L'KVOIATION DES APTITUDES MUSICALES
(les aiilrcs et surtout de lui-môme, Mozart n'en a pas moins l'ait cet apprentissage. Avec quel art il savait écouter! Et quand il lui arrivait d'écouter un clief-d'ct'uvre, la |)uissance de l'admiralion élait eu lui si lécoudc, qu'elle fixait le chefd'œuvre dans la mémoire de l'enfant. Enfant précoce, si jamais il en fui, Mozart, néanmoins, se conformait à la rèp;lo commune. Il était, successivement, amateur, exécutant, Airtuose, inventeur. Mozart a donc franchi les étapes nécessaires. Il est admirahle qu'il les ait franchies, rapide comme le Petit- Poucet une fois chaussées les holles de l'ogre. Il ne pouvait éviter de les franchir.
L'un des premiers par le génie, Mozart est l'un des plus récents par la naissance. Des siècles d'invention musicale ont dû s'écouler avant que fût possihle Y Ave venim corpus ou le Lac/'i/fiiosa (\u. Requiem. Le nomhre de ces siècles, si grand qu'on le suppose, ne saurait, quand même, aller à l'infini. Si le monde a commencé, l'homme, vraisemblablement, n'a commencé d'être que longtemps après le monde. Et c'est l'homme qui a inventé la musique. On est môme enclin à conjecturer que la musique naquit avant les autres arts. Il n'est, d'ailleurs, pas impossible que l'art du chant ait précédé celui de la parole. Pour parler il faut penser, ce qui demande toujours un peu d'effort. Pour chanter, on s'en passe. Mais pour chanter, ce qui s'appelle chanter, il faut faire plus qu'imiter Il's bruits de la nature. Il faut accroître à ce que la natur^e met à notre disposition, et cela n'a point lieu du premier coup. La musique ne saurait être une improvisation du génie humain.
Si l'on essayait de se demander comment une telle invention s'est produite, on s'exposerait, la chose n'est que trop certaine, àdes affirmations dénuées de toute vérification possible. On risquerait d'avoir tort neuf fois sur dix, et si, la dixième fois, on tombait juste, on mettrait dans le mille à l'aveuglette
•i ESSAI SLTi LESPRIT MUSICAL
et l'on ignorerait toujours que l'on a gagné. Risquons l'aventure quand même. Au cas où uous serious assez heureux pour obtenir une solution vraisemblable, nous n'aurions pas à plaindre notre peine. Un peu plus de lumière en rejaillirait sur le présent objet de nos recherches.
Souvenons-nous du jeune héros de la Triloç/ic Avagnérienne. A l'acte deuxième de la «journée » qui porte son nom, Siegfried est assis au pied d'un tiMcul. Le jour se lève. Peu à peu, dans toute l'étendue de la lorèt, un concert immense et doux frissonne. Siegfried voudrait revivre son enfance. Il songe à ses parents, surtout à sa mère, et un rêve de tendresse l'envahit... Voici qu'un chant d'oiseau, sur l'harmonieux murmure de la forêt se détache. Siegfried entend une voix dont il voudrait surprendre le langage. Gauchement, il fait effort j)Our répondre à la voix entendue. On dirait qu'il veut créer la musique en reprodiiisant les bruits de la nature. 11 voudrait exciter en lui des images sonores calquées sur les |)erceptions qui enchantent son oreille..., et il en est réduit à entonner une fanfare sur son cor d'argent.
Je ne garantirai point que Richard Wagner ait voulu, en cet endroit de son œuvre, nous donner un enseignement par le mythe. 11 me semble pourtant (jue celui qui voudrait, à tout {)rix,en dégager un symbole psychologique, y réussirait sans trop d'effort. L'imaginalion de Richard Wagner cùl-elle rien trouvé de mieux, s'il lui avait plu de décourager ceux (|ui, à l'exemple du fds de Sieglinde, se figurent que. pour inventer la musique, il aurait suffi à l'homme de copier le chant de l'oiseau? (îertes, les choses ont diï aller moins vile. A supposer ([uc riiomme ait inventé la musi(|ue sous la poussée d'un désii- d imitation, rien que pour traduire en musi(|ue humaine les vocalise's des oist^iux clianleiirs. un homme a dil recourir aux ressources d'une science et d um^ liabileb'' teclini(|ues ou il n'a pas encore trouvé d'égal. I/liomme dont je pai'le n'est autre que Richard W.i'^ner lui- même. Ce (pi'il a fallu de siècles de civilisation musicale pour exceller dans la notation des chants d'oiseau, en feignant de se tenir aussi près que |)ossil)le du chant naturel, - comme si Uicliard Wagner n'avait fait (pie si-parer par des inler\alles i-igoureuseinent cliromali(iues oit
L KVULL TIO.N DES Al>TlTLI>tS MUSICALES 5
diatoniques chacun des sons entendus ou discernés, — tout ce qu'une telle réussite suppose d'efïorts, si l'on songe, qu'aux eJTorts du maître contemporain s'ajoutent ceux des maîtres antérieurs; tout cela, certes, nous détourne de chercher, dans les mille voix de 1 air, l'origine de ces mélodies que le musicien semhle avoir tirées d'une source cachée au plus profond de lui-même.
