‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 24 sur 63 · Angleterre · texte numérisé non relu

Angleterre

De toutes les passions de Henri VIII, roi d'Angleterre, celle qu'il eut pour saint Thomas d'Aquin était la plus forte. Sa vénération pour ce vigoureux athlète de l'orthodoxie romaine allait si loin que , Luther ayant contredit saint Thomas, Henri se crut obligé d'entrer en lice et de défendre son maître. Il écrivit donc Y Assertion des sept sacrements contre Luther qui n'en voulait plus que deux. Celui-ci traita son nouvel adversaire d'égal à égal et se moqua de lui. Le roi-docteur en conçut un violent dépit. Le pape qui riait du livre peut-être autant que Luther, consola l'auteur, en lui donnant le titre de Défenseur de la foi. Six ans n'étaient pas écoulés que Henri , infidèle au pape , se sépara du Saint-Siège , tout en gardant le titre de Défenseur de la foi , que ses hérétiques successeurs portent encore. Ce premier pas a été le principe d'une série de révolutions et de maux qui ont à peine cessé de déchirer les trois royaumes, car les dernières révoltes d'Irlande en sont encore une conséquence. Dans aucun pays la réformation n'a produit des effets aussi exagérés et aussi contradictoires. La situation isolée de la Grande-Bretagne y contribua autant que le caractère mélancolique et indomptable de ses habitants. Les nations voisines ne peuvent apporter de secours efficaces à aucun parti, et l'activité intérieure ne peut guère se porter au dehors. Quand un incendie se manifeste dans un tel édifice, la flamme ne s'éteint que

quand elle n'a plus d'aliment. D'autres causes encore ont concouru à ces discordes si vives et si longues dans l'Église anglicane, et il est nécessaire de les indiquer.

Premièrement , Henri VIII n'avait pas entendu se faire protestant; il n'avait voulu qu'épouser Anne de Boleyn; mais comme pour en venir là il fallait le consentement du pape au divorce de Henri avec sa première femme , proche parente de l'empereur Charles-Quint , le saint-père , qui en d'autres circonstances eût été sans doute plus complaisant, décida pour celui des deux princes qui lui semblait le plus à redouter et refusa son assentiment au divorce. Henri, furieux contre un pape qui osait traverser ses amours , se déclare chef de l'Église d'Angleterre et défend toute communication avec Rome qui l'excommunie par représailles. Mais il haïssait Luther autant que le pape, et il était aussi dangereux, sous son règne, de passer pour protestant que pour catholique. Il donna à l'Église une constitution épiscopale, dans laquelle, aux moines près dont il avait confisqué les biens, se retrouvait presque en entier l'ancien édifice de la hiérarchie, et où lui-même jouait le rôle de souverain pontife. C'était faire trop ou trop peu. Les temps de crise universelle n'admettent pas de demimesures. La réforme d'Allemagne avait trouvé beaucoup de partisans en Angleterre , et quantité d'esprits lui étaient dévoués. Le plus grand nombre était mécontent de voir son attente trompée et mettait peu de différence entre les catholiques et les épiscopaux. Le signal de la rébellion contre Rome était donné et il était facile de prévoir qu'on ne s'arrêterait pas à moitié chemin. Les protestants décidés devinrent , aussi bien que les catholiques , ennemis jurés des épiscopaux et du gouvernement qui les soutenait. Ce fut une première cause de troubles , et une seconde ne tarda pas à se manifester.

3ifpLoin de persévérer dans la demi - réformation de

Henri Vf II, les règnes suivants ne virent que rétractations, que passages subits et violents du protestantisme au papisme, et du papisme à l'épiscopat. Après qu'Edouard VI eut fait un pas pour se rapprocher de la réformation , la catholique Marie, fille de la princesse répudiée par Henri VIII et épouse de Philippe II., renverse tout ce qui avait été fait par Henri VIII et Edouard VI : protestants et épiscopaux sont destitués , chassés , persécutés, massacrés inhumainement. Quatre évêques, parmi lesquels le vertueux Cranmer , archevêque de Cantorbéry , sont brûlés vifs. Toutes les places sont données aux plus intolérants catholiques. L'animosité des divers partis est portée au comble. Cinq ans de règne, depuis 1553 jusqu'en 1558, suffisent à Marie et à ses théologiens pour répandre sur la malheureuse Angleterre le venin des guerres civiles et des haines les plus implacables. Les protestants, persécutés par elle, fuient en Allemagne , en Suisse et à Genève , d'où ils rapportèrent les idées républicaines des anabaptistes et des calvinistes qui, plus tard , portèrent des fruits amers dans des cœurs aigris par l'exil.

