LIVRE
BülCSCAllTKS K T liKS AACIF.XS.
Coulradiclion enlro le principe (le la philosophie cark'sienne, la /3crsonnaJüé, et celui de la litléralure classique, Ymiilation. — Commenl elle se résout. — Critique de cetle opinion que Descaries et les Cartésiens seraient des modernes en liltéralure. — La philosophie cartésienne et la littérature classique sont également une combinaison du libre examen et de la tradition ancienne.
Au premier aspect, les caractères généraux de la phllosopliie cartésienne et ceux de la littérature classique du XYlIe siècle semblent plutôt se contredire que s’accorder.
En eflét, le trait saillant de la philosophie cartésienne c’est rindépendance à l’égard du passé, le mépris des ancien'^ l’ambition de rompre avec toute tradition et le droit pour l’esprit, et meme le devoir, de tirer de luimème, par un effort individuel, la vérité générale.
Au contraire, la littérature du XVII® siècle, inspirée par l’esprit de la Renaissance, professe le culte et pratique l’imitation de l’antiquité. L’art ancien passe aux yeux des érudits et des critiques pour avoir réalisé et fixé l’idéal de la perfection : il est admis a priori qu’on ne peut faire mieux et qu’on ne doit pas faire autrement que les Grecs et les Latins, et qu’il serait déraisonnable
de l’essayer, puisque toute nouveauté serait condamnée d’avance à une infériorité fatale.
Il y a donc opposition de principe et de méthode entre la philosophie et la littérature, au point qu’une inhuonce réciproque de l’une sur l’autre apparaît tout d’abord ^ comme impossible ou comme inexplicable. Si la littérature avait adopté pour son compte le principe cartésien de la recherche personnelle et tenté de réaliser le beau e par la méthode que Descartes avait prescrite et employée pour trouver le vrai, l’esprit d’invention efit dominé et non l’esprit d’imitation; Perrault aurait eu raison contre Boileau, et les modernes eussent triomphé. Or, le con- |traire est arrivé. La conclusion serait donc que la littérature cartésienne a été condamnée par le goût du XVIP siècle et que l’art poétique a vaincu, dans la personne de Perrault, le cartésianisme littéraire. C’est l’opinion de l’éminent historien de la Querelle des anciens et des modernes : « L’influence de Descartes sur la littérature a été bien puissante aussi, mais à certains égards moins aperçue : on a remarqué depuis longtemps qu’il avait donné un grand exemple de l’autorité de l’écrivain sur ses écrits et sur ses lecteurs et introduit dans la composition l’ordre et la liaison des idées, l’exactitude du langage, en un mot la méthode. Mais on a signalé moins souvent un autre effet littéraire du cartésianisme. Il a voulu émanciper, non seulement la philosophie, mais la littérature et faire tomber, comme si c’avait été les lisières d’un enfant, les liens qui unissaient l’esprit français à l’antiquité. Perrault est le fils de Descartes (4). »
(l) IL Rigault. Histoire de la Querelle des anciens et des modernes. Chnp. IV, page ai.
(il —
Cette filiation, malgré les apparences, nous semble fausse ; et nous essaierons de montrer que le vrai fils de Descartes est au contraire Boileau.
