CHAPITRE II
§ 1er. Troubles et guerres dans le monde politique 9 contro- . verses dans le monde théologique.
Si la réformation n'avait touché qu'au dogme et que Luther n'en eût voulu qu'à la transsubstantiation ou à la grâce, cette querelle obscure serait restée dans les écoles et eût obtenu à peine les honneurs d'une bulle pour la condamner. Le saint-père , indifférent , eût traité le nouvel hérétique comme mille autres qui ont passé sans faire époque. Les peuples et les princes eussent peut-être ignoré une querelle qui n'eût pas été la leur. Mais Luther n'atta-
qua pas uniquement l'esprit ou le dogme du papisme ; il appliqua tout d'abord le fer à la partie la plus sensible , au temporel de l'Église , et commença l'hérésie par les finances apostoliques. Dès lors personne ne pouvait rester indifférent : Ceux qui levaient les tributs devaient jeter les hauts cris ; ceux qu'on dispensait de les payer devaient se déclarer vivement pour les novateurs. Le plus puissant des princes chrétiens cependant , celui qui menaçait l'indé. pendance de tous les autres, jugea à propos de soutenir les droits de Rome. Les autres , qui virent dans cette conjoncture la double occasion de s'affranchir tout à la fois du despotisme papal et d'échapper au joug de l'Autriche , résolurent de s'armer pour la réforme. De là il résulta ce double malheur, que les guerres qui survinrent prirent un caractère religieux et fanatique, par conséquent plus sanguinaire que celui des autres guerres , et que les controverses des théologiens acquirent une importance politique , une universalité qui en rendit les effets plus funestes que ceux de toutes les controverses qui jusque-là avaient agité l'Église chrétienne.
Voilà la source des maux, des catastrophes épouvantables qui accompagnèrent et suivirent la réformation; telle fut la cause d'un siècle et demi de guerres sanglantes , de soulèvements et de troubles en Europe. Une étincelle que Luther avait fait jaillir pour allumer un flambeau, embrasa l'Occident, et sembla devoir y ramener la barbarie. Mais par bonheur la lumière brillante du flambeau finit par dissiper les ténèbres.
Il est donc vrai de dire , avec quelques antagonistes de la réformation , qu'elle a momentanément fait rétrograder les lumières et la culture des sciences. Qu'on se figure les dévastations inouïes dont la malheureuse Allemagne devint le théâtre , la guerre des paysans de Souabe et de Franconie, celle des anabaptistes de Munster, celle de la ligue
de Smalcalde contre Charles-Quint, celle enfin qui dura jusqu'au traité de Westphalie, et même après ce traité jusqu'à son entière exécution. L'Empire fut changé par elle en un vaste cimetière , tombeau de deux générations. Les villes étaient en cendres, les écoles désertes, les champs abandonnés , les manufactures incendiées , les esprits aigris , exaspérés par leurs longues divisions. Catholiques , luthériens , calvinistes , anabaptistes , moraves s'accusaient les uns les autres et s'attribuaient les douloureuses plaies de la patrie , de cette patrie non-seulement déchirée par ses propres enfants , mais livrée aux bandes espagnoles et italiennes , aux fanatiques de la Bohême , aux hordes turques, aux armées françaises, suédoises et danoises qui y avaient porté le carnage et les désolations d'une guerre civile et religieuse. Il faut à un pays un temps bien long pour se remettre d'une telle commotion et d'une telle ruine. Aussi voyons-nous la nation allemande , après avoir fait d'abord de grands progrès dans les sciences durant la paix , retomber durant une partie du dix-septième siècle dans une sorte de stupeur, dans un état voisin de la barbarie. Sa littérature, pendant cette période, resta en arrière de celle des Italiens , des Français et des Anglais , et c'est de là que datent les préjugés de ces peuples contre l'esprit germanique. Depuis, les choses ont bien changé de face; mais les préjugés durent plus que les choses, et l'amour-propre national , renforcé de l'habitude qui dispose à croire , de la paresse qui arrête l'examen , rendra peut-être cette défaveur très-difficile à détruire.
Ce n'est pas seulement sur son sol natal , là où sa cause fut débattue avec tant d'opiniâtreté , que la réformation occasiona de cruels bouleversements. La France ne put y échapper ; mais les troubles de ce pays ne furent pas aussi longs que ceux de l'Allemagne. Cette dernière contrée était dans l'état le plus déplorable , quand la France avait
déjà guéri toutes ses plaies et était arrivée à l'apogée de sa gloire politique et littéraire. Les Pays-Bas furent le théâtre de la lutte convulsive de l'Espagne contre la nouvelle République hollandaise. Les maux qui en résultèrent pour ces belles provinces égalèrent presque ceux du reste de l'Empire. Enfin , l'Angleterre se vit livrée à des commotions intestines qui ont été rappelées ci-dessus à l'article de cette puissance. C'en est assez pour être forcé de convenir que , depuis le débordement des peuples du Nord sur l'Empire romain , aucun événement n'avait encore provoqué en Europe des ravages aussi longs et aussi universels que la guerre allumée au foyer de la réformation. Sous ce rapport, il n'est que trop vrai qu'elle a retardé les progrès de la culture générale ; mais après f incendie ses bienfaits se sont fait sentir de nouveau , dans la meilleure direction et dans le libre mouvement des esprits:
D'ailleurs , je le demande , est-ce la réformation qui a appelé les princes et les peuples aux combats? La réformation n'était en principe «que l'acte par lequel la raison se déclarait émancipée et affranchie du joug de l'autorité arbitraire1; émancipation qui n'était qu'une suite naturelle de la renaissance des lumières. Il s'agissait de restaurer l'Évangile et de se soustraire aux prétentions exorbitantes des papes. Les adversaires de cette réforme furent assez passionnés et assez iniques pour vouloir l'étouffer dans le sang de ses sectateurs. Eux seuls sont coupables des maux qui en furent la conséquence. Les efforts qui ont été
1 L' autorité est le grand cheval de bataille des controversistes catholiques , et ils accusent les protestants d'en manquer. De leur côté, les protestants n'entendent récuser que l'autorité arbitraire, et déclarent se soumettre à l'autorité légitime. Or, quelle est l'autorité légitime, celle de la parole de Dieu , ou celle d'un homme qui s'en écarte ? Joute la question est là.
faits pour anéantir la réforme prouvent seulement combien elle était nécessaire.
