‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 33 sur 63 · RÉSULTATS DE L'IMPULSION MORALE DONNÉE PAR LA RÉ- FORMATION · texte numérisé non relu

RÉSULTATS DE L'IMPULSION MORALE DONNÉE PAR LA RÉ- FORMATION

Il résulte de ce qui précède que l'intention des réformateurs a été de s'affranchir du despotisme et de l'infaillibilité des papes ; de s'en tenir uniquement aux livres saints pour fondement de la croyance et de renverser1 la scolastique, qui était devenue l'âme de la théologie et l'appui de la hiérarchie romaine. Par son essence , la réformation a donc dû influer sur la liberté de penser , indispensable à l'homme et base de sa liberté civile ; sur la manière d'envisager la religion , d'en établir les preuves et d'interpréter l'Écriture ; enfin , sur la philosophie et sur toutes les ramifications des sciences qui dépendent de l'un de ces trois points. L'ordre et la clarté exigent que nous traitions chacun de ces articles en particulier.

§ 1er. Relativement à la liberté de penser.

Je croirais manquer de respect à mes juges et à la partie éclairée du public , si je me laissais aller à une longue énumération des avantages que l'esprit humain retire de la faculté illimitée d'exercer librement ses forces. Que l'on songe à l'attirail immense de censures et de prohibitions que l'Église romaine avait mis en jeu pour tenir les yeux fermés dans un temps où chaque vérité nouvelle devenait une hérésie , c'est-à-dire un crime digne de tous les supplices , et l'on frémira du danger que l'humanité a couru

avant le seizième siècle. Si, par un concours heureux et inattendu de circonstances favorables , la pensée n'eût reçu de nouveaux renforts et de nouveaux aliments à son activité, que serait devenue la faible étincelle de lumière qui commençait à briller, avec le système adopté par la cour de Rome? Si les Grecs de Constantinople n'eussent émigré vers l'Ouest; si Copernic dans le ciel, Colomb sur la terre, n'eussent reculé les limites du savoir; si du sein de la laborieuse Allemagne ne fussent sortis l'art de l'imprimerie et la réformation de l'Église; si la puissance colossale qui enchaînait les consciences et comprimait les esprits n'eût reçu des atteintes sensibles, de combien de siècles n'eussent pas été retardées la culture du genre humain et l'amélioration de l'état social? Demandons-le au midi de T Allemagne, aux peuples des Deux-Siciles , de l'Espagne et de l'Irlande. Qu'un observateur impartial , après avoir reconnu franchement l'état des lumières dans ces contrées , s'assure du degré ou elles sont parvenues en Suisse , en Hollande , en Angleterre et dans l'Allemagne protestante; le contraste ne pourra lui échapper. Ce n'est pas à dire que , dans les pays catholiques , il ne se rencontre des hommes supérieurs et à la hauteur de leur siècle; mais ils sont rares , et c'est la masse des nations qu'il s'agit de comparer. Sans doute que , dans la liaison étroite où vivent les peuples de l'Europe , il est impossible que les lumières des uns ne pénètrent quelque peu chez les autres. Ce mur de séparation n'empêche pas les individus de communiquer entre eux. Mais certes, du côté catholique, on n'a négligé jusqu'ici aucune précaution pour repousser les idées libérales du protestantisme. C'est à Rome que les premières censures de livres ont été inventées, et l'invention a été goûtée par tous les gouvernements dévoués à Rome. LéonXy ce protecteur si vanté des arts, promulgua, en 1515, de sévères règlements contre la publication et l'impression de

livres traduits du grec \ de l'hébreu ou de l'arabe. Presqu'att même instant où, cinq ans après, il fulmina contre la réforme la fameuse bulle Exurge, Deus,judica causam tuam, dans laquelle Luther et tous ses adhérents étaient foudroyés, et où leurs livres , de quelque matière qu'ils pussent traiter, étaient prohibés, ce pontife ne rougit pas de publier, au nom de Jésus-Ghrist , une bulle en faveur des poésies profanes de YArioste, menaçant de l'excommunication ceux qui les blâmeraient ou en empêcheraient le débit ! Qu'attendre d'un tel esprit, d'un tel abus des choses qu'on veut faire respecter comme saintes et recevoir comme des oracles du ciel ? La France , le plus éclairé des pays catholiques, plus éclairé que plusieurs pays protestants, et où le papisme n'a jamais régné indéfiniment, malgré ses efforts pour y introduire l'inquisition , la France , où régnait une demi-réforme sous le titre de libertés gallicanes, n'a pas été tout à fait à l'abri de ce système d'étoulfement l . En Espagne, en Italie, en Autriche, les prohibitions et les censures allèrent bien plus loin , et y imposent encore aujourd'hui de grandes entraves à la liberté d'écrire et de penser 2. Plusieurs gouvernements de l'Allemagne méridio-

1 Ce serait une histoire très-intéressante , si elle était philosophiquement écrite, que celle de tous les livres juridiquement condamnés. On en verrait beaucoup de flétris pour avoir osé dire ce que tout honnête homme doit se faire gloire de penser. Les registres du parlement et de la Sorbonne offriraient en ce genre une honteuse liste d'écrivains persécutés pour avoir publié des vérités utiles y tandis que des écrits scandaleux et immoraux jouissaient de la protection des lois. C'est qu'on aime mieux la corruption qui énerve les esprits que la recherche des grandes choses qui les élève.

(Note de l'auteur.)

2 On ne peut se rappeler sans étonnement que le Discours tenu au Corps législatif par M. Portalis, pour le rétablissement du culte catholique en France, a été prohibé à Madrid, en 1804, par la raison, porte l'index de l'inquisition , que cet écrit pourrait porter les esprits à la tolérance. , (Note de l'auteur.)

nale renouvellent de temps à autre ces salutaires règlements contre la lecture des livres écrits par les hérétiques ou par les esprits forts. Les bibliothèques publiques tiennent sous clef les œuvres de Rousseau et de Voltaire, et il est expressément ordonné de ne les communiquer qu'à ceux qui s'engagent à les réfuter. Quelques années avant la révolution française , un professeur d'une Université bavaroise fut destitué de son emploi , pour avoir demandé qu'on plaçât dans la bibliothèque publique un exemplaire du Diction' naire de Bayle. Ces faits , et une infinité d'autres qui se renouvellent journellement, caractérisent l'esprit du catholicisme relativement à la propagation des lumières et de l'instruction. On y maintient , autant que possible , la maxime du moyen âge , de retenir les esprits dans l'ignorance sur certains objets, et de remplir les cases vides de toutes sortes de superstitions. Est-il arrivé qu'aucun pape ait rétracté la bulle In Cœna Domini, qui excommunie les lecteurs des livres composés par des hérétiques? Fra Paolo Sarpi , faisant mention du premier index de livres défendus, publié à Rome en 1559, assure «que, sous prétexte de la religion, le pape y condamnait à l'excommunication les auteurs d'écrits où l'autorité des princes et des magistrats est soutenue contre l'usurpation cléricale. Outre cela, les inquisiteurs romains défendirent en bloc tous les livres imprimés par soixante-deux imprimeurs qu'ils nommèrent, et en général tout livre sortant des presses d'un imprimeur qui , une seule foi en sa vie , aurait imprimé quelque écrit venu de la main d'un hérétique. De sorte , continue l'historien , qu'il ne restait plus rien à lire. L'on ne trouva jamais un plus beau secret pour hébêter et abâtardir les hommes par la religion ! . »

La réformation brisa toutes ces chaînes imposées a l'esprit humain , renversa toutes les barrières qui s'opposaient

1 Sarpi, Istoria del concilio Tridentino , lib. vi.

à la libre communication des pensées. Il ne resta de prohibé dans son sein que les productions dont la morale publique ou la pudeur auraient à rougir. Avoir rappelé le souvenir de ces chaînes et de ces barrières , avoir considéré la longue barbarie qu'elles auraient encore maintenue

;sur la terre , n'est-ce pas avoir exposé suffisamment combien la réformation a contribué au progrès et à l'universalité des lumières? Dès que par elle, en effet, la carrière eut été ouverte , on osa discuter publiquement les intérêts les plus précieux de l'humanité et parler humainement de toutes les choses humaines.

L'Église romaine disait : « Soumets-toi à l'autorité sans examen.» L'Église protestante dit: «Examine, et ne te soumets qu'à ta conviction1.» L'une ordonnait de croire aveuglément; l'autre enseigne avec l'apôtre de rejeter ce

„ qui est mauvais et de retenir ce qui est bon.

«Le protestantisme, dit le pasteur Greiling dans son Hieropolis, qui traite des rapports de l'Église et de l'État , le protestantisme est la force répulsive dont est douée la raison, d'écarter d'elle et de repousser tout ce qui veut occuper sa place 2.» Je m'abstiendrai d'en dire davantage.

1 L'Église protestante ne dit pas : « Examine et ne te soumets qu'à tes convictions. » Elle dit : «Examine les assertions des autres et tes propres idées, pour voir si elles sont conformes ou non à la parole de Dieu, unique base de la croyance chrétienne. » L'Église catholique ordonne à ses fidèles de se soumettre aux décisions du pape ; l'Église protestante recommande aux siens de se soumettre aux décisions de la Bible. Voila la vérité sur les deux Églises. Quant à l'examen illimité, il n'est pas plus protestant que catholique, et il a été combattu avec plus de succès par les protestants que par les catholiques.

2 Cela est très-vrai, en tant qu'un homme, par exemple le pape , veut usurper la place de la raison, mais quand Dieu â parlé,- la raison du protestant chrétien se soumet, ou plutôt, elle adore, parce qu'elle est satisfaite. Le chrétien digne de ce nom, ne sera| jamais réduit à dire : credo quia aosurdum.

Il suffît de réfléchir sur l'opposition immense de ces principes : crois et examine ! pour savoir que , sous l'autorité suprême de ces deux contraires, tout doit prendre de part et d'autre un aspect différent. Le principe d'examen provoque la lumière, celui de soumission aveugle les ténèbres. Et comment calculer jusqu'où peut s'étendre l'influence infinie d'un principe fondamental que l'on admet pour base de l'instruction religieuse, et par conséquent aussi de l'instruction morale d'une nation? L'homme qui est libre dans le sanctuaire le plus intime de son âme devient entreprenant , actif, propre à tout ce qui est grand et utile. Celui qui est esclave dans sa conscience, l'est, sans le savoir, dans toute sa conduite, dégradé qu'il est par la stupéfaction et l'apathie qui énervent ses facultés.

§ 2. Relativement à l'étude de la religion, des langues anciennes, de l'exégèse, de l'archéologie et de l'histoire.

Conformément aux termes de la question proposée par l'Institut , on ne peut considérer ici l'étude de la religion , qu'en tant que le mode de cette étude a été d'une influence immédiate sur la littérature et les sciences. On ne s'occupera donc ni du dogme des diverses Églises réformées, c'est-à-dire de la science dogmatique, ni de leur mode d'instruction religieuse qui se rapporte à la catéchétique , ni de la science des orateurs sacrés , appelée homilétique, ce qui d'ailleurs et en d'autres circonstances fournirait la matière d'un travail fort étendu et fort intéressant.

