‹ Essai sur l'esprit musicalChapitre 6 sur 24 · LACOLTSTIQUE PSYCHOLOGIQUE ET LA PSYCHOLOGIE MUSICALE · texte numérisé non relu

LACOLTSTIQUE PSYCHOLOGIQUE ET LA PSYCHOLOGIE MUSICALE

Depuis plus de vingt ans, M. Stumpf, professeur à TUniversité de Berlin, applique la méthode expérimentale objective à ce qu'il appelle la Tonpsychologie (littéralement « Psychologie des Sons ») et que nous avons proposé d'appeler « r Acoustique Psychologique * ». Les études qui vont suivre ont un autre objet : la Psychologie Musicale. Qu'est-ce que TAcoustique Psychologique ? Qu'est-ce que la Psychologie Musicale ?

La musique relève à la fois des mathématiques (Pylhagore, Platon chez les anciens ; chez les modernes, Descartes, au XIX® siècle, Wronski et le comte Durutte), de la physique et de la physiologie (Helmholtz) ; il n'y a plus lieu d'en renouveler la preuve.

L'œuvre d'Helmholtz, Théorie phijsiologique de la Musique, intéresse à peu près autant les physiciens que les physiologistes. C'est un maître-livre dans la plus noble acception du terme. On peut aller jusqu'à dire que, de ce livre, datent la

1. Cf. Tarticle publié par nous sous ce titre môme dans la Revue philoso^ phique, t. XXI, p. 217, 1886.

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physique et la physiologie musicales. On ira plus loin. On ne reviendra guère en deçà d'Helmholtz ; la chose est assez improbable.

Partez maintenant des conclusions de ce très beau livre. Allez plus loin dans la môme direction, qui est celle du simple au complexe, de l'abstrait au concret: vous aurez vite franchi le seuil de la conscience ; vous aurez rencontré la sensation sonore.

Cette sensation, peut-on la négliger en physiologie? La négliger, soit. I/omettre, impossible. Si Helmholtz l'avait omise, toute expérience lui eût été interdite. C'est toujours de la sensation qu'il faut inévitablement parlir quand on Iraite du son ou de la lumière. On ne peut éviler de la constater. L'ayant constatée une fois pour toutes, ou peut l'oublier, on le doit même, si Ton veut s'appliquer uniquement à l'examen détaillé des conditions qui la font naître et qui sont, principalement, physiques ou physiologiques. Ainsi a fait Helmholtz. Il a étudié la sensation du dehors, si Ion peut ainsi dire, lia considéré la sensation sonore du point de vue objectif, comme un produit de l'oreilie, sans presque s'inquiéter de la conscience qui l'accompagne ou même la constitue. Son sujet ne le comportait pas.

La Tonpsycholoffle ou Acoustique Psychologique a pour matière immédiate, et à peu près exclusive, la sensation sonore. Elle commence où les recherches physiologiques cessent. La Tonphysiolor/ie expire au seuil même de la conscience. La Tonpsychologie commence au moment où se posent les problèmes psychologiques. Et ces problèmes surgissent au moment où l'on commence à s'interroger sur les modahtés de la sensation sonore : sa qualité, par exemple, ou sa hauteur, sa durée, son intensité, son timbre.

En quoi consistent ces interrogations ? Nous les croyons inassignables en genre et en nombre. M. Stumpf leur a déjà consacré près de huit cents pages. Il lui en resterait à écrire à peu près autant, que nous n'en serions guère surpris. On vient de discerner les éléments de la sensation sonore. Ce ne sont point les savants qui les ont discernés. Ils en ont fait séparément l'analyse. Mais ni leur oi*eille ni leur conscience

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ACOUSTIQUE PSYCHOLOGIQUE ET rSYCIIOLOGlE MUSICALE

psychologique ne diffère de la noire. Chacun de nous ne sait il pas discerner un son grave d'un son aigu ? Chacun de nous ne dislingue-l-il pas les degrés de la gamme? Il peut ignorer comment un son se nomme. Il ne confond pas un nt avec un r<? : autrement il confondrait tous les airs qu'on lui chante. Il est des personnes fréquemment exposées par iialure à des confusions de ce genre. Leur nombre est relativement très faible; ce sont des infirmes.