Un reproche plus direct et en apparence mieux fondé, qu'on pourrait faire à la réformation , c'est d'avoir rallumé avec une inconcevable fureur le feu des disputes théologiques , qui gagna tous les esprits , et consuma en pure perte tant de savoir et de talents que l'on prodigua pour l'alimenter. L'attention du monde savant fut absorbée pendant plus d'un siècle par ces misérables querelles de dogmes et de formules , qui devinrent un nouveau et puissant obstacle au progrès des sciences. Elles renforcèrent le penchant pour les rêveries et le mysticisme outré de quelques têtes ardentes. La polémique, qui s'établit d'abord entre les théologiens de Rome et ceux de la réforme , fut de part et d'autre violente et amère1. L'aigreur, trop natu-
1 On a beaucoup reproché à Luther, et Voltaire entre autres , quelques invectives qu'il s'est permises contre le pape. Voltaire luimême s'en est permis de bien plus indécentes , et avec moins de raison , contre ses adversaires. Luther se montra dans le principe trèssoumis et Irès-respectueux envers le chef de l'Église. Il en parla d'abord , et souvent même dans la Suite , avec beaucoup de modération et de décence. Mais qu'on pense aux injures horribles qui lui furent prodiguées-, qu'on lise les libelles des Hochstraten, des Eckius et des Tetzel ; qu'on considère surtout la cruauté avec laquelle ses amis, ses partisans étaient conduits au supplice quand ils se laissaient surprendre en pays catholique, et l'on comprendra le langage de Luther. S'il n'eût pas été ardent et irritable, comment serait-il devenu le chef d'une aussi grande révolution? Ses ennemis, s'ils l'avaient eu en leur puissance , l'auraient fait brûler comme Jean Huss*. Pour lui, il se contentait de se moquer d'eux, et ne
* Sous ce rapport, Luther trouverait encore à qui parler. A la page 187 de la 4e édition de ses Pèlerinages de Suisse , M. Feuillot, rédacteur en chef de l'Univers religieux, ne se gêne pas de dire: « Pour moi , ce que je regrette, je l'avoue franchement, c'est qu'on n'ait pas brûlé Jean Huss plus tôt, et qu'on n'ait pas également brûlé Luther ; c'est qu'il ne se soit pas trouvé quelque prince assez pieux et assez politique pour mouvoir une croisade contre les protestants." Et M. Vcuillot est à la tête d'un journal religieux qui a des abonnés! Suffirait-il de nos jours , pour être la coqueluche d'un parti quelconque , de savoir jouer du couteau et de l'allumette chimique? Bien entendu, comme ces héros de mélodrame qui, la pièce jouée , vont trinquer avec leurs victimes.
relie à de telles discussions , n'a pas peu contribué à donner aux querelles littéraires subséquentes ce ton d'animosité qu'on y remarque plus que dans aucun autre siècle. Mais le combat ne s'engagea pas seulementwentre les catholiques et les novateurs; bientôt il s'éleva au sein même de la réforme et entre ses partisans des contestations très-ardentes. Je ne puis retracer ici l'histoire de toutes les sectes et de toutes les opinions que la liberté illimitée , établie par la réforme, fit naître en foule. Ces sectes, toutes ennemies de Rome, ne se traitaient pas mieux entre elles qu'elles ne
faisait brûler personne. Le P. Maimbourg lui-même remarque, dans son Histoire du Luthéranisme , que «ce qui rendit la cause de Luther plus plausible , ce fut que Jacques Hochstraten , inquisiteur dominicain, écrivant contre lui, exhorta le pape à n'employer plus contre un si méchant homme que le fer et le feu , pour en délivrer au plus tôt le monde. » Contre des adversaires qui emploient les tortures, le fer elles bûchers, est-ce un tort irrémissible d'employer des sarcasmes, fussent-ils de mauvais goût? Le bon goût n'était guère celui du seizième siècle. Il faut, d'ailleurs, au goût de la mesure et du calme, et comment allier la mesure avec le déchaînement de tous les intérêts et de toutes les passions? Le langage quelquefois violent de Luther n'a jamais été cruel et féroce comme celui de certains papes. Clément VI, dans la bulle d'anathème qu'il lança contre l'empereur Louis de Bavière, s'exprime ainsi: «Que Dieu le frappe de folie et de rage; que le ciel l'accable de ses foudres; que la colère de Dieu, celle de saint Pierre et de saint Paul tombent sur lui dans ce monde et dans l'autre ; que l'univers entier se révolte contre lui; que la terre l'engloutisse tout, vivant; que son nom périsse dès la première génération , et que sa mémoire disparaisse; que tous les éléments lui soient contraires; que ses enfants , livrés aux mains de ses ennemis , soient écrasés aux yeux de leur père, etc. ! » Rainaldi. Ann. ecclés. Un tel langage n'a pas empêché Pétrarque, en jouant sur le nom de ce pape, de dire qu'il était la clémence même; tandis que Cochlée, Florimond de Rémond , Varillas et tous leurs dignes successeurs se plaisent à répéter que Luther était un moine grossier, un hérésiarque fougueux, et autres pauvretés. Étrange aveuglement de l'ignorance et du fanatisme! (Note de V auteur.)
traitaient les papistes. Outre les confréries fanatiques des anabaptistes , des mennonites , des adamites , des munzériens , des puritains ; outre les contestations violentes sur les sacrements que Luther, Melanchthon et d'autres eurent à soutenir contre Carlostadt, Œcolampade, etc., il survint dans l'Église évangélique d'importantes scissions qui, combinées avec la politique , ne furent pas sans influence sur le sort des peuples. La réforme de Suisse se prononça contre la réforme de Saxe , et l'Église anglicane s'établit indépendante de toutes les deux. La lutte fut vive et longue entre le luthéranisme et le calvinisme 4. Tant de vains débats ne purent avoir lieu qu'aux dépens des bonnes études et des connaissances utiles, dont la culture se trouva négligée à cause d'eux. Ceci ne contredit point ce que j'ai dit sur les résultats heureux de l'impulsion morale d onnée par la réformation. J'ai offert ces résultats tels qu'ils ont été, en effet , par la suite , et sans m'astreindre à l'ordre des temps. C'est de la sorte qu'on doit entendre et interpréter ce qui pourrait sembler contradictoire dans ce que j'ai dit précédemment à l'avantage et ce que je dis maintenant au désavantage de la réforme.
Convenons cependant que ces disputes religieuses , qui ne portaient que sur des opinions différentes en matières de théologie et de foi , ont contribué à entretenir dans les pays protestants cet esprit vivant de religion et cet attachement au christianisme , qui s'y trouve beaucoup plus marqué que dans les pays catholiques. Mieux vaut après tout disputer sur la religion que de s'accorder paisible*
*Si Villers n'a fait qu'effleurer cette lutte, c'est qu'elle était étrangère à la question posée par l'Institut. On peut, au surplus, la considérer comme terminée, par suite de la réunion des deux confessions protestantes en Allemagne et de leur union fraternelle en France; à moins qu'on ne veuille compter pour quelque chose les, rotomontades de certains retardataires désorientés.
ment à n'en point avoir; mieux vaut contester sur la manière d'adorer Dieu que de ne point y croire du tout , ou d'être indifférent et tiède sur nos rapports avec la Divinité. Le meilleur n'en est pas moins d'adorer Dieu sincèrement et de laisser chacun libre de faire ce grand acte à sa manière. C'est là précisément qu'en sont venus , les uns plus tôt , les autres plus tard , les différents peuples réformés. Ils ont commencé par l'ergoter ie et la controverse; ils ont fini par la philosophie et la tolérance , et l'esprit religieux leur est resté.
Cette inquiétude théologique qui a produit parmi les réformés tant d'inutiles et même de funestes controverses, n'était au surplus aucunement imputable à la réformation ; elle appartenait au siècle et au christianisme en général. Les premiers réformateurs étaient des théologiens catholiques élevés au sein de l'Église romaine , dont ils avaient la pointilleuse irritabilité. Ce n'est pas parce qu'ils étaient luthériens ou calvinistes que les nouveaux docteurs étaient subtils , vains et querelleurs ; c'est parce qu'ils avaient été catholiques1, et qu'ils avaient à se défendre sans relâche contre les docteurs catholiques. Cet esprit de dispute se transmit encore , comme on peut le penser , à leurs successeurs immédiats ; mais il fut étouffé par le véritable esprit de la réforme , qui n'est autre que celui de l'Évangile, et par celui de la science et de la philosophie si puissamment secondé par la réforme , qui n'est autre que celui de l'humanité et de la tolérance2.
