‹ Essai sur l'esprit musicalChapitre 20 sur 24 · Revue Philosophique y t. XVU · texte numérisé non relu

Revue Philosophique y t. XVU

communiquent. Or s'il était impossible d' « actionner » le nerf auditif sans ébranler l'autre, on s'expliquerait fort bien, comment la musique réussit, selon la diversité des circonstances, à faciliter la respiration et, par suite, la circulation, ou bien encore à la troubler jusqu'à faire naître une sorte d'angoissa, presque de l'oppression. . . etc. La musique agirait ainsi sur Vâme irascible (le 6ùp.o; de Platon) par cela seul qu'elle agirait, nous dit-on, sur le viscère où Platon faisait résider cette âme.

Cette thèse, assurément très plausible, risquera, tout d'abord, j'en ai pcîur, de brouiller les idées. On lui reprochera de mêler inconsidérément ce qui est du physique et ce qui est du moral, — ou plutôt du « mental » —, de jouer sur le mot «cœur» si curieusement fécond en équivoques. La vérité est que ce mot offre moins d'anibiguïté, beaucoup moins qu'on ne croit. La vérité est que les cardiaques — les médecins le soutiennent — sont, par nécessité pathologique, les plus aimants et les plus bienveillants des hommes La vérité est qu'avoir « du cœur » se dit, non pas exclusivement, peut-être, mais principalement de ceux que l'émotion a coutume d'envahir. Et chez les gens de cette sorte, il se pourrait que la mise en action du nerf pneumogastrique fût plus facile que chez le commun des hommes. La vérité est que l'âme ne s'émeut qu'à une condition : c'est que dans le corps «quelque chose se meuve », et qu'enfin, si Ton croit faire une métaphore chaque fois que l'on parle des « mouvements de rame », on se trompe. Dans l'expression prise soi-disant au figuré, quelque chose du sens littéral demeure. Si nous n'avions une [poitrine ; dans cette poitrine, des bronches et des poumons; entre les deux poumons, un cœur chargé de recevoir le sang qui lui vient des parties les plus lointaines du corps, et qu'il renvoie, par après, dans ces mêmes parties, l'âme humaine, — n'en ayons doute, — ignorerait l'angoisse. Nous n'avons donc point cité M. Lechalas pour l'unique originalité de sa thèse. Nous sommes convaincus qu'elle a de l'avenir, qu'elle peut être amendée, rectifiée, étendue ou réduite, mais qu'il en restera toujours quelque chose Et d'abord, elle rend fort bien compte de certains étals de

k'imagination pendant la perception musicale. Insistons ici, la chose en vaut la peine. Rien de plus naturel, disions-nous tout à riieure, que l'éraotion née du spectacle d'un drame ; rien de plus naturel que l'émotion née de la vue d'un tableau. La peinture, l'épopée, le drame, tout cela est d'intérêt humain, parce que le drame, l'épopée, la peinture sont des arts d'imitation. La musique est, ou passe pour être, en dehors de ces arts. Les sons, ou leurs combinaisons, ou leurs liaisons, rien de cela n'est dans la vie, où, si l'on parle, si l'on se plaint, si Ton s'exclame, jamais on ne chante. « Il faut être ivre ou fou pour danser », se plaisait à dire je ne sais quel sage de la Grèce ou de Rome. Et nous dirions, nous, avec presque tout le monde, d'ailleurs, qu'il faudrait être ivre ou ton pour chanter, à moins que ce ne fût au concert, ou dans un salon, un jour de « matinée musicale ». Et cependant la musique nous plaît, nous émeut, nous intéresse, alors qu'en elle, rien ne devrait nous émouvoir, ni nous intéresser. Et cependant cela est qui ne devrait pas être. Voici un roman qui a la réputation de tirer des pleurs : vous pleurez. S'il est écrit dans une langue étrangère, et que vous ignoriez cette langue, les endroits les plus pathétiques même, vous laisseront insensible. On n'est ému par les mots que si ces mots ont pour nous un sens. Et c'est pourquoi l'émotion musicale a tout l'air d'être une émotion sans cause. N'est-il pas inconcevable, encore une fois, que si l'on me joue du Chopin, à moi qui ne suis pas triste, on me jette, d'une minute à l'autre, dans un presque abîme de mélancolie ? que si Ton me jouç de l'Haydn, à moi qui n'ai nulle envie de rire, on me rendra de bonne humeur ? Qu'y a-t-il, décidément, de commun entre un p?'esto de J. Haydn et une comédie de Scribe?