Et cependant, l'àme de l'homme est à elle-même trop intérieure pour nous permettre de croire qu'elle seule fournisse au musicien la matière de ses inspirations. Pas plus là qu'ailleurs, l'homme ne crée de toutes pièces. Paul Janet, trop sagace pour s'exagérer la capacité de l'invention humaine, s'étonnait de l'invention musicale. Il avait beau répudier le miracle en psychologie, vainement il s'évertuait à réduire ce qu'une telle invention offre de miraculeux. Où chercher la matière dont la musique est faite? Dans l'âme? Impossible. Il se peut que cette matière symbolise l'immatériel. Si elle le symbolise, c'est donc qu'elle le matérialise. «Une àme sonore » : je viens de rapprocher deux termes assez fréquemment unis. On se trompe apparemment à se figurer qu'ils ne signifient rien. Encore est-il que pour leur prêter un sens acceptahlo. il faut aller chercher loin, bien loin du sens littéral. Eu oiïel. l'àme — par définition ou convention — n'ayant rien de commun avec la matière, ne saurait participer en rien de la forme, pas même de la forme sonore. Et si la source de la musique veut être cherchée hors de l'àme, c'est visiblement dans la nature qu'elle veut être cherchée.
Il n'en reste pas moins que la musique a dû être créée par l'homme. Ni le cri de l'homme, ni le chant de l'oiseau n'ont i-jen d'absolument musical. Les sons émis par le gosier des oiseaux chanteurs tendent vers le son musical sans parvenir à le rejoindre. Ils ne sauraient être figurés graphiquement tels que notre oreille les enregistre Ils manquent de pureté. Ils sont faits d'un je ne sais quel mélange dont la discordance, si faible soit elle, n'échappe guère à notre attention. Léchant de l'oiseau peut être dit mélodieux, il n'est vraiment pas mélodique.
Si de l'oiseau nous passons à l'hoinme, essayons de nous
le représenter au moment oùlexcès delà douleur lui arrache des cris. Il fait entendre des sous de hauteur croissaule ou décroissante. La plainte humaine monte ou descend à la manière d'une ligne qui, tantôt sabrège, et tantôt s'allonge sans apparence d'intervalle ou de discontinuité. Or, il n'en est point de la gamme des sons comme de la soi-disant gamme des couleurs, où Ton passe insensiblemeut du rouge le plus vif à l'extrême violet. Dans la gamme des sons, la seule véritable d'ailleurs, on enjambe, pour ainsi parler, de 1'/// au degré sui)érieur ré, ou. même de 1"/// naturel à 1'/// dièse. La nature, dans l'arc-en-ciel fournit à lœil humain la gamme des couleurs. La gamme des sous, au contraire, est l'œuvre de la sensibililé de l'homme qui l'imagina pour sa propre jouissance, par la substitution de l'échelle au plan incliné. Et c'est par où la musique conline à la mathémali(iue, et le son musical au nombre, fjuantité discrète.
— Platon, nous dit Aristole, dérivait le monde de deux principes, l'Unilé, dune pari, ou lldée, selon toute vraisemblance, et, de l'autre, « la Dyade indéfinie du i)etit et du grand », c'est-à-dire la niaH'-re. Pareillemenl, nous dirions (jue le monde des sons musicaux, di'rive, hd aussi, île deux pi-incipes, h* Nombre, dune i)art, et de l'autre « la Dyade infinie de l'aigu et du grave ». Cette dyade n'est autre (pie le < i)lan incliné') dont sortira la gamme, [»ar la formation d'intervalles, «lutrement dit par sa division eu parties propoi'tiounelles, c'est-à-dire encore pai' liiilervention du n()nd)re. Lu dyade dont parle .Vi'istole n'a |)eul-ètre jamais eu (luune existence probl<''inati((ue. ('-elle dont nous pailons, n'est i-ien moins <pi'une cjiiinèi-e. Nous la Irniivons en lions, dans iiotn» organe vocal. Parler, crier, c'est si' mouvoir sur la hwub' iiwb'linie de l'aigu et du grave. Matière commune au (diant et à la parole, cette dyade, sans bupielie riioinme ne cli inteiait ni ne parlerait, est l'o-uvre de la nature. Voici mainleuaiil on l'œuvre de riioiiiine commenci'.
Observez l'eiifaiil an berceau, dans les monuMils on la ^oulTrance fait Irève el ou lappr-til se tait, il joue avec son organe vocal. Les sons glissent les uns dans les autres, on une iiieli'e ciwifiise. Par liasaid l'I par iiileivalie. un mmi jusie