Du temps que l'Église romaine dominait seule dans l'Occident, l'absence de toute contradiction entraînait celle de tout examen et de toute étude des antiquités religieuses. L'Église opposait même , comme on l'a vu précédemment , une résistance active à toutes les recherches sur cette matière. Elle prohibait de tout son pouvoir l'enseignement

des langues orientales et la lecture des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Son système reposait sur des passages de ces livres qu'elle interprétait plus ou moins arbitrairement ., sur des traditions , des opinions attribuées aux Pères , des décisions de conciles , des bulles pontificales, des décrétâtes, des chartes et autres monuments historiques vrais ou supposés. Pour attaquer efficacement ce système et établir le leur sur des fondements solides, les théologiens protestants furent contraints de recourir à la critique , tant par rapport aux idiomes dans lesquels étaient écrits les originaux des livres saints, que par rapport aux diverses branches de l'histoire sacrée et de l'histoire ecclésiastique. 11 leur importait par dessus tout de démontrer avec précision que tel passage était ou tronqué ou mal interprété; que telle expression avait originairement un sens différent de celui qu'on lui attribuait actuellement , et ainsi du reste. Dès lors l'étude des antiquités sacrées, intimement liées aux antiquités profanes de l'Orient, -et celle des langues qui en sont la clef nécessaire , devenait indispensable pour eux. Il fallait arriver à une connaissance exacte des lieux , des mœurs , des événements , 4es idées , de la culture intellectuelle , de l'état politique et privé des diverses nations pendant les siècles où tel pro* phète , où tel évangéliste avait écrit. Nous avons déjà vu que les principaux chefs de la réformation étaient précisément fort dévoués à ce genre d'étude qui exige l'assiduité et le flegme du Nord. Qu'est-il besoin de rappeler à mes juges les services immenses rendus par les réformés des diverses communions à la littérature et aux antiquités bibliques ou orientales , depuis Luther, Melanchthon, Came' rarius, Zwingli, Calvin et les Buxdorf, jusqu'à Michaëlis et à Eichhorn ? L'étude du grec , si importante à cause du Nouveau Testament, des Pères et de la version des Septante, fut suivie avec une ardeur au moins égale. La con-

naissance des chefs-d'œuvre, écrits en cette dernière langue, vint lui donner un attrait nouveau. Nommerai-je ici tous les hellénistes que l'Europe protestante a produits? Étalerai-je la liste de leurs travaux? Il faudrait pour cela un ouvrage de pure nomenclature , plus volumineux que toute cette dissertation. Qui ne connaît Ernesti, Heyne, Eeeren, Schiitz, Wolf, Voss , Bentley, Spanheim, le Hollandais Hemsterhmjs, et son école si illustrée par Valkenaer, Lennep et Wyt tenbach * ? Qui ne sait que dans les pays protestants la connaissance du grec est plus commune peut-être que celle du latin dans la plupart des pays catholiques? En Angleterre , en Hollande , en Allemagne , presque tout homme qui a reçu quelque éducation sait aussi bien la langue d'Homère que celle de Virgile. Quant aux ecclésiastiques , cette connaissance leur est indispensable , et il n'est pas rare de les trouver versés dans la culture des langues et des antiquités orientales. L'impulsion fut ainsi donnée par la nécessité où se trouvèrent les théologiens protestants d'agir offensivement contre l'Église romaine. Étant les agresseurs , il y allait pour eux de l'existence à combattre victorieusement les théologiens catholiques. Ainsi l'attention et les efforts se tournèrent vers la critique historique et la philologie. L'éducation publique fut organisée en conséquence, et cette étude fut d'autant plus estimée et plus généralement en vogue que les progrès des savants nationaux étaient plus éclatants.

Cependant l'étude des langues et des antiquités sacrées ne put être le partage des seuls protestants. Il fallut bien que, pour se défendre, les catholiques se missent en mesure .

1 Le plus grand nombre des érudits de France , au seizième et au dix-septième siècle , ont été des réformés , Robert et Henri Etienne , Jos. Scaliger% Casaubon, Saumaise1 Bochart, Tanegui Lefebvre, Bayle et J. Morin , qui abjura et entra à l'Oratoire.

(Note &% V auteur.)

de réfuter leurs savants adversaires et de les convaincre que les passages comme les expressions , accusés par eux d'être faussement interprétés , l'étaient, au contraire, avec justesse et vérité. D'ailleurs , l'impulsion une fois donnée dans la république des lettres, aucun ne pouvait rester en arrière et se résoudre à la honte de paraître moins instruit que le parti adverse1. Grand nombre de catholiques se distinguèrent comme les protestants dans la critique et la philologie2. Mais il faut avouer que cette étude ne fut jamais aussi encouragée et aussi universelle chez les nations attachées à Rome que chez celles qui s'en séparèrent Ici , on se livrait à ces sciences avec l'ardeur du besoin et de l'enthousiasme; on les révérait comme les protectrices de la chose publique, comme les sources de l'indépendance religieuse et politique; là, on ne les maniait que comme des armes dangereuses dont on avait reçu les premières

*Les juifs mêmes furent réveillés par cette activité générale, et donnèrent dans le temps quelques grammaires et lexiques pour l'hébreu. Ils sont restés en général plus savants et plus éclairés dans les pays protestants qu'ailleurs. C'est en Hollande qu'a vécu Spinosa, comme Moïse Mendelsohn à Berlin, où l'on compte encore parmi les juifs plusieurs savants et philosophes du premier ordre.

(Note de l'auteur.)

2 L'abbé Fleury, auteur d'une volumineuse Histoire ecclésiastique, dit, dans son traité Du choix et de la méthode des études: « Les prétendus réformateurs furent bientôt les plus ardents à étudier les humanités , voyant que l'éloquence et l'opinion d'une érudition singulière leur attiraient grand nombre de sectateurs. Us regardèrent ces études comme des moyens nécessaires à la réformatîon de l'Église.... Les catholiques les combattirent bientôt par leurs propres armes.... On recommença donc à étudier les Pères grecs et latins , trop peu connus dans les siècles précédents; on étudia l'histoire ecclésiastique, les conciles et les anciens canons 5 on remonta jusqu'à l'origine de la tradition , et on puisa la doctrine dans les sources. Le sens littéral de l'Écriture fut recherché par le secours des langues et de la critique, etc.» article xm, Renouvellement des humanités, (Note de l'auteur.)

atteintes ; on ne les cultivait que forcément et par le besoin de se défendre à avantage égal. Ajoutons encore que tout ce qui s'est fait chez les protestants a été l'ouvrage de quelques particuliers zélés et de princes la plupart peu riches. Si, au contraire, les catholiques eussent voulu sérieusement encourager chez eux dé telles études, quels moyens n'auraient-ils pas trouvés pour cela dans les trésors et les bénéfices du clergé, dans les nombreux monastères peuplés d'hommes qui pouvaient y employer tous leurs loisirs?

C'est de la sorte que le protestantisme , par sa méthode nouvelle d'étudier la religion , d'en envisager et d'en établir les preuves , fit naître en Europe , et particulièrement dans son propre sein , une étude plus approfondie de l'antiquité sacrée , ecclésiastique et profane. De nos jours encore , nous en voyons assez de preuves dans l'érudition des savants du Nord , qui , plus éloignés que les autres Européens des contrées où a fleuri la belle antiquité, semblent s'en assurer la suzeraineté durant leurs savantes excursions. Les Italiens marchent sur Herculanum et en déterrent les merveilles ; ils multiplient les musées et les collections. Ces matériaux , ils les amassent pour Winkelmann, lequel, à leur aide, retrouve les principes de l'art, en écrit les annales et en devient le législateur S .

De cette étude approfondie que les théologiens protestants firent de l'archéologie orientale et grecque , appliquée à l'interprétation des livres sacrés , il résulta parmi eux , pour la science appelée Exégèse, ou critique du texte

iC'est un Allemand, Conrad Peutinger, d'Augsbourg , qui Je premier a décrit les antiquités romaines, dans ses Romance vetustatis Fragmenta, imprimés en 1505. Un autre Allemand , Bienewitzyàe Misnie , sous le nom de Petrus Âpianus ■",. a publié , en 1534 , le premier recueil d'inscriptions romaines : Tnscriptiones sacror sanctœ vetustatis. (Note de l'auteur.)

de l'Écriture , une perfection qu'elle était loin d'avoir eue auparavant. L'exégèse a plusieurs branches. Celle qui s'attache particulièrement aux langues et aux antiquités, à la connaissance des temps , des lieux, des auteurs, se nomme Herméneutique. Les Anglais , les Suisses , les Hollandais et les Allemands ont poussé très-loin cette science. C'est là qu'on voit les divers fragments , livres , poèmes ou traités qui composent la Bible , interprétés , commentés ei rendus à leur sens véritable. Là , par exemple , le Pentateuque se trouve expliqué avec le même soin et la même profondeur que , dans l'archéologie profane , les poëmes d'Hésiode ou d'Homère, les livres des Macchabées, comme Xénophon ou Pohjbe. Les scolies écrites sur les livres de Job, d'haïe , de Jérémie , des Psaumes et le Cantique des cantiques, jettent un jour tout nouveau sur ces précieux restes de l'Orient antique , sur leurs auteurs et sur l'esprit du siècle dans lequel ils ont été écrits. Les mythes de la nation et des peuples voisins y sont développés et éclaircis. Les travaux de l'exégèse et de l'herméneutique sur les livres du Nouveau Testament ne sont pas moins importants. Les évangiles , les Actes et les épîtres des apôtres, l'Apocalypse elle-même , soumis à la critique comme morceaux d'histoire , donnent lieu à des recherches et à des dissertations qu'on ne peut lire sans le plus vif intérêt. En suivant ainsi les historiens et les chantres sacrés au travers de l'antiquité égyptienne, arabe, syriaque, chaldaïque, samaritaine , perse , grecque et romaine ; en analysant leur langage , leurs mœurs , leur esprit , la culture et les idées de leurs contemporains , on se trouve avoir exploré une vaste région de l'antiquité , et avoir porté la lumière dans une partie si essentielle pour nous des archives du

genre humain1.

* Voyez sur cet objet un Discours prononcé à l'ouverture de l'Académie protestante de Strasbourg, le 15 brumaire an xii, par

Toutes les Universités protestantes ont des chaires où l'exégèse , l'herméneutique et autres sciences qui en dépendent , sont enseignées la plupart avec distinction. Tel cours qui a pour objet l'interprétation des Proverbes , ou de l'épître aux Galates , se trouve être un tableau complet de l'histoire politique , littéraire et religieuse de l'époque où ces écrits ont été composés ; tableau dans lequel on est souvent contraint d'admirer l'érudition , la critique et la philosophie qui ont concouru à sa composition. Les États, ainsi que les particuliers protestants, ne négligent rien pour porter au plus haut degré de perfection possible cette science de l'interprétation des livres saints. Les bibliothèques des anciens monastères de l'Orient et de l'Occident furent longtemps visitées par d'infatigables philologues anglais , allemands et danois. Les manuscrits , les monuments de toute espèce y furent recherchés , déchiffrés , comparés ; des passages obscurs furent éclaircis ; la lumière jaillit du sein de ces vieux dépôts poudreux , et c'est pour l'œil exercé du protestant que l'indolent cénobite avait conservé ces trésors. Que de découvertes inappréciables les adversaires de Rome n'ont-ils pas faites dans ces dépôts de la science , que les moines catholiques ont sans doute l'honneur d'avoir tenus renfermés pendant des

M. Haffner, professeur en théologie, et qui a pour titre : Des secours que V étude des langues \ de l'histoire , de la philosophie et de la littérature, offre à la théologie. Cette excellente pièce a été trop peu lue 5 les journaux en ont trop peu fait mention : enfin on en peut dire ce que Condorcet disait d'un fort bon discours qui parut de son temps sur les réformés : « 11 aurait fait beaucoup de bruit , si l'on s'occupait sérieusement à Paris d'autre chose que de plaisirs , d'intrigue ou d'argent.» T. X de ses OEuvres, p. 289. A. Scultet avait déjà choisi à peu près le même texte pour le discours par lequel il ouvrit son cours de théologie à l'Université de Heidelberg , le 20 mars -1618. Oratio de conjungenda Philologia cum Theologia. Ce morceau se trouve à la tête de ses Deliciœ evangelicœ. Hanov. 1620. (Note de Vauteur.)

f &8 RÉSULTATS DE L'iMPXJLSïÔN MORALE

siècles^ mais pour n'en faire aucun usage ou pour les «défigurer ! Il ne peut convenir au plan de cet essai d'entrer dans les détails infinis qu'exigerait cette matière pour la traiter à fond et pour étaler toutes*ses pièces justificatives. Depuis le zélé Pococke , combien d'autres n'ont pas été, dans le même but, envoyés par des princes protestants ou par de simples sociétés , au Levant , en Asie, en Palestine, en Ethiopie et dans la Thébaïde ? Je ne citerai que l'expédition dont faisait partie le Danois Niebuhr, assez connu par son voyage d'Arabie et d'Egypte. Tous ceux qui connaissent la relation de Niebuhr connaissent aussi l'intéressante série de questions que le célèbre Michaëlis , de Gœttingue, lui adressa avant son départ, et qu'un homme tel que lui pouvait seul concevoir1.

