France
Tant que la réforme parla allemand, elle fit peu de prosélytes en France; quand les Suisses français du canton de Berne, quand Calvin et ses premiers adhérents lui prêtèrent leur organe , elle pénétra dans le royaume et s'y fit connaître sous la forme qu'elle avait prise à Genève. La nation était trop éclairée, trop vive, pour que les nouvelles idées n'y fissent pas de rapides progrès. Depuis les marches du trône jusqu'aux hameaux les plus écartés, la doctrine des réformateurs trouva de nombreux partisans , et c'en était fait de la communion romaine en France , si le monarque y eût consenti. Tous les esprits faibles , qui composent la grande majorité des peuples, eussent été entraînés. Les catholiques, qui eussent voulu continuer de l'être, auraient conservé le libre exercice de leur culte; le pays n'eût pas été déchiré par une longue guerre civile ; l'édit de Nantes n'eût pas été révoqué; la France fût demeurée calme au dedans et l'arbitre de l'Europe au dehors.
François Ier resta catholique. Il a été dit quelque chose des raisons qui le déterminèrent à agir ainsi. Dès lors, il prétendit être conséquent , et couper l'hérésie à sa racine. Aussi fit-il brûler ou égorger, sans miséricorde , ceux de ses sujets qui embrassèrent ouvertement la réforme. Au dehors, il la soutenait, en se Élisant l'allié des princes d'Allemagne2. Cette conduite double du gouvernement
i Heureusement l'inquisition n'est plus qu'un souvenir pénible pour les cœurs généreux , et un regret de bon ton pour les Incroyables qui exagèrent la mode jusque dans la coupe de leur esprit.
2 François, qu'on avait vu publier coup sur coup des édils rigoureux contre les réformés de ses États, et, comme dit Mézerai, les brûler par douzaines, les envoyer aux galères par centaines et les bannir par milliers , François secourait Berne et Genève contre la
français lui ôta la meilleure partie de ses moyens , et gêna sa marche. Il lui fallait surveiller au dedans les réformés, qui aimaient mieux déserter, émigrer, aller combattre avec leurs frères d'Allemagne , de Suisse , de Hollande , que rester exposés aux supplices en combattant avec leurs persécuteurs. Une moitié de la nation était employée à opprimer l'autre. La force publique se paralysait de la sorte à l'intérieur, et perdait son efficacité à l'extérieur. C'est ainsi qu'il devint impossible à la France d'acquérir au dedans toute la prospérité et au dehors toute la prépondérance , qui eussent été son partage dans un autre état de choses. Que le sang des martyrs propage une secte naissante , cela est devenu une vérité banale. Henri H se montra plus intolérant encore que son père ; le vertueux Anne Dubourg, conseiller au parlement de Paris , fut la dernière victime de son inflexible fanatisme. Les égorgeurs et les bourreaux se lassaient de ces exécutions , dont le roi était toujours plus avide de repaître ses yeux et ceux de ses courtisans. Quand les bûchers et les potences semblaient des procédés trop lents, on commandait des massacres. Ces horreurs furent aussi révoltantes et beaucoup plus longues que celle de notre révolution. La persécution souleva enfin les hommes paisibles contre lesquels elle s'exerçait avec tant de furie. Les réformés se donnèrent la main pour prévenir leur ruine , et commencèrent ainsi à former dans le royaume une redoutable opposition , qui se manifesta durant les règnes sanglants de François II, de Charles IX et de Henri 111. Sous ces princes , le trône cessa d'être un
catholique Savoie, se faisait donner en plein parlement et sur des monnaies le titre de Protecteur de la liberté germanique , c'est-àdire , de la réformation germanique , comme le remarquent plusieurs historiens. Pour éviter une inconséquence , il tomba dans une autre beaucoup plus grande et plus dangereuse.
(Note de l'auteur.)
tribunal de justice et de paix pour les peuples, le roi d'être un père pour ses sujets. La France déchira son propre sein y et l'agression qui venait de la part de l'autorité força les malheureux opprimés à devenir des rebelles. Les scènes épouvantables de la Saint-Barthélémy seront à jamais la triste preuve de la perfidie et de l'implacable haine qu'apportait la cour dans sa conduite à l'égard des protestants. Ceux-ci acquirent cependant par là la consistance d'un parti politique; des princes, des grands étaient à leur tête; ils avaient des armées, des alliés, des places dans le royaume. L'histoire des guerres intestines qui désolèrent la France à cette occasion, depuis 1562 jusqu'à 1598, que l'édit de Nantes y mit un terme , est trop connue pour qu'il soit besoin de l'esquisser ici ? .
Mais des animosités et des commotions aussi violentes n'ont pas lieu sans qu'il n'en restent des traces dans la constitution du gouvernement , comme dans le caractère de la nation ; elles déterminent pour longtemps sa manière d'exister et sa situation politique. Essayons d'indiquer le résultat de ces troubles religieux par rapport au gouvernement et au caractère politique de la nation française.