Il faut accorder que « Descartes enseigna le mépris de l’antiquité. » Sans compter le sens général du Discours de la méthode et notamment les ironies du premier cliapitre, on peut tirer de ses autres écrits un grand nombre de citations significatives qui en témoignent. Ainsi, par exemple, au commencement du Traité des passions do famé : « Ce que les anciens en ont cnse.^né est si ])eu -, de chose, et pour la plupart si peu croyable, que je ne puis avoir aucune espérance d’approcher de la vérité qu’en m’éloignant des cliemins qu’ils ont suivis (1). » d Descartes ne manque jamais non plus de parler d’Aristote avec une sorte d’irrévérence voulue que Malebranche, après lui, exagérera jusqu’à une violence inique. Il dit dans les Réponses aux objections : « Puisqu’on ne m’op- » pos^ ici que l’autorité d’Aristote et de ses sectateurs,
» et que je ne dissimule point que je crois moins à cet » auteur qu’à ma raison, je ne vois pas que je doive me » mettre beaucoup en peine de répondre (2). » Il dit encore : « Galilée est éloquent à réfuter Aristote, mais » ce n’est pas chose fort malaisée (3). »
Enfin, dans la Pmcherclie de la vérité, il exprime par une formule fiôre son ambition d’être original : « Je ne veux point être mis au nombre de ces artistes sans talent, qui. ne s’appliquent qu’à restaurer de vieux ouvrages, parce qu’au fond ils sont incapables d’en achever de neufs (4). » Les plus éminents des cartésiens, Arnaud,
(1) Les Passions de l’âme. Cousin. T. IV. pago 37.
(2) Cousin. T. VIII, page 281, § 12.
(3) Cousin. ï. YJI, page 439 (Lettres).
(4) CorsiN. T. XT. page 378.
Pascal et Malebranche ont développé après le maître la thèse du progrès. Malebranche surtout, celui des trois qui a le plus aimé et admiré Descartes, est aussi celui qui a traité les anciens avec le plus d’animosité : il voudrait presque les supprimer de la mémoire des hommes : « Il est, ce me semble, assez inutile à ceux qui vivent présentement de savoir s’il y a jamais eu un homme qui s’appelât Aristote, si cet homme a écrit les livres qui portent son nom (1). » Il professe enfin que « ce faux et lâche respect que les hommes portent aux anciens produit un très grand nombre d’effets très pernicieux qu’il est à propos de remarquer (2). »
Il est incontestable, d’après ces textes, que l’esprit de la doctrine cartésienne est pour Vinvention conlreV imitation. Mais il s’agit de déterminer ce que Descartes entend par invention et ce que les grands littérateurs du XVIb* siècle entendent par imitation. Si l’originalité dont parle Descartes était surtout une originalité de forme, si elle consistait dans une sorte de liberté d’assimilation, elle se rapprocherait singulièrement de la formule des littérateurs : surpasser les anciens en les imitant.
Tout d’abord on peut opposer aux textes qui précèdent d’autres textes bien différents et qui, sans les contredire tout â fait, les atténuent pourtant beaucoup. Si nous voulons trouver dans Descartes un hommage â l’autorité des maîtres, nous n’avons qu’à choisir parmi les lettres aux Pères Jésuites dont il a été l’élève : « Je n’ai eu ni n’aurai jamais l’intention de blâmer la méthode qu’on emploie dans les écoles ; c’est à elle que je dois le peu que je sais, et c’est de son secours que je me suis servi
(1) Recherche de la Vérité. Livre II, cliap. Y. p2) Id. Ibid.
pour reconnaître rincertitude du peu que j’ai appris (1). » Il écrit à la princesse Elisabetîi : « Et même je reçois des compliments des Pères Jésuites, que j’ai toujours cru être ceux qui se sentiraient le plus intéressés en la publication d’une nouvelle philosophie et qui me le pardonneraient le moins s’ils pensaient pouvoir y blâmer quelque chose avec raison (2). »
Quand il établit les règles pour la recherclie de la vérité, non seulement il ne proscrit pas l’érudition comme un danger pour l’activité et l’indépendance de l’esprit, mais encore il la prescrit comme un point de départ nécessaire, sans lequel l’esprit ne irouverait. pas son chemin propre ou ne saurait pas mesurer ce qu’il lui en reste à parcourir : « Nous devons lire les ouvrages des anciens parce que c’est un grand avantage de pouvoir user des travaux d’un si grand nombre d’hommes, premièrement pour connaître les bonnes découvertes qu’ils ont faites, deuxièmement pour être avertis de ce qu’il reste encore à découvrir (3). »
Dans les rares passages où il s’occupe de ces questions de morale qu’il redoute et qu’il évite parce que « MM. les régents si animés contre lui pour ses innocents principes de physique, ne lui laisseraient aucun repos, si après cela il traitait de la morale, » il pense qu’il faut s’en rapporter tout à fait aux anciens sur la béatitude : « Examiner ce que les anciens en ont écrit et tâcher à renchérir par-dessus eux, en ajoutant quelque chose à leurs préceptes. Car ainsi on peut rendre
(1) Règles pour la Direction de l’esprit. T. XÇ, p. ?>5G.