Il y a ceci da commun, dit à peu près M. Lechaias, que dans l'un et dans l'autre cas, notre organisme est affecté d'une façon pareille. Cependant les deux cas ne sont point rigoureusement les mêmes. Nous allons bientôt nous en apercevoir. Ne nous sommes-nous pas trop pressés, tout à l'heure, d'établir entre les phénomènes de la sensibilité rausieale et ceux de la sensibilité esthétique une homogénéité

contredite par l'expérience ? Non. Les émotions esthétiques même dans les arts littéraires, ont pour origine des phénomènes de sensation et des phénomènes d'intelligence caractérisés par la perception des formes plastiques ou sonores. Ce qui est esthétique dans un vers ou dans une période oratoire^ ce n'est pas la chose dite, ce sont les mots employés pour la dire, c'est Tordre de ces mots, c'est le son qu'ils rendent et qui, à travers l'oreille, va frapper l'âme. Récitez-vous la phrase célèbre de VOraisoii de Condé : « Restait cette redoutable infanterie... etc. » et vous en ferez l'expérience. Pareillement en peinture. Si bien qu'en généralisant, et en donnan^t aux expressions de cotileiir et de forme une portée qui en multiplie l'extension sans que, pour cela, leur compréhension s'en appauvrisse, on serait tenté de réduire toute la matière des phénomènes d'esthétique à des sensations, d'une part, et de l'autre, à des perceptions de forme.

On réduirait à l'excès, croyons-nous. Il ne faut pas oublier que l'imagination s'ébranle à la suite des perceptions. Et c'est ici que la musique et les autres arts se comportent différemment. Ailleurs l'imagination se meut dans la ligne de la perception. Ses produits ont des contours arrêtés, des couleurs franches. Tantôt elle suit la perception. Tantôt elle la devance. Jamais elle ne s'en éloigne. — En musique elle vagabonde : première différence.

En voici une autre. Dans les arts littéraires et plastiques-, l'imagination reste, pour ainsi dire, à la circonférence de U perception. Elle et la perception devancent l'émotion, la déterminent en qualité et en quantité, et en la déterminant, la justifient. Dans l'art musical, l'émotion commence et l'imagination continue. Et c'est par où la psychologie de l'auditeur musical se distingue de celle du spectateur de paysages oa de tableaux.

Il a déjà été dit que l'imagination de l'auditeur ne travaille point, chez tous, de la même manière. Et d'abord, tout le monde en écoutant, n'imagine pas. Il n'y a que les Imaginatifs pour en être capables. Et tous les Imaginatifs ne le sont, nî au même degré, ni du môme type. Tel aura plus d'aptitude à l'évocation des tableaux, tel autre, moins visuel et par

là même, plus « intérieur » imaginera plus volontiers des états d'âme. Tel, écoutant \di Symphonie tu ut mineur^ se figurera des sentiments en conflit. Tel antre, au lieu de se figurer de purs sentiments, imaginera une lutte, un vaste champ de bataille, au plus fort de la mêlée... Et la poussée de l'imagination sera d'autant plus vive que la secousse imprimée aux viscères aura été plus forte.

Mais il n'y a pas que le son pour nous émouvoir. Il y a les accords. II y a les mélodies. Et quand on manque de la faculté de les percevoir comme telles, adieu tout un genre d'émotion, ou de plaisir ! J'entends de ce plaisir qui naît de la perception musicale proprement dite et que l'on peut qualifier d'intellectuel. Je ne vois pas, en ce qui me concerne, que cette intervention de l'intelligence fasse le moindre obstacle à l'action du système nerveux. Cette action, au lieu de dépendre de l'oreille seule, dépendrait de l'oreille et de l'intelligence. En termes de physiologie, le nerf acoustique n'agirait point seul et le cerveau se mettrait de la partie. Je ne sais si la science physiologique d'aujourd'hui le lui permettrait, et c'est pourquoi je reviens au langage du psychologue. En premier lieu, le sens de l'audition excite l'intelligence musicale. Celle-ci fait naître l'émotion. Celle-ci, à son tour, éveille l'imagination ouïes tendances imaginatives. Tel est, croyons-nous l'ordre des faits, tel est \t processus.

