‹ Essai sur l'esprit et l'influence de la reformation de Luther;Chapitre 55 sur 63 · XI CONTINUATION · texte numérisé non relu

XI CONTINUATION

Je ne prétends point rappeler ici quels furent ceux qui ,

les premiers , distribuèrent publiquement la communion

çois de Sickingen, ayant offert au proscrit un asile dans leurs châteaux-forts, l'électeur se ravisa, et c'est alors, le 10 décembre 1520, que Luther brûla publiquement la bulle et les fausses décrétâtes. On peut dire que la rupture date de ce jour.

1 Cette confession de foi, lue le 25 juin 1530 à la diète d'Augsbourg, où elle fit une profonde impression sur l'empereur et le reste des auditeurs , a été rédigée par Melanchthon.

sous les deux espèces, supprimèrent les messes privées, et désertèrent les monastères. En effet, Luther avait fort peu agité ces matières avant la diète de Worms, en 1521 '. Ce ne fut pas lui qui changea les rites et les cérémonies, mais Carlostaclt et autres, en son absence, et comme ce changement s'était opéré avec trop de tumulte et d'emportement de la part de Carlostadt, Luther, à son retour, déclara d'une manière péremptoire , ce qu'il en approuvait ou en désapprouvait 2.

On sait que les hommes qui sont à la tête des affaires publiques , détestent tout ce qui met le trouble dans les affaires , et il faut avouer qu'au milieu de cette triste con-

1La diète de Worms eut lieu au mois d'avril 1521. L'empereur Charles-Quint voulut y entendre Luther avant d'exécuter la bulle lancée contre lui le t\ juin -1 520. Malgré la triste fin de Huss au concile de Constance et malgré les supplications de ses amis , Luther accepta un sauf-conduit, et se rendit à la diète. Son voyage fut un triomphe, et son séjour à Worms fut plus remarqué que celui de l'empereur. Ayant refusé de se rétracter, les agents de Rome voulurent le faire livrer au bras séculier; mais l'empereur ordonna de le laisser partir en liberté. Après son départ , Luther fut mis au ban de l'Empire avec ses adhérents, et l'électeur Frédéric, craignant pour lui les conséquences de cette mesure , le fit enlever dans les forêts de la Thuringe et conduire au château de Wartbourg, où il employa dix mois de loisirs à achever une partie de son admirable traduction de la Bible.

2 Le bouillant Carlostadt avait profité de l'absence de Luther pour dévaster les églises, sous prétexte de ramener les beaux siècles de l'Église primitive. Luther ayant été informé des désordres Occasionnés par cet extravagant, quitte secrètement la Wartbourg et, étant arrivé le 1er mars 1522 à Wittemberg, il n'eut pas de peine à y ramener l'ordre.

Ce n'était pas la première fois que Luther avait eu des démêlés avec les partisans de la réforme. Le plus célèbre et le plus regrettable de ces démêlés fut celui qu'il eut avec Zwingli au sujet de la communion. Philippe-le-Magnanime, landgrave de Hesse-Cassel, eut la malheureuse idée de raccommoder les deux adversaires dans un colloque qui eut lieu à Marbourg , au mois d'octobre 1^9.

fusion de la vie humaine, toujours quelques maux accompagnent ces discordes , même quand elles sont provoquées par les meilleurs motifs. Cependant, il faut avouer aussi qu'en matière de religion , la volonté de Dieu doit prévaloir sur toutes les considérations humaines. Le Père luimême a dit de Jésus-Christ : C'est ici mon fils bien-aimé, écoutez-le. îl menace de sa colère éternelle les blasphémateurs, c'est-à-dire ceux qui, ayant reconnu la vérité, s'efforcent néanmoins de la détruire. C'est pourquoi ce fut un pieux et urgent devoir que celui auquel se voua Luther, lui surtout qui était chargé de l'enseignement dans l'Église de Dieu, de combattre tant d'erreurs pernicieuses , erreurs que des hommes livrés à l'épicuréisme s'empressaient d'accumuler avec une impudence toujours nouvelle. Ses auditeurs, touchés de la vérité de ses discours r ne purent que se ranger de son avis. Si ensuite la discorde a enfanté des malheurs , comme nous voyons avec une grande douleur qu'il en survient chaque jour de nouveaux, la faute en est à ceux qui ont semé ces erreurs , aussi bien qu'à ceux qui , avec une haine infernale , les soutiennent contre la vérité. Je ne rapporte pas ces choses dans la seule vue de défendre Luther et ses disciples , mais encore afin que chez nos contemporains et chez nos neveux, les esprits sages réfléchissent sur les voies de Dieu dans le gouvernement de la véritable Église, et sur sa manière de rassembler, au moyen de la parole évangélique , une Église éternelle au milieu de cette masse de péchés , c'est-à-dire de la grande