("2) Lettre à Élisabeth. T. IX, p. 400.
(3) lièfile JIL T. XI, p. 201).
ces principes parfaitement siens et se disposer à les mettre en pratique (1). »
Et ce n’est pas par hasard ni sur un seul point que Descartes recommande cette méthode d’assimilation qui lui a tant servi : il la généralise et lui donne la valeur d’une règle :
« Pour que l’esprit acquière de la facilité, il faut l’exercer à trouver les choses que d’autres ont déjà découvertes, et à parcourir avec méthode les arts les plus communs, surtout ceux qui expliquent l’ordre et le supposent (2). »
Nous voilà loin du mépris pour les anciens et de la rupture avec les maîtres. Il ne faut pas prendre au pied de la lettre le ton tranchant du Discours de la méthode. Descartes lui-meme nous donne à entendre que ce discours était une sorte de préface (3) destinée à tâter l’opinion, à éveiller la curiosité, à attirer l’attenlion sur l’auteur : ce n’est pas le résumé grave et complet d’une philosophie déjà faite, et venu après l’œuvre ; c’est l’annonce hardie et parfois volontairement provocante d’une philosophie future, lancée avant cette philosophie. Elle comporte par conséquent les exagérations d’une profession de foi. Elle ne doit pas nous masquer les réserves, la déférence pour la tradition, l’emploi du savoir et l’esprit de conciliation, qui se retrouvent à chaque instant dans le reste de l’œuvre.
Plus tard en effet Descartes se défendit souvent, et avec sincérité, il faut le croire, d’avoir cherché la non- ^ veau té en philosophie. Il sentait bien lui-même que sa
(1) Lettre à Elisabeth. T. IX, ]), 205.
(2) Règle X. T. Xî, p. 252.
(5) « Ce que j’ai déjà déclaré dans le Discours de la méthode qui sert de préface à mes essais. » T. YTH. )>. 2S8.
aiéüiode était plus nouvelle cpie son fond et il reconnaissait que, des deux éléments qui composent la pensée humaine, la forme et la matière, — les solutions et les procédés logiques qui y conduisent, le dogme philosophique et les moyens de Tobtenir, — la forme seule peut être absolument personnelle, tandis que le fond, quand il est vrai, appartient à l’esprit humain, c’est-à-dire à tous les hommes. Aussi les rencontres avec ses devanciers, les emprunts aux scholastiques et aux anciens, quand on les lui signalait, ne le déconcertaient point : il ré[)ondait sans dépit « qu’il était flatté de se voir soutenu par l’autorité des penseurs qui l’avaient précédé ; il n’était pas surpris que d’autres eussent conçu les memes pensées que lui ; il n’avait jamais cherclié à se faire honneur de la nouveauté de ses théories, il les tenait pour les plus vieilles du monde parce qu’elles étaient les plus vraies, et si simples qu’il eût été étonné si nul ne les avait aperçues avant lui » (1). Si l’on rapprochait cette interprétation de l’amour de nouveautés manifesté dans le Discours de la méthode parle « célèbre prometteur » (2), elle pourrait sembler téméraire et paradoxale : mais elle est justifiée par plusieurs passages des lettres écrites à une époque où Descartes se connaissait mieux lui-même qu’au moment de la publication de son Discours, et adressées à des intimes auxquels il se révèle avec plus de conscience qu’au public.
Nous savons d’abord qu’il professait un respect absolu
(l) Witter. Histoire delà philosophie moderne, traduclion Ghalk'inel-Lacour. T. I, p. Gi.