Si Henri VIH eût prudemment adopté la réforme de Luther, si ses successeurs y eussent persisté, l'île serait probablement restée aussi calme que l'ont été par la suite le Danemark et la Suède. Elisabeth succéda à Marie , et rétablit la réforme , en conservant l'épiscopat. Le nouveau système ecclésiastique fut rédigé au concile national de Londres en 1563 et appelé Y Acte d'uniformité. On voulait, par son moyen , ramener tous les partis à l'union. ïl était trop tard, les cœurs étaient ulcérés et les têtes montées. La séparation des non-conformistes , puritains et presbytériens , de l'Église épiscopale , en devint plus décidée et plus tranchée. Pour achever la confusion, les Irlandais étaient restés catholiques. C'est là que Philippe d'Espagne, rrité contre Elisabeth, qui avait refusé sa main, et qui

soutenait ses sujets rebelles aux Pays-Bas , fait jouer les intrigues , sème l'or , excite à la révolte. Autant en fait Rome, la France, et Marie Stuart, reine d'Ecosse, qui périt ensuite sous la hache du bourreau de sa rivale i .

La guerre longue et implacable qui s'alluma dès lors entre l'Angleterre et l'Espagne , porta la première à abaisser la seconde. C'est de cette funeste rivalité que date la marine anglaise. Depuis la découverte de l'Amérique, l'Espagne régnait sur les mers qu'elle couvrait de ses vaisseaux. Elisabeth construisit des flottes , forma des marins , et se mit en mesure de tenir tête sur cet élément à Philippe II. Celui-ci, qui se croyait roi d'Angleterre, parce que le pape lui en avait conféré la couronne , et que l'excommuniée Elisabeth ne pouvait plus la posséder, prépara , pour conquérir son royaume, une flotte à qui depuis le sobriquet ft invincible est resté , et qui fut détruite par les Anglais et les vents. Ainsi débuta glorieusement la marine anglaise, et c'est avec raison qu'on attribue sa fondation, comme celle de la marine hollandaise , aux événements amenés par la réformation , d'autant que les dépouilles du clergé secondèrent l'un et l'autre gouvernement dans cette coûteuse entreprise.

A l'immortelle Elisabeth succède Jacques Ier, roi d'Ecosse,

1 On a voulu faire passer Marie Stuart pour une victime de la jalousie féminine de la reine Elisabeth; on a élé jusqu'à affirmer que la reine d'Ecosse n'avait jamais conspiré contre sa rivale et o;ue, pour la perdre, cette dernière lui avait fait faire son procès sur des pièces supposées. A ce propos , M. Capefigue assure qu'il reste dans les archives de Simancas des documents trop décisifs et trop importants pour qu'il soit possible de nier encore la participation de Marie aux grands projets de Philippe II contre la couronne protestante d'Angleterre. Histoire de la réforme, de la ligue et de Henri IV, t. v, p. 76 et 77. Cet aveu d'un auteur essentiellement catholique n'absout pas Elisabeth , mais il prouve que Marie n'a pas été sacrifiée à un simple caprice de femme.

ennemi des presbytériens qui dominaient dans ce royaume, et qu'il soulève contre lui , pour vouloir les soumettre à l'Église épiscopale. Son règne n'est qu'un tissu de fausses mesures qui mécontentent tous les partis. Il marie sou fils à une princesse catholique de la maison de France , après avoir blessé la nation par un projet de mariage entre ce même fils et une princesse espagnole. Ses fautes préparent tous les malheurs du règne de Charles Ier. Quand celui-ci parvint au trône, tout ce qui était disponible des biens du clergé avait été dévoré par les favoris et les ennemis du trône , ou employé à séduire, à enchaîner les esprits et à combattre l'Espagne. Le malheureux Charles se trouvait sans ressources et contraint de demander sans cesse des impôts à une chambre basse presbytérienne , qui n'en accordait pas , ou qui , pour en voter, prescrivait des conditions intolérables.

De là la nécessité pour lui de se procurer des ressources par des voies illégales. Favorable aux catholiques, comme son père , par conséquent plus ami des épiscopaux que des presbytériens , il tente de consommer en Ecosse l'œuvre de Jacques Ier, en y affermissant l'épiscopat. Par cette démarche , il pousse les habitants de ce royaume à une rébellion ouverte , et il fait la guerre à ses sujets d'Ecosse avec une armée d'Anglais qui lui était presque aussi peu dévouée, laissant derrière lui un parlement autant, à craindre que la convention écossaise. De cette fermentation* religieuse et politique naît la secte puissante des indépendants , qui s'emparent des communes , chassent les lords de la chambre haute , et commencent par forcer le malheureux Charles à livrer aux bourreaux son fidèle ministre Slafjord. Le nouveau parlement se déclare affranchi de la prorogation royale ; destitue, persécute les épiscopaux; distribue les places civiles, militaires, ecclésias^ tiques aux têtes les plus ardentes, à des hommes sans