Si maintenant nous voulions résumer nos analyses et répondre à la question : « pourquoi la musique nous émeut si vivement et si profondément », nous dirions que c'est en raison de l'intensité de l'ébranlement donné à la machine nerveuse, de la force de la secousse, du trouble produit par l'agitation des images, et dont le bourdonnement — qu'on nous passe le terme — a pour effet de nous distraire momentanément de la vie. Nous rappellerons, en finissant, que la surprise causée par l'excessive intensité du phénomène n'est une surprise que pour l'esprit, qui, selon ses habitudes, voudrait tout expliquer psychologiquement et n'y réussit point. Un médecin qui tâcherait d'expliquer toutes les maladies d'un client par l'état mental de ce client y échouerait plus d'une fois, la chose est bien certaine. Il est sage de se répéter le

mot de Bacon à l'adresse des chercheurs de causes finales. Il serait plus sage encore de se rappeler les erreurs de méthode auxquelles on reste exposé, malgré soi, dans la recherche des causes efficientes, et qui la rendent, elle aussi, trop souvent inféconde.

Nous savons l'intensité des effets de la musique, et que les effets produits par les œuvres des arts littéraires et plastiques n'ont pas cette intensité. Que cela nous surprenne, nous cause de la joie ou du dépit, rien n'y saurait être changé. Ne nous en prenons d'ailleurs qu'à nos entrailles. C'est elles qui sont cause à peu près de tout, c'est elles qui excitent l'émotion, qui réveillent les images dormantes et les agitent au point que l'imagination ne peut plus les utiliser. Sans le nerf pneumogastrique, si ce qu'on en dit est vrai, il y aurait bien des chances pour que tout eût lieu autrement. N'en concluons pas que les œuvres de la peinture laissent en repos ce nerf pneumogastrique. Il >'ibre généralement chaque fois que nous sommes émus. Seulement il n'entre pas en action toujours de la môme manière. Tantôt c'est le nerf acoustique qui lui communique ses vibrations. Tantôt c'est une idée ou une représentation qui met le trouble dans l'esprit, et c'est le trouble de l'esprit qui se répand à travers l'organisme... Mais ne parlons plus du nerf pneumogastrique et laissons aux professionnels de la, physiologie le temps d'examiner l'hypothèse de M. Lechalas...

Le moment est venu de nous interroger sur la qualité du plaisir musical. Nous ne la définirons pas. Il est désormais entendu que toute qualité de sentiment est indéfinissable Nous décrirons faute de mieux. Et si notre description verse dans la littérature, ce sera le cas, ou jamais, de nous souvenir que la littérature n'est rien que par la psychologie. C'est de la psychologie en menue monnaie, si l'on veut, mais ce n'en est point, pour cela seul, de la plus mauvaise.

Partons d'un lieu commun. La musique est, par excellence, source de distraction. Nous sommes distraits par la musique. Comment le sommes-nous? — Les voyages distraient ceux qui les entreprennent. Tout ce qui dépayse distrait, et

inversement, tout ce qui distrait dépayse. L'un des deux verbes peut être substitué à l'autre. Peut être serait-il opportun de nous reprendre et de dire : « doit pouvoir être... etc. » car, à première vue, nous voyons assez mal en quoi la musique dépayse. Si elle nous dépaysait sans nous faire voyager, sans nous faire changer de place ? Si elle nous procurait l'illusion d'être ailleurs sans éveiller en nous le sentiment d'être quelque part. . .? Examinons.

L'homme qui veut s'arracher aux monotonies ordinaires de la vie courante, voyage. Il veut que tout change autour de lui. Pourquoi ? parce qu'il ne p^ut changer, lui. Ce changement après lequel il soupire et qui est tout extérieur, ne lui est qu'un pis aller. S'il parvenait à changer de for intérieur, il éviterait ces déplacements qui lui font fuir les autres, alors que c'est lui-même qu'il voudrait fuir. Les meilleurs voyages seraient les voyages de l'âme, s'il eu pouvait être.

La musique leur permet d'être. Elle nous déplace sans nous transporter d'un lieu dans un autre lieu... Que les amis de la tempérance nous autorisent à chercher de nouveaux exemples parmi leurs clients du surlendemain Je ne sais quel mauvais plaisant s'amusait à dire des compositeurs qu'ils étaient presque tous amis de la bonne chère et du bon vin, car chaque fois que l'occasion leur permet d'écrire un brindisi (en français : chanson à boire), non seulement ils la saisissent, et s'ils n'écrivent pas un chef-d'œuvre, c'est quils n'ont pas fait exprès. La musique serait l'accompagnement naturel de l'ivresse. — Parce qu'elle fait du bruit ! — Elle en fait, j'en conviens. Elle fait autre chose encore.

