Hollande
Une autre création de la réforme , plus immédiatement importante à la politique de l'Europe , fut la République des Provinces-Unies. Ce nouvel État faisait partie des possessions de la maison d'Autriche , et était resté à la branche espagnole , c'est-à-dire à Philippe II , après l'abdication de Charles-Quint. Là régnait ce même fonds sérieux d'esprit national, de liberté et de droiture que dans la Saxe; c'était les mêmes mœurs , presque le même langage et la même origine. Avant leur indépendance, les Pays-Bas faisaient partie de l'Empire et du cercle de Bourgogne. La réforma-
1 Montesquieu , traitant de la population de l'Europe au moyen âge et de nos jours , s'explique ainsi : «Dans l'état ou était l'Europe, on n'aurait pas cru qu'elle pût se rétablir, surtout lorsque, sous Charlemagne, elle ne forma plus qu'un vaste Empire 5 mais... elle se partagea en une infinité de petites souverainetés, et comme un seigneur résidait dans son village ou dans sa ville,... chacun s'attacha avec une attention singulière à faire fleurir son petit pays. » Esprit des Lois, liv. 23, chap. 24. (Note de l'auteur.)
2 Non, mais qu'est-ce que tout cela en comparaison du concours gigantesque des petits-pâtés dans les plaines de Babylone ou ailleurs , qu'on nous promet a l'avènement du grand empire de la fraternité universelle?
tion y avait fait des progrès rapides. Son mortel ennemi, ^Philippe H, voulut l'étouffer dans ses vastes États, et il opposa sans ménagement la force à l'opinion. Mais l'opinion est une lime sourde qui use le fer qui se frotte contre elle. L'inquisition , destinée à conserver la Hollande au roi d'Espagne et à la foi catholique , ne fit que hâter sa révolte contre l'une et contre l'autre. Après quinze années de troubles, de résistance et de supplices , les Bataves exaspérés se déclarèrent affranchis du joug de Philippe1.
L'idée de former une République tout à fait indépendante ne semble pas avoir été leur première pensée; ils ne voulaient que sauver leurs franchises et leurs privilèges. Les provinces confédérées offrirent à plusieurs princes voisins, sous la clause de leurs anciennes capitulations, le patronage de leur pays. Le duc d'Alençon, frère de Henri III, quitta ce poste par incapacité et par défaut de conduite. La reine Elisabeth le refusa par une politique qui prévoyait le lendemain. Enfin, ne sachant à qui se donner, les Bataves s'avisèrent de rester maîtres chez eux. Chaque province se constitua en République , et entra avec les autres dans les liens d'une confédération. Le corps qui en résulta était d'une forme compliquée et bizarre; mais l'esprit était bon et eut ses bons effets. De grands hommes, animés de cet esprit , portèrent la République au point de grandeur et de prospérité où l'on sait qu'elle s'est élevée. Ayant à lutter contre l'Espagne , qui était alors la première puissance maritime et qui venait l'attaquer avec ses flottes,
{ Quelques conseillers de ce prince l'engageaient à des mesures plus douces envers les Bataves. Peut-être les eût-il adoptées , sans les conseils opposés et violents du pape Pie V, qui le porta même à charger de l'expédition l'exécrable duc d'Albe. C'est Clément XI qui , en le canonisant , loue Pie V de ce grand zèle pour le maintien de la foi. La bulle de canonisation est du 22 mai 4712.
(Note de l'auteur.)
il fallut bien que le nouvel État devînt maritime pour tenir tête à son ennemi et pour trouver des ressources dans le commerce. Les flottes hollandaises furent bientôt au rang des premières de l'Europe; le génie du patriotisme et de la liberté fit sur mer les mêmes prodiges qu'en Belgique, et c'est à la réformation que la Hollande doit ainsi médiatement cette source de sa puissance et de sa prospérité. Revenons à ce qui se passa dans l'intérieur.
L'enthousiasme religieux qui avait été le principe de la révolution j continua à se manifester, exerça une puissante influence sur l'État, et donna naissance à une multitude de sectes fanatiques et redoutables? Il n'en était pas ici comme des États d'Allemagne où prince et sujets étaient devenus protestants > et où l'ancienne police avait pu être maintenue à côté de la nouvelle religion. Ici chacun se croyait tout permis, et les théologiens jouaient un rôle très-important. Voilà pourquoi dans aucun pays la bigoterie du protestantisme ne fut portée plus loin qu'en Hollande, voilà pourquoi des controverses religieuses y amenèrent des orages politiques et des révolutions dans le gouvernement. L'histoire de cette République en offre assez d'exemples. On sait combien les princes Stathouders profitèrent des dissensions qui s'élevèrent entre la secte des Arminiens et celle des Gomaristes * , pour étendre leur autorité et abaisser celle des États. L'animosité de Maurice d'Orange alla jusqu'à profiter de son triomphe pour faire tomber sur un échafaud la tête vénérable de Barneveld, vieux patriote qui avait rendu les services les plus signalés
1 C'est-à-dire les partisans d'Arminius, professeur de théologie à Leyde, contraire à la prédestination absolue enseignée par les calvinistes, et ceux de Gomarus, favorable à ce dogme. Les disputes qui résultèrent de leur dissentiment , ayant menacé de dégénérer en guerre civile, il fut tenu, en 1618 et en 1619 , un synode à Dordrecht , où la doctrine d'Arminius fut condamnée.
à son pays et qui soutenait le parti des États. Ces troubles forment comme le canevas de toute L'histoire intérieure de la République, depuis qu'elle eut une existence assurée, Les opinions religieuses leur ont donné naissance* Il est vrai qu'ensuite ces troubles ont été entretenus , et par les vices de la constitution , et par des causes dont lejdéve* loppement n'appartient point à notre sujet,