‹ Essai sur l'esprit musical (volume 2)Chapitre 24 sur 80 · LA PERCEPTION MUSICALE ET L IMAGINATION · texte numérisé non relu

LA PERCEPTION MUSICALE ET L IMAGINATION

lien qu'avec des sons, donner l'éveil à l'imagination visuelle. Et c'est pourquoi, si l'Ouverture du Jeune Henri n'csl pas un chef-d'œuvre — à ce compte un chef-d'œuvre serait vraiment trop facile à faire ! — c'est un essai du genre descriptif on ne peut mieux réussi.

En général, quand on prend la peine d'intituler un morceau, chose, à vrai dire, pas toujours nécessaire, il faut choisir un titre capahle dexciter l'imagination. La plupart des pianistes compositeurs sont, à ce point de vue, d'une rare maladresse. Et les badauds qui s'oublient à écouter ce qu'ils produisent, quand on leur a dit comment le morceau s'appelle, deviennent subitement rêveurs et demandent pourquoi. Nous avons maintes fois joué la même surprise, et chaque fois, pour nous attirer cette judicieuse réponse : « On ne publie jamais un morceau sans lui donner un titre! » La mode des titres dure toujours. Elle ne sévit plus autant qu'autrefois, mais les éditeurs n'ont pas encore cessé de prétendre qu'un morceau sans titre est toujours difficile à lancer. Et l'on intitule au hasard .

Nous serions, à ce propos, fort curieux d'apprendre qui a intitulé la Surprise d'Haydn. Celte Surprise est une symphonie. Et si celui qui lui a donné un nom est celui qui lui a donné l'être, il est vraiment sans excuse. La symphonie est une merveille de fécondité thématique. Elle est pleine d'entrain, de gaîté, de santé. C'est de la musique pour aider les convalescents à se remettre. Rien n'y manque, rien, si ce n'est la surprise. Intituler la Surprise un chef-d'œuvre de naturel musical, c'est un comble de distraction. Car, dans ce vrai chef-d'œuvre, si bien venu, si bien proportionné, à la démarche si jeune et si alerte, tout s'écoute rien qu'à l'entendre, et il suffit à une plirase de commencer pour que l'auditeur l'achève, — je n'ai pas dit « l'amateur». On dirait d'un fleuve qui suit son cours et dont aucun accident imprévu ne fait dévier les eaux. Ce que l'oreille s'attend à percevoir, elle le perçoit. Ici l'oreille et l'intelligence ont loul à faire. L'imagination, rien. D'ailleurs elle ne se met guère en frais, à moins qu'on ne l'y invite. Et les moments où on lui fait appel sont ceux où l'intelligence n'est pas pleinement satisfaite, où

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sattendant à voir contiQuer une suite mélodique, elle sent la trame tout à coup se rompre. Et la voilà déçue dans son attente. Or c'est quand elle est déçue qu'elle appelle l'imagination à son aide et la prie de lui expliquer laccident. Mais ici, dans la symphonie dHaydn, l'imagination peut se donner congé. Il n'y a pas le moindre accident. Il n'y a pas la moindre « surprise ».

Aussi bien, les compositeurs qui se mêlent décrire dans le genre imitatif passent généralement, ou pour des sots quand ils manquent leur affaire, ou pour des gens d'esprit quand ils la réussissent. On se souvient de M™" de Staël qui trouvait « beaucoup d'esprit « à Haydn parce que, dans sa Création, sur les mots : Et la lumière fut, il avait lait donner tout l'orchestre. M'"^ de Staël qui ne connaissait pas les cérémonies du rite catholique et qui ne devait pas avoir entendu chanter beaucoup de messes, aurait pu noter, au Resurrcjcit du Credo, un effet semblable. La musique ne peut évidemment pas exprimer, encore moins représenter le passage du néant à lètre, mais elle peut le suggérer, en effectuant un passage « du plus au moins », d'où le crescendo de la Création. Haydn s'il l'avait omis, aurait fait un contre-sens. Boïeldieu, lui, ne l'a pas évité. Dans sa « ballade » de la Dame lilanche, de la dame « au beau domaine » et « dont les créneaux touchent le ciel », sur le mot « ciel» la voix du polli'on Dickson descend dans la cave. Et c'est dun joli efîet... dopérette. Boïeldieu, sûrement, n'avait pas lait exprès. M"'« de Staël eût trouvé qu'il manquait d'es])rit.

Si donc on est d'avis qu'Haydn a eu raison, Boïeldieu lort, et tout le monde serait de cet avis, c'est que tout le monde est de la même opinion. Cette o|)inion la voici. Elle est passablement contradictoire; mais nos gens, pourvu qu'ils ne se contredisent, ni à la minute, ni à propos de la môme chose ou de la même personne, n'y regardent pas de si près. D'une part, il est certain ([non ne dt'crit qu'avec un pinceau ou une plume, que la « musique descriptive », ou soi-disant telle, est un pur non-sens. D'autre part, il n'est guère douteux qu'en écoulant de la musique, il nous arrive, parfois, de nous représenter des lieux, des personnes , des objets. En gé-

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