‹ Essai sur l'esprit musical (volume 2)Chapitre 3 sur 80 · L'EVOLUTION DES APTITUDES MUSICALES · texte numérisé non relu

L'EVOLUTION DES APTITUDES MUSICALES

« Je ne sais pas musical. » Telle est la réponse que nous faisait un Allemand avec qui nous causions de Richard Wagner, dont il ne savait goûter que les poèmes. Musical, dans la langue allemande, s'applique aux choses et aux hommes. — Une variation dans le suffixe, et il n'en fallait point davantage pour dissiper Tanihiguïté 1 — Encore est-il (|ue le terme musicalisch comporte les deux sens . Chez nous, musical \\Q se dit que des choses. Quand on parle des hommes, musicien est de rigueur. On est « musicien » si l'on est Bach ou si l'on est Vieuxtemps, compositeur ou virtuose ; si l'on est Alfred Ernst, un critique, ou Catulle Mendès, un critique amateur, un amateur artiste, capahle d'émotions nuisicales intenses et profondes, on ne peut plus habile à les décrire, au besoin même à les justifier. On pourrait, en France, prétendre à une certaine renommée de « bon ni'isicien » sans savoir lire un texte de musique, sans avoir jamais touché d'aucun instrument.

— C'est là une singulière équivoque et il n'en est pas de pire ! — C'est là une équivoque, et il n'en est pas de plus significative. Car s'il y avait promotion de l'amateur ou du critique au virtuose ou au compositeur, l'attribution d'un même

vocable se justifierait parcelle promotion même. Elle sei'alt le signe (.Viine même origine psychologique.

Au point de civilisation esthétique qu'il nous a été donné d'atteindre, les facultés d'invention musicale, celles dont fait preuve le compositeur du temps présent, ne s'éveillent pas lés premières. Avant d'imaginer des formes sonores, on prend plaisir à celles que d'autres imaginèrent avant nous. Le plaisir qu'elles nous donnent est-il assez grand pour nous en faire souhaiter le retour? nous cherchons à le reproduire en jouant ou en chantant. Plus tard, à force de jouer ou de chanter, nous y prenons goût; nous aimons non seulement à chanter ou à exécuter les œuvres qui nous plaisent, mais nous nous plaisons à chanter avec âme, « avec expression », à jouer d'une manière élégante et correcte. Et c'est ainsi que d'amateur on devient exécutant, et qu'une fois bon exécutant, on aspire à une renommée de virtuose. Maintenant, que noire vii'tuose futur fasse sa rhétorique, qu'il entre dans une classe de composition musicale, peut-être il en sortira conscient d'une faculté d'inventer dont il lui tardera de satisfaire les impatiences et de régler l'essor. C'est ainsi que, le plus souvent, les choses se passent. N'est-il pas naturel d'aller de l'audition à l'admiration, de celle-ci à l'inlerprétatijn des œuvres admirées, puis de la virtuosité à l'invention ?

Naturel, sans doute: que l'art de composer suppose celui d'admii'er — si toutefois un tel art existe — on peut en avoir plus que des commencements de preuve. 3Iozart, tout enfant, improvisait. En lui le virtuose et le compositeur se révélaient presque simultanément. Toutefois, la simultani'ilé n'est ici qu'apparente. Les improvisations de Mozai-t trahissaient l'influence de l'atmosphère musicale ambiante: il avait conscience d'inventer, pai'ce qu'il ne se souvenait point d'avoir antérieurement perçu les foi'mes musicales dessinées par le mouvement de ses doigts. Et de fait, il n'en avait jamais appréhendé d'exactement pareilles. Il en avait toutefois perçu d'analogues: inventer, ce fut loujoui's imiter à dislance. Donc, Mozart avait eu des modèles. Tout de même qu'aucun poète n'écrit en vers, (|ui n'ait jamais lu ni entendu d'autre poète, j)0ur avoir fait sou ap[M'eulissage d'inventeur à l'insu

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