4 Ne pourrait-on pas dire avec plus de raison, parce qu'ils étaient hommes?
2 Villers juge parfaitement l'esprit du clergé protestant de son époque. En 1820 encore, le pasteur Vincent , de Nîmes, commença ses observations sur l'unité religieuse, en réponse à M. l'abbé de Lamennais, par ces belles paroles: «Rien n'est plus opposé au véritable esprit de la religion que les querelles théologiques. Elles méconnaissent des droits si sacrés; elles allument des passions si
Abélard et saint Bernard n'étaient point des réformés; les deux partis des franciscains au treizième et au quatorzième siècle, non plus; à quel déluge de controverses et de barbarie scolastique les uns et les autres ne donnèrent-ils pas lieu ? L'Église chrétienne , dès le temps des apôtres, a toujours été affligée de cette manie de sectes et de débats sur le dogme. Depuis Simon le magicien , Cérinthe et Ebion *, jusqu'à Jansénius et Quesnel on n'y a vu que disputes, haines et condamnations. Comment une révolution soudaine pouvait-elle s'opérer dans cette Église sans qu'elle portât les mêmes caractères? Comment un tel volcan eût-il pu éclater sans verser des torrents de lave ? La pauvre raison humaine avait été si longtemps captive dans les écoles de théologie , qu'elle ne sut pas d'abord faire de sa liberté l'usage le plus convenable. Un prisonnier, à qui l'on ôte ses chaînes , à qui l'on ouvre la porte de son ca-
impétueuses et si constantes; elles se nourrissent de tant de fiel; et quand elles sont parvenues au plus haut point de leur furie , elles reculent si peu devant les plus épouvantables excès, que parmi tous les fléaux dont l'humanité fut si souvent désolée, il n'en existe point, on peut le dire sans crainte, de plus dévorant, ni de plus tenace. » Mais bientôt les brouillons lui firent un crime de cette modération, prêchèrent le prosélytisme sans prudence, déclarèrent qu'attendre les occasions favorables était une lâcheté, une monstruosité, et affirmèrent qu'il fallait faire du prosélytisme toujours, en tous lieux, dans les villes et dans les bourgades, dans les palais et dans les chaumières, sans règle ni mesure. Puis, passant de la défensive a l'offensive, ils engagèrent une polémique acharnée, qui fit dire à M. Lacordaire que le protestantisme s'était attaché aux flancs du catholicisme pour le dévorer. Il est à supposer que ce n'est pas la peur qui a inspiré cette phrase à l'éloquent abbé.
1 Simon le magicien est ce Samaritain qui, ayant été maudit par saint Pierre, pour avoir voulu acheter le don des miracles, se sépara de l'Église. Son disciple Cérinthe, comme le disciple de celui-ci, Ébion, niaient la divinité de Jésus-Christ, et passent, aux yeux de quelques-uns, pour avoir été les premiers gnostiques. On sait que c'est contre Cérinthe que saint Jean a écrit son évangile.
chot , n'en sort qu'à pas mal assurés ; ses pieds engourdis ne peuvent le porter; la lumière du grand jour l'éblouit au lieu de l'éclairer; il erre à l'aventure , se heurte contre tous les obstacles , tombe et se meurtrit. Eût-il mieux valu pour cela laisser cet homme dans son cachot? Les adversaires de la réforme disent , oui.
§ 2. Sociétés secrètes : Francs-Maçons, Rose-Croix , Mystiques, Illuminés.
■ Quand la faible minorité d'un peuple a des opinions
qu'elle tient pour importantes et qu'elle n'ose pas rendre publiques, parce qu'elle les croit dangereuses pour la multitude, parce qu'elle s'exposerait à des persécutions en les professant ouvertement, ou par toute autre cause, elle sent la nécessité d'une association garantie par des serments , des épreuves et des signes particuliers de reconnaissance , où ces opinions puissent être librement professées sous la garantie du secret. De là les mystères de V Egypte, de la Grèce et de Pythagore. Il n'est pas douteux que , depuis la chute de l'Empire romain , il n'ait existé en Europe beaucoup de ces mystérieuses confréries , et que quelques-unes même n'aient traversé le moyen âge pour venir jusqu'à nous. Sans nous arrêter à tous les récits vrais ou fabuleux que plusieurs d'entre elles donnent de leur origine , et qui souvent n'ont pour base qu'une tradition romanesque, des symboles trompeurs, des monuments supposés , nous dirons seulement que jamais la nature des choses ne dut rendre ces sociétés aussi nécessaires et aussi mystérieuses que ne les rendirent les abus du despotisme hiérarchique, l'inquisition et les vexations qu'exerçaient les agents de Rome dans les temps qui précédèrent la réformation. Il se trouvait assez d'individus de toutes les classes , dont les yeux s'ouvraient sur ces abus
et qui eu reconnaissaient l'énormité ; mais ils renfermaient soigneusement dans leur âme un secret qui, s'il eût percé au dehors , les eût conduits à l'échafaud. Seulement quand ils rencontraient un ami qui partageait leurs sentiments , ils se soulageaient à voix basse du fardeau qui les accablait, avisaient aux moyens de se réunir, de se soutenir et de former un cercle étroit où les tyrans de la pensée ne pussent pas les atteindre.
Il est plus que probable que de pareilles sociétés existaient lors de la réformation. Les Wicléfites en Angleterre et en Ecosse , les Hussites en Bohême , en Silésie et en Moravie , les restes des Albigeois en France , devaient éprouver à la fois le besoin de communiquer entre eux et celui de se cacher, deux conditions qui jouent le principal rôle dans la formation des sociétés secrètes. Combien les circonstances ne devinrent-elles pas plus pressantes et plus générales encore , quand la réformation éclata en Saxe et qu'elle activa la surveillance des inquisiteurs de Rome? 11 n'était point de pays catholique où les principes de Luther n'eussent gagné un grand nombre de partisans. La position de ces secrets adhérents de la réforme était excessivement périlleuse. Un simple soupçon les perdait, les livrait au supplice. La contrainte qu'ils s'imposaient ne pouvait cesser et ne recevait quelque allégement que dans des conciliabules environnés du plus profond mystère. Si l'ordre des francs-maçons ne prit pas alors sa naissance , c'est-à-dire vers la fin du seizième ou le commencement du dix-septième siècle , au moins reçut-il à cette époque et de nouvelles modifications , et une nouvelle extension. On n'a pas encore trouvé de titres qui soient irrécusablement à l'abri de la critique , et où il en soit fait une mention formelle avant l'année 1610. Le temple de Jérusalem et la filiation des templiers appartiennent à la mythologie de cet ordre plutôt qu'à son histoire. D'anciens statuts en
excluent les catholiques et restreignent Tordre aux seuls protestants. Les principes d'égalité et de fraternité entre les membres sont très-conformes à ce qu'on vit alors chez plusieurs sectes patentes. La position géographique de la Bohème et de la Saxe , berceau de la réforme , par rapport à l'Ecosse , à l'Angleterre et à la France , semble expliquer la dénomination d'Orient qu'y prennent communément les loges. Dans l'état de confusion et d'exaltation où se trouvaient tous les peuples , la conformité d'opinions était devenue plus importante aux individus que la conformité de patrie. Un luthérien de Bavière tenait plus à un luthérien de la Saxe qu'à un Bavarois catholique. Le Suisse calviniste, devenu ennemi du Suisse catholique, regardait le Français et le Hollandais calvinistes comme ses véritables compatriotes. L'Écossais puritain fraternisait avec l'Anglais de sa secte , malgré l'antipathie nationale. Cependant les guerres civiles et autres de cette époque mirent souvent aux prises et en danger de s'ôter mutuellement la vie , ces frères^ ces alliés secrets. Chacun suivait au hasard les drapeaux sous lesquels le sort l'avait jeté. Combien de soldats, zélés protestants au fond du cœur, servaient dans les armées impériales de Ferdinand et dans celles de Philippe II ! Combien de calvinistes dans l'armée de la ligue , de presbytériens dans les rangs des épiscopaux ! Il fallait donc un signe mystérieux qui révélât le frère au frère au milieu de la mêlée et du carnage. On sait qu'en effet les francs-maçons en ont un destiné à remplir ce but, et Cela seul semble prouver évidemment que cet ordre appartient à la période sanglante des guerres du dix-septième siècle , pendant lesquelles on vit assez d'exemples d'individus sauvés au milieu des plus grands périls par leurs ennemis mêmes, qui à ce signe les reconnaissaient pour des associés et des frères.