Ce colloque eut l'issue inévitable de toutes les assemblées de ce genre : il donna naissance à deux Églises , longtemps ennemies et aujourd'hui amies, sans qu'elles soient parvenues encore à se réunir complètement. Quand les hommes renonceront-ils à vouloir résoudre des problèmes au-dessus de leur intelligence? Jamais, et c'est en vain que Grégoire de Nysse aura attribué aux synodes tous les malheurs de l'Église. . .. >

tourbe des humains, parmi lesquels l'Évangile luit comme une lumière dans les ténèbres. Ainsi , de même qu'au temps des Pharisiens , il se trouva un Zacharie , une Elisabeth , une Marie et nombre d'autres qui furent les gardiens de la vraie foi , de même il y eut aussi avant nous beaucoup de fidèles invoquant Dieu avec rectitude et conservant arec plus ou moins de clarté la doctrine de l'Évangile. Tel fut ce vieillard qui avait souvent relevé le courage de Luther accablé par ses terreurs , et qui fut en quelque sorte son guide dans sa doctrine de la foi. Prions donc ardemment Dieu qu'il veuille maintenir dans les cœurs du grand nombre la lumière de l'Évangile, comme Isaïe priait pour ses disciples, que la loi soit scellée en eux. Ce récit doit enfin prouver que les superstitions hypocrites ne sont jamais durables, mais que tôt ou tard on les voit déracinées par la main divine; et comme ce sont les erreurs qui mènent aux révolutions, il faut se garder qu'il n'en soit enseigné dans l'Église.

XIÏ. CONTINUATION.

Mais je reviens à Luther. Ce fut donc sans aucune passion particulière qu'il aborda la cause de la religion , et bien qu'il fut de sa nature ardent et irascible , jamais il ne perdit de vue quel était son emploi. Tous ses débats se bornèrent au simple discours, et il s'opposa constamment à ce qu'on recourût aux armes { . Il distingua avec sagesse

Luther, vif et même emporté dans la discussion quand il s'agissait de ce qu'il tenait pour la vérité, avait horreur de toute violence et de toute mesure qui répugnait à la charité évangélique. Il ne voulut jamais consentir qu'on soutînt îa réformation par les armes, et ce n'est qu'après sa mort que la guerre se déclara entre les princes protestants et l'empereur. Sa doctrine a cet égard , celle qui remplissait son âme, celle qu'il a mille fois professée de bouche et par écrit, était; «Que, pour une œuvre entreprise au nom de Dieu,

le pouvoir de l'évëque prêchant la parole de Dieu, de celui du magistrat qui doit contenir la multitude par le glaive.

C'est pourquoi , alors que l'esprit malin qui cherche à distraire l'Église par des scandales et à faire honte à Dieu, qui , ne trouvant de j oie que dans le mal , se plaît aux erreurs et à la ruine des misérables humains , fut parvenu à enflammer quelques esprits séditieux et à les exciter au tumulte , comme Munzer et ses pareils , Luther condamna sévèrement leurs fureurs , et se porta hautement le défenseur de l'ordre politique , dont il fit ressortir l'avantage et la dignité. Eh! certes, quand je considère combien de grands personnages dans l'Église se sont mépris sur ce point, je ne puis m'empêcher de croire que ce n'est pas une simple, prudence humaine qui gouverna son cœur, mais que ce fut une lumière divine qui l'éclaira et le retint si constamment dans les limites de ses fonctions.

Luther eut donc également en horreur les deux extrêmes de son temps , d'un côté les docteurs séditieux , Munzer et ses anabaptistes , de l'autre les évêques de Rome dont l'audacieuse impudence affirmait par décrets publics que

c'était de Dieu seul qu'on devait attendre du secours; que la force humaine n'y pouvait rien ; que si la réformation venait de Dieu, elle ne manquerait pas de réussir, et que, si elle n'en venait pas, elle tomberait d'elle-même.» Voilà les sentiments de cet homme, qui n'envisageait les événements que sous leur aspect religieux. C'est aussi de la sorte qu'il s'exprimait à l'égard des hérétiques et de ceux qui étaient dans l'erreur sur le dogme : « Il faut les convaincre, disait-il, et non les détruire ; si nous n'y réussissons pas, laissons le soin de leur conversion à Dieu. Employons contre leurs erreurs la force de la parole de Dieu et' de la prière, non les supplices et les bourreaux. Qui vous dit que l'hérétique que vous tuez aujourd'hui ne se serait pas converti demain ? Dieu est notre juge à tous, en ce qui le concerne. » On ne peut reprocher à Luther aucune action contraire à ces principes. (Note du traducteur.)