Ç2) Lettres. T. IX, p. 22 ; et encore : « Je ne suis nullemenl de i’humeur de ceux qui désirent que leurs opinions paraissent nouvelles. Au contraire, j’accommode les miennes à celles des autres autant que la vérité me le j)erniet. » Lettre à un P. Jésuite. T. IX, p. 6f>.
pour l’antiquité sacrée. Pour lui, le domaine de la raison n’était que le domaine laissé parla théologie à la raison, et non celui que la raison aurait pu s’attribuer avant tout partage, en choisissant la première et en se faisant elle-même sa part, du droit de sa propre nature, et sans se préoccuper de ce qui resterait pour les sciences ou pour la foi.
Ainsi pour Descartes l’originalité dans les solutions était limitée a priori par cette obligation morale, qui devenait aussitôt une obligation logique, de ne contredire aucune des doctrines métaphysiques de l’Église. Descartes faisait meme de cette contradiction ou de cet accord un critérium philosophique qui dénonçait la fausseté ou attestait la vérité des investigations rationnelles. Les résultats du libre exercice de la pensée ne pouvaient être considérés comme valables et assurés qu’à la condition d’être conciliables avec les vérités révélées. A lire la déclaration suivante, Descartes est beaucoup plus près de saint Thomas qu’il ne le croit et c[u’on ne le dit : « Surtout nous tiendrons pour règle infaillible, que ce que Dieu a révélé est incomparablement plus certain que tout le reste, afin que si quelque étincelle de raison semblait nous suggérer quelque cliose au . contraire, nous soyons toujours prêts à soumettre notre jugement à ce qui vient de s.a part (1). » Mais Descartes ii’a pas tenu seulement à
(I) Principes. Partie 1, }>. 70. Descartes tenait essenliellerneiil à cet accord. 11 s’en fait une supériorité sur Aristote : « .le me propose, après avoir expliqué ma nouvelle philosophie, de faire voir claireînent qu’elle s’accorde avec toutes les vérités de la foi, beaucoup mieux que ne fait celle d’Aristote. » Lettres. T. IX, p. 359.
C’était aussi l’avis de ses disciples les plus fidèles et de ses amis les plus sûrs : « Je vois que dans toutes ses réponses, son esprit se soutient si bien et qu’il est si ferme sur ses principes et de plus qu’il est si
accorder sa philosophie avec l’antiquité sacrée ; il a toujours mis de l’empressement à reconnaître les points où elle s’accordait avec l’antiquité profane. Il ne recherche pas les dissentiments avec Aristote, au contraire : « Je sais qu’on a cru que mes opinions étaient nouvelles, et toutefois on verra ici que je ne me sers' d’aucun principe qui n’eùt été reçu par Aristote et par tous ceux qui se sont jamais mêlés de philosophie (1). »
Dans une lettre spirituelle, mais un peu subtile, il va meme jusqu’à démontrer que c’est lui. Descartes, qui est un ancien, et que, par rapport à lui, Aristote est sinon un moderne, le mot n’y est pas, mais un nouveau.
« Il n’y a rien dans ma philosophie qui ne soit ancien ; car pour ce qui est des principes je ne reçois que ceux qui jusqu’ici ont été connus et admis généralement de tous les philosophes et qui pour cela même sont les plus anciens de tous; et ce qu’ensuite j’en déduis paraît si manifestement (ainsi que je fais voir) être contenu et renfermé dans ces principes qull paraît aussi en même temps que cela est très-ancien, puisque c’est la nature même qui l’a gravé et imprimé dans nos esprits (2). »
Descartes pense donc qu’il est une raison iniper- ^^onnclle, contemporaine de l’humanité, dont les vues, quand" elles sont justes, sont communes et nécessaires, mais dont l’expression par les individus peut être et
chrclica cl qu’il inspire si doiiccmcnl l’amour de Dieu, que je ne })uis me persuader que celte philosophie ne tourne un jour au bien cl à rornementalion de la vraie religion. » Lettre du Père Mersenne. T. IX, p. 84. Voir aussi Appendice. T. X, p. 38b.