Elle achève l'oubli de soi que l'ivresse commence. Elle achève de mettre la confusion dans les souvenirs et de troubler cette ff cénesthésie » grâce à laquelle, parce que nous ne cessons pas de nous reconnaître, nous ne cessons pas d'exister à nos propre yeux, tels que nous sommes. Sur ce point, les Grecs nous en auraient appris plus que nous n'en savons, nous autres modernes. Chez eux, ce n'était point la coutume de se voiler la face, si quelque convive, inspiré par les Dieux, s'avisait de faire l'éloge de l'état d'ivresse et d'en dégager l'esthétique- Le plus grec des Germains après Gœlhe, Nietzsche,

l'a osé, lui. Mais que n'a-t-il osé? N'a-t-il pas appelé Tart « le plus grand stimulant de la vie » ? Ne Ta-t-il pas jugé d'une « opportunité sublime », même en ceci « qu'il ment » et qu'il possède « la force transfiguratrice de l'ivresse » * ? Nietzsche dit <c l'art » tout court. Mais quand nous disons /'art, nous pensons à un art. Et Nietzsche fait comme nous tous. Et c'est vraisemblablement à la musique qu'il pense. Car la musique imite l'ivresse en permettant à l'homme de réaliser cette vivante antithèse : « s'oublier sans perdre le sentiment que l'on existe ».

S'oublier sans cesser de se sentir être. Ne plus se reconnaître et se connaître quand môme, c'est le bienfait de l'état dionysiaque tel qu'un Nietzsche se le figure. Et nous croyons que si Nietzsche n'a rien voulu taire de ces bienfaits, s'il les a même exaltés à plaisir pour s'amusera confondre les sages, il a su faire œuvre d'observateur pénétrant, le jour où il a rapproché ces deux sortes de plaisirs, celui qui naît de l'état d'ivresse et celui qui naît d'une belle ou simplement agréable musique.

Et si l'on disait que le plaisir musical est, pour les tempérants^ ce que sont, pour les autres, les plaisirs de l'ivresse, on dirait vrai. S'oublier sans perdre la conscience d'exister; perdre le souvenir « de soi » sans abolir toute conscience « d'un soi quelconque » ; mieux que cela, encore : envelopper sa vie récente d'un nuage, et quand même, se sentir vivre et content de vivre, voilà ce que les déséquilibrés cherchent dans l'ivresse, et ce que les sages demandent à la musique.

Les joies que la musique donne à ceux qui se contentent de l'aimer sans la cultiver ne sont point, sans doute, comparables à celles du parfait dilettante, chercheur de la sensation d'art. Ce sont pourtant de vraies joies. L'âme les ignorerait si elle n'était unie à un corps. C'est le corps qui les lui fait éprouver. C'est elle qui les éprouve.

I^ musique distrait de la vie, parce qu'elle est un luxe dans la vie, parce qu'elle ne ressemble à rien de ce que l'on voit, ni même à rien de ce que l'on entend dans le train ordi-

1. Cf. La Volonté de Puissance^ t. II, p. 162 et suiv., trad. Henri Albert.

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naire de Texistence. Elle exalte en nous le « ton » de la vie, parce qu'elle nous donne des sensations intenses et « volumineuses »,bien qu'aucune représentation distincte d'étendue ne vienne s'y adjoindre. Elle exalte le ton de la vie, parce, qu'elle fait affleurer à la conscience une foule de petites perceptions restées dans les couches les plus lointaines de la vie intérieure, presque à fond de cale. On dirait qu'en les réveillant, elle les ordonne, et qu'en les ordonnant, elle les accorde. Je ne sais trop ce qu'il faut penser de la sentence chère aux philosophes grecs : a Le semblable peut, seul, connaître le semblable. » Je crois bien, pourtant, qu'elle s'applique, à peu près de tout point, au plaisir musical et que, pour le décrire, c'est encore le vocabulaire musical qui est le plus riche en expressions justes. Ces sensations volumineuses que nous appelons des sentiments et dont nous plaçons le siège dans l'âme ne sont, pour ainsi parler, que des échos de vagues et profondes sensations internes. Il est bien impossible qu'elles soient aulre chose. Mais la conscience n'en sait rien. Il leur faut une étendue, puisque nécessairement, l'excitation l'exige et que la sensation ne peut se passer d'excitation.