L'état de travail et de fermentation dans lequel l'esprit
humain se trouvait en général au moment où Luther parut , les efforts qu'il faisait pour arriver à la lumière et échapper aux ténèbres du moyen âge , donnèrent lieu à plusieurs événements coïncidents dans les sciences , qui se mélangèrent de mille manières différentes , et avec les idées des sectes religieuses de ce temps , et avec la mystérieuse doctrine des sociétés secrètes. Un assemblage bizarre de quelques aphorismes soi-disant de Hermès, de Pythagore , de Platon, ajustés au texte hébreu des livres de l'Ancien Testament et de ceux de quelques rabbins, avait renouvelé les rêveries judaïques, connues sous le nom de Cabale1. Les sectateurs de cette obscure doctrine, appelée aussi philosophie hermétique et pythagoricienne, voulaient y trouver les sources de la seience et de la sagesse universelles. Reiwhlin, Zorzi, Agrippa lui donnèrent sa consistance au seizième siècle. Cardan et d'autres y joignirent l'astrologie judiciaire. Le fameux Suisse Théophraste Bombast de Hohenheim, plus connu sous le nom de Paracelse, chimiste ingénieux , maria sa science à la Cabale , et prétendit pénétrer tous les secrets de Dieu ou , ce qui , pour lui , revenait au même , de la nature. Rechercher l'élément primitif, le grand menstrue , fixer la lumière et l'asservir
JOn entend par Cabale la tradition occulte de certains mystères chez les juifs , dont la connaissance était interdite au peuple. S'il était vrai que l'ange Raziel en eût gratifié Adam, soit avant, soit après sa chute, elle serait'aussi ancienne que le monde; mais il y a des raisons pour croire qu'elle est postérieure au premier homme et d'origine égyptienne ou chaldéenne. Quoi qu'il en soit de cette origine, bornons-nous à savoir que la Cabale est ou contemplative ou pratique; que la première est la science d'expliquer l'Écriture- Sainte conformément à la tradition secrète , et de découvrir par ce moyen des vérités sublimes sur Dieu, les esprits et les mondes; pendant que la seconde enseigne à opérer des prodiges par une application artificielle des paroles et des sentences de l'Écriture-Sainle. Du train dont va le monde, les cabalistes n'ont pas lieu de désespérer de leur cause.
à ses opérations; en un mot, trouver la pierre philosophale , guérir par son moyen toutes les maladies et faire ' de l'or, était le but , le grand œuvre de la nouvelle science, que ses nombreux partisans nommèrent quelquefois théosophie et philosophie du feu. Celui qui, après Paracelse, lui donna le plus de relief, fut le célèbre Anglais Robert Fludd1. Dans les laboratoires de cette secte se propagèrent les idées orientales de magie, d'apparitions, de génies; idées qui régnèrent vers ce temps et qui subsistent encore de nos jours. La doctrine commune pour le fond de tous ces cabalistes, astrologues et alchimistes, était le panthéisme de l'école d'Alexandrie; par conséquent, au travers de toutes ses déviations , une sorte de platonisme qui , comme tel , devait combattre de toutes ses forces le faux aristotélisme des scolastiques , qui était le principal appui de la théologie romaine 2. Les sectes protestantes , ennemies de Rome, accueillirent donc quelquefois ces nouveautés , qui s'introduisirent surtout dans les associations secrètes dont nous avons parlé, et dont on ouvrit parfois l'accès aux magiciens et aux souffleurs d'or. Les idées religieuses de toute espèce, depuis la Cabale la plus extravagante jusqu'au protestantisme le plus raisonnable; les
*Les œuvres de cet extravagant, mort eD -1637, forment 6 vol. in-folio. Kepler et Gassendi ont cru devoir réfuter ce galimatias très en vogue au dix-septième siècle. Qui le réfuterait si, de nos jours, il venait à être réimprimé dans quelque bibliothèque illustrée a l'usage des gens du monde?
20n ne peut nier que ces théosophes n'aient, aussi bien que les théologiens réformateurs , préparé les voies à Descartes dans le combat à mort qu'il livra aux restes de la philosophie scolastique. Il est impossible de comprendre les écrits de ce philosophe, non plus que ceux de ses disciples ou de ses adversaires, tels que Voëtius , Gassendi, Poiret , et en général tous les ouvrages philosophiques de cette période, si l'on n'a la clef des travaux des réformateurs et de ceux des sectateurs de Paracelse.. (Note de l'auteur.)
idées morales d'égalité , de fraternité , de bienfaisance universelles; celles de l'astrologie judiciaire , de la théosophie et de l'alchimie , avec toutes leurs nuances et consé-* quences ; tels furent donc les éléments si variés et si hétérogènes dont se composa le fond mystérieux des secrets de toutes les nouvelles associations. Selon qu'un individu ou qu'une loge adoptait plus particulièrement l'une Ou l'autre de ces vues , sa doctrine s'approchait soit du mysticisme religieux, soit du mysticisme politique, soit de l'astrologie, soit de l'alchimie. Cependant peu à peu les éléments purement moraux se séparèrent entièrement des mystères de l'alchimie et de la pierre philosophale. Ils se réfugièrent dans la société si connue sous le nom de franche-maçonnerie , qui , si son origine remonte au delà de la réformation , reçut d'elle une vigueur nouvelle. Depuis que les troubles de religion sont apaisés et que toutes les sectes chrétiennes y sont adjnises, cette société n'a gardé de son premier âge que quelques formules mystérieuses pour rendre l'association plus intime ou plus piquante , et un grand respect pour les livres saints , ce qui était le trait caractéristique des protestants. Le reste devint le partage de l'ordre des rose-croix1, qui, malgré
■-* Les Rose-Croix prétendent tirer leur origine de Gaspar Rosenkreutz , gentilhomme allemand, né en 4388, lequel ayant quitté très-jeune son couvent pour visiter la Terre-Sainte , aurait ensuite parcouru le monde et aurait rapporté de ses voyages toutes sortes de connaissances occultes. De retour dans son pays, il se serait construit lui-même une habitation magnifique , aurait fondé , avec quelques amis de couvent, une confrérie pour la réforme du genre humain selon les principes de l'Évangile , et se serait entendu avec eux pour tenir caché leur mort et le lieu de leur sépulture. Une réparation dans sa maison aurait fait découvrir à un adepte du seizième siècle une porte cachée avec cette inscription : Post C1X annos patebo, et un millésime indiquant que les temps étaient accomplis. L'adepte ayant ouvert la porte , se serait trouvé dans un cabinet voûté, éclairé à jour par un soleil artificiel, au centre du-
l'histoire imposante de son prétendu fondateur Rosenkreutz et de sa sépulture, malgré la rose surmontée d'une croix que Luther portait dans son cachet , doit , selon toute apparence, son origine au théologien wurtembergeois Valentin Andreœ , qui s'en retira après l'avoir créée dans les meilleures intentions l .
