‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 30 sur 63 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

RÉCAPITULATION SOMMAIRE DES RÉSULTATS DE LA RÉFORMA- TION PAR RAPPORT A LA POLITIQUE.

L'Europe., plongée depuis plusieurs siècles dans une stupeur et une apathie interrompues seulement par des guerres , ou plutôt des incursions et des brigandages sans but réel pour l'humanité , reçoit tout à coup une nouvelle vie et une nouvelle activité. Un intérêt universel et profond agite les peuples, leurs forces se développent, leurs esprits s'ouvrent à de nouvelles idées politiques. Les révolutions précédentes n'avaient mis en action que les bras , celle-ci fît travailler les fêtes. Les peuples, qui jusque-là n'étaient comptés que comme des troupeaux passivement soumis aux caprices de leurs chefs , commencent à agir par euxmêmes, sentent leur importance et le besoin qu'on a d'eux. Ceux qui embrassent la réforme font cause commune pour la liberté avec les princes , et de là naît une communauté d'intérêt et d'action entre le souverain et les sujets. Les uns et les autres sont à jamais délivrés de l'excessive puissance du clergé et de la lutte pénible entre les papes et les empereurs. L'ordre social se régularise et se perfectionne ; la puissance autrichienne baisse et celle de la France grandit; on commence à sentir le besoin des alliances durables ; les corps politiques de l'Europe forment un système lié d'équilibre et un tout régulièrement organisé, dont naguère on n'avait pas eu l'idée. Des États, tels que la Suède et la Turquie qui , jusque-là , existaient à peine pour les autres , prennent un rang et une importance dans ce système. Quelques-uns, tels que la Hollande, naissent du sein de cette grande secousse , et acquièrent , dès leur origine, une grande prépondérance. Les premiers fondements de la monarchie prussienne et de la République américaine se posent. 11 se forme dans la politique un es-

prit général qui embrasse toute l'Europe. L'art des négociations se perfectionne ; la marche des affaires devient plus simple ; les guerres sont plus générales , mais moins longues et adoucies par le droit des gens.

Si la France eût été protestante , elle eût combattu plus franchement pour la cause du protestantisme , et la lutte eût été moins longue. Mais son catholicisme même fut peut-être un avantage pour l'humanité , parce qu'on s'habitua peu à peu à la tolérance et à la fraternité des sectes, depuis qu'on vit un ministre revêtu de la pourpre romaine, le cardinal de Richelieu , faire cause commune , et contracter une étroite alliance avec la Suède protestante et la ligue des princes hérétiques de la Saxe.

L'Église cesse dans une partie de l'Europe de former un État dans l'État, d'où il est facile de prévoir qu'un jour son chef sera réduit à la simple primatie spirituelle. Enfin le clergé catholique réforme sa conduite sur l'exemple des protestants , et il gagne en mœurs , en savoir, en considération ce qu'il a perdu en puissance et en richesses.

Cependant presque tous les gouvernements de l'Europe augmentent leur puissance et leur force intérieure ; les protestants , parce qu'ils se sont réunis à la masse des peuples , et qu'ils se sont attribué les biens , prérogatives et juridictions de l'Église ; les catholiques , parce qu'ils se sont mis sur un redoutable pied de guerre , qu'ils ont annulé les protestants de leurs États, et subjugué de la sorte une partie de leurs peuples par l'autre , les citoyens par les soldats.

Depuis la découverte de l'Amérique et du cap de Bonne- Espérance , le commerce des deux mondes s'était concentré dans les mains de l'Espagne et du Portugal. Mais ces deux pays , comme presque tous les autres avant le seizième siècle , n'avaient qu'un trône et point de peuple : toute l'activité nationale procédait du gouvernement. L'i-

1 74 Si R LE PROGRÈS DES LUMIÈRES.

gnorance des princes dirigeait un commerce avide autant que mal entendu , dont le luxe des cours absorbait les profits. On eût mis bien du temps encore à comprendre l'esprit commercial , la navigation et l'exploration des mers, si deux États réformés, la Hollande et l'Angleterre, n'eussent pas été comme forcés de s'emparer du trident. Sans la secousse religieuse opérée par Luther, la Hollande, pauvre parcelle des États autrichiens , fût restée sans marine et sans commerce , et l'Angleterre n'eût point tourné ses forces contre l'Espagne. La fermentation des opinions religieuses a donc créé mi nouvel ordre de choses , dont l'action bienfaisante a été ressentie dans les deux mondes.

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