Avant de terminer l'article qui concerne l'exégèse chez les protestants, je fais remarquer en passant combien l'étude de là théologie protestante diffère de celle de la théologie catholique. Ce sont deux antipodes qui n'ont de commun que le nom. Mais cela suffit malheureusement pour tromper tous les gens qui ne jugent que sur les apparences. La théologie catholique repose sur l'autorité inflexible des décisions de l'Église, et interdit à celui qui l'étudié tout usage libre de sa raison. Elle a conservé le âjiijiièni i jiuj îooj î9 suit

dCes questions ont été publiées à Francfort , en 1762, et traduites en français; mais Niebuhr ne les a reçues qu'aux Indes-Orientales et après la mort de ceux de ses compagnons de voyage auxquels elles avaient été spécialement destinées. Quoique en quelque sorte étranger à la matière, le géographe Niebuhr s'en servit utilement, pour éclaircir divers points d'exégèse biblique , dans son exploration du Yemen. Ce n'est au surplus pas uniquement par elles que le nom de Michaëlis se rattache au voyage de Niebuhr. C'est lui qui eh a eu l'idée; c'est lui qui a décidé le comte de Bernstorff, ministre du roi de Danemark , d'en faire uu voyage purement scientifique; c'est lui qui a rédigé le programme et composé le personnel de l'expédition,

j^gott et Fappareil barbare de la sec-las tique , et on sent en elle l'œuvre des moines du dixième siècle; ce qui peut arriver de plus heureux à celui qui a eu le malheur de l'apprendre, c'est de l'oublier au plus tôt. La théologie protestante, au contraire, repose sur un système d'examen, sur l'usage illimité de la raison1. L'exégèse la plus libérale lui ouvre l'intelligence de l'antiquité sacrée ; la cri* tique, celle de l'histoire de l'Église; le dogme simplifié et épuré n'est pour elle que le corps , la forme positive né* cessaire à la religion; elle s'appuie sur la philosophie dans la recherche de la loi naturelle , de la morale et des relations de l'homme avec la Divinité. Quiconque aurait à cœur de s'instruire en histoire , en littérature classique,, en philosophie, ne pourrait rien faire de mieux qu'un cours de théologie protestante. Ce sont des ecclésiastiques ainsi élevés qui, sortant des Universités , vont occuper tes places de pasteurs dans les villes et les campagnes. Il arrive souvent qu'ils y fondent des écoles excellentes , et répandent autour d'eux les lumières dont leurs maîtres les ont enrichis. La classe de nos curés, de nos vicaires de village a toujours été fort respectable et fort exemplaire; cependant, il faut en convenir, cette classe n'est pas moins exemplaire chez les protestants, et elle y est beaucoup plus et beaucoup mieux instruite2.

*Nous avons déjà fait observer que la raison du protestant fonctionne dans les limites de la parole de Dieu. Elle n'est illimitée que dans la recherche de cette parole.

2 Dans plusieurs pays protestants on exige des ministres qui doivent être placés dans les campagnes, un cours d'agriculture et d'économie rurale, aussi bien que quelques notions de médecine et de pharmacie. A Genève, les jeunes ecclésiastiques subissaient un examen sur leurs cours d'humanités, avant de commencer leurs études théologiques , et après les quatre années que duraient celles-ci, ils subissaient derechef un examen sur les humanités , pour s'assurer s'ils n'avaient rien perdu de ce genre d'instruction. Cette coutume

Un autre avantage que -le nouveau mode d'études religieuses introduit par le protestantisme a procuré aux sciences, c'est d'avoir concouru puissamment à tirer l'histoire ecclésiastique , et en grande partie l'histoire civile, des mains des moines, chroniqueurs ordinaires des temps qui ont précédé le seizième siècle. Ces solitaires, mal instruits des affaires du monde, rarement impartiaux, ne louaient les princes qu'autant qu'ils avaient doté leurs couvents et fait du bien à l'Église. Ils mêlaient à leurs informes annales quantité de fables , de superstitions et de malédictions contre les hérétiques. Où en était l'histoire avec de tels ministres? Ils ont rendu ça et là quelques services j mais combien la raison humaine, qu'ils ont tenue captive pendant des siècles, s'en serait rendu davantage à elle-même, si on l'eût laissé agir librement! Enfin Reinecciiis, Melanchthon, Sleidan, Buchanan, Grotiusx,De Thon,

a été 'maintenue a Genève avec tous les anciens établissements d'instruction. Le même régime est en vigueur dans toutes tes Académies de la Suisse protestante. Les ministres de la religion, remplis d'une instruction solide, la répandent autour d'eux. Dans les villages et les petites villes , la plupart tiennent des instituts d'éducation. Leur maison est un foyer de lumière pour le pays. Outre leur bibliothèque, les ouvrages nouveaux, les écrits périodiques circulent , à frais communs , chez les pasteurs d'un canton. Les familles de ces hommes vénérables influent par leur exemple et par la culture de leur esprit, sur les familles qui les entourent et à quj elles s'allient. C'est un point très-remarquable que cette influence du clergé protestant sur la masse de la société qu'il éclaire et qu'il améliore. (Note de l'auteur.)

* 11 faut convenir que les seuls historiens modernes qu'on puisse comparer aux anciens, tels que Burnet , Clarendon, Robertson , Hume, Gibbon, J. de Millier, Schiller, sont protestants. L'abbé de Mably, dans sa Manière d'écrire l'histoire , met Grotius au-dessus de Tacite , et il donne en plusieurs endroits la préférence aux historiens protestants sur les historiens catholiques. La raison de cette préférence est clairement exprimée dans ces mots de Mably : « En vérité , ce n'est pas la peine d'écrire l'histoire pour n'en faire qu'un

Pù/fendorf vinrent rendre à l'histoire son véritable caractère par la critique et la philosophie, dont elle ne devrait jamais être séparée. Bayte et d'autres historiens protestants écrivirent avec une liberté , une critique et un esprit que beaucoup de catholiques ont imité.

« ^histoire de l'Église acquit une consistance, une véracité et une impartialité qui en ont fait une des branches les plus importantes du savoir humain. On connaît en France les essais des deux Basnage, de Lenfant, de Beausobre , de Baijle et de quelques autres. On connaît encore les travaux déjà anciens des pères de la vraie histoire ecclésiastique, de ces Centuriateurs de Magdebourg , qui ont dévoilé l'imposture des fausses décr étales avant David Blondel ; on connaît également ceux de Seckendorf et de

poison, comme Strada (catholique et jésuite), qui, sacrifiant la dignité des Pays-Bas à cclie de la cour d'Espagne, invite les sujets à la servitude, et prépare ainsi les progrès du despotisme. S'il en faut croire cet historien, il est permis à Philippe II de fouler aux pieds toutes les lois, tous les traités, tous les pactes de ses sujets, parce qu'il lient sa couronne de Dieu -, et ce casuiste dangereux condamne les Pays-Bas à souffrir patiemment la ruine de leurs privilèges et l'oppression la plus cruelle , pour ne pas se rendre coupables d'une désobéissance sacrilège.... C'est à cette ignorance du droit naturel ou à la lâcheté avec laquelle la plupart des historiens modernes trahissent par flatterie leur conscience, qu'on doit l'insipidité dégoûtante de leurs ouvrages. Pourquoi Grotius , protestant, leur est-il si supérieur? C'est qu'ayant profondément médité les droits et les devoirs de la société , je retrouve en lui l'élévation et l'énergie des anciens. Je dévore son histoire de la guerre des Pays-Bas } et Strada , qui a peut-être plus de talents pour raconter, me tombe continuellement des mains. Un autre exemple du pouvoir deFêtude dont je parle, c'est Buchanan. Quand on a lu le savant morceau qu'il a fait sous le litre De jure regni apud Scotos , on n'est point surpris que cet écrivain ait composé une histoire qui respire un air de noblesse, de générosité et d'élévation. » P. -18 et suiv. de l'édit. de Paris , 1783, in-12. Voila le grand secret dévoilé : les uns ont de la philosophie dans leur manière de penser et d'écrire ; les autres n'en ont point. {Note de l'auteur.)

Mosïieîm, parce qu'ils ont écrit en latin comme les Centuriateurs; mais on connaît moins les ouvrages allemands de Cramer et de Walch. Ceux-ci ont eu de dignes successeurs dans les derniers historiens de leur pays , le seul où cette histoire, si pleine de grandes leçons et de grandes idées, ait été traitée dignement par des hommes profondément instruits, tels que Semler, Schrœckh, Le Bret, Fuessli, Pltinck, Spittler, Henke, Mùnter, Thym et Schmidt.

Ajoutons enfin que l'histoire littéraire, ce genre d'his* toire qui s'occupe de présenter le tableau des progrès ou des variations de l'esprit humain dans les sciences et les arts, dut aussi une vie nouvelle à cette même impulsion. C'est à Kiel que l'illustre Morhoff donna, dans soïiPolyhistor, le premier exemple d'un tel tableau. Trente années avant lui, Pierre Lambecius en avait déjà esquissé le plan et commencé l'exécution dans son Prodrome de l'Histoire littéraire. Après eux, Slruve, Fabricius, Heumann portèrent de nouvelles lumières dans ces annales du savoir. Quel littérateur ne connaît et ne consulte pas leurs ouvrages? Il serait trop long de nommer tous les successeurs qu'ils ont eus jusqu'à Eichhorn, Meusel, Wachler et Bruns ,. qui en sont les plus récents.

§ 3. Relativement à la philosophie, aux sciences morales et

politiques.

Une révolution commencée par une réforme dans les opinions religieuses ne pouvait manquer de réveiller Tesrit philosophique, si étroitement allié dans l'homme aux spéculations mystiques, aux idées de Dieu , du devoir et de l'immortalité. Il a déjà été suffisamment exposé ci-dessus quelle philosophie imparfaite régnait dans les écoles avant la réformation, et de quelle dialectique extravagante s'étayait le système de la théologie romaine. Soutenir ce

système était en effet l'unique but de toute philosophie depuis bien des siècles; les théologiens , moines pour la plupart, étaient les seuls philosophes. Leurs subtiles argumentations ne tendaient qu'au maintien de l'orthodoxie contre les novateurs et les hérétiques. Jamais il ne leur vint en idée d'enseigner une morale utile à la société : ils ne s'occupaient que d'établir les droits du pape et du clergé, non ceux des peuples et des individus. Pour raisonner conformément aux vues de l'Église romaine d'alors, il est évident qu'il ne fallait le faire que d'une certaine manière et sur certains objets. Raisonner d'une manière nouvelle, et étendre le raisonnement à des objets tenus jusque-là pour inviolables et sacrés , c'était ébranler les bases de l'édifice. Une philosophie ferme, indépendante, et qui eût prétendu devenir universelle , était une monstruosité dans cet état de choses. Aussi n'en existait-il aucune de cette espèce avant la réformation. Un mélange bizarre de quelques propositions défigurées du péripatétisme, qu'on appliquait de la manière la plus étrange aux matières de foi et de controverse, formait tout le fonds de la doctrine des écoles.

Depuis la renaissance des lettres, quelques bons esprits, le fameux Érasme à leur tête , s'étaient déjà élevés contre cette barbarie monacale. Mais , faisant partie d'une Église à laquelle la scolastique était devenue un auxiliaire indispensable, comment pouvaient-ils travailler efficacement à abattre cet appui? Une telle entreprise était réservée à des réformateurs assez hardis pour s'échapper du sein de cette Église, et en établir une nouvelle sur les purs principes de l'Évangile et de la raison. La réformation seule pouvait détrôner la scolastique.

Protestants et catholiques s'étant mis , à l'envi les uns des autres, à étudier le grec, pour parvenir à l'intelligence des auteurs de cette langue, on lut les oeuvres d'Aristote,

191 RÉSULTATS DE L'iM PULSION MORALE

qu'on tira de la poussière des bibliothèques. Avec queite surprise ne vit-on pas qu'elles renfermaient tout autre chose que ce qu'on enseignait depuis des siècles au nom de ce grand homme? On s'aperçut que la pagode, si rêvé* rée dans les écoles sous l'imposant nom d'Aristote , ne ressemblait en aucune façon au philosophe de Staf y re. Melanchthon s'efforça de porter cette conviction jusqu'à l'évidence. Il exposa la vraie doctrine d'Aristote, en faveur de laquelle il se déclara, qu'il donna pour valable en toutes: les choses qui étaient du ressort de la raison humaine p mais qu'en même temps il prétendit devoir être exclue du domaine de la théologie, qu'il fonda constamment sur la volonté divine. La scolastique trouva un adversaire encore: plus redoutable et bien plus emporté dans la personne de Ramus ou Pierre de la Ramée, illustre victime de la Sainte Barthélémy, qui rejeta sans distinction toute la doctrine péripatéticienne.