Ce qui peut arriver de plus heureux à un monarque dont l'autorité est limitée par les grands ou une corpora-
i Les noms seuls d.'Amboise et de Vassy rappellent des souvenirs déplorables. Le sang français répandu par des mains françaises a coulé en abondance dans les champs de Dreux, de Saint-Denis , de Jarnac et de Moncontour , sous les murs de la Rochelle, dans tant d'autres sièges et combals pendant les funestes guerres de la ligue contre Henri-le-Grand. La paix si honteuse de Cateau-Cambrésis, en 15o9, fut conclue par Henri II, dans la vue principale de se livrer avec plus de sécurité à l'extirpation de l'hérésie. Ainsi l'on vit, plus d'un siècle après, en 1684, Louis XIV s'arrêter au milieu de ses succès et surseoir à l'exécution de ses plus vastes desseins, pour mieux vaquer aux dragonades et à la révocation de l'édit de Nantes. (Note de l'auteur.)
t-ion civile quelconque, c'est qu'il s'élève une opposition patente , une rébellion ouverte qu'il puisse combattre -et réduire les armes à la main. Dans ce moment d'effroi et de soumission générale, nul n?ose réclamer ni droits, ni privilèges , et le prince a le champ libre pour rendre son pouvoir absolu. L'histoire offre de fréquents exemples d'une pareille issue aux révoltes et aux troubles d'un État. Sans doute il n'en est pas toujours ainsi, et le prince, obligé de composer, perd en tout ou en partie son autorité. Nous avons vu la maison d'Autriche simultanément dans ces deux cas différents. Lors de la guerre de trente ans, elle avait le dessous à l'égard des princes allemands qu'elle aurait voulu réduire au rôle de vassaux , et le dessus dans ses États , surtout en Hongrie et en Bohème , où elle parvint à établir une monarchie illimitée et héréditaire. Mais ce qui avait si mal réussi aux empereurs à l'égard des princes protestants de l'Allemagne , eut la plus heureuse fin pour les rois de France contre le parti réformé. Il en résulta donc un grand affermissement et une grande extension de la puissance royale. Au moment qu'elle était devenue illimitée, et que la force du gouvernement était le plus énergique , si la France avait eu pour roi un Louis XI ou un Philippe II , de quel despotisme nos annales ne se seraient-elles pas souillées ! Mais la Providence y plaça Henri IV, né dans la réforme, qui, ayant tant d'outrages à venger, tant de crimes à punir, ne songea qu'à faire oublier toutes les haines , à cicatriser toutes les plaies. On vit , ce qui ne se voit que trop rarement dans le gouvernement des peuples , le pouvoir absolu uniquement employé à la prospérité de l'État et à la félicité des particuliers. La religion catholique resta dominante; mais l'édit de Nantes accorda la liberté de conscience et une existence politique aux reformes.
Ces sages dispositions qui satisfaisaient au bon sens et
1s i SUR LES PRINCIPAUX ÉTATS CHRÉTIENS.
à l'équité , révoltaient le fanatisme * . Plusieurs fois il stiieiïta aux jours du sauveur de la France, et réussit à le faire assassiner, le 14 mai 1610. Depuis ce jour de deuil le parti protestant , justement alarmé par les intrigues de la nouvelle cour et par les mesures offensives prises contre lui, prit les armes et se mit en devoir de soutenir ses droits* ^impartialité de l'histoire ne peut blâmer cette conduite; mais elle ne peut blâmer non plus celle de Richelieu, de n'avoir pas voulu souffrir une faction armée, qui formait un état dans l'État , qui y appelait l'étranger, traversait souvent les meilleurs projets de l'administration et menaçait sans cesse l'existence du gouvernement. Au point où en étaient les choses, il devait la combattre. On sait comment il s'y prit, et quel nouvel accroissement l'autorité royale reçut de ses victoires. C'est à l'asservissement définitif de l'opposition religieuse, sous Louis XIII, qu'est dû le despotisme légal des trois règnes suivants, qui a fini par la terrible catastrophe de la dernière révolution.
Mais si le gouvernement était ainsi parvenu à rendre son autorité absolue , il n'en était pas moins resté dans la nation un ferment, un principe d'aigreur, de résistance et de contradiction qui se manifestait çà et là contre les dispositions qui émanaient du trône. Depuis redit de Nantes jusqu'aux temps qui précédèrent sa révocation, et où l'on commençait déjà à le violer ouvertement, les parlements avaient été en partie composés de Huguenots 2. Durant cette
j II faut lire dans les Lettres du cardinal d'Ossat avec quel emportement le pape Clément V1I1 parla de cet édit, qu'il qualifiait d'abominable, menaçant de révoquer l'humiliante absolution qu'il avait donnée au roi. Ce bon prince n'en tint compte et servit ensuite le Saint-Siège de tout son pouvoir dans l'affaire de Paul V avec les Vénitiens. (Note de l'auteur.)
