CHAPITRE IX
LA PEHCEPTION MUSICALE ET L JMAGLXATIO.N
On a (lit : « iiilelligence musicale » et « mémoire musicale ». On ne saurait dire « imagination musicale » sans donner lieu à une équivoque. Il n'est d'imagination musicale, au sens propre du terme, que chez le compositeur. L'exécutant peut n'en être pas dépourvu, mais à la condition d'être ce qu'on appelle un virtuose, et de joindre à l'art du mécaniste une intelligence d'interprète toute voisine du génie. Quand Liszt exécutait sa belle transcription de la Symphonie fantastique, il ne « réduisait » pas l'œuvre de Berlioz, il la commentait. Il la « réfractait « en la réfléchissant. Descendez au-dessous d'un virtuose tel qu'un Liszt ou, peut-être, un Rubinslein, il n'y aura plus d'imagination musicale.
Ce n'est donc pas une fonction commune que cette imagination-là. Elle a pu se rencontrer, aux origines de l'art, chez un assez grand nombre. Les « Maîtres sonneurs » de G. Sand sont des « musiciens primitifs » qui ont oublié de naître vingt siècles plus tôt. Ils sonnent de la cornemuse. Et ils en sonnent comme cela leur vient. Ils ne manquent pas de génie. Encore faudrait-il y aller voir avant de leur en octroyer de confiance. Car s'ils jouent d'inspiration, il en est vraisemblablement plus d'un qui a le souffle court et qui, sur sa cornemuse, a toujours l'air de tenir les mêmes propos. Mais je l'ai dit, ce sont des primitifs attardés sur les bords'de la Creuse ou de l'Ind re.
18't KSSAI SUR L'ESPRIT MUSICAL
Les vrais compositeurs, avant davoir de rijiiaginaliou, doivent apprendre un métier aiL\ règles sévères et dont il n'est possible de s'affranchir intelligemment qu'après en avoir librement accepté le joug. Alors ils peuvent, dans la manière dont ils en usent avec les règles, déployer de véritables ressources d'imagination. L'invention musicale n'est pas simplement la faculté de trouver des mélodies. Elle s'étend à tous les éléments de la composition. C'est l'imagination musicale qui suggérait à G. M. de Weber l'admirable percée lumineuse qui traverse subitement le sombre et fougueux allegro de l'ouverture de Frckchïitz. C'est elle, assurément, qui dessinait la phrase, c'est elle, enfin, qui en la confiant à la clarinette, lui assignait sa couleur.
L'imagination musicale est donc un bienfait des dieux. Elle ne s'accorde plus qu'à ceux qui la méritent, et encore pas à tous. Elle a ses appelés dont le nombre n'est pas grand, ses élus dont le nombre est presque infime. C'est une faculté de certaines âmes. Ce n'est point, il s'en faut de beaucoup, une « faculté de l'àme ». Disons cela une fois pour toutes et n'en parlons plus.
Mais de quelle imagination parleions-nous ? Ce ne sera peut-être point d'une fonction aussi indiscutablement commune que les précédentes. Il ne nous paraît pas qu'elle se rencontre chez tous. Elle n'es! point rare. D(i plus, là où elle se rencontre, ellf> peut coexister avec des aptitudes musicales médiocres. Inutile dès lors, croyons-nous, de lui refuser une place. Aussi bien « l'imagination» tout couri, qui ne manque jamais de figurer au tableau des « facultés inlellecluelles » se rencontre chez un assez grand nombi'o d'hommes à dose telfemcnt faible qu'il est plus facile de la supposer présente que de la voir agir. Elle reste sur les contins d(; la mémoire sensitive,et c'est seulement qiuind les soii\enirs sr lioiiblent ou se conrondent, qu'il semble qne riniaginalion inler\ienne. 11 n'est nulle p.'U't d'inlelligi'nce \ ide d'images. Il esl be.iucoup d'intelligences où les images ne sont rien de ])his, si Ion ose ainsi dire, que dt»s dépôts de sensalions.
L.i fonction meiit;ile (|ue l'on \a sul)(Ii\ iser et décrire n'est [)ié(isénieiil (jiie relli' dont il \iriil dèlre p.u'lé. C'est l'ima-
LA l'Kr.CF.I'TlON MUSIGALK ET LIMAGINATIO.N IS-J
ginalioli tout court. Elle n'est, par elle-même, rien moins que musicale. Elle ne lest pas dans ses produits, mais c'est l'Esprit musical qui l'éveille et l'avive... chez ceux qui on sont doués. Et ce n'est pas chez tous.