Quelquefois aussi les idées religieuses des théosophes restèrent unies à leur métaphysique du panthéisme, à leur mythologie des êtres surnaturels, à leur chimie, à leur manière de voir la nature , et produisirent dans quelques têtes qui se prêtèrent à ce mélange, la doctrine la plus excentrique, et souvent la plus bizarre. Le plus fameux de ces théosophes a été un cordonnier de Gcerlitz , en Lusace, Jacob Bœhm, dont les écrits, lus avec avidité, lui firent une foule de sectateurs dans le nord de l'Europe; il en eut même de très-illustres par leur savoir. Je ne citerai que les deux Van Helmont, père et fils, de Bruxelles, et Pierre Poiret , de Metz. A une époque voisine de nous, on pourrait encore nommer les Swedenborgiens et les Martinistes, où Par acelse et Bœhm sont en grand honneur2.
quel s'élevait un autel de forme cylindrique et orné d'inscriptions. L'autel ayant été écarté, on aurait retrouvé le corps glorieux de Gaspar Rosenkreutz dans un état de parfaite conservation et des papiers importants. Tout ayant été remis à sa place, le tombeau aurait été refermé et la précieuse relique soustraite à la curiosité du public. On présume qu'elle sera visible à l'œil, que vous savez, du bienheureux Fourrer.
• *€es conjectures sur l'origine des francs-maçons et des rosecroix se trouvent développées très-savamment dans deux ouvrages allemands, l'un de M. Buhle , imprimé en -1803, et l'aulTe de M. de Murr, publié en 1804. (Note de l'auteur.)
2 La secte cabalistique des martinistes a été fondée, en 1754, par lé Portugais Martin Pasqualis, et non, comme on l'a cru, par M. de Saint-Martin , dit le philosophe inconnu, mort en 1803. Simple adepte des martinistes, ce théosophe célèbre a traduit en français V Aurore naissante et les Trois principes de Jacob Poshm.
Il est certain que ce Bœhm, et quelques autres mystiques, ont été des hommes d'un génie extraordinaire, et que telle de leurs idées mérite un rang aussi honorable dans la haute philosophie , que telle découverte de Paracelse et des souffleurs d'or dans la chimie. Si, au dire de Sénèque, il n'y a pas de grand génie, sans un grain de folie, il n'y a peut-être pas non plus de grande folie sans une étincelle de génie.
Quoi qu'il en soit, ces sociétés secrètes n'ont pas été sans quelque influence sur la culture morale, et même sur tout ce qui s'est passé en Europe depuis la réformation. Il a donc été à propos de faire mention de l'influence que cet événement a pu avoir sur leur existence. C'est Sur elles que se sont entées et modelées quelques associations plus récentes, dont la plus connue est l'ordre des illuminés1, dénomination générale qui a servi de masque et de prétexte à beaucoup de charlatans. Le projet des vrais illuminés n'était autre , à ce que je crois , que de propager les lumières et de réaliser les idées libérales du droit naturel, en fondant une réunion d'hommes énergiques et bien - voulants , qui travaillassent de toutes leurs forces réunies contre l'obscurantisme qui tendait à un retourvers la barbarie, et qui était efficacement appuyé par certaines cours. Les illuminés, pendant la courte période de leur existence, ne négligèrent aucun moyen de faire triompher leurs vues , surtout par le concours des grands de la terre.
- Tout le monde connaît l'honnête Sckwedenborg et ses visions , dont
quelques-unes ne laissent pas d être surprenantes.
1 La société secrète des Illuminés a été fondée, en 4776, par un élève des jésuites j Adam Weishaupt , professeur de droit canonique à Ingolstadt. Elle se recruta principalement parmi les catholiques les plus éminents de l'Allemagne et compta bientôt au delà de deux mille adeptes; mais ayant voulu se mêler des affaires publiques et former un État dans l'État, elle fut dissoute, en 1784, par l'électeur de Bavière. Weishaupt se réfugia à Gotha , où il mourut en 1822.
On peut les regarder en ce sens comme les jésuites de la philosophie, et comme les apôtres d'une secte politique dont la croyance est fondée sur ce beau rêve : que ce sont les vertus et les talents qui doivent primer parmi les hommes.
§ 3. Jésuites et jansénistes.
Le seizième siècle vit s'élever presqu'au même instant Luther et Loyola, l'un dans le nord, l'autre dans le midi de l'Europe. Gelui-ci, sorti de l'Espagne, semble être un produit naturel du sol et de l'esprit de cette contrée, comme Luther du sol et de l'esprit de la Saxe. Un siècle plus tôt, Loyola n'eût probablement fondé qu'une confrérie d'adorateurs de la Vierge , à laquelle il avait une grande dévotion. Les innovations religieuses qui menaçaient alors l'existence de l'Église romaine, donnèrent à l'enthousiasme du dévot et guerrier Ignace une autre direction ; il conçut l'idée d'une sorte de croisade spirituelle contre l'hérésie par un ordre religieux. Après quelques hésitations , le pape Paul III s'écria : L'esprit de Dieu est ici! et l'on songea sérieusement à faire du nouvel ordre une phalange qu'on pût opposer aux athlètes de la réforme. C'est donc, comme nous l'avons déjà dit, à la réaction provoquée par celle-ci qu'il faut attribuer le genre d'existence qu'a eue la compagnie de Jésus. On ne sera peut-être pas fâché de lire les propres paroles de Damianus, l'un des membres et des historiens de la société, qui s'exprime ainsi en 1640 :
« En la même année , 1521 , Luther, mû d'une malice consommée, déclare ouvertement la guerre à l'Église. Blessé dans la forteresse de Pampelune , devenu meilleur et plus fort par sa blessure , Ignace lève l'étendard pour la défense de la religion.
« Luther attaque le siège de saint Pierre par des ou-
244? j RÉSULTATS DES ÉVÉNEMENTS
L'Europe avait goûté de l'arbre de la science; la lumière avait éclairé la plupart des nations qui l'habitent -, et y avait fait de si rapides progrès qu'il était devenu impossible de s'y opposer ouvertement. L'expédient le plus salutaire désormais était , non de combattre la science , mais de s'en emparer pour l'empêcher de devenir nuisible. Ne pouvant arrêter le torrent, il fallait lui creuser un lit où il fécondât le terrain de l'Église, au lieu de le désoler. A des adversaires instruits, on résolut donc d'opposer des hommes instruits. Pour satisfaire au désir universel que le siècle manifestait d'acquérir des lumières , on choisit les rusés compagnons de saint Ignace. Leur maxime fut de cultiver et de pousser au plus haut degré de perfection possible tous les genres de connaissances, dont il ne pouvait résulter aucun danger immédiat pour le système de la puissance hiérarchique, et de se faire passer par là pour les hommes les plus capables et les plus savants du monde chrétien. A l'aide de cette réputation, il leur était facile, soit de paralyser les branches du savoir qui pouvaient porter des fruits dangereux pour la papauté, soit de diriger et de greffer ces branches à volonté. Ainsi, en inspirant le goût des humanités , des classiques grecs et romains , de l'histoire profane , des mathématiques, ils savaient étouffer à propos l'esprit philosophique et l'examen des matières reseizième siècle par Angélique de Brescia, fui fondé dans le même esprit, et voué à l'éducation des filles. Sa destination première fut de s'opposer aux progrès du calvinisme. Aux trois vœux ordinaires de Tétat religieux, les professes de cet ordre en ajoutaient un quatrième, celui de se consacrer à l'instruction des jeunes filles dans les principes de l'Église romaine. Un des articles secrets de leurs règlements était d'avoir, autant que possible , pour confesseurs , directeurs et aumôniers de leurs maisons , des pères jésuites. On peut ainsi considérer les ursulines comme des jésuites féminins. Mais quoiqu'elles n'aient pas été tout à fait sans influence , elles n'ont pas, à beaucoup près, joué dans le monde le rôle de leurs pères spirituels. (Note de l'auteur.)