Pierre avait reçu , avec le pouvoir d'enseigner l'Évangile , l'empire absolu sur les choses politiques.

Enfin, il ne cessait de recommander à tous, de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César, c'està-dire, quant au premier point , de rendre gloire à Dieu par une sincère contrition , par la confession , par la propagation de la vraie doctrine évangélique , par la prière en esprit et en vérité , et par une conscience pure ; et quant au second, d'obéir avec déférence à l'autorité politique dans toute la vie civile, car telle est la volonté de Dieu. Luther observa scrupuleusement cette règle. Il rendit à Dieu ce qui est à Dieu , en pratiquant tout ce qui est nécessaire pour lui être agréable , en enseignant et priant avec vérité. Dans sa conduite politique , il évita avec une constance admirable tous conseils séditieux. De telles qualités sont , à mon avis , le plus bel ornement de la vie humarne.

Mais quelques louanges que nous devions a la vertu d un homme qui a si bien usé des dons qu'il avait reçus de son Créateur, c'est à Dieu principalement qu'il convient de rendre grâces de ce que, par le ministère de cet homme, il â restitué la lumière de l'Évangile, et nous en a donné la doctrine à retenir et à propager. Les clameurs des épicuriens et des hypocrites qui insultent ou condamnent une vérité manifeste, ne m'émeuvent en aucune manière.

Mais je pense fermement que la voix de cette doctrine qui se fait entendre dans nos églises , n'est que l'accord perpétuel de la vraie Église de Dieu, catholique, c'est-àdire universelle ; que cette doctrine est la règle nécessaire de la prière et de la vie ; et qu'enfin c'est d'elle-même que le Fils de Dieu a dit : Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, mon Père l'aimera, nous viendrons chez lui, et nous y établirons notre demeure. Je parle ici de l'essence de la doctrine , telle qu'elle est entendue et expliquée dans nos

églises par les pasteurs pieux et savants. Car quoique les uns apportent plus ou moins de précision et d'élégance dans l'interprétation d'un point particulier et que d'autres parlent avec moins de clarté ou d'agrément, il règne néanmoins sur le fond des choses un parfait accord entre les gens doctes et pieux.

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XIII. DES VARIATIONS SURVENUES DANS LA DOCTRINE CHRÉ- TIENNE DEPUIS LES APÔTRES.

«2 fia J'ai souvent et sérieusement réfléchi sur la doctrine des

différents âges du christianisme , et il m'a toujours paru que depuis le temps des apôtres , et après l'époque du dogme primitif , la doctrine de l'Église avait subi quatre variations remarquables. La première eut lieu sous Origène1; car bien que cet âge ne manquât pas d'hommes pensant avec rectitude, comme fut Mèthodius-^ qui condamna les rêveries d'Origène , ce fut alors cependant que dans les esprits de la multitude l'Évangile commença à être ébrêché par la philosophie humaine , c'est-à-dire à voir surgir à côté de lui l'opinion , qu'une vie passablement conforme aux préceptes de la raison suffisait pour mériter la rémission des péchés, et que c'était là la justice de laquelle il est dit : Le juste vivra par la foi. Cet âge a vu presqu'entièrement s'évanouir la distinction entre la loi et l'Évangile , et a négligé la tradition des apôtres. 11 ne retint

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* Origène , qui florissait jusqu'à la moitié du troisième siècle, paraît s'être inspiré des gnosliques. Il croyait à la préexistence des âmes , soutenait que Jésus-Christ n'est fils de Dieu que par adoption, que l'âme de l'homme a péché môme avant d'être mise au corps, et que les peines de l'enfer ne sont pas éternelles.