On ne s'en tint toutefois pas à la lecture des livres originaux d'Aristote; les découvertes qu'on y avait faites inspirèrent aux savants du siècle l'envie d'étendre leurs recherches sur tout ce qui restait de monuments de la philosophie ancienne. Les écrits des pythagoriciens, ceux des deux écoles de Platon , l'ancienne et la nouvelle académie, ceux de l'école stoïque et de l'école épicurienne, furent lus , interprétés , et les doctrines diverses qui y étaient contenues furent enseignées publiquement. Alors commença une période philosophique durant laquelle l'intérêt pour les vérités d'un ordre supérieur, pour la discussion des plus hautes questions de logique , de métaphysique et de morale , acquit une activité qu'on «ne lui avait pas vue depuis bien des siècles. La lecture des anciens fut encore une fois chez les modernes , par rapport aux sciences spéculatives, ce qu'elle avait été dans le siècle de Pétrarque par rapport à la poésie. Il faudrait suivre

toutes les déviations de l'esprit philosophique durant cette période, exposer toutes les formes diverses qu'il prit tant dans les systèmes empruntés tour à tour et modifiés des anciens, que dans ceux qui ont été créés par le génie moderne; il faudrait dire ce qu'ont été ces déviations chez tant de grands penseurs, Agrippa, Bacon, Cherbury, Montaigne, Charron, Desçartcs, Spinosa , Gassendi , Pascal , Mallebranche , Locke, Leibnitz, Wolf, Bayle, Berkeley et autres, pour donner une idée complète de cette période ; mais un tableau aussi vaste ne peut entrer dans le cadre étroit de cet ouvrage. Il suffît à notre but d'avoir indiqué la part de la réformation à ce grand mouvement de l'esprit humain1.

Ce mouvement , on n'aura pas de peine à le comprendre , ne put avoir une pleine expansion que dans les pays protestants : il était étranger et contradictoire au système établi

"•Il ne serait que trop facile de faire de cet Essai , qui ne peut être qu'une simple esquisse, une volumineuse histoire remplie de détails et de compilations. On n'aurait, par exemple, pour cet article , qui concerne l'influence de la réformalion sur les études philosophiques , qu'à copier ce que dit d'intéressant sur cet objet Brucker, dans le quatrième tome de son Histoire de la philosophie, liv. 2, chap. 1 , De causis mutatœ, tempore emendatœ Religionis, Philosophiœ; puis mettre à contribution les ouvrages de Rixinger et cYÈdzard, Dissert, quantum reformatio Lutheri Logicœ profuerit ; de Lehmann , De utilitate quam moraU disciplinée reformatio Lutheri attulit ; de Seelen , De încrementis quœ studium politicum è reformatione Lutheri cepit, et tant d'autres écrits du même genre. Le savant Fabricius, a qui l'on doit les Bibliothèques grecque et latine, en a indiqué un assez grand nombre dans une sorte de Bibliothèque luthérienne qu'il publia à Hambourg en -1728, sous le titre de Centifolium Lutheranum, 4 vol. in-8° d'environ 500 pages. Deux ans^ après, Fabricius publia une seconde partie ou supplément de la première. Si, de nos jours , quelqu'un voulait en publier un nouveau supplément, il est a croire que son recueil serait encore plus considérable que celui de Fabricius.

(Note de V auteur.)

dans les États catholiques. Chez ces derniers, la philosophie doit être regardée comme une sorte de perturbatrice du repos publie, ou, si l'on veut, de l'apathie publique ; ce qui, aux yeux de bien des gens, revient à peu près au méane. En Autriche, en Italie, en Espagne, c'en fut bientôt fait de cet élan philosophique , et l'assoupissement ordinaire reprit le dessus. En France, quoiqu'il y eût plus d'indépendance que dans les autres contrées catholiques, l'esprit philosophique s'éteignit bientôt après Descartes, lequel, comme on sait , fut moins apprécié chez lui qu'en Hollande, où il trouva le plus grand nombre de ses partisans et de ses antagonistes. L'intérêt pour les vérités ou pour les systèmes philosophiques , au contraire , loin de s'affaiblir, sembla aller en croissant chez les Anglais, les Écossais., les Hollandais, les Suisses et les Allemands du Nord. Londres , Halle , Genève devinrent les écoles où les Français puisèrent leur doctrine. Locke, Hume, Leibnitz, Wolfet Bonnet devinrent nos maîtres; la modeste pluralité du petit nombre de penseurs nationaux s'attacha tantôt à l'un y tantôt à l'autre de ces grands hommes, et surtout au premier. Leurs ouvrages, fruits du sol protestant, devinrent nos ouvrages classiques et fondamentaux en philosophie.

Cependant, depuis quelques lustres que l'esprit philoso* phique semble amorti en Angleterre et en Hollande , il s'est réveillé en Allemagne plus puissamment que jamais , et avec une profondeur et une énergie qu'il n'avait jamais eues depuis les Grecs. C'est à l'immortel Kant qu'il doit ce nouvel essor. Kant a posé des principes et est arrivé à des résultats inébranlables , qui resteront comme des phares brillants dans l'obscurité des recherches métaphysiques. Les écoles, filles de la sienne, sont fortes de sa doctrine quand elles la suivent et l'approfondissent; elles s'égarent souvent quand elles s'en écartent. Quoi qu'il en soit , il est

démontré à quiconque observe avec attention la marche des nations dans leur culture intellectuelle , que la doctrine du sage de Kœnigsberg ne pouvait exciter un enthousiasme aussi profond d'un côté , et de l'autre trouver une opposition aussi vive, aussi forte de raisonnements que dans un pays où les grandes questions sur les rapports de la raison humaine avec la nature et avec la raison universelle occupent habituellement les esprits , c'est-à-dire dans un pays où l'on pense librement sur la religion et où les idées les plus élevées sur la destination de l'homme sont universellement répandues. Rien de plus pur, de plus religieux , de plus sévère et de plus stoïque que la doctrine morale des écoles les plus célèbres de l'Allemagne. Les leçons superficielles , les erreurs d'Helvétius et consorts n'ont jamais pu prendre sur ce terrain ; car l'influence de la réformation sur l'étude de la morale n'a pas été moins décisive que sur celle des autres branches de la philosophie i. Cette science , qui est pour la conduite de l'homme ce que la métaphysique est pour son savoir, était tombée , depuis les derniers moralistes romains jusqu'au seizième siècle , dans un oubli presque total. On sait que les Pères de l'Église , qui ont usé toutes les ressources de leur esprit dans les controverses dogmatiques , ont fait peu ou rien pour les sciences morales ; les scolastiques moins encore , et sous leur règne , la vraie morale disparut entièrement pour faire place à la casuistique, morale dégénérée, où les devoirs de l'homme envers Dieu et envers ses semblables se réduisaient pour

1 Depuis que Villers a écrit ces lignes, les temps sont changés et l'on a de vives inquiétudes sur l'état religieux de l'Allemagne. Nous ne partageons pas ces inquiétudes, car, au fond, quel rang occupe au delà du Rhin l'école qui, divinisant les instincts les plus grossiers de l'homme, ne sait rien de mieux que de le faire broutter dans une ruche? Refoulée dans les repaires de Catilina, elle est repoussée par l'immense majorité de la nation,

ainsi dire à ses devoirs envers l'Église, où une foule de superstitions et de subtilités pratiques ne répondait que trop bien à la superstition et aux subtilités de la théologie de ces temps lamentables. Quand l'Évangile eut repris son rang et remplacé la casuistique , sa morale pure et divine reprit aussi le sien dans les chaires et les écrits des docteurs chrétiens. D'ailleurs, la lecture des philosophes anciens devait familiariser les esprits avec leurs divers principes moraux et engager à comparer leurs principes entre eux et avec ceux du christianisme. Par là l'étude de la morale acquit un haut degré d'intérêt , auquel sans doute elle ne serait jamais parvenue si la casuistique fût restée dominante , si les chaires des écoles et des Églises fussent demeurées au pouvoir des moines. Aujourd'hui elle est devenue pour les ministres du culte protestant la partie la plus essentielle de leurs enseignements et l'inépuisable texte de leurs discours * ; elle fait un des objets importants de l'instruction publique dans les écoles et les Universités. On sait assez quel nombre de bons écrits sur cette matière ont produit, surtout dans le dernier siècle, les diverses Églises protestantes; quel esprit de pureté, d'humanité et de religion, aussi éloigné du fanatisme ascétique des siècles d'ignorance que de l'égoïsme dur et sensuel des siècles qui se disent plus éclairés, s'y fait sentir2.

1 On a voulu leur en faire un reproche dans les derniers temps ; mais les plus distingués d'entre eux ne s'en sont pas émus et ont peasé qu'ils ne pouvaient pas mal faire en marchant sur les traces de leur divin maître.

2 M. Stœudlin, professeur de théologie à Gœttingue , a donné une très-bonne histoire des tentatives qu'ont faites les philosophes pour traiter scientifiquement la morale. L'élévation de la morale religieuse au rang d'une science est due à Calixte , théologien protestant , qui j le premier, a su lier en un corps et disposer systématiquement les préceptes de l'Évangile et de la raison. Cependant on remarque que le livre de Calixte, Épitome Theologiœ Moralis,

Quant à cette morale des États qui , s'élevant au-dessus des rapports individuels , fixe les droits respectifs des sociétés et de leurs membres , des princes , des citoyens et des nations entre elles , qui donne la théorie des lois , celle du droit naturel , et celle du droit positif dans l'état civil , il a déjà été fait mention , en divers passages de cet écrit , des progrès que lui fit faire la réformation. Les grandes questions qui , pour la première fois , dans les temps modernes, se trouvèrent enfin discutées, préoccupèrent les esprits les plus élevés. Luther écrivit son Traité du magistrat civil et son Appel à la noblesse allemande ; Melanchlhon, Zwingli, JeanSturm, et d'autres réformateurs, discutèrent des matières analogues, et les mirent à la portée du peuple J . Buchanan publia en Ecosse son hardi libelle De jure regni apud Scolos, tandis que Huberl-Languet écrivait sur le continent son Vindiciœ contra tijrannos , et Etienne de la Boëtie son Discours de la servitude volontaire. Millon, qui avait pris à cœur de défendre le long parlement d'Angleterre , et de justifier le supplice de Charles Ier, composa plusieurs livres de politique où respirait le républicanisme le plus ardent ,

ne parut à Helmstaedt qu'en -1630, et que déjà en 1577 avait paru à Genève celui de Lambert Daneau ou Danœus, intitulé Ethices christianœ libri très , où la morale religieuse est traitée méthodiquement. (Note de l'auteur.)

* II est à peine besoin de remarquer que le droit canon fut soumis à une réforme totale dans les pays protestants. Il y fut séparé rigoureusement du droit civil, sur lequel jusque-là il avait continuellement empiété, et on le subordonna aux lois locales de chaque Etat particulier. Tandis que les protestants simplifiaient leur droit ecclésiastique et le réduisaient à un petit nombre de règlements indispensables , les papes augmentaient encore l'immense code du droit apostolique , en y incorporant tous les décrets du concile de Trente, les lnstitutes qu'ils firent composer par Lancelot de Pérouse, des bulles, des décisions , etc. Les jurisconsultes catholiques cherchèrent toutefois aussi à donner plus de liaison et de conséquence à leur code. {Note de l'auteur.)

et, entre autres , sa Défense du peuple anglais contre Sau~ niaise1. Quelques-unes de ces productions > remplies de la véhémence et de l'emportement des partis qui s'entre-cho* quaient alors avec tant de fureur, dépassèrent le but ; mais elles servirent du moins à l'indiquer et inspirèrent le désir de le rencontrer. Bientôt elles firent place à des productions d'esprits sages et profonds qui recréèrent la science du droit de la nature et des gens. Bacon en pressentit la nécessité , et en établit les bases comme celles de presque toutes les parties de l'édifice philosophique. Bodin, alors réformé, à qui une singulière faiblesse de caractère et d'esprit fit ensuite commettre la double faute de passer dans le parti des ligueurs et d'écrire en faveur des sorciers, avait déjà donné son excellent traité de la République, ou^ vrage admirable pour son temps, et qu'on lit encore avec fruit. L'immortel Grotius apporta la lumière au milieu des ténèbres , classa les principes, et offrit à l'Europe le premier livre où les droits et les devoirs des hommes en société fussent exposés avec sagesse , énergie et précision. Pourquoi Jean-Jacques, si grand, si ami du vrai, a-t-il calomnié Grotius dans son Contrat social? N'avait-il donc pas lu le Droit de la paix et de la guerre, ou avait-il oublié ce qu'il avait lu?