ligieuses et politiques. La philosophie enseignée dans leurs écoles était faite pour rebuter et dégoûter de cette science. Ce n'était autre chose que la scolastique elle-même, revue, corrigée par eux , appliquée aux circonstances , et surtout à la polémique contre les réformés , dont les arguments étaient présentés de manière à être pulvérisés par l'artillerie de l'école. Quant à la religion , son enseignement reposait sur les manuels des casuistes et des moralistes de la société de Jésus. L'étude des chartes originales de la religion fut écartée, ou si les évangiles et d'autres pièces paraissaient dans les livres de dévotion , c'était avec les interprétations et les altérations conformes au but de la société. Leur grand mot de ralliement était l'utilité des sciences et le lustre des belles-lettres. Quand à ce qui importe à l'amélioration morale et à l'ennoblissement de l'homme , quant à ce qui concerne les sciences philosophiques et théologiques, les jésuites s'efforcèrent et parvinrent, en effet, à le faire totalement oublier; à rendre la théologie, aussi bien que la philosophie , barbare , épineuse , ridicule même aux yeux des gens du monde. Il n'est pas jusqu'à l'histoire qui ne fût altérée par eux, comme cela paraît avec évidence dans presque tous les ouvrages historiques sortis de leurs mains , et dans les Rudimenta historica qu'ils écrivaient pour la jeunesse. Qui peut déterminer combien ce mode d'instruction , qui devint général dans les pays catholiques, et qui diffère si essentiellement du mode d'instruction des protestants, combien, dis-je, ce mode, opiniâtrement suivi pendant plusieurs générations successives , a dû influer sur le genre de culture et la tournure d'esprit chez les catholiques, si différente en général de ce qui se voit chez lés protestants? Cependant il résulte de tout ceci , et cette considération est la clef des jugements contradictoires portés sur la méthode des jésuites dans la culture des sciences , que cette société a
rendu quelques services à certaines parties de la littérature; mais qu'elle a retenu dans l'obscurité certaines autres parties importantes de lascience ; de telle sorte que, prise en général , l'instruction donnée dans leurs écoles, très -brillante d'un côté, restait ténébreuse, partielle, incomplète de l'autre, et mettait l'esprit sur une fausse voie. Or, comme d'une part tout était clarté et lumière , de l'autre tout ombre e t mystère, les yeux se tournaient naturellement vers le côté lumineux, et dédaignaient de s'arrêter sur l'autre, dont on s'était habitué à ne plus même soupçonner l'existence. Façonner la science aux intérêts du pouvoir pontifical , et la rendre elle-même ignorante là où il fallait qu'elle fût ignorante; produire certains objets au grand jour et en retenir d'autres sous le boisseau; féconder la mémoire et le bel-esprit, en stérilisant la pensée et la raison; former des esprits éclairés , mais soumis, n'ignorant que ce qui aurait pu nuire à leur soumission , comme ces précieux esclaves chez les grands de l'antiquité , qui étaient grammairiens, poètes, rhéteurs, danseurs et joueurs d'instruments; sachant tout, hors être libres ; telle était la méthode d'instruction des jésuites1. Elle était profonde et souverainement convenable à leur but. Elle pouvait former des écrivains illustres et
polis , des savants , des orateurs , de bons catholiques ro-
faîz9 oni
1 C'est apparemment ce qui faisait dire à Fénélon : «0 Société meurtrière des Génies!» Il convient encore de faire observer que les jésuites n'ont cru devoir se prêter à donner quelque enseignement à la jeunesse que là où les lumières gagnaient déjà du terrain sans eux \ et où l'esprit général de la nation , comme en France , par exemple , s'y montrait invinciblement disposé. Mais qu'ont-ils fait en Espagne , en Portugal , en Autriche et autres lieux ? Ils ont tout laissé dans l'ignorance et la superstition. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des jésuites qui valussent mieux que leur société. Quelques jésuites , sans doute, ont été supérieurs au jésuitisme ; car il n'est pas donné à l'esprit de parti d'éteindre tout à fait ce qu'il y a de bon dans l'homme. Mais enfin l'on peut demander si , depuis.:
mains, des jésuites, si l'on veut, mais non des hommes dans l'acception la plus élevée de ce mot. Ceux qui devenaient hommes sous leur régime , le devenaient malgré ce régime1.
D'ailleurs , si ce système d'infaillibilité papale et de soumission aveugle au siège apostolique était incompatible avec la raison et le progrès des lumières , ce qu'aucun catholique modéré ne fait aujourd'hui difficulté de reconnaître, ne doit -on pas considérer comme la chose la plus pernicieuse qur pût arriver, l'existence d'une société savante , qui employait la raison et les lumières pour consolider un système ennemi de la raison et des lumières? Qu'un ignorant franciscain ait débité en chaire des propositions ultramontaines , le danger n'était pas grand , et l'on pouvait sans peine le réfuter; mais que les doctes et spirituels jésuites du collège de Clermont débitent à Paris : «que le pape était aussi infaillible que Jésus -Christ luila suppression de l'ordre de Saint-Ignace , les sciences ont beaucoup perdu? Et la réponse sera, qu'on ne s'est nullement aperçu de sa disparition ; qu'au lieu de faire des pas rétrogrades , les sciences ont fait, depuis cette époque, des progrès très-sensibles.
(Note de l'auteur.)
1 Voilà un des secrets de la société, car elle en avait 5 elle avait ses épreuves , ses grades , ses apprentis et ses maîtres. Si elle avait une existence ouverte et légale , c'est parce que ses principes convenaient à l'autorité qui les protégeait.: Elle s'est trouvée par sa nature en face de la société des francs-maçons et de celle des illuminés^ qu'elle a combattues de tout son pouvoir. Jadis, et pendant que les jésuites triomphaient ouvertement , les francs-maçons se cachaient. Aujourd'hui les francs-maçons n'ont presque plus d'autres secrets que ceux que le public éclairé partage avec eux; leur société se montre franchement et ouvertement. Celle des jésuites, au contraire, se cache et est devenue une société secrète d'anti-illuminés*.
(Note de l'auteur.)
*Muintenant les jésuites ne se enchérit plus , et c'est bien : Il y a de la plaec au soleil pour tout le monde. Mais qu'en peut-on espérer? Un passé de trois siècles vous le dura , hommes, aveugles et fïappésde. vertige l - :
même1;» qu'ils déploient tout leur savoir et leurs talents pour inculquer ce principe et en faire un article de foi, il faut avouer qu'alors le danger devient imminent, et que l'opinion court risque d'être irrévocablement faussée. Comme rien ne peut être plus funeste à la liberté d'un peuple qu'un despotisme qui sait se rendre aimable et plausible, rien n'est aussi plus propre à dépraver radicalement l'esprit humain que de savoir rendre à force d'art le mensonge vrai et l'absurde raisonnable.
