‹ Essai sur l'esprit musical (volume 2)Chapitre 17 sur 80 · LA LANGUE MATERNELLE ET L LNTELLIGENCE MUSICALE · texte numérisé non relu

LA LANGUE MATERNELLE ET L LNTELLIGENCE MUSICALE

que se passe-t-il chez eux? Ils perçoivent lunité synthétique d'une phrase jouée ou chantée. Mais, dans cette unité, ils sentent la diversité. Faut- il dire ici qu'ils la c sentent » ou qu'ils la « perçoivent »?

L'hésitation est permise là où la source d'excitation est polyphone, surtout quand la polyphonie est orchestrale, et que plusieurs mélodies se meuvent simultanément et presque parallèlement dans l'espace sonore. Ici la sensation est dirigée, l'oreille est surveillée, guidée par rintelligt-nc»*. La synthèse et l'analyse se Ibnt en même temps. L unité est perçue <« dans » la diversité. C'est même à cette faculté de percevoir simultanément l'un dans le multiple que le plaisir musical doit une part de son originalité. Ceux qui sont capahles de le ressentir ont été promus, par une grâce spéciale de la nature, ou ce qui revient à peu près au même, de leur intelligence, à la condition d'amateurs. Mais l'amateur est une variété de l'auditeur, une vai'iété délite. Et c'est uniquement la psychologie du simple auditeur qui nous intéresse.

Or, il nous paraît, en elTet, que chez ce simple audheur. la diversité des éléments dont une mélodie est faite affecte sa conscience sans jamais aller jusqu'à laperception véritable. La diversité reste sentie. Elle n'est guère perçue. Elle reste affaire d'oreille, non d'intelligence, et l'acte de perception se réduit à un acte d'appréhension.

Et c'est pourquoi nous avons compai'é cet acte de l'esprit au geste de saisir ou de prendre. Est-ce là un geste, nous voulons dire un acte automatique? — Il s'accomplit spontanément. — Sans attention? — Sans attention volontaire. Mais il est assez vraisemblable que l'attention s'éveille au cours de la perception, car les mélodies les plus brèves durent toujours un certain temps. Plus elles ont commencé de plaire, plus on les écoute. Encore est-il qu'il leur a fallu plaire. Encore est-il que, pour plaire, il leur a fallu se rendre intelligibles, ce qui suppose une oreille et une intelligence préparées à les accueillir.

Ainsi l'intelligence des phrases parlées et celle des phrases jouées ou chantées diffèrent à la fois en quantité et

en qualité. Lliitelligence musicale, à son degré le plus inférieur, degré quïl lui arrive trop souvent de ne jamais dépasser, a beaucoup moins à faire que l'Intelligence verbale. Et elle a tout autre chose à faire. II lui suffit d'opérer une synthèse entre des éléments dont elle est dispensée de modifier Tordre, et même de constater la pluralité. A cette différence il convient den adjoindre une autre. L'enfant qui écoute parler tend l'oreille sous la pression d'une nécessité toujours plus ou moins confusément ressentie. Le plaisir nait quand il comprend et, qu'en outre, ce qu'il comprend lui est agréable. Ce n'est donc point l'acte de comprendre qui fait naître ce plaisir. Au contraire, dans la perception musicale, le plaisir naît de la perception de la forme. — Il est des mélodies banales, il en est de triviales et comme telles de déplaisantes 1 — Pour les civilisés de l'art musical, c'est possible. Mais l'enfant n'est pas un civilisé; et beaucoup d'adultes, au point de vue musical, restent enfants. J'en connais qui aiment à « écouler la musique ». Quand on leur demande ce qu'ils préfèrent entendre, on les embarrasse. Ils n'en savent rien. Toute forme musicale leur plaît par cela seul qu'elle est une forme et que cette forme est musicale.

On est donc en mesure do décrire l'acte essentiel de l'intelligcnce musicale. Et nous l'appelons un acte en dépit de la spontanéité avec laquelle il s'accomplit en nous. C'est un acte de synthèse successive dont la durée surpasse évidemment celle d'un acte de vision. Il faut du temps, mémi' pouivoir, et non pas seulement pour n^ganlfr. Mais la durée d'un clin d'œil équivaut à celle d'un instant, et l'indivisibililé subjective de l'instant est un fait d'expérience quolidiennc L'instant dure «[uand même ; et parmi ces durées soi-disani indivisibles auxquelles il prétf son nom, il en est de plus longues et de plus courtes. Il l'ajt rélléM-hir pour se convaincre que lactt' de voii' n'est pas instanl.UK'. (J'ianl à (chii

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dentendre, il ne parait tel qu'à la condition de durer ce que dure un <lioc. Aussi bien, la distinction des syllabes en longues et brèves est-elle une preuve de la finesse avec laquelle loreille excelle à diviser la durée. Il nest donc pas nécessaire d'entendre deux sons pour s'apercevoir que le son dure : un seul peut suffire. Dès lors, il est assez clair que toute audition dun chant, si court soit-il, a lieu, non pas seulement dans la durée objective et réelle, mais dans la durée subjective et consciente.