Après Grotius , parlerai-je de Selden, son émule ; de Bœc~ 1er, son commentateur ; de Puffendorf, dont le Droit de la

dLes écrits de Hubert-Languet et de Milton ont été maladroitement exploités par les controversistes catholiques. Étaient-ils protestants les prédicateurs de la ligue et leurs séides Jacques Clément, Jean Châtel, François Ravaillac et autres? Si Milton a cherché à justifier le supplice de Charles Ier, le théologien protestant Saumaise n'a-t-il pas publié l'apologie de ce prince? L'Église catholique ne peut qu'être écrasée sur ce terrain, et il serait a désirer qu'elle ne s'y hasardât plus. Les protestants ne l'y appelleront jamais; car ils sont trop sensés pour la rendre responsable des, crimes et des erreurs de quelques-uns de ses enfants.

DONNÉE PAR LA RÉFORMATION. 20l

nature est supérieur peut-être au Droit de la Paix *; de Barbeyrac, l'heureux traducteur et l'aristarque de ces deux ouvrages; de Hobbes*, dont le Traité du gouvernement donna lieu à de si utiles discussions ; d'Algemon-Sidney, qui mourut martyr de son dévouement pour la cause des peuples ; de Conring, Fœrstner, Locke, Leïbnitz, Wolf, Thomasius, Budée, Jurieu, Burlamaqui, Vattel, Heineocius, Bolinbroke, Moser, et de tant d'autres plus modernes dans le nord de l'Europe et de l'Amérique? Non , ce que j'ai dit suffît pour rappeler combien l'impulsion morale donnée par la réformation a eu d'influence sur les progrès de la législation noyée, comme la théologie , dans la barbarie scolastique. Mais en attribuant avec justice à la réformation cette influence sur les esprits, gardons-nous de la croire une cause exclusive et restreinte aux seules contrées où cette réformation est devenue dominante. L'Italie a eu son Machiavel et l'Espagne son Mariana. L'ardeur de ces études s'accrût encore par la polémique qui eut lieu entre les divers par. tis. Nous avons vu, dans le dix-huitième siècle, des publicistes effacer ceux du seizième et du dix-septième; mais ils ne parvinrent à les surpasser qu'en profitant de leurs travaux. Montesquieu serait -il aussi bien devenu l'orgueil de notre littérature politique , s'il n'avait eu tant de laborieux prédécesseurs par qui la carrière avait été aplanie3? ■ ■

1 Le livre de Puffendorf et celui de Grotius furent mis à l'index i et défendus dans certains pays catholiques, à Rome, en Autriche, en Espagne , etc. (Note de l'auteur.) -

2 Selon Hobbes, il n'y a d'autre droit que la force représentée par le prince, dont le pouvoir sera absolu en toutes choses temporelles et spirituelles. C'est quelque chose comme Y Ère des Césars de M: Romieu.

3 II a dit lui-même , dans la préface de Y Esprit des lois : « Quand j'ai vu ce que tant de grands hommes en France, en Angleterre et en Allemagne ont écrit avant moi , j'ai été dans l'admiration. »

{Note de l'auteur.)

Il n'est pas difficile de déduire de tous ces faits la vérité évidente , que la réformation , qui s'est trouvée dès sa naissance en contact intime avec la politique et avec tous les objets d'utilité publique , a dû tourner les esprits vers les sciences qui tiennent à l'administration des États. Des hommes , au contraire , qui , dans leur patrie , vivaient sous l'influence d'une autorité étrangère , qui voyaient le clergé en possession des plus beaux domaines et de la dîme, devenaient incapables de tout élan généreux, de tout intérêt à la culture du sol. D'ailleurs, les membres de ce même clergé étaient les pasteurs , les instituteurs , les dépositaires de tout savoir , les maîtres de toutes les âmes, qu'ils n'entretenaient pour ainsi dire que des pratiques de la dévotion et des droits de l'Église. Il en résultait une ignorance et une indolence profondes sur les plus précieux intérêts des hommes en société. L'agriculture, l'économie rurale et ses branches diverses étaient dans une dégradation déplorable. Tel est encore à peu près leur état à Naples et à Rome, en Espagne et en Portugal; la misère, la fainéantise, l'immoralité , tous les vices enfin naissent de ce fâcheux état de choses1. Quelle activité, -

4 Une vérité incontestable, c'est qu'il se commet plus de crimes dans les pays catholiques que dans les pays protestants. L'auteur pourrait citer beaucoup de faits qu'il a recueillis à cet égard. Il a habité pendant plusieurs années une ville libre de l'Allemagne protestante; a peine a-t-il entendu parler d'un vol ou d'un meurtre dans cette ville et le territoire assez étendu qui en dépend. Mais chaque fois que , durant cet intervalle, il est allé visiter sa famille dans une ville catholique, à peu près du même nombre d'habitants, il y a vu le tribunal criminel encombré de causes horribles, d'assassinats, de parricides , de faux, de larcins. Pendant vingt-cinq ans de règne , le duc de Brunswick n'a pas eu à signer une seule sentence de mort dans ses États , dont la population équivaut à peu près à celle d'un département de France. Dans son Coup d'œil sur Vétat des quatre départements du Rhin, M. Rebmann , président du tribunal spécial de Mayence, assure que le nombre des malfaiteurs dans

au contraire, quels perfectionnements dans l'agriculture et dans l'économie rurale ne frappent pas les regards de

les cantons catholiques et protestants est dans la proportion de quatre, et même de six à un. A Augsbourg, dont le territoire offre le mélange des deux religions, sur 946 malfaiteurs jugés dans le cours de dix années , il ne s'est trouvé que \ 84 protestants , c'est-àdire moins d'un sur cinq. M. Ferri de Saint-Constant dit, en parlant des quakers : a Leur caractère moral est très-recommandable et digne d'imitation. 11 n'y a presque pas d'exemple de quaker condamné à mort ou à des peines infamantes. En 1791 , il y avait plus de vingt ans qu'aucun quaker n'avait été assigné à Old-Bayley. » Londres et les Anglais, t. iv, p. 94. Telles sont les mœurs des chrétiens évangéliques : on n'en peut dire autant de tous les pays catholiques. L'Italie moderne, on le sait, est comme la patrie de l'assassinat, et Rome en est le chef- lieu! On imprime de temps à autre, dans cette ville, la liste des malfaiteurs condamnés par les tribunaux , avec leurs noms , le lieu de leur naissance , la nature de leurs crimes , etc. Il vient de me tomber entre les mains une de ces listes , du 45 juin au -13 juillet -1805. Pendant ce court espace de temps, quatre-vingt-six malfaiteurs ont été condamnés , les uns pour vol , d'autres pour meurtre, viol, etc.; ce qui est effrayant, surtout quand on considère le nombre des crimes qui restent impunis aux États romains. Le célèbre philanthrope Howard , cité par M. de Lille, a remarqué que les prisons d'Italie regorgeaient de malfaiteurs. A Venise , il a vu trois ou quatre cents prisonniers dans la prison principale ; à Naples , neuf cent quatre-vingt dans la seule prison succursale appelée Yicaria ; tandis qu'il assure que les prisons de Berne sont presque toujours vides; qu'il n'avait trouvé personne dans celles de Lausanne et de Bâle , et seulement trois individus en arrestation à Schaffhouse. Même observation relativement aux prisons du nord de l'Allemagne et de la Hollande. Howard attribue ce phénomène au soin particulier qu'on apporte, dans tous ces pays, à l'éducation morale et religieuse des enfants. « Dans les sept Provinces-Unies, ajoute-t-il , on compte à peine quatre à six exécutions par année ; à Amsterdam , depuis plus d'un siècle , une seule par an , bien que cette ville soit peuplée d'environ 250,000 âmes ; et même, dans le cours des deux dernières années, aucune n'avait eu lieu. » Voilà des faits : je m'abstiens d'en tirer la conclusion. J'ajouterai seulement la judicieuse réflexion de M. Henke à ce sujet : c'est que les jours de fêtes, si multipliés dans les pays catholiques, sont une des sources les plus considérables de désordre dans les basses classes du peuple, et que

l'observateur en Ecosse , en Angleterre et en Hollande ! La main de l'homme y crée tout , parce qu'elle y travaille pour lui ; elle y est toute puissante , parce qu'elle y est libre, et qu'une instruction convenable l'y dirige. Le contraste de ces effets indubitables des deux religions se fait sentir surtout en Allemagne et en Suisse , où les divers territoires qui se croisent font à chaque moment passer le voyageur d'une contrée catholique à une contrée protestante. Rencontre-t-on un misérable hameau entouré de champs mal cultivés , habité par des paysans grossiers et force mendiants, on risque peu de se tromper en conjec turant qu'on est en pays catholique. Se présente-t-il , au contraire, des habitations riantes, propres, offrant le spectacle de l'aisance et de l'industrie, des champs bien clôturés, une culture bien entendue, il est fort probable qu'on est au milieu des protestants, des anabaptistes ou des mennonites1. Ainsi, la nature semble changer d'aspect à mesure que celui qui est fait pour lui donner des lois jouit plus ou moins de sa liberté, déploie plus ou moins de forces; le tout en dépit du climat et du sol. Que l'on compare les plaines fertiles de Soleure au sol bien

plusieurs jurisconsultes ont déclaré que la plupart des rixes et des crimes qui en sont la suite avaient lieu dans ces jours, consacrés à la débauche et aux jeux plutôt qu'à des pratiques de dévotion *. (Note de l'auteur.)

i Heureusement ces différences commencent à disparaître partout , même en Suisse.

*Dans une brochure intitulée : Du culte en général, particulièrement en France, dont la deuxième édition a paru en 1825, M. de Kèratry affirme, p. m , que dans le laps de quelques années, depuis la restauration, sur 762 procès jugés en police correctionnelle par le tribunal établi dans un arrondissement composé mi-parti de justiciables protestants et catholiques, 758 concernaient des catholiques et 4 seulement des protestants. Si de nos jours les proportions ne sont plus les mêmes, que les protestants y prennent garde. Que si ensuite les catholiques voulaient leur disputer le rang , rien de mieux , surtout s'il en résultait une diminution notable dans la somme des crimes.

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moins favorisé de l'Argovie; le terrain rocailleux du pays de Vaud , exposé aux influences boréales, à cette magnifique Suisse italienne , ou au Valais si bien abrité ; la principauté de Neufchàtel aux campagnes si favorisées des districts naguère soumis à l'abbé de Saint-Gall; et enfin , dans les États mêmes de ce prince-abbé, que l'on compare la portion qui suivait le culte romain à celle qui, sous la protection de Zurich et de Berne , avait pu rester attachée à la réforme, et l'on verra partout l'activité et les lumières de l'homme dompter la nature et la forcer à lui prodiguer ses dons , tandis que tous ses bienfaits sont comme perdus pour la paresse et l'insouciance1. L'agriculture est portée à un si haut degré de perfection au canton de Berne , que divers procédés de ses cultivateurs ont été adoptés en Angleterre , et c'est à la société économique établie par eux que l'on doit la vraie théorie de l'irrigation, dont les agronomes connaissent assez l'importance8. L'activité imprimée à l'esprit public de chaque État par la réformation se porta donc naturellement sur les objets d'un intérêt public. La science de la caméralistique apprit

* Un homme digne de foi a entendu , dans un village de la Suisse catholique , un prédicateur franciscain expliquer ainsi à son auditoire la prospérité temporelle et la supériorité industrielle des réformés: «Mes frères, reconnaissez en cela une preuve de l'admirable justice de la Providence, qui veut dédommager dans ce monde ces pauvres hérétiques des supplices éternels auxquels elle les livrera dans l'autre ; tandis que nous, propriétaires du paradis, etc. »

(Note de l'auteur.)