Représentons-nous, maintenant, notre organisme. Imaginons cet organisme vibrant en étendue et en profondeur. Figurons-le métamorphosé, par Tinfluence de la musique, en une sorte de clavier, ou plutôt, de table d'harmonie... Ne poussons pas plus loin la comparaison. Consentons seulement à écrire le mot d'à harmonie intérieure » inventé par les poètes, et que les psychologues feraient bien d'autoriser. Ce mot ne signifie pas tout à fait ce que croient les poètes. L'harmonie, que les poètes se figurent être dans l'âme, est une harmonie corporelle. Elle est faite d'éléments organiques simultanément vibrants, dont la présence et le bon état se font sentir. Et nous l'éprouvons sous la forme d'un vague sentiment de bien-être. — Bien-être physique! — Nous ne disons pas autre chose. On voudra bien nous accorder, cependant, que nous ne le sentons pas comme tel. Quand nous sommes dans l'état d'allégresse, nous croyons que c'est un état de notre âme. C'est un état de notre corps que nous sentons s'alléger. Et parce que s'affaiblit en nous la con-

«cience de notre pesanteur corporelle, il nous semble parfois que noire âme se délivre de tout lien organique. L' « euphorie » des mourants n'est-elle pas, aux yeux des spiritualistes, un argument favorable à la distinction de Tâme et du corps? Le propre de la musique est d'exciter ce sentiment d'euphorie sans le rendre pathologique. Et c'est pourquoi les plaisirs issus de la musique reçoivent l'épithète de divins.

Nous croyons avoir, dans la mesure où nous le permettaient nos moyens, rempli notre promesse. Nous nous étions promis de décrire le plaisir musical en le détachant de ses conditions et presque de ses circonstances, en interrogeant la conscience seule, en essayant de nous le figurer comme un pur état de l'âme. C'est assez ce qu'il a l'air d'être. C'est par l'oreille qu'il nous arrive. Mais il s'insinue en nous, sans se faire annoncer. Nul choc extérieur ne le précède ou ne l'accompagne, si ce n'est dans les moments d'exception. Sommes-nous quelquefois ébranlés? Nous le sommes, parfois, jusqu'à la racine de l'être. Et nous nous imaginons naturellement que cette racine est celle de la vie morale et mentale. Mémento quia corpus es.

Nous avons déjà commencé de nous en ressouvenir. Nous avons expliqué parla sensation fréquente d'allégement physique l'illusion presque universelle dont le plaisir musical nous leurre en s'offrant à nous comme quelque chose de purement spirituel. Or cette sensation d'allégement, très prompte à se tourner en un sentiment d'allégresse, si elle explique aisément l'apparente spiritualité du plaisir musical, explique, tout aussi bien, l'action de la musique sur les fonctions motrices. Car plus on se sent léger, plus on se sent alerte. Le plaisir musical est donc un plaisir à deux fins. Il est pour Vâme une distraction bienfaisante. Il distrait aussi le corps.

De toutes les distractions du corps, la danse est la plus efficace. Et la danse est un jeu, parce qu'elle est un mouvement sans but, Kant dirait « une finalité sans fin » : finalité, car les mouvements des membres inférieurs ne restent pas abandonnés au hasard ; — danser c'est réaliser une succession de formes ; on dit : « les figures » d'un quadrille; — et cette

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ûnalilé est sans fin, puisque Ton se meut pourTuuique plaisir de ne pas rester eu place et que l'on ne ra nulle part.