frein , sans pudeur , et souvent de la dernière classe du peuple ; excite en même temps sous main les rebelles d'Irlande , refuse au roi tous moyens de les réduire , et quand enfin , épuisant ses dernières ressources , Charles a rassemblé une armée pour les combattre, les indépendants ont l'adresse de soulever cette armée elle-même contre le malheureux monarque , lequel ; abandonné de ses troupes, se jette entre les bras des Écossais , qui le livrent aux Anglais. Les royalistes se soulèvent en vain , Cromwell les soumet et règne plus despotiquement que nul monarque ne l'eût osé. Il épure le parlement, et comme il ne se comportait pas encore à son gré, il le dissout et le renvoie. La tête couronnée tombe sur un échafaud. Les haines, contenues par les soldats du protecteur, éclatent sous l'anarchie qui succède à sa mort. Les opinions politiques les plus désordonnées se marient aux opinions religieuses les plus extravagantes. Les massacres , les supplices , la guerre civile désolent les trois royaumes. A force d'avoir abusé de tous les principes religieux , et de les avoir portés à l'excès, on les a indistinctement discrédités : l'athéisme, le libertinage, le mépris des lois divines et humaines les remplacent. Dans cet état de choses , Charles H monte sur le trône, favorise de nouveau le catholicisme en secret, et l'épiscopat ouvertement ; épouse une princesse catholique qui attire une foule d'étrangers de cette secte dans le royaume , et fait la guerre à la Hollande protestante , ancienne alliée de l'Angleterre.

A chacun de ces changements si subits et si multipliés, et qui furent la source principale des maux de l'Angleterre , ceux qui avaient tenu au parti opprimé se réfugiaient en foule au delà des mers : les protestants , ainsi qu'il a été dit , en Allemagne , en Hollande , en Suisse et en Amérique ; les catholiques en France et en Italie , où leur fanatisme prenait de nouvelles forces , et où ils étaient suivis par les

épiscopaux, qui, dans cette position , devenaient communément catholiques. C'est là, en effet , que le devint Jacques H , qui succéda à Charles II. Ses impolitiques efforts pour rétablir le papisme en Angleterre n'aboutirent qu'à augmenter l'animosité et la confusion; il y perdit sa couronne et mourut dans l'exil. Sa fille Marie, protestante de bonne foi , et son gendre Guillaume d'Orange , furent appelés par la nation pour occuper le trône. Leur sagesse commença à calmer ce long orage. Les vagues grondèrent longtemps encore; mais un acte solennel de succession ayant exclu de la couronne les princes catholiques, la maison protestante de Hanovre monta sur le trône d'Angleterre, et calma peu à peu l'agitation des anciens partis.

Aujourd'hui que cette crise est apaisée , qu'en est-il resté à la nation ? L'énergie qui naît des longs troubles civils , la mélancolie qui naît de leur souvenir , l'amour profond d'une liberté pour laquelle on a tant combattu , le penchant à la méditation que laisse après soi l'exaltation religieuse, et la tolérance pour toutes les opinions qui succède si naturellement à l'ivresse du fanatisme , dans les sectes dont l'intolérance n'est point la base.

Une grande erreur des monarques anglais a été de croire que le système épiscopal était un appui du trône , qu'il n'a pu qu'envelopper dans sa propre ruine. Dans les temps antérieurs à Luther, l'appui du clergé était important pour les princes ; mais depuis ce réformateur, l'Église, protégée dans son régime extérieur par la puissance civile, doit borner son activité à entretenir les bonnes mœurs par l'influence de la religion.

La réformation, qui a été un bienfait pour d'autres con* trées, a été pour la malheureuse Irlande le plus grand des fléaux. Traité en vaincu, et depuis longtemps à la discrétion de l'Anglais, l'Irlandais resta opiniâtrement catholique, précisément parce que son oppresseur voulait être protes-

SUR LES PRINCIPAUX ÉTATS CHRÉTIENS. ï||

tant. Ses chaînes n'en devinrent que plus pesantes ; son île se remplit d'Anglais avides , qui s'emparèrent de presque, toutes les propriétés. Le désespoir de ces hommes ulcérés éclata enfin en 1641. Il s'ensuivit un massacre de plus de cent mille protestants. Plus tard, Cronrwell vengea ce massacre , en livrant l'Irlande à ses soldats. Guillaume III y fonda une tyrannie légale et constitutionnelle. Les catho-* liques furent privés de la vie civile , de la propriété , de l'instruction même; on se plut à faire d'eux une horde de mendiants grossiers et barbares. Aussi est-ce en barbares qu'ils se sont vengés toutes les fois qu'ils en ont trouvé l'occasion. De pareils ressentiments durent et se transmettent de génération à génération. Pendant la dernière guerre , les Irlandais ont encore fait voir qu'un sérieux retour à la tolérance n'avait pu entièrement les faire revenir de leur animosité contre l'Angleterre1. k

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