cette individualité, et qu'une ville-reine eût attiré à elle tout l'éclat de la Grèce , y auraiton vu briller de toutes parts tant de grands hommes et tant de grandes vertus? Si, au quinzième et au seizième siècle , le génie n'eût pas été soutenu par des encourage^ ments immédiats à Ferrare, à Mantoue, à Venise, à Florence , à Guastalla , à Sienne comme à Rome et à Naples ; s'il n'y avait eu dans toute l'Italie qu'un centre unique , cette terre serait-elle devenue pour les arts la plus classique des temps modernes 2?