2 Si l'on passe de la culture des terres à celle des esprits , la Suisse offrira les mêmes contrastes. Combien de gens de lettres et de savants célèbres sont sortis de Genève! Berne, Lausanne, Bâle, Zurich, Schaffhouse ont leurs annales littéraires remplies de noms fameux: Morel^ l'antiquaire; ïïaller, le créateur de la physiologie et le grand poète ; Iselin , le premier qui ait conçu l'idée d'écrire une histoire philosophique du genre humain; Gessner, le naturaliste, surnommé le Pline allemand , et le restaurateur des sciences naturelles ; Gmner, le poète bucolique; Bodmer et quelques autres poètes

■a administrer. les revenus du pays; l'agriculture et le com-

merce eurent leurs bibliothèques , et s'élevèrent au-dessus de la routine par les recherches du génie et les secours empruntés à d'autres sciences , telles que la géographie et la navigation , qui , à leur tour, en reçurent de l'accroissement. La connaissance des arts mécaniques , de tous les objets de l'industrie humaine, sous le nom de technologie , prit dans les sciences le rang qu'elle avait comme perdu depuis Pline. Enfin , il ne faut pas oublier que c'est sur le sol protestant qu'est née et que s'est perfectionnée la statistique, science qui donne le bilan des ressources de chaque pays, et dont les hommes d'État commencent, même chez les nations catholiques , à sentir l'importance. Depuis longtemps l'étude de ces objets fait partie de l'instruction publique chez les protestants, et leurs Universités ont des professeurs pour les sciences politiques , l'économie publique et rurale , le commerce , la technologie et la statistique. On sait combien les Allemands, les Anglais, les Écossais , les Hollandais et les Suisses ont produit de bons livres sur ces matières avant qu'elles fussent généralement cultivées dans le reste de l'Europe. C'est chez les Hollandais que Colbert puisa la plupart de ses vues , que Pierre Ier apprit en partie l'art d'administrer. Personne n'ignore que ce fut l'exemple du grand Frédéric qui fit concevoir à Joseph H et à son frère Léopold les plans de régénération que l'un forma pour l'Autriche, et l'autre pour la Toscane.

qui ont tant contribué à la renaissance de la belle littérature en Allemagne-, les Turretin , les Buxlorf, les Werenfels, les Bernoulli , les Euler^ les Wettstein, les Crousaz , et tous ces libraires et imprimeurs de Bâle qui, dès l'aurore du seizième siècle, ont fait des entreprises si immenses et si fécondes en résultats. La Suisse catholique, au contraire, n'a pas un seul homme marquant à citer.

(Note de l'auteur.)

Presque tout le système des connaissances à acquérir ayant changé de face , il fallut bien qu'il s'opérât aussi un changement considérable dans le système de l'instruction publique. Luther fut le premier qui sentit le besoin d'une réforme dans cette partie , et qui travailla efficacement à l'opérer. Melanchthon et les autres principaux réformateurs étant d'ailleurs, comme Luther, des professeurs d'Université , durent tourner leurs vues vers ces grands établissements et vers les écoles secondaires. Ils les purgèrent, autant que les circonstances le permirent , des vices de la période monacale et scolastique * . Ce qu'ils ne purent effectuer eux-mêmes , leur esprit l'amena peu à peu , et tout naturellement par la suite. Il est remarquable que, durant les trois derniers siècles , outre un grand nombre de gymnases , de lycées et d'autres écoles , l'Allemagne s'enrichît de plus de vingt Universités , dont les trois quarts protestantes. L'Angleterre en fonda trois pour l'Ecosse ; la Hollande six. Du côté des catholiques, il y en eut six en Italie, huit en Espagne et trois en France. Non -seulement les protestants ont l'avantage équivoque de la pluralité , mais , au dire des juges compétents, ils ont aussi l'avantage sous le rapport de l'enseignement universitaire2. Ce ne serait pas, je pense, avancer un paradoxe que de dire qu'il y a plus de vraies lumières dans une seule Université allemande, que dans toutes les Universités espagnoles de San-

Iago , d'Alcala , d'Orihuela , etc. 3 Dans celles-ci on enseigne

iOn trouve des détails fort intéressants sur la pédagogie àiï siècle de 1?. réformation dans Y Esquisse d'une histoire de l'éducation que M. le professeur Fritz a publiée en 4843.

2 On doit au savant professeur Haffner un' traité de l'Éducation littéraire, imprimé a Strasbourg en 4792. 11 serait à désirer qu'on le consultât davantage sur l'objet important qui y est diseuté avec tant de sagacité. (Note de l'auteur.)

sD'Àlembert, dont aucun esprit éclairé ne récusera le témoignage > après avoir allégué un fait Telatif à l'Espagne , ajoute ce qui

$M RÉSULTATS Ï>E L'IMPULSION MÔRÀi-E

ceM$û^ faut croire, bon gré malgré la raison; dans les attires on enseigne comment on parvient à une croyance raisonnable de quoique ce soit. Ici les Décrétâtes sont des oracles infaillibles ; là on ne reconnaît d'autre oracle que la raison et les faits les mieux avérés. D'après cela il est naturel que le pédantisme , enfant de la scolastique , soit infiniment plus rare dans les écoles protestantes que dans les autres. Quelques formes différentes des nôtres ont accrédité chez nous le préjugé très-mal fondé qu'un professeur allemand était un pédant; mais la diversité des mœurs et la multiplicité des citations latines ou grecques dans un livre où elles peuventètre fort nécessaires, ne constituent pas plus le pédantisme que la longue robe et le bonnet fourré qui se portaient autrefois. Le vrai pédant, c'est l'ennemi de la raison et de l'examen dans les sciences , l'esclave de l'autorité d'autrui , et le despote intellectuel de ses semblables. Si tel est , en effet , le pédant , on conviendra que les savants protestants ne peuvent guère l'être, eux, dont la maxime principale est l'examen, le libre usage de sa propre raison pour chacun et son affranchissement de toute

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suit: a Tel est, au milieu du dix-huitieme siècle, 1 état déplorable

de la raison dans une des plus belles régions de la terre, chez une nation à1 ailleurs spirituelle fit polie, tandis que les sciences font' de si grands progrès en Angleterre, en France et dans la partie protestante de l'Allemagne, Nous disons dans la partie protestante , car on ne peut s'empêcher d'avouer la supériorité présente dès Universités de celte partie de l'Allemagne sur les écoles catholiques. Elle est si frappante que les étrangers qui voyagent dans ce pays.; et qui passent d'une Université catholique à une Université protestante voisine, croient en une heure avoir fait quatre cents lieues, ou vécu quatre cents ans, avoir passé de Salamanque a Cambridge, ou du siècle de Scot à celui de Newton. » De l'abus de la critique en matière de religion, vers la fin, part, xxix, "t. -ivd.es Mélanges de littérature. Depuis d'Alembert, plusieurs Universités de l'Allemagne catholique ont subi une réforme et ont été mises sur le pied des Universités protestantes, comme celles de Mayence,

[Note de l'auteur.)

autorité arbitraire. Cette disposition conduit plutôt a l'humanité littéraire, qui est l'opposé du pédantisme. La science de l'enseignement et celle de l'éducation ne purent donc que gagner au nouvel esprit qui dirigeait les études. La pédagogie se perfectionna. Bacon, que l'on rencontre partout où il est question d'une meilleure discipline intellectuelle ; Coménius, le célèbre auteur de la Janua linguarum; Sturm , Locke, et plusieurs autres, posèrent les bases d'un meilleur système d'éducation. C'est d'après eux qu'ont parlé Fénélon, Lachalotais, Kant, Schlœzer, Niemeyer et Peslalozzi; c'est leur langage qu'a outrepassé dans ses hyperboles sublimes le citoyen de Genève; c'est à tous ces grands hommes enfin , c'est au mémorable événement qui a délié leurs langues , que la génération actuelle et les générations à venir doivent les méthodes plus douces et plus efficaces à la fois de leur culture et de leur instruction.

j II a été exposé dans l'article précédent comment l'histoire avait gagné depuis la réformation par la liberté de la critique et par la profondeur des recherches. Il nous reste à ajouter que , depuis cette époque , elle aussi a été traitée dans des vues plus philosophiques. On en a tiré de grandes leçons, de grands préceptes; l'esprit, devenu plus scrutateur, a cherché à coordonner les faits épars ; il s'est saisi d'un fil conducteur dans le dédale des siècles ; il y a observé la marche de l'humanité , et de là est née la philosophie de l'histoire. Les travaux en ce genre , surtout ceux des Écossais et des Anglais , sont connus en France , et ceux des Français le sont de toute l'Europe ; ceux des Allemands le sont moins chez nous , bien qu'ils aient bon nombre d'ouvrages remarquables et compris sous la classification générale d'Histoire de la culture, genre qui offre les grands résultats de l'histoire politique et de l'histoire religieuse , et celle des arts et des sciences , en tant que leurs progrès influent sur le progrès général de la civili-

sation, la moralité, le bien-être et la liberté des peuples. Cependant les opinions sur la destinée du genre humain sont partagées. Les uns ne veulent y voir que la fluctuation orageuse d'un océan sans rivages , une série aveugle et sans fin de crimes, d'absurdités et de barbaries, quelques instants heureux suivis de catastrophes terribles \ le hasard dictant ses arrêts, la nécessité les exécutant , et broyant de sa main de fer les générations successives qui se perdent dans l'oubli. D'autres voient dans la marche progressive du genre humain une providence conductrice, un acheminement vers un meilleur ordre de choses , vers un perfectionnement moral et politique. Beaucoup de protestants tiennent à cette dernière opinion , et prétendent en démontrer la certitude. Il doit être permis à des gens qui , par une réformation, sont arrivés à un état plus heureux, il doit leur être permis, dis-je, de croire à la belle conception de la perfectibilité de notre espèce *. Quant à ceux qui sont d'une opinion contraire, c'est sans doute aux circonstances dans lesquelles ils se sont trouvés, ou à

1Pascal y croyait aussi. Voyez l'article premier de ses Pensées • De l'autorité en matière de philosophie , p. 1-9 du t. n de ses Œuvres. La Haye -1779. Après avoir parlé des gens qui s'entêtent à proscrire tout ce qui est nouveau , il s'écrie : «N'est-ce pas là traiter indignement la raison de l'homme, et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux?... De l'homme, qui n'est produit que pour l'infinité. Il est dans l'ignorance au premier âge de sa vie, mais il s'instruit sans cesse dans son progrès; car il tire avantage non-seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs... Delà vient que, par une prérogative particulière non-seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences , mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l'univers vieillit , parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges dhTé- ; rents d'un particulier; de sorte que toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. »

[Note de l'auteur.)

quelque disposition individuelle qu'ils doivent de ne pas croire au perfectionnement de leurs semblables.

§ 4. Relativement aux sciences mathématiques et physiques.

Il semble, au premier coup d'œil, que la réfonnation , dont l'impulsion immédiate a bien pu se faire sentir dans l'étude des sciences historiques et philosophiques , n'a pu exercer aucune influence directe sur celles des sciences exactes et naturelles. Mais , si l'on considère qu'une activité redoublée, qu'un penchant scrutateur, imprimés à l'esprit humain par quelque grand événement, ne peuvent rester sans effet pour tout ce qui est de son ressort, on se convaincra bientôt que l'étude de ces sciences mêmes a dû se ressentir avantageusement de l'impulsion morale donnée par la réformation. A cette présomption indiquée par la nature des choses se joint la considération historique et locale , qu'au moment où Luther opérait à Wittemberg la réforme du système théologique, Copernic préparait dans une autre ville du Nord celle du système astronomique. Ces deux révolutions, faites par deux contemporains, marchant ainsi de front, il n'est pas facile de discerner combien l'une a favorisé l'autre , quels ont été les résultats de leur combinaison , ni quels sont les effets qui appartiennent précisément à chacune. Il faudrait pour cela avoir pénétré dans le secret de toutes les pensées de l'esprit humain , dont il reste ici peu de traces et de monuments. Répétons toutefois ce que nous avons dit au commencement de cette seconde partie , que , sous l'égide de la réforme, les Galilée n'avaient du moins plus à redouter les fers ni la honte des rétractations. C'est sous cette égide que Kepler couronna l'œuvre de Copernic , et donna la certitude géométrique au nouveau système , qui probablement n'en avait eu qu'une de pure logique aux yeux de

son auteur. Il est enfin remarquable , quelle qu'en ait été la cause, que les deux inventeurs du calcul différentiel, Leïbnitz et Newton, aient vécu, l'un dans l'Allemagne protestante , et l'autre en Angleterre. Depuis , les pays catholiques ont aussi eu leurs grands mathématiciens et leurs grands physiciens. Il est juste cependant de penser que les études mieux dirigées, et plus libres dans leurs recherches depuis Luther, sont une des causes qui ont le plus puissamment concouru à faire fleurir ces belles branches de L'arbre du savoir humain; que l'esprit philosophique, nourri comme on l'a fait voir, par la réformation , a exercé une haute influence sur l'étude des mathématiques et de la physique. On ne s'est pas contenté d'étendre et de perfectionner ces sciences en elles-mêmes, on a encore voulu mettre en évidence leur théorie , scruter leurs fondements , et assurer leurs bases. Les savants protestants se sont adonnés à ce genre de recherches plus que les savants catholiques , qui ne semblent pas y attacher autant de prix f . La philosophie de la nature , science qui n'est pas la même que la physique générale, a pris un développement qui fait le plus grand honneur au génie de l'homme. C'est à Kant qu'elle doit sa renaissance et ses principales bases. Le hardi Schelling l'a enrichie des vues les plus sublimes. Le système <ïé Brown-, qui n'est qu'une philosophie de la nature orga-

1 C'est Kant qui posa le premier les principes d'une théorie de la certitude mathématique, en tirant la ligne de démarcation entre cette certitude et l'évidence métaphysique, a l'occasion de la question proposée sur ce sujet en 17.71, par l'Académie de Berlin.