On conçoit que les prétentions des jésuites durent leur susciter des envieux et des ennemis. Ils voulaient être les prédicateurs , les théologiens , les appuis du Saint - Siège , et ils se trouvaient en collision avec les dominicains et d'autres ordres religieux. Ils voulaient diriger les consciences , surtout celles des princes et des personnes qui influaient sur la politique des cours, et ils provoquaient le dépit des courtisans. Ils voulaient s'emparer de l'éducation et de l'instruction publiques, et ils suscitaient contre eux les anciennes Universités , les maîtres et les professeurs des écoles qu'ils ne parvenaient pas à dominer. Il est certain que la puissante rivalité des jésuites fût la cause de la
1 Veut-on savoir jusqu'où la prétention à l'infaillibilité du pape a été poussée ? En voici deux exemples: «De rien le pape peut faire quelque chose. Il peut rendre valide une sentence qui est nulle , parce que , dans les choses qu'il veut , sa volonté tient lieu de raison. Il peut dispenser du droit ; il peut faire que l'injustice devienne vertu.» Grégoire IX, Décrétales , liv. i. 7. «Si le pape tombait dans une erreur telle qu'il en vînt à commander les vices et à interdire la vertu, l'Église, à moins de pécher contre la conscience, serait obligée de croire que les vices sont bons et que les vertus sont mauvaises. Bellarmin, Du pontife romain , liv. iv, chap. v. » Aussi , en quels termes M. l'abbé de Lamennais ne protesta-t-il paé, en 1831 , de sa soumission au saint-père. «0 père! daignez abaisser vos regards sur quelques-uns de vos enfants qu'on aoouse d'être rebelles à votre infaillible autorité. Si une de leurs pensées, une seule s'éloigne des vôtres, ils la désavouent, ils l'abjurent.». M. l'abbé de Lamennais au pape ? en -1831. On sait le reste.
décadence des Universités de France et que c'est cette rivalité qui les rendit inférieures aux Universités protestantes. Les Jansénistes furent les ennemis les plus redoutables des jésuites. Ces derniers crurent voir dans le soin que prenaient les premiers de répandre et de faire goûter les principes de saint Augustin sur la grâce, le dessein secret de ruiner une société, dont la doctrine ne concordait pas avec celle de ce père de l'Église. Quoi qu'il en puisse être du dessein secret des partisans de Jansénius à l'égard des jésuites, il n'en est pas moins vrai que toute cette polémique sur la grâce se rattache immédiatement aux querelles religieuses produites parla réformation. La terrible secousse qui avait séparé de l'Église romaine une grande partie des chrétiens occidentaux, avait ébranlé cette Église elle-même jusque dans ses fondements , et y avait laissé pour bien longtemps des germes de fermentation. L'esprit d'examen, de chicane et de controverse s'y était réveillé comme dans l'Église protestante. La plupart des catholiques auraient désiré certaines réformes au sein de leur Église , des amendements, des règlements sur le dogme et la discipline. Grand nombre des abus attaqués par les protestants leur paraissaient très-condamnables , plusieurs points de dogme dignes d'être débattus et le concile de Trente susceptible d'une révision radicale. On y avait fixé soigneusement les droits du pape et de la hiérarchie, mais on n'avait rien décidé sur certains dogmes essentiels , nommément sur celui de la grâce, qui tenait une place si importante dans le dogme des luthériens et des calvinistes. Baïus , théologien et professeur à Louvain , qui avait assisté au concile , entama la discussion sur ce sujet, et occasionna beaucoup de rumeur dans son temps. Jansénius, après lui professeur à la même Université de Louvain, puis évêque d'Ypres, suivit les mêmes errements , écrivit son livre intitulé Augustinus, fut l'ami de l'abbé de Saint-Cyran et de quelques autres chefs
du parti, qui prit de lui le nom de janséniste. On sait combien ce parti compta de défenseurs illustres , et comment Port-Royal en devint le chef-lieu. La guerre d'opinion qui s'alluma entre les jansénistes et les jésuites fut la plus violente qui ait jamais agité l'Église romaine dans son intérieur. Les jansénistes, qui avaient au fond tant d'opinions communes avec Luther et les autres réformateurs, qui étaient de tout leur cœur opposés- aux prétentions de Rome et à celles des jésuites satellites de Rome , craignaient par dessus tout le reproche d'hérésie qu'on ne manqua pas de leur faire. Ils mirent une sorte de point d'honneur à écrire vigoureusement contre les réformés, pour montrer avec éclat qu'ils étaient aussi bons catholiques que leurs adversaires; mais en même temps ils écrivirent au moins aussi vigoureusement contre les jésuites , et s'acquittèrent de cette tâche avec plus d'éloquence encore que de l'autre. De même que les jésuites avaient cherché à surpasser en science et en esprit les protestants, de même les jansénistes s'efforcèrent de se montrer supérieurs aux jésuites en toutes choses où ceux-ci étaient parvenus à briller. Ils composèrent des grammaires, des livres d'éducation et de piété, des traités de logique, de morale, d'histoire, d'érudition1. Les noms des Lancelot, des Arnauld, des TiUemont, des Nicole, des Pascal, des Sacij sont immortels comme la mémoire des services qu'ils ont rendus aux sciences et a notre littérature.
C'est pour en venir à ce résultat que je me suis permis la digression précédente , qui peut-être a paru s'éloigner de mon sujet. Mais si l'on considère que la société des jésuites n'est devenue ce qu'elle a été, que parce que les papes en ont voulu faire une milice capable de combattre
i Tous ces livres, quoique les jésuites n'y soient jamais nommés , abondent en traits lancés contre eux , leurs livres et leur méthode d'enseignement.
QUI ONT ACCOMPAGNÉ ET SUIVI LA RÉFORMATION. %i
le protestantisme et de raffermir le Saint-Siège ébranlé, on accordera que l'existence et les destinées de cette société doivent être comptées parmi les résultats importants de la réformation. Sans réformation , point de jésuites, et sans jésuites, ni jansénistes , ni Port-Royal. Or, c'est à la rivalité de ces deux partis et à l'activité qu'elle imprima aux esprits que nous devons une foule de bons ouvrages qui parurent pendant le dix-septième siècle , ouvrages où notre langue , et la prose française en particulier, prit une richesse , une flexibilité , une perfection qu'elle n'avait pas auparavant. Les écrits polémiques , entre autres les Provinciales de Pascal, plièrent la langue française à toutes les formes du raisonnement , lui donnèrent de la précision , de la force et de la finesse. Tous ces faits littéraires si importants tiennent à la réformation , et je prie de croire que ce n'est pas moi qui ai cherché à les y rattacher d'une manière arbitraire.
Les jésuites ont continué, jusqu'à leur destruction, à jouer un des principaux rôles dans les affaires ecclésiastiques, religieuses et politiques. Jaloux à la Chine et au Japon des missionnaires étrangers à leur société , ennemis en Europe des savants et modestes pères de l'Oratoire qui leur faisaient ombrage , ils provoquèrent et la querelle des missions*, et la condamnation du père Quesnel2, et d'autres
1 Comme missionnaires: .les jésuites ont eu pour principe de s'accommoder, autant que possible, aux mœurs et aux préjugés des peuples qu'ils se proposaient de convertir au christianisme. On prétend qu'à cet égard ils sont allés très-loin, trop loin peut-être, en Chine. Leurs rivaux obtinrent contre eux les censures du pape; mais l'illustre Leibnitz ne craignit pas de les approuver. Quant à nous , qui jusqu'ici n'avons pas dit trop de bien des enfants de Loyola, nous avouons que nous avons trouvé de belles pages dans l'histoire de leurs missions et nous croyons que leur admirable dévouement personnel pour la propagation de leur foi, effacera bien dés erreurs au jour du jugement.