(1) Lettres. T. IX, p. 177.
(“2) Lettres. T. IX, p. 29.
être seule actuelle et personnelle, c’est-à-dire originale.
^ 11 estime que le fond de sa philosophie est plus qu’au-
L cien ; il est éternel. De là sans doute cette concession, si facilement faite et de bonne grâce, à ceux qui s’ingéniaient à retrouver et se plaisaient à dénoncer des analogies frappantes entre certaines de ses théories et celles de saint Augustin, de saint Anselme, de saint Thomas et de Galilée. Ces rapprochements ne l’offensent point parce que, d’après sa théorie même, ils ne diminuent point son génie. Il ne revendique l’originalité que pour la méthode ; et voilà pourquoi cette revendication est si absolue dans le Discours, où l’originalité de la méthode est surtout en jeu, tandis qu’elle est beaucoup plus conciliante dans le reste de l’œuvre, où Descartes n’a pas à dissimuler que, pour ses solutions, il se rencontre souvent avec ses devanciers. D’ailleurs cette dissimulation, qui n’eùt pas été logique, eût été encore moins possible. Car les moins philosophes même ont été frappés des ressemblances de la philosophie cartésienne, soit avec la scholastique, soit avec l’antiquité. La Fontaine, par exemple, qui n’était guère érudit en philosophie et qui ne se prit à Descartes qu’à l’occasion de ranimal-machine, pour rendre à ses bêtes l’esprit que le mécanisme leur ôtait, écrit à de Bouillon :
« Votre philosophe a été bien étonné quand on lui a dit que Descartes n’était pas l’inventeur de ce système que nous appelons la machine des animaux, et qu’un espagnol l’avait prévenu. Cependant, quand on .ne lui en aurait point apporté de preuves, Je ne laisserais pas de le croire, et je ne sais que les Espagnols qui puissent bâtir un château tel que celui-lâ. Tous les jours je découvre ainsi quelqu’ opinion de Descartes répandue de côté et d'autre^ dans les ouvrages des
anciens, comme celle-ci : qu’il n’y a point de couleur au monde, etc (1). »
Voilà donc l’antiquité identifiée par Descartes avec la ^ raison et la nature. Boileau accepte cette identification et la transporte du domaine de la philosophie dans celui de l’art. Ce que Boileau, et avec lui le XVIB siècle classique, estimait dans les anciens, ce njétait pas leur antiquité, mais bien plutôt cette éternelle nouveauté qu’ils devaient à la nature et à la raison. Pour Boileau la matière de la littérature est éternelle, comme pour Descartes celle de la philosophie ; on n’invente pas plus le beau que le vrai, puisque le beau n’est après tout, et Boileau l’a dit, qu’une forme du vrai. On n’en invente que l’expression qui est à fart ce que la méthode est à la phi- j losophie.
Mais dira-t-on, Boileau est autoritaire en littérature et Descartes est pour le libre examen en philosophie. Ici encore il s’agit de s’entendre sur la valeur des mots. Il y a une autorité pour Descartes, solidaire de la liberté, et il y a une liberté pour Boileau, compatible avec l’autorité. Nous allons voir que des deux côtés cette autorité est la meme, la raison, qui admet la liberté, mais en la limitant.
■ Ce qu’on pourrait appeler le libre examen en littérature, c’est-à-dire la liberté du goût, a pour but de chercher une espèce de vérité qui sera si l’on veut la vérité littéraire, comme en philosophie la vérité philosophique. Mais la faculté de la recherche n’est pas indéfinie ; elle est limitée nécessairement par l’invention de la vérité meme. Je n’ai plus à chercher ce qui est déjà trouvé : je n’ai plus qu’à le contrôler et à l’accepter. Si donc une
( l) Lettre à J/'ue de Bouillon, citée pai' Saiiil-Kvreiiiond. T. Ul, p. dOd.