Kl de même, chacun de nous dislingue, entre deux sons de même hauteur, le plus fort et le plus faible, le plus bref ou le plus long. De plus, il est assez rare de confondre une voix d'homme avec une voix de femme, le son du trombone avec celui du hautbois. Ces distinctions, spontanées pour la plupart, sont Tœuvre de la conscience. Dès lors, et conformément au lieu commun que l'on sait, il semble que la conscience n'ait rien de plus à faire qu'à constater, qu'elle soit ici, comme partout ailleurs, infaillible. On s'étonne donc, au moins à première vue, des longues recherches de M. Stumpf sur la valeur de ce qu'il appelle les Sianes-Urtheile. Le mot français qui traduit ce mot allemand se trouve dans la Recherche de la Vérité où il est parlé des « Jugements de sens ».

Ne nous inquiétons pas de ce que, chez Malebranche, ce terme signifte. Attachons-nous au sens que M. Stumpf lui ^oi\xve et à sa curieuse analyse des jugements immédiatement consécutif à la sensation sonore. Une sensation, prise en elle-même, est ce qu'elle est. Toute participation à la vérilé ou. à i erreur lui est interdite. Ce que l'on continue d'enseigner sur les « erreurs des sens » à nos élèves de l'enseignement secondaire est généralement exact. Je ne puis pas ne pas voir ce que je vois, ne pas entendre ce que j'entends . Mais si je cherche à exprimer ma sensation par le langage, intérieur ou extérieur, je puis me tromper. — En effet ne nous arrive-t-il pas tous les jours de nous servir de termes inexacts ou impropres? — Assurément Mais il ne s'agit pas ici de simples lapsus physiologiques. Il s'agit d'erreurs de jugement véritables, et que l'on commet sans le savoir. La sensation sonore enregistrée par la conscience peut être ressentie sans être qualifiée. Pour peu que l'on y réfléchisse, il

n'y a là rien d'anormal. Ne nous arrive-t-il pas de nommer de travers une personne de notre connaissance, non point parce que son nom nous échappe, mais parce que nous la prenons pour une autre? Ainsi les jugements de constatation qui suivent immédiatement la sensation, jugements tout spontanés, selon l'ordinaire, et que Ton dirait improvisés en nous par la sensation elle-même, ne sont pas toujours vrais.

On s'explique, à la rigueur, qu'on puisse se tromper et prendre, par exemple, un objet ou une personne, pour un autre objet ou pour une personne différente. L'esprit intervient nécessairement chaque fois qu'une multiplicité de sensations est en jeu, et qu'il s'agit d'en faire la synthèse. Les connaissances que l'esprit se procure des personnes ou des choses sont de vraies constructions. Il opère sur une pluralité d'éléments. Il peut, dès lors, les agencer avec inexactitude ou maladresse. L'erreur — et c'est Platon qui paraît bien l'avoir dit avant tous les autres philosophes, — résulte d'un mélange d'idées. Mais quand la matière du jugement est indécomposable, et c'est le cas de la sensation sonore, quand il s'agit de se prononcer sur la hauteur d'un son, l'erreur est assez difQcilement explicable. Comment se produit-elle? Car elle se produit, les enquêtes de M. Cari Stumpf ne laissent prise à aucun doute,

A y regarder de près, tout Sinnes-Urtheth tout « jugement de sens » est un jugement de reconnaissance. Or, il est presque banal de faire observer que tout jugement de reconnaissance implique une comparaison. La sensation actuelle, aussitôt que l'esprit en a reçu le choc, fait éclore une image, et cette image spontanément éclose, ou plutôt spontanément réveillée, devient la matière du jugement. C'est sur elle que l'esprit prononce, alors qu'il se figure prononcer sur la sensation. L'illusion est générale, et assez généralement inévitable. Les choses se passant ainsi, deux cas peuvent se produire. Ou bien l'image est adéquate à la sensation et coïncide à peu près avec elle, d'où le jugement vrai; ou bien elle ne coïncide pas, elle en est spécifiquement différente, d'où le jugement faux. Et il peut y avoir, ici, jugement faux,

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