^Méthodius, évêque orthodoxe de Tyr , qui subit le martyre en 312, est auteur d'un poëme de dix mille vers contre Porphyre. 11 a écrit contre Origène Le banquet des dix Vierges, La pythonisse ' et Du libre arbitre.

pas même la signification native des termes lettre, esprit, justice, foi, et cet oubli de la propriété des mots qui sont les représentants des choses , fait que nécessairement le sens des choses devient autre aussi. Ce fut de ces germes que naquit l'erreur de Pelage, laquelle eut tant de retentissement, et ce fut de la sorte qu'Origène troubla les sources limpides et salutaires où, sous les apôtres, l'Église primitive puisait une pure doctrine.

Pour redresser les erreurs de cet âge, Dieu semble avoir suscité saint Augustin. Celui-ci parvint à clarifier les sources, et nul doute que, s'il était juge des controverses d'aujourd'hui , il ne nous fût tout à fait favorable. Tant estil certain que quant à la rémission gratuite , à la justification par la foi , à l'usage des sacrements et à la doctrine des choses indifférentes , il est entièrement de notre avis , et bien que souvent il expose son opinion avec plus ou moins de précision ou de clarté, il est impossible à un lecteur attentif et sans prévention , de ne pas reconnaître qu'il est du même sentiment que nous. Nos adversaires, il est vrai, citent quelquefois contre nous des sentences isolées d'Augustin , en affectant à grands cris d'en appeler aux Pères de l'Église; mais ils ne le font pas par amour de la vérité et He l'antiquité, et c'est à tort qu'ils couvrent les idoles d'aujourd'hui de l'autorité des anciens à qui elles étaient parfaitement inconnues.

€et âge néanmoins n'est pas tout à fait exempt de superstitions. Augustin a traité des vœux en quelques endroits, et, quoiqu'il l'ait fait avec plus de sagesse que ses contemporains , son exemple prouve que les meilleurs esprits participent aux erreurs de leur temps , confirmant par là le sentiment d'Euripide , qui dit : Tout ce qui croît avec nous, nous est cher. Mais, quoi qu'il en soit, plût au ciel que tous ceux qui affectent de suivre les errements de ce Père, au lieu d'en tirer à contre-sens quelques passages mutilés

pour étayer leurs opinions, eussent en tout point sa doctrine, et j'ajouterai, un cœur semblable au sien !

La lumière qu'avaient fait renaître les écrits dWugustin fut d'un grand secours à ceux qui vinrent après lui. Prosper d'Aquitaine, Maxime, Hugues de Saint-Victor, et quelques autres qui brillèrent comme théologiens jusques au temps de saint Bernard, se conformèrent presqu'en tout au sentiment d'Augustin. Cependant, la puissance et les richesses des évêques allant toujours croissant, il survint dans l'Église un siècle qu'on peut comparer à celui des géants de la fable. Des hommes sans mœurs et sans lettres régnèrent dans l'Église. Les plus instruits cultivaient tout au plus le droit ou les pratiques de la cour de Rome.

Enfin parurent sur la scène les dominicains et les franciscains qui, voyant le luxe et l'opulence des évêques, et détestant leurs mœurs profanes , instituèrent un genre de vie plus modeste , et se renfermèrent dans la stricte obser. Tance de la discipline. Mais bientôt ils dégénérèrent euxmêmes, et leur ignorance accrut encore la masse des superstitions. Considérant cependant que dans les écoles on ne s'attachait à d'autre étude qu'à celle de la jurisprudence , parce qu'à Rome , où l'on vivait de chicanes , cette étude était pour le grand nombre le chemin des honneurs et des richesses , ces bons moines s'efforcèrent de rappeler leurs contemporains à l'étude de la théologie. Malheureusement ils s'y prirent mal. Albert1 et ses disciples , adonnés à la doctrine d'Aristote , commencèrent à transformer en

un système philosophique la doctrine de l'Église. Ce qua-

* Albert de Bollstœdt , évêque de Ratisbonne, surnommé le Grand, à cause de l'étendue de ses connaissances, qui le firent passer pour un magicien. Afin de pouvoir se consacrer exclusivement à ses études , il se retira chez les dominicains de Cologne, où il mourut en 1280. Saint Thomas d'Aquin fut le plus remarquable de ses disciples.

trième âge a empoisonné les sources évangéliques , c'està-dire a favorisé le triomphe d'opinions propres à établir une idolâtrie manifeste. On trouve dans Thomas et dans Scot un si grand nombre de ces voies obliques et de ces fausses opinions , que les meilleurs théologiens n'ont cessé depuis lors de désirer un genre d'enseignement et plus simple et plus pur l .

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