‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 26 sur 63 · Espagne · texte numérisé non relu

Espagne

Ce pays , gouverné par des princes de la maison d'Autriche, joua un des principaux rôles dans le parti opposé à la réformation. Le combat à mort que ses rois résolurent de livrer d'abord à la Hollande , puis à F Angleterre , puis aux deux pays à la fois, l'épuisa d'hommes et d'argent, et força ses deux rivaux de créer des flottes , qui écrasèrent bientôt la sienne. Dès lors, elle perdit une bonne partie de sa prospérité. La rivalité , une fois établie entre l'Espagne et l'Angleterre , entraîna nécessairement le Portugal à se jeter dans les bras de cette dernière puissance. Le droit de patronage qu'y acquit l'Angleterre dure encore , et lui procure de grands avantages commerciaux.

Cependant, la lutte terrible que l'Espagne soutenait au dehors ne pouvait se prolonger que par les exactions et les mesures de rigueur prises au dedans. Les peuples , lassés et indignés, se préparaient à repousser l'oppression. Quelque ignorants que fussent les Espagnols , le double exemple des Bohémiens , qui avaient conquis leur liberté religieuse, et des Hollandais, qui avaient conquis leur liberté politique sur la maison d'Autriche, était assez connu

d'eux et assez séduisant pour les porter à l'imiter. De là» les révoltes d'Andalousie, de Catalogne, de Portugal et des États d'Italie. Le Portugal fut assez fort sous ses nouveaux rois pour maintenir son indépendance. Mais qu'arriva-t-il aux autres provinces révoltées, à la Catalogne surtout? Elles perdirent leurs droits et leurs privilèges , et furent traitées en pays conquis. L'autorité des rois d'Espagne se trouva donc réellement accrue et affermie à la suite de cette crise; les nombreuses armées qui, à la paix, rentrèrent dans l'intérieur , servirent à compléter l'assujettissement de la nation. Cependant il faut observer que ces révoltes intérieures et la guerre de Catalogne contraignirent l'Espagne à accepter des conditions assez dures pour obtenir la paix. Elle en devint plus tôt disposée à reconnaître la République des Provinces-Unies. Il lui fallut céder à la France le Roussillon avec une bonne partie des Pays-Bas , et à l'Angleterre l'importante île de la Jamaïque.

Au reste, la réformation religieuse ne pénétra que peu ou point en Espagne , ou du moins elle ne put s'y établir d'une manière durable. La position géographique de ce pays, et plus encore une langue différente de celles des autres nations de l'Europe , y mirent obstacle. L'inquisition surtout, introduite dans le royaume par Ferdinandle-Catholique , se tint sur ses gardes, et plus d'une de ses cruautés fut sans doute le résultat de la terreur que lui inspirait le bruit de l'orage qui grondait au loin i . Cepen-

■ Plusieurs historiens espagnols, enire autres Jean de Ferreras dans son Histoire d'Espagne, font entendre que la doctrine de Luther avait trouvé beaucoup de partisans en Espagne, mais que les mesures vigoureuses de l'inquisition en arrêtèrent les progrès. Le savant Lacroze , dans son Histoire du christianisme des Indes, a rassemblé leurs témoignages. Voici ce qu'il en dit, liv. 7, p. 525 et suiv. : «On sait par quelles voies on a fermé l'entrée à la réfor-

dant l'influence qu'ont eue en général la réformation et Je progrès des lumières sur l'esprit de l'humanité a fini par atteindre l'inquisition elle-même. Aujourd'hui que l'Espagne compte peut-être plus d'hérétiques et d'incrédules que jamais, on n'y voit plus de bûchers. De grandes réformes semblent s'y préparer, et les rois d'origine fran-

mation de la religion en Espagne et en Italie, et les cruautés effroyables qu'on y a mises en usage. On en est venu jusqu'à scier des hommes par le milieu du corps , selon le témoignage d'un auteur catholique contemporain, Tomaso Costo. En Espagne. on a fait périr par le feu un nombre infini de personnes de, tous états et de tous sexes, qui n'étaient coupables que d'avoir ouvert les yeux sur les abus énormes de la religion de leur pays. Ce n'est que la violence et les supplices les plus cruels qui ont conservé la religion romaine en Espagne. C'est une vérité avouée par les auteurs les plus superstitieux de cette nation. Illescas , dans son Histoire pontificale , après avoir parlé du docteur Cazalla et de Constantin de la Fuente , l'un prédicateur, l'autre confesseur de Charles-Quint, qui moururent l'un et l'autre pour la foi, le premier avec sa mère, cinq de ses frères et quelques-unes de ses sœurs, ajoute ces paroles remarquables : «Il y eut entre ceux qui furent brûlés quelques religieuses jeunes et belles , qui , non contentes d'être luthériennes , avaient dogmatisé cette maudite doctrine. Tous les prisonniers deValladolid, de Séville et de Tolède, étaient des personnes très-distinguées.... Elles étaient telles et en si grand nombre qu'on a cru que , si l'on avait différé de remédier à ce dommage, toute l'Espagne aurait été perdue. » Voici des paroles considérables d'un prédicateur portugais, commissaire du Saint-Office et prieur des dominicains d'Évora, dans un sermon qu'il prêcha a un acte de foi célébré dans la même ville le 14 juin de l'an 1637 : («Rendons de grandes actions de grâces au ciel, mes bien-aimés Portugais, de la grâce insigne qu'il nous a faite de nous donner ce saint tribunal! S'il nous avait manqué, notre royaume serait devenu un buisson sans fleurs et sans fruits , propre seulement à être brûlé.... Considérons l'Angleterre , la France, l'Allemagne et les Pays-Bas, et voyons les progrès que l'hérésie y a faits , faute d'inquisition ! nous n'aurons point de peine à comprendre que nous serions comme ces lieux-là si nous avions été privés d'un si grand bien.» Sermam de Padre Frey Antonio Coutinho. LisboalQSS*. (Note de l'auteur.)

*Voy. le Protestantisme en Espagne, Paris 1827, in-12,

caise qui sont placés sur ce trône, suivent d'autres errements que Philippe II1.

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