Vous êtes au Luxembourg. C'est jour de concert militaire. Sur le programme est inscrite l'ouverture de la Chasse du jeune Henri par Méhul. Le titre vous frappe. Vous n'avez jamais passé à vos propres yeux pour un bon musicien : vous n'aimez guère la musique, parce que vous la jugez insignifiante. Elle ne vous représente rien. Il n'importe. Une fois n'est pas coutume. Le titre du morceau présage de l'intérêt. — On commence. Tout d'abord un nndante assez agréable, teinté de mélancolie. Vous relisez le programme, craignant de vous être trompé : ce n'est pas sur des airs semblables que les gens vont à la chasse.. Tout à coup le cor résonne. Les chasseurs arrivent. Ils sont encore assez loin, car voici qu'on ne les entend plus On n'entend plus que la phrase mélancolique et douce qui vient de recommencer. Et elle a eu l'aison de recommencer, car voici qu'elle se fait comprendre et qu'un paysage matinal, en notre imagination se dessine. Et l'on peut, sans être un grand Imaginatif, se figurer tout cela.
Le morceau continue. Ce n'i^st plus un andante mais un aîle(jro. Les chasseurs sont arrivés, et l'on est en cbasse. Tantôt la musique joue doucement, mais toujours avec la même vitesse. C'est le gibier qui s'éloigne, et les chasseurs s'enfoncent plus avant dans la forêt. Tantôt la musique joue fort : c'est l'animal qui se rapprocbe et les chasseurs rentrent en scène. Et alors c'est un crescendo sans reprise dhaleine ; toutes les voix de l'orchestre s'unissent et se renforcent. Un <oup sec de timbale. Un silence. Puis des accords lents et indiscutablement plaintifs. L'animal est touché. Il souffre, il nKMui. Une joyeuse fanfare éclate. On cbante la victoire... et la chasse est finie.
Je ne fais point là, qu'on veuille bien nous en croire, de la critique musicale, encore moins de la psychologie. Je raconte ce que je me suis figuré voir, étant très jeune encore, aux environs de la douzième année, moi et ceux qui, près de moi, écoutaient attentifs cette vivante et alerte ouverture du Jeune Henri, œuvre fort bien faite, d'une composition aisée, distribuée avec méthode, où les sonneries d'usage alternent avec des thèmes d'une facture souple et claire, où l'on relient à mesure que l'on entend, le tout de manière à occuper agréablement loreille en facilitant le travail de l'imagination.
Encore faut-il, pour que l'imagination travaille, qu'elle sache ce qu'en lui faisant entendre, on veut lui faire voir. Celui qui n'aurait jamais vu une chasse ou un dessin de chasse, qui ne saurait point ce que c'est qu'aller à la chasse, qui n'aurait jamais entendu résonnerie corde chasse, celui-là écoutei-ait, peut-être sans déplaisir, mais il ne se figurerait très probablement rien du tout... si ce n'est peut-être des gens qui marchent au pas de course et très pressés d'arriver. . . etc. Et cela prouverait, si l'on en voulait une preuve, que la musique est essentiellement évocatrice, nullement représentative.
Observons ici comment l'imagination travaille. Dans l'exemple présent, elle n'a pas grands frais à faire. Une grande chasse, et c'est toujours une grande chasse qu'une chasse royale, met sur pied toute une troupe : ce sont les chasseurs, puis les piqucurs, puis les sonneurs. . . etc. I^oint de chasse sans musique, et sans musique appropriée. Tout y est réglé comme au régiment, et l'on y sonne la victoire autrement que la charge. Le musicien non plus, convenonsen, ne s'est guère mis l'esprit à la torture. Il a fait tout aiilrc chose qu'imiter : il a reproduit et Iranscril. Il a suivi l'exemple du peiiitn; qui, pour faire recounaiire le soldat, lui ferait endosser l'habit militaire. L'imagination peut donc ici s'orienter sans effort ; qu'elle se mette seulement à la remorque de l'oreille, el tout le tableau de chasse se déroulera spontanément. Méhul n'a i)Ouilaut rien c« décrit », |)iiisqu'avcc des sons, il esl impossible de (b'crire. Mais ou peut.