Kü (jIUAUD,
certaine somme de vérité existe déjà quelque part, si elle est déjà possédée et formulée par l’esprit humain, ma liberté ne pourra consister qu’à l’aller chercher là où elle est, à la reconnaître et à m’en saisir. Cette prise de possession, par un individu, d’un domaine public est libre dans sa forme, mais déterminée dans sa matière. Si donc c’est la raison humaine qui a inspiré à Aristote les règles do sa Poëiique, il faudra bien que la môme raison liumaine, agissant plus tard par la pensée de Boileau, suggère à Boileau les vues mêmes d’Aristote. Aristote ici r ne représentera plus l’autorité de la tradition, avec un asservissement aveugle, mais l’autorité de la raison, avec une soumission volontaire. L’adhésion de Boileau à la loi des unités sera dés lors aussi libre que l’adhésion de Descartes à son critérium de l’évidence. C’est une nécessité, rationnelle, qui en dernière analyse déterminera le beau pour Boileau, comme le vrai pour Descartes, avec cette seule différence accidentelle que le même type de beauté aura déjà été déterminé avant Boileau par d’autres esprits, tandis que Descartes semjblera ou croira déterminer le premier son type de vérité.
Cette limitation du libre examen par les données de la raison déjà acquises à rhumanité est à ce point nécessaire que Descartes diminue précisément le libre examen de ses successeurs par le fait qu’il l’a déjà exercé pour lui-même, et qu’il devient à son tour pour eux une autorité dont ils seront forcés d’accepter la méthode s’ils la jugent efficace, et les découvertes s’ils les reconnaissent certaines.
B disait bien sans doute que sa méthode était personnelle (1), qu’il ne la présentait que comme un procédé
(1) « Je n'ai jamais eu dessein de prescrire k ({uelqu’homme (|uc ce tut !a
qui lui avail réussi, se coiiteiitaut de l’indiquer et de le recomtnander, sans se croire le droit de l’imposer. Mais c’est qu’il savait que sa méthode s’imposerait ; il y a là de sa part une modestie d’auteur, et non une conviction de penseur ; car la conviction eût été une inconséquence. En eiret la métliode elle-même est une partie et une forme de la vérité; la métliode, qui doit conduire aux résultats valables et aux solutions justes, est dans sou g'enre un résultat et une solution. La meilleure manière d’acquérir la science est une science et l’art de bien employer sa raison, vient de la raison, l^es quatre rèqlcs^ par exemple, sont une acquisition de l’intelligence aussi bien que les preuves de l’existence de Dieu. De sorte que par une généralisation implicite, quand Descartes dit que sa méthode convient à une raison humaine qui est la sienne, il entend par là (ju’elle doit convenir à toutes les auti^es. Il est bien é vident que pour lui les règles suivant lesquelles on doit se servir du bon sens « (jui est la chose du monde la mieux partagée » sont une forme et une fonction du bon sens lui-meme. Et le bon sens en acte, c’est-à-dire la méthode, n’est pas plus individuel que le bon sens en puissance.
Ainsi la liberté de rintelligence, à la considérer au point de vue le plus général, peut prendi’e deux formes, mais elle n’a qu’un principe. Les deux formes sont ou V invention ou ïassiiiiitatioii ; le principe unique c’est dans les deux cas radbésion à la raison, et à la raison seule.