2Le père Quesnel a été nommé plusieurs fois dans ce livre, et
232 " M*mm DES ÉVÉNEMENTS
troubles qiii n'appartiennent à noire sujet qtie parles productions littéraires auxquelles ils ont donné naissance. Sous ce rapport , il faut encore rappeler ici les débats occasionnés par les mystiques du dix - septième siècle g à la tête desquels se montrèrent l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe , mesdames Boiirignon et Ginjon, mais sur- " tout le pieux Fênéloii, que cette circonstance impliqua dans une douloureuse controverse avec Bossûet. Le nom1 Wrces deux illustres adversaires suffit pour faire compter^au : nombre des événements qui ont eu quelque imporfànWen littérature, le quiétîsmé*, qui appartient peut - être àùtlnt ù la philosophie qu'à la théologie, et qui n'est étranger
. comme Napoléon, toutes les fois qu'il en parlait, faisait penser, même à ses plus humbles courtisans , qu'il n'excellait pas en histoire ecclésiastique, on peut hasarder une note sur 'Cet oratorieri. Nous
: dirons donc, en aussi peu de mots que possible, qu'après Jeem Duvergier de Hauranne , abbé de Saint-Cyran, qui a écrit contre le jésuite Garasse, et le grand Arnauld, auteur de deux apologies de Jansénius, le père Quesnel devint lé chef des jansénistes de France.
: :; Ses réflexions morales sur le Nouveau Testament , d'abord approuvées, puis condamnées par le cardinal de Nomlles, donnèrent lieu , en 1713 j a la farneuse bulle Unigenitus , et le forcèrent, par suite de cette condamnation du pape , à s'expatrier. Il mourut en Hollande où il avait fondé des églises jansénistes quïsubsistént encore. : Elles ojit un archevêque à Utrecht y des évêques* à &rleâï etàJDeyenter, se croient bons catholiques, considèrent Je rpap,e comme le chef faillible de l'Église, rejettent la bulle unigenitus et en ap, pellent à un concile général. Le saint-père les renie, le roi dé Hollande les protège , et le concile général ii'èst 'piïi encore dOnvoqué.
l£Cj. &$i&j<fuiêti$mê ', ennemi comme le protestantisme^ et le jattsérrisme des œuvres mortes, est une exagération de la vie intime.parlafoi. Jl fait consister la perfection chrétienne dans le repos absolu de l'âme livrée, à l'exclusion des œuvres externes , a la prière' et a la contemplation. Il y a eu différentes espèces de qùiétistes^' depuis les hésijékùstès du^montAthosy qui cherchaient Dieitaaii)^fcv^lcf-'|eur nomfpiîylujsq^aUj pr^lr^e^^^o^^^^j^^le^^^^fw^ tourna la tête à Mme Guyon et engagea Fénélon dans une controverse avec Bossuet, où l'aigle victorieux de Meaux fut vaincu par rabaissement sublimé du ^ygnë de-Gambfay.
ni aux troubles du jansénisme, ni à ceux de l'Église en général depuis la réformation.
§ A. Une réflexion sur l'emploi des biens ecclésiastiques.
L'administration des finances est l'objet le plus digne de l'attention des gouvernements , et l'on pense généralement que la meilleure partie des finances d'un État revient de droit à la guerre. Cela peut être vrai à certains égards; mais il convient de ne pas perdre de vue que la guerre n'est pas un but, qu'elle est un moyen pour amener la paix, et que la paix a pour but de développer toutes les forces morales et industrielles des citoyens. L'étude et le savoir, qui dirigent les efforts des hommes dans le perfectionnement de ce qui constitue leur nature, sont donc en dernier résultat le but final des travaux du fisc , de la guerre et de la paix. Mais ici, comme il arrive souvent, les moyens l'emportent sur la fin. Que ne prodigue-t-on pas pour la guerre ! Que de parcimonie pour le succès des études et le perfectionnement moral !
Dans quel ordre de choses, dans quel siècle, dans quelle contrée de la terre la culture des sciences et des arts pourrait-elle être plus favorisée que dans un pays catholique? Sans que le gouvernement établi ait à faire de nouveaux frais , la nation à payer de nouveaux impôts , il se trouve une caste entière de citoyens riches , étrangers à toutes les professions de la vie civile, qui sont voués par essence à une vie contemplative, à un loisir qu'ils peuvent rendre savant et utile. Une foule de chapelles , de bénéfices , de prébendes , au lieu d'être donnés à des oisifs , peuvent assurer l'existence d'hommes actifs consacrés aux sciences. Chaque monastère, muni d'une riche bibliothèque, peut renfermer, au lieu de pieux fainéants , de studieux solitaires dont les travaux appartiendraient à l'État. Si la
§St i RÉSULTATS DES ÉVÉNEMENTS , ETC.
nation espagnole, par exemple, en avait bien la volonté, il serait en son pouvoir de transformer sa superstitieuse cléricature en une corporation de savants et de philosophes. Ce serait consacrer à l'esprit ce qui a été si longtemps consacré aux sens, et Dieu sait le bien qui en résulterait. (B&Ê n'est point un rêve. Nous avons vu ce que pouvait la congrégation de Saint-Maar, l'Oratoire et Port-Royal. Par ce qu'ils ont fait, qu'on juge ce qu'ils eussent pu faire étant mus par une puissance qui n'aurait eu d'autre but que le progrès des lumières! Et combien de fois nos rois n'ont -ils pas récompensé le mérite littéraire par des ëvêchés; combien d'hommes de lettres, à l'aide d'un prieuré, d'un bénéfice , ont vécu en France à l'abri du besoin , et ont pu se livrer à des travaux qui ont éclairé et honoré la nation! Sous le modeste litre d'abbé, qu'une simple tonsure leur rendait commun, ils devenaient, en effet, les prêtres du temple de la science. Depuis Amyot jusqu'à l'auteur d' Anacharsis , combien ce titre d'abbé n'a-t-il pas été ennobli et illustré ! Il est porté par une foule de savants et de lettrés estimables, qui probablement fussent restés obscurs et inactifs, sans le revenu ecclésiastique qui les venait vivifier.
La révolution a tari chez nous cette source qu'on eût pu rendre si utile au progrès des lumières1. Plusieurs États réformés ont conservé quelques moyens d'encouragement pour les lettres. Il reste en Danemark , en Suède et en Angleterre certaines dignités ecclésiastiques quekjs
- * Elle a fait plus, elle a dévoré presque tout le patrimoine des anciens établissements d'instruction, et a ainsi privé ceux qu'on s'efforce de rétablir, de la base matérielle, sans laquelle ils né peuvent subsister solidement. Pour prospérer, toute école a besoin d'une dotation. Le casuel des pensions et les secours d'un gouvernement sont des ressources trop incertaines dans ces sortes de cas. (Note de l'auteur.)
souverains donnent le plus communément à des hommes recommandables par leur savoir. Plus d'un archevêque d'Upsal ou d'Yorck , plus d'un évêque d'Abo ou de Chester tiennent un rang distingué dans la littérature. La Hollande, la Suisse et l'Allemagne ont moins de ces postes honorables et lucratifs pour les gens de lettres. Les biens de l'Église ont surtout servi à y doter les Universités et les autres écoles , de sorte que la plupart des écrivains y sont des professeurs d'écoles supérieures ou inférieures , assez médiocrement salariés , et forcés d'écrire vite pour nourrir leurs familles * .