-Ce nom parait devoir son origine à celui de Huytgenooten ,
période -, il est naturel que ces corps se soient montrés récalcitrants et aient été animés d'un certain esprit de républicanisme et d'opposition à la cour. Quand les Huguenots en furent éliminés , ce même esprit n'en sortit point avec eux; les parlements étaient fiers de leur influence et de l'essai qu'ils avaient fait quelquefois de leurs forces. Cette cause n'est pas la seule de la conduite ultérieure des parlements , mais elle y contribua * . C'est donc au milieu d'eux que se réfugia l'esprit d'indépendance de la nation, et c'est là qu'elle le retrouva en 1788, quand des finances épuisées , une cour amollie , les principes de la liberté républicaine prêches d'après les livres des Anglais et autres protestants ou apportés de la Pensylvanie par l'armée française, quand mille circonstances enfin lui donnèrent l'impulsion qu'il prit alors, et qui se communiqua rapidement à toute la nation. On n'ignore pas quelle influence eurent dans le soulèvement général, au Midi surtout, les vieux ressentiments du parti Huguenot qui étaient loin d'être éteints , et qu'on s'était plu trop souvent à envenimer.avant le règne de Louis XVI2.
dont se servaient les prédicateurs flamands, en adressant dans leurs sermons la parole aux auditeurs, et qui signifie meine lieben Hausgenossen, membres de la famille. (Note de l'auteur.) -
ïLes parlements ont toujours été frondeurs, et sous ce rapport ils n'ont rien pu apprendre de la réforme, qu'ils n'aimaient pas.
Ut s'agit probablement ici de la Bagarre de Nîmes en 1790, qu'on avait mis charitablement sur le compte des protestants et que, d'après l'opinion généralement répandue jusqu'en -1815, Villers avait pu leur imputer. A celte époque seulement , M. Froment , secrétaire du cabinet du roi, dans une brochure intitulée : Recueil de divers écrits relatifs à la révolution , s'est vanté de l'avoir organisée. Que si l'on voulait pousser les investigations plus loin, ou trouverait à la page 48 du livre de M. Aignan, Sur Vètat des protestants en France, que «jamais les protestants ne furent nommés dans l'épouvante et le deuil delà France; qu'ils ont eu leur part de tourment , et que les échafauds s'abreuvèrent dpi eur sang. »
En effet , Richelieu n'avait voulu que soumettre les dissi* dents et non les anéantir. La paix de la Rochelle, en 1629, leur avait laissé des privilèges et le libre exercice de leur culte. Bientôt, au mépris de la parole royale, on viola toutes ses promesses. Les persécutions sourdes et ouvertes s'accrurent de jour en jour jusqu'à la révocation formelle de l'édit de Nantes, qui vint leur donner un libre cours; époque déplorable qui réduisit à la mendicité une foule de familles et donna lieu à l'émigration des meilleurs et des plus industrieux citoyens , dont on rencontre encore les descendants dans tous les États protestants de l'Europe qu'ils ont fait fleurir au détriment de leur injuste patrie. Ce qui resta en France des malheureux réformés , perdit toute existence civile , fut poursuivi sans pitié ni relâche , et traqué comme les bêtes fauves ; leur sang coula sous le fer des bourreaux et sous celui des soldats * . Le souvenir de ces traitements dut se propager de père en fils2; mais ils
1 II est curieux de voir, dans les écrits et mémoires du temps, de quel œil les bons catholiques envisageaient ces atrocités. Mme de Scudéry, écrivant au comte de Bussy-Rabutin , le 28 septembre 1685, en porte ce jugement : « Le roi fait des merveilles contre les Huguenots ; c'est une œuvre chrétienne et royale , et l'autorité dont il se sert pour les ramener à l'union de l'Église leur sera salutaire à la fin , et, au pis aller, à leurs enfants , qui seront élevés dans la pureté de la foi. Cela lui attirera bien des bénédictions du ciel, etc.» Collection des lettres de Mme de Scudéry et autres. Paris 1806. Et Bossuet lui-même n'a-t-il point parlé avec louange de ces mesures de rigueur dans son Oraison funèbre du chancelier Lelellier?
(Note de l'auteur.)
2 Sans doute, et l'auteur de cette note sait que, en 1630, le bisaïeul de son grand -père, Stettmeister à Colmar, fut obligé de chercher un refuge dans la petite République de Mulhouse, et que l'aïeul de sa grand'mère , après avoir été privé de ses enfants , après avoir échappé aux tortures des dragons , qui avaient cloué son dernier né à une porte et brisé les côtes à sa femme en couche , quitta Metz en 1685, faisant abandon au fisc pour quatre cent mille livres d'immeubles, et trop heureux de retrouver sur la terre étrangère
eurent un ternie sous l'infortuné Louis XVI que beaucoup de catholicisme n'avait pas rendu inhumain. Il travaillait à guérir toutes les plaies des protestants1, quand s'éleva l'orage dont il fut la plus illustre victime. Depuis qu'en France la religion s'est relevée tolérante et amie de la liberté, les dissidents y ont rebâti leurs temples et jouissent du droit de professer leur culte. Par cette sage mesure, si elle est maintenue, le nouveau gouvernement a paralysé le plus formidable ennemi de la tranquillité publique.