Lacté de l'Intelligence musicale consiste dans la perception d'une forme. Il est, à ce point de vue, très comparable à l'acte par lequel nous percevons ou une ellipse ou un cercle. Là, sans doute, l'œil ne peut qu'enregistrer ce qui vient frapper la rétine. Mais tout ne se borne pas à une impression rétinienne accompagnée de conscience. L'intelligence intervient. Elle convertit la sensation en perception. Et ce qu'elle perçoit, c'est l'unité de la figure comme telle, en dépit de la continuité et par suite de la pluralité spatiale occupée par cette ligure. La perception de la forme visuelle est donc un acte de synthèse. Mais comme la totalité des éléments dont se compose le continu spatial, qui est un cercle, est appréhendée en un clin d'œil, l'intervention de l'intelligence échappe le plus souvent au psychologue ; à plus forte raison échappe-t-elle à l'observateur profane. La perception de la forme sonore, en dépit de la simplicité de l'acte qui la constitue, demande plus de temps pour s'eftectuer, puisque la mélodie ne peut couler dans la durée que goutte à goutte, son par son. Il faut, dès lors, pour en relier les parties successives, une dépense d'activité plus grande. La mémoire ne peut se dispenser d'agir. L'esprit met donc plus de luimême dans la perception d'une forme sonore que dans la perception d'une forme visuelle.

Et plus on y réfléchit, plus cette intervention de l'intelligence apparaît indiscutable. Car, si l'on veut bien observer ce qui se passe dans toute perception de forme sonore, — quand cette forme se réduit à un simple chant — on remarque que le plaisir inséparable de sa perception est d'autant plus vif que l'appréhension s\uthélique en est plus

facile. On remarquera, en outre, que laisance dune telle appréhension a pour effet inévitable cratténuer, jusquà presque l'effacer, le sentiment de la succession. Nous percevons dans la durée fluente : nous percevons donc au fur el à mesure. Nous n'entendons jamais plus d'une note. Et pourtant nous percevons la continuité, c'est-à-dire après tout l'unité d'une mélodie avec une facilité qui nous dérobe le caractère mouvant de cette continuité, la matière inévitablement multiple de cette unité. Plus lénergie déployée pendant la perception d'une forme sonore est grande, plus tend à sabolir en nous la conscience de la succession temporelle. En veuton une preuve? Voici qu'au-dessus de ma tête, une jeune fille fait ses « exercices » de piano. J'en suis incommodé. Pourquoi? parce que j'ai pris Ibabilude d'écouter^^avec mon intelligence, et quici, j'en suis réduit à nécouter qu'avec mon oreille. Et la jeune fille dont les exercices m'incommodent ne prend pas plus de plaisir à les faire que je n'en éprouve à les entendre. Elle a les exercices en horreur. Elle les fait par devoir. Et pourcjuoi les a-t-elle pris en haine ? Je doute quelle le sache. Je doute qu'elle soupçonne une lutte [entre son oreille et son intelligence, celle-ci voulant intervenir et la volonté s'y opposant. On lui a recommandé de jouer ses exercices note à note, en surveillant chacun de ses doigts, en sappliquant à toujours produire des sons égaux en durée et intensité. Bref on lui a recommandé de travailler'de toute son oreille, de toute son attention, ce qui revient à lui prescrire de donner congé à son Intelligence musicale. Et ce n'est point chose facile quand on a pris l'habitude d'en faire usage. El c'est même chose eimuyeuse.

L'heure des exercices est passée, l'heure du « morceau » commence. Et tous deux, la pianiste et moi, nous respirons à l'aise. L'intelligence mise à la porte et comuK^ eu pt-uitence peut rentrer à son gré. Il ny a plus, comme loul à l'heure, de sommes ou d'additions à effectuer mais de vraies synthèses. Il n'y a plus à écouter note à note, il n'y a plus à maintenir en nous la conscience de la durée (jui s'écoule. On jx'ut se donner le plaisir de tuer le temps, ce qui est assez \o i)ropre de la percei)tion musicale.

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