Quand cette distraction du corps dépasse un certain degré d'énergie, le mouvement se précipite, et à mesure qu'il se précipite, sans perdre nécessairement de sa régularité, il perd beaucoup de sa grâce. Mais par l'agitation qu'il communique à tout l'organisme, par le cours du sang qu'il accélère, il influe sur la rapidité de l'imagination et de la pensée. Il détend et peu s'en faut qu'il ne dételle. Les perceptions vont et viennent. Elles passent le seuil de la conscience trop vite pour que l'on s'en aperçoive. Et l'excès de vie physique opprime la conscience jusqu'à presque l'abolir ou, tout au moins, la désorienter. Pour s'enivrer, il n'est pas nécessaire de boire. On se grise aussi de mouvement. Prenons-en donc notre parti et souvenons-nous.de la sentence profonde de Pascal : « Qui veut faire l'ange fait la bête. » Elle veut dire, croyons-nous, si on la sait entendre, qu'il n'est pas permis à l'homme de se spiritualiser à l'excès, que l'homme est essentiellement « un milieu », que passé ce milieu, les deux natures, au lieu de se séparer et de se combiner, se mélangent en une sorte de chaos où l'on ne sait plus qui domine et où il semble que ce soit la bête ; ce qui revient assez à dire que a les extrêmes se touchent ». De l'extrême ivresse à l'extase suprême, qui de nous saurait distinguer à coup sûr? Y a-t-il entre l'une et l'autre quelque chose de plus que l'épaisseur d'un mot? Car cet oubli de soi que le mélomane demande à la musique, le danseur éperdu le trouve dans la danse. Et comme il n'est jamais de danse sans musique, voici que la musique, élevée naguère au rang de chose presque divine tombe, d'une lourde chute, au rang de chose moins qu'humaine.

— La musique dansante?Peut-ôtre. Mais il en est une autre. Évitez de confondre! — Nous l'éviterons de notre mieux. Et nous ne l'éviterons guère, s'il est vrai, comme nous en tenons depuis longtemps la preuve, que l'idée de musique est liée à l'idée de mouvement. Sans doute, il est des rythmes dont la lenteur donne envie de s'étirer ou d'écarter les bras en laissant les jambes immobiles. Et qui dirait que se déten-

dre, c'est encore une manière de danser, s'exposerait à faire rire les sots. Il trouverait à ce désagrément quelque compensation, peut-être. Car il attirerait Tattention de ceux qui savent réfléchir sur les affinités profondes de la musique et du geste — par Tintermédiaire du rythme — . Delbœuf définissait la parole : « un geste sonore ». Il n'eût pas autrement appelé la musique, même s'il Teût autrement définie. Allons plus loin. Observons que du geste à la danse il n'est d'autre différence que celle du genre prochain à l'espèce immédiatement enveloppée et que, par suite, toute musique est virtuellement dansante.

— Même la musique funèbre? — Souvenons-nous de VOrphée de Gluck. Orphée gémit. Il ne sait que se plaindre. Tout près de lui, des jeunes filles dansent avec lenteur et grâce. Puis quand les danses et le chœur ont cessé, Orphée chante à son tour. Je ne sais si Gluck ou son collaborateur ont fait exprès. Mais si, par la succession de ces trois moments, ils avaientvoulu nous faire comprendre comment une douleur qui s'agite en désordre épuise l'âme en la faisant souffrir, tandis que si le rythme la pénètre, il l'apaise sans l'abolir, Gluck et son librettiste n'auraient pas autrement conçu le premier acte A'Orphée. Si le malheureux époux d'Eurydice peut chanter sa douleur, c'est que le chœur des anciennes compagnes d'Eurydice, en rythmant sa propre plainte, a exercé sur le désespoir ^'Orphée une influence salutaire. Tout sentiment mimé s'extériorise ; et en s'extériorisant, il s'allège.

Voilà ce que nous avons oublié, nous autres modernes. Et c'est pourquoi la musique lente nous dispose à rester immobiles. Nous avons appris à nous observer, à nous contenir, à nous réprimer. La politesse est essentiellement « retenue ». Elle est donc, essentiellement, ennemie du geste. Un homme bien élevé n'exprime plus ses sentiments que par la parole. Encore lui sait-on gré même de ses économies d'épithètes. Et c'est pourquoi les rythmes lents, dans la musique, nous font l'effet de rythmes absents.

Et c'est grâce à cette illusion d'absence de rythme que s'est propagée par une autre voie, l'illusion contre laquelle

nous n'avons cessé de nous mettre en garde, celle de la musique, œuvre de l'âme, faite pour le plaisir de l'àme Redisonsnous, en finissant, qu'un plaisir qui n^affecterait que Tâme, s'il n'y arrivait pas à travers l'organisme, outre quil aurait quelque peine à naître, manquerait d'intensité, de profondeur. Accessible à une trop rare élite, il ne serait pas compté comme un plaisir humain. Ce serait un plaisir dénué d'action sociale. Bien loin d'unir les hommes, il les diviserait. C'est assez dire qu'il ne serait pas ce qu'il est,ce que chacun le sait être, irrésistiblement contagieux, créateur, — et presque im- |

provisateur — d'états d'âme unanimes. '

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