Or c’est au nom de la raison, et librement, que Des-
niûlliode qu'ii doil suivre dans la reciicrcbe de la vérité ; mais seulement dVxposer celle dont je me suis servi, afin que si on la trouve mauvaise on la repousse, si on la trouve bonne cl utile d’autres s’en servent aussi. » (Eüooxe. T. III, p. 373.)
cartes cherche une philosophie nouvelle, parce que les systèmes de ses prédécesseurs ne le satisfont pas. Et c’est encore au nom de la raison, et non moins librement, que Boileau ne cherche pas une littérature nouvelle, parce que la littérature classique lui semble être précisément celle qu’il aurait trouvée, pour l’exercice spontané de sa raison, si elle n’eût existé déjà. A cause d’un fait historique indépendant de lui — la préexistence de la littérature ancienne ~ Boileau n’est pas origina! en littérature comme Descartes en philosophie. Mais au ])oint de vue philosophique où nous sommes placés, il nous semble aussi personnel et aussi libre. Il a toute la liberté et toute la personnalité que donnent ou que laissent le rationalisme littéraire. Nous en chercherons la preuve dans l’analyse du système esthétique exprimé par l’Art poétique.
Enfin il faut remarquer que la querelle des anciens et des modernes ne porte nullement sur la valeur des genres littéraires, mais seulement surla valeur relative des écrivains grecs, latins et français qui les ont également adoptés. Ce qui sépare Perrault de Boileau c’est l’appréciation des personnes et des œuvres et non un dissentiment sur la conception d’un idéal littéraire. Perrault ne disait pas :
« Les principes esthétiques des anciens sont faux, et voilà pourquoi leurs ouvrages sont inférieurs aux nôtres. Les genres où ils ont réussi ne nous conviennent plus, parce que nos mœurs, nos institutions, nos goûts ne sont plus les leurs. » Il disait tout simplement : « Nous réalisons mieux que les anciens l’idéal meme des anciens, parce qu’avec le temps nos ressources se sont agrandies et nos moyens se sont perfectionnés ; nous traitons mieux qu’eux les genres qu’ils ont créés, comme l’épopée et la
tragédie ; notre supériorité sur eux ne vient pas d’une autre esthétique originale et inventée par nous, mais de l’emploi plus savant et plus habile que nous faisons de la leur. » Perrault est donc un moderne, mais c’est encore un classique. Il l’est autant que Boileau. 11 faut bien se garder de confondre ici la cause de la querelle des anciens et des modernes avec le principe de la querelle des classiques et des romantiques. Pour les premiers il s’agit seulement d’évaluer la différence des talents dans les memes genres ; pour les seconds, de discuter les genres eux-mêmes, en faisant abstraction (les talents.
Aussi le grand argument de Perrault est-il que le perfectionnement a plus de valeur que l’invention (1). Il est si loin d’estimer, de réclamer ou de prévoir la nouveauté littéraire qu’il fait consister l’excellence des modernes dans leur science de l’imitation. Il y a moins de personnalité pour lui dans la création que dans l’assimilation. Pour trouver, il ne faut que venir les premiers et avoir le privilège d’une inspiration le plus souvent inconsciente et fortuite ; pour perfectionner, il faut la réllexion, l’application, la patience, en un mot la volonté artiste. Perrault et Boileau sont par là de la meme école : ils ont la même théorie du beau, et elle est toute cartésienne (2).
(1) « inventer est un grand mérite; mais qui fait les inventions? Un hasard de date et de priorité. Ce qu’ont inventé les anciens nous l’aurions inventé nous-mêrncs si nous avions été les anciens. » H. Rtgault. T. I, p. 190.