(Note de l'auteur.)

2 Le docteur Broiun, mort à Londres en 1788, expliquait tout par ce qu'il appelait Y excitabilité , et réduisait la médecine à l'art de modifier l'excitabilité par le sage emploi de stimulants , de manière à augmenter ou à diminuer l'excitation. Les médecins allemands ont admiré , combattu et modifie le système de Brown. Us en ont tiré une théorie de l'excitabilité , qui est allée se perdre dans la philosophie de la nature.

nisée,est né en Ecosse et a été cultivé et développé en Allemagne. Il est méprisé en France, où on ne le connaît jusqu'ici qu'imparfaitement.

Quant à la science militaire , qu'on a coutume de traiter comme un appendice aux sciences mathématiques, le nord de l'Allemagne semble avoir été destiné dans les temps modernes à lui fournir ses principaux accroissements. On était dans l'enfance de la tactique avant le seizième siècle. Maurice de Nassau donna de grandes leçons dans l'art de fortifier les places , de camper, de combattre , et fit triompher ses Bataves , dans les plaines de la Belgique , de toutes les forces autrichiennes. Après lui, et sur un autre théâtre, Gustave-Adolphe devint aussi le réformateur de la tactique, et cet art progressa sous lui en Saxe et en Bohême. Un siècle plus tard , Frédéric H, roi de Prusse , achevant l'œuvre de Maurice et de Gustave , porta la tactique moderne au point de perfection où elle restera sans doute v quant à ses éléments essentiels.

§ 5. Relativement aux belles-lettres.

En tant que la réformation a provoqué l'étude des

langues anciennes , chez les catholiques comme chez les protestants, elle doit avoir contribué beaucoup à la culture des belles-lettres et à la renaissance du bon goût. A mesure que les ouvrages classiques de l'antiquité, ces modèles éternels du beau, se répandaient et se lisaient davantage, les esprits s'élevaient peu à peu à leur hauteur, et secouaient la barbarie des temps gothiques1. Cette révolu-

tion avait commencé en Italie par les réfugiés grecs qui s'y étaient fixés. La réformation aida à en propager le bien-

iJMy>. l'ouvrage de Stock , intitulé : De bonarum litterarum Palingenesia sub et post Meformationem. Voy. aussi Morhoff, etc.

[Note de l'auteur.)

fait dans les contrées européennes les plus éloignées de ce

yeF* :M li

Cependant il fallait à ceux qui s'étaient nourris des anciens une langue dans laquelle ils pussent exprimer leurs conceptions. A l'exception de l'italien et peut-être du provençal, les idiomes modernes étaient incultes et grossiers, de sorte qu'on écrivait en latin. Ce latin était la langue des écoles et des livres, et quel latin! un jargon qui portait les flétrissures de onze siècles de corruption et de mauvais goût. Quand bien même la lecture de Cicéron et des autres maîtres de la belle latinité eût pu améliorer et purifier ce jargon , comme il arriva en effet, ce latin , bon ou mauvais , n'était la langue que d'un très-petit nombre d'individus , et demeurait lettre close pour les peuples. Or, les hautes sciences peuvent bien sans inconvénient s'exprimer dans l'idiome des adeptes. Que les savants traitent en latin des matières que les seuls savants doivent lire, soit; on pourrait encore de la sorte avoir des mathématiques, une physique et une philosophie passablement cultivées. Mais comment avoir une littérature sans une langue vulgaire ei sans un public? Les productions du goût et du sentiment , chacun a droit de les juger; l'auditoire d'un bel esprit, d'un poète, ne peut se restreindre aux gens à latin; il lui faut toutes les classes, tous les âges, tous les sexes; il faut qu'il parle la langue des cours et des tavernes , des boudoirs et des camps, des villes et des campagnes; il a affaire à tous les esprits , à tous les cœurs , et surtout aux plus ingénus , aux plus ouverts à toutes les impressions, à ceux qui savent le moins de latin. Où Vanière1 compte à peine cent lecteurs, Delille en trouve des milliers.

i Par son Prœdium rusticum , où il chante les travaux et les plaisirs de la campagne, le jésuite Vanière a pris rang , au commencement du dernier siècle, parmi les poètes latins modernes.

Afin donc que chaque nation eût une littérature nationale , il fallait qu'on écrivît dans sa langue ; il fallait que toutes les classes s'accoutumassent à lire, mais on ne pouvait trouver des auteurs qui voulussent écrire pour le peu j}le , et des peuples qui voulussent lire les écrits faits pour eux ,

que par suite d'un de ces événements qui inspirent un

- intérêt puissant et universel. La réformation fut cet événement ; elle devint la source d'un intérêt général et intarissable pour toutes les classes de la société.

La réformation conçue par des savants, et née dans l'enceinte étroite du public parlant latin , ne pouvait pas vivre dans ce milieu, il fallait qu'elle en sortît , qu'elle devînt la cause de la multitude, qu'elle gagnât des millions de têtes pour armer des* millions de bras en sa faveur. Un appel au peuple fut le premier pas des réformateurs, et il fallut bien le faire dans sa langue. Une fois que le peuple eût été provoqué de la sorte , les adversaires de la réforme furent bien obligés de venir à leur tour plaider devant ce tribunal, et ils ne ménagèrent pas les efforts pour retenir ou ramener la multitude de leur côté. Cette polémique , qui s'était échappée enfin de l'ombre des écoles , et qui était devenue la grande affaire de l'Europe tout entière, fut le premier principe actif par qui se trouvèrent réellement fécondées nos langues modernes. Auparavant elles n'étaient que des jargons aussi rudes que le vulgaire qui s'en servait. Quelques poésies amoureuses , ou quelques satires , ne suffisaient pas pour leur donner le nombre et la souplesse dont elles avaient besoin. L'animosité universelle entre les papistes et les réformés , les longs troubles d'Allemagne , de Suisse , de France , des Pays-Bas , d'Ecosse et d'Angleterre enrichirent et épurèrent les idiomes de ces contrées. Dans son Histoire de l'esprit humain, le marquis d'Argens, après avoir exposé l'état où étaient les lettres avant le seizième siècle, dit: «Dans ces temps d'ignorance, Luther parut

comme un de ces feux salutaires qui , après une longue tempête, viennent assurer les matelots d'un calme prochain. Ce grand homme fit autant de bien aux sciences que de mal à la cour de Rome ; il montra le ridicule des erreurs qu'un vieux respect et un ancien usage avaient rendues sacrées ; il se moqua non-seulement des opinions des théologiens , mais de leur langage et de leur façon d'écrire. Il fut secondé dans ses projets par Calvin, et ce fut aux disputes de religion qu'on dut le retour du beau et du bon style. Les théologiens des partis différents se piquèrent à l'envi les uns des autres d'écrire correctement, et de gagner leurs lecteurs par la pureté de leur style1. »

La nation allemande reconnaît Luther pour le réformateur de sa littérature et de sa langue. Un de ses premiers soins fut de publier une traduction fidèle de la Bible en langue vulgaire, faite par lui et quelques amis sur les originaux. Cet ouvrage fit une sensation immense. Aujourd'hui encore il fait autorité et est le fondement classique de ce qu'on nomme le haut-allemand. C'est en cet idiome qu'il écrivit la plupart de ses livres , traités , lettres , discours , poésies , dont le recueil forme vingt-deux volumes in-quarto. Un de ses premiers écrits fut celui De la liberté chrétienne, à la tête duquel il mit une épître

1 Voici ce que, dans l'Encyclopédie, d'AIembert dit à l'article Genève : « Ces peuples, voulant donner de la célébrité à leur ville, y appelèrent Calvin, qui jouissait avec justice d'une grande réputation, homme de lettres du premier ordre, écrivant en latin aussi bien qu'on peut le faire dans une langue morte, et en français avec une pureté singulière pour son temps. Cette pureté, que nos habiles grammairiens admirent encore aujourd'hui , rend ses écrits bien supérieurs à presque tous ceux du même siècle , comme les ouvrages de MM. de Port-Royal se distinguent encore aujourd'hui , par la même raison, des rapsodies barbares de leurs adversaires et de leurs contemporains. » Mais on conçoit assez pourquoi le parti catholique n'a jamais voulu reconnaître ce mérite dans Calvin. {Note de l'auteur.) ;

dédicatoire , aussi décente que franche et libérale , au pape Léon X. « Aucun écrivain , depuis bien des siècles , dit M. George Millier de Schafîhouse, dans ses Lettres sur les sciences, n'avait vu ses écrits enlevés avec une telle rapidité, et lus aussi universellement depuis le trône jusque dans les chaumières ; tous furent réimprimés , contrefaits et colportés par tout l'Empire. La popularité , la verve naturelle , l'énergie d'expression qui y régnaient , une doctrine qui réjouissait et qui élevait l'âme lui gagnèrent les gens les plus droits et les plus sensés. Une foule de feuilles volantes, de chansons, de pamphlets qui nous sont parvenus de cette période , déposent du ravissement universel qu'inspirait cette vivifiante lumière1.» Wicleff avait déjà traduit en anglais le Nouveau Testament. Dès qu'en Angleterre la réformation eut rendu la lecture des livres saints de première nécessité pour le peuple , Tindal, Roye et autres , en publièrent une version. La même chose arriva en France , où la réformation multiplia les Bibles françaises , et les mit entre les mains de tout le monde2. Quand les théologiens catholiques virent

1« Encore aujourd'hui, dit le savant et spirituel Henke dans ses Additions à la traduction allemande de cet ouvrage, on est contraint d'admirer la richesse , la force et la pureté du style de Luther. Cela aide a comprendre comment il a pu exécuter de si grandes choses. L'abondance de ses pensées le rend inventif dans l'expression ; le feu de son esprit, de son zèle, de sa dévotion le rend éloquent , comme son extrême bon sens le rend intelligible pour tous. Sa gaîté soutenue, piquante, hardie donnait un charme particulier à ses écrits. La langue nationale lui doit un haut degré de perfectionnement et une partie des progrès qu'elle a faits depuis lui. Cette vérité est si généralement reconnue que l'Allemagne catholique a rejeté longtemps avec mépris toute amélioration dans la langue, la regardant comme un résultat et un signe de l'hérésie. On appelait allemand luthérien toute façon de s'exprimer qui, par sa grâce, se distinguait du vulgaire, et quiconque s'en servait, s'exposait à voir sa foi devenir suspecte.» (Note de l'auteur.)

2Dans son Histoire critique du Vieux Testament, p. 332, le

ces grands mystères de la religion entre les mains des ignorants, ils résolurent de contre-miner, de publier aussi leurs traductions , leurs commentaires, leurs explications des livres saints. ïl nous importe peu de savoir qui avait raison d'eux ou de leurs adversaires. 11 nous suffit d'avoir établi que les langues européennes se perfectionnaient par ces controverses religieuses et politiques, par ces traductions et ces explications1.