(2) Boileau réconcilié avec Perrault lui écrivait: « .le soutiendrai hardiment qu’à prendre le siècle d’Auguste dans sa plus grande étendue, c’est-à-dire depuis Cicéron jusqu’à Corneille Tacite, on ne saurait pas trouver parmi les Latins un seul philosophe qu’on puisse mettre pour la physique en parallèle avec Descartes, ni même avec Gassendi, »
Ainsi, à ne prendre, comme nous venons de le faire, que les caractères généraux de la philosophie de Descartes et de la littérature classique, ils se concilient, malgré l’opposition apparente. Le principe commun à l’une et à l’autre, c’est la liberté réglée et limitée par la raison. La chose à exprimer, qu’elle soit le vrai ou le beau, est donnée par l’esprit humain lui-même : c’est une matière universelle, nécessaire, éternelle. Quant à l’expression, elle semble pouvoir être personnelle ; c’est une forme accidentelle qui admet l’originalité (1). Mais cette distinction entre la matière et la forme ne dure pas, et bientôt la forme elle-même devient aussi universelle que la matière, une fois qu’elle a atteint une certaine perfection qui s’impose même à ceux qui voudraient être les plus originaux. Ainsi, Descartes commence par nous dire que sa méthode est toute personnelle, et bientôt elle devient, non plus le procédé particulier d’un seul esprit, mais la règle nécessaire de tous les esprits ; la généralisation s’est faite entre la publication du Discours de la métliode, et la publication des Ptègles pour la direction de l’esprit. Les mêmes règles qui sont présentées dans le Discours comme un procédé personnel sont données dans le second ouvrage comme les lois universelles de la pensée humaine. De même l’imitation de la littérature ancienne laisse d’abord aux premiers imitateurs une sorte d’originalité relative. On copie les genres, on emprunte absolument les sujets : mais la forme, mais l’expression se cherchent encore. Chaque personnalité
s’essaie à en trouver une et la variété est entretenue
(1) « Pour moi je ne sais pas si j’y ai réussi ; mais quand je fais des vers, je songe toujours à dire ce qui ne s’est pas encore dit dans notre langue. » (Boileau à Peurault.)
par rinsLiccès, jusqu’au jour où une personnalité plus puissante que les autres trouve une forme supérieure, qui devient la plus commune parce qu’elle est justement la plus originale, et qui reste, pour un temps, définitive, parce qu’en raison de cette supériorité qui séduit et qui désespère, elle force à l’imitation. Alors la personnalité qui s’était réfugiée dans la forme est chassée à son tour de ce refuge, et le domaine tout entier de l’art est occupé fatalement par l’esprit d’imitation, non pas comme par un conquérant qui usurpe et un tyran qui asservit, mais comme par un souverain élu que les constitutions littéraires, l’Art poétique par exemple, déclarent le meilleur et le plus légitime des rois. Dans l’esprit de Boileau et du siècle, cette royauté constitutionnelle du goût, sauvegarde mieux la vraie liberté que toutes les émeutes littéraires de Perrault.
Sans forcer l’analogie et en tenant grand compte de l’approximation que comportent les choses de l’esprit, où la liberté se manifeste toujours plus que dans les autres, on peut dire que la littérature classique et la philosophie cartésienne se correspondent par trois moments symétriques. C’est d’abord des deux côtés cette conception commune, que la vérité, soit esthétique, soit métaphysique, n’est pas individuelle, mais qu’elle réside dans la raison et qu’il faut la demander à la raison seule, soit qu’on s’adresse directement à elle, soit qu’on accepte librement, après examen, ce que cette même raison a déjà appris à ceux qui l’on consultée avant nous.
Mais si la vérité doit être commune, la recherche, l’invention et l’expression de cette vérité peuvent être personnelles. Le second moment est alors l’individualité de la méthode, revendiquée par un grand philosophe
comme Descartes, et roriginalitc de la forme, attestée par un grand poète comme Corneille.
Enfin cet effort, une fois fait par le génie, ne se renouvelle point de longtemps : au troisième moment, la méthode philosophique et la forme littéraire, que chaque personne est libre de créer pour elle-même, semblent si parfaites qu’elles deviennent à leur tour quelque chose de la vérité universelle et que, nées l’ime et l’autre de la liberté, — la liberté de la pensée et la liberté du goût, — elles engendrent néanmoins la tradition, l’une, en philosophie, le cartésianisme, l’autre, en littérature, le genre classique.
Ainsi le principe de la philosophie cartésienne n’est pas en contradiction avec celui de l’esthétique classique. Il faut maintenant examiner des deux côtés : la mé-
thode; 2o les résultats, et montrer que la correspondance et la symétrie se poursuivent.
Voyons donc d’abord comment les préceptes de Boileau ne sont que les règles de la méthode