Nous ne pouvons pas noiis hasarder d'en dire davantage de l'influence de la réformation sur les belleslettres2. Tant de causes diverses ont concouru à leur culture et aux modifications qu'elles ont éprouvées, que quiconque voudrait entrer dans ce dédale risquerait de s'y perdre, de confondre les objets, et de donner pour des résultats certains ce qui ne serait que d'ingénieuses hypothèses. Les nations protestantes de race germanique ont

ir II

P. Richard Simon prétend , il est vrai, que la première Bible française a été celle d'Anvers, de 4530, revue par les théologiens de Louvain, et qu'ainsi les catholiques sont les premiers auteurs des Bibles françaises qu'on lit présentement. Mais le P. Simon ignorait que cette Bible était l'ouvrage de Jacques Lefebvre d'Étaples, appelé communément Faber Stapulensis , confident de la reine de Navarre, soupçonné a bon droit d'être un partisan de Luther, déclaré hérétique par la Sorbonne, et privé du doctorat. Cette traduction de la Bible a même servi de base à celle de Genève.

(Note de l'auteur.)

{ Il ne convient pas d'oublier ici les services réels que Bayle a rendus à la langue française, dont il a contribué à répandre le goût et qu'il a su plier a toutes sortes de matières qui jusqu'à lui n'avaient ete traitées qu en latin. (Note de l'auteur.)

2 On pourrait cependant ajouter encore que le peuple des villes et des campagnes qui entend régulièrement les offices divins dans sa langue, qui y chante des psaumes, des cantiques, des morceaux de poésie des meilleurs poètes nationaux, acquiert par là une foule d'idées, un goût et un sentiment du beau, que ne peuvent acquérir ceux qui assistent à des offices faits dans une langue qu'ils ne comprennent pas. (Note de l'auteur.)

entre elles tant de traits de ressemblance , qu'il faut se garder de prendre quelques conformités dans le caractère et le génie de leurs productions littéraires pour des effets immédiats de la grande révolution qui leur fut commune. L'esprit de chaque peuple, si profondément modifié par tant d'événements et tant de générations , a sa tendance propre , ses dispositions naturelles , qu'on ne peut attribuer à une circonstance unique et isolée. Sans doute que l'unanimité avec laquelle les nations aujourd'hui protestantes ont adopté la réforme dès qu'elle s'est présentée, n'était qu'un résultat de cette conformité d'esprit entre elles. Leur marche de ce côté , la chose étant prise en général , a toujours été de simplifier la religion, de la rendre plus austère et plus intellectuelle , restant inviolablement attachées au déisme1 et à la morale qui en est le fond. Les

1 II importe de se rappeler que Villers n'était pas protestant et que , comme beaucoup de catholiques séduits par les avantages sociaux du protestantisme , il lui a prêté ses propres idées religieuses. Pour quiconque sait que le dogme fondamental des protestants est la divine autorité des Saintes-Écritures , et pour quiconque a lu leurs livres symboliques sur lesquels seul il est permis de les juger, que signifie cette assertion qu'ils sont attachés au déisme? Par qui, au surplus, le christianisme a-t-il été mieux défendu contre les déistes et les incrédules? A quelle Église appartenaient les Abbadie, les Tillotson, les Leland, les Lardner, les Jérusalem, les Bonnet, les Less, les Bogue, les Paley, les Chalmers et autres, qui ont combattu les adversaires de la Bible, sortis, pour la plupart, de l'Église catholique de France? Le protestantisme n'est donc pas le déisme et il ne conduit pas plus au déisme , ou , pour parler le langage de M. l'abbé de Lamennais , à l'athéisme et a l'immoralité, que la religion catholique. Sans doute il y a des déistes, peut-être même des athées qui appartiennent nominalement à l'Église protestante ; mais n'y a-t-il pas de tout cela dans l'Église catholique, et quel pays protestant compte autant d'athées que la catholique Espagne? Faites la guerre aux protestants, si cela peut vous faire plaisir; mais faites-la, sinon avec des armes loyales, du moins avec des armes mieux trempées.

mœurs des nations protestantes sont aussi incontestablement plus sévères et meilleures que celles des nations catholiques. Est-ce parce que ces nations sont protestantes qu'elles ont acquis ce caractère? ou bien est-ce parjce qu'elles ont ce caractère qu'elles sont devenues protestantes? C'est ce que je laisse à d'autres à décider. Je ne veux qu'indiquer l'influence de ce même caractère sur la culture des belles-lettres. Les littératures italienne et française sont riches d'une foule d'ouvrages où l'amour, badin et léger, est traité avec la délicatesse et la grâce la plus exquise. On chercherait vainement chez les Anglais et les Allemands autant de ces agréables productions ; j'oserais même dire que le peu qu'ils en ont est de pure imitation, et que ce ne sont pas des plantes indigènes. L'amour chez eux n'oserait se montrer escorté des désirs et se faire le compagnon de la volupté. Leurs Bocace, leurs Grécourt, leurs La Fontaine, leurs Bernard même, sont encore à naître. S'ils se montraient, ils seraient reçus froidement , et ce n'est pas par les imitations adoucies que Wieland a hasardées en ce genre qu'il s'est concilié le plus l'estime de ses compatriotes. En un mot, leurs chants, leurs romans, le inonde idéal de leurs poètes, diffèrent entièrement de ce qui se voit chez leurs voisins. Je n'ose donner ceci pour une conséquence de la réformation , mais bien pour une de ses coïncidences. Ce qui est assez digne de remarque cependant, c'est que les deux épopées les plus sublimes , où le dieu des chrétiens et les habitants du ciel sont les acteurs , et où ces acteurs parlent un langage digne d'eux , les deux plus merveilleux tableaux d'innocence et de vertu céleste , celui de la chute des premiers hommes et celui de la rédemption , sont des productions protestantes. Si le trop court âge d'or de la poésie italienne n'eût produit la Jérusalem du Tasse, il est incontestable que le Paradis perdu et le Messie seraient les deux seuls

poèmes épiques dont pût se glorifier la littérature moderne. Enfin l'esprit scrutateur et raisonneur à qui la réformation a ouvert une libre carrière , ainsi qu'il a été démontré ci-dessus , s'est introduit aussi dans le domaine de l'imagination, c'est-à-dire dans la partie théorique des belleslettres, dans les systèmes sur le sentiment, le goût, le beau et le sublime. On sait que, proportion gardée, les littérateurs protestants ont plus travaillé sur ces matières, et y ont peut-être plus profondément pénétré que les autres. C'est chez eux que la partie rationnelle de la critique littéraire est devenue une science, sous le nom d'Esthétique. Ce nom lui fut donné par l'Allemand Baumgarten, du mot grec qui signifie sentiment. Lessing, Herder, Sulzer et ses continuateurs ont écrit dans ce genre des morceaux remarquables. Kant a fondé une nouvelle école esthétique par sa Critique du jugement. Il a eu de nombreux et d'ingénieux disciples, tant dans son école que dans celles qui sont sorties de la sienne. Le plus remarquable d'entre eux, en théorie comme en pratique , est Schiller l

8 6. Relativement aux beaux-arts.

C'est quand un culte pompeux exige des temples magnifiques , des cérémonies imposantes, un appareil éclatant ; c'est quand la religion offre aux yeux les images sensibles des objets de la vénération publique, quand elle repose sur une mythologie sacrée , quand la terre et le ciel sont peuplés d'êtres surnaturels à qui l'imagination peut prêter une forme ; c'est alors , dis-je , que les arts, encouragés,

1 L'original et parfois sublime Jean-Paul Richter, auteur d'un traité piquant sur cette matière, les Schlegel et Heidenreich, ne doivent pas être oubliés, non plus que les Anglais Schafte&bury, Hutcheson etBurke. (Note de l'auteur.)

ennoblis , atteignent le faîte de leur splendeur et de leur perfection. L'architecte, appelé aux honneurs et à la fortune , conçoit le plan de ces basiliques , de ces cathédrales dont les riches murailles sont décorées des chefs-d'œuvre de l'art et dont l'aspect produit une profonde émotion. Ces temples , ces autels sont parés du marbre et des métaux précieux dont la sculpture a fait des anges , des saints et des images d'hommes illustres. Les sacristies , les chapelles , les jubés , les chœurs sont ornés de tableaux. Ici, Jésus meurt sur la croix ; là , il resplendit sur le Thabor de toute la majesté divine. L'art, ami de l'idéal, va chercher ses créations au ciel : saint Jean , sainte Cécile , Marie surtout , cette patronne de toutes les âmes tendres et ardentes , cette vierge modèle de toutes les mères , médiatrice entre l'homme et Dieu, être auguste et touchant , dont aucune autre religion n'offre la ressemblance ni le modèle. Durant les solennités , les étoffes les plus brillantes , les pierres précieuses , les broderies recouvrent les autels , les vases , les prêtres , et jusqu'aux murs du saint lieu. La musique en complète le charme , par les chants les plus mélodieux , par l'harmonie des orchestres. Ces encouragements si efficaces se renouvellent en cent lieux divers ; les métropoles , les paroisses , les couvents , les oratoires veulent captiver l'âme religieuse et dévote. Ainsi le goût des arts devient, général à l'aide d'un aussi puissant levier; les artistes se multiplient et rivalisent d'efforts. Les écoles d'Italie et de Flandre ont fleuri sous cette influence , et les plus beaux ouvrages qui nous en restent témoignent des encouragements que leur prodigua le culte catholique.

D'après cela , la réformation a dû être défavorable aux beaux-arts. Elle a rompu le lien qui les unissait à la religion , qui les rendait sacrés et qui leur assurait une part dans la vénération des peuples. La liturgie des luthériens, et plus encore celle des calvinistes , est simple et austère.

Une pierre et un drap forment l'autel; une chaire, des,, bancs sont toute la décoration du temple. Il n'est question ici que d'Évangile, d'instruction religieuse et de cantiques , traitant de la grandeur de Dieu et des devoirs chrétiens. Tout est dénué d'ornements , de pompe et d'élégance. Le prêtre est vêtu d'un habit noir modeste. La vénération d'aucun saint , d'aucun ange , bien moins encore de leurs images , n'est recommandée aux âmes pieuses. On pourrait dire que ce culte est triste , sec , en comparaison de celui des catholiques , si une assemblée d'hommes réunis pour adorer en commun pouvait réellement comporter l'idée de tristesse. Il n'en est pas moins certain que si ce culte peut élever l'âme., il tend à désenchanter l'imagination, rend superflues et les superbes églises , et les statues, et les peintures, dépopularise les arts, et leur ôte un de leurs ressorts les plus actifs \

Outre cette disposition générale, propre à un culte qui se tient si sévèrement rapproché du pur esprit de la primitive Église , et qui ne se permet aucune coquetterie avec les sens , il faut encore avoir égard à la disposition particulière des peuples qui ont embrassé la réforme. Ils habitent, pour la plus grande partie, les climats les plus rudes de l'Europe. Ils sont plus flegmatiques, plus froids, plus méditatifs que ceux du Midi; ils n'ont pas sous les yeux une nature aussi belle ; ils ne respirent pas cet air voluptueux, suave, enivrant de l'atmosphère italique. Réformation à part , ils ne sont donc ni aussi bien placés , ni aussi bien constitués pour la pratique des arts, que les Italiens,

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1 II ne résulte aucunement de la que le culte protestant manque de chaleur et de vie. Sans doute il n'a rien qui soit à comparer aux Vêpres siciliennes, mais si les pompes du catholicisme ont pu pousser les peuples jusqu'au massacre de leurs ennemis, regretterionsnous l'impuissance du culte prolestant a étouffer la voix du bon pasteur qui interdit la vengeance? [(J fô

par exemple. Sans doute ils ont eu et ont encore d'estimables artistes , mais ils ne peuvent l'emporter sur ceux d'Italie, ni même les contre-balancer. Leur mérite réel dans les arts, mérite qui procède de leur esprit réfléchi et scrutateur, c'est d'en traiter la théorie avec plus de profondeur; d'observer, de rechercher les principes qui guident à leur insu les grands artistes ; d'épier la marche de l'imagination et de l'entendement dans leurs productions; de trouver les rapports entre la nature idéale des arts et la nature réelle; en un mot, de développer les principes et la philosophie des arts. L'Italien sent et produit; Winkelm'ann, Lessing, Bemsterhuys , Kant, Burheet Goethe pensent et analysent le produit et la faculté de produire. L'un a l'instinct de l'art , les autres en ont l'intelligence. L'un crée , les autres jugent la création. Ces deux fonctions présupposent également le génie. La première le déploie à l'extérieur en formes visibles , la seconde dans les profondeurs de l'entendement. On pourrait nommer celle-ci la puissance législative, celle-là la puissance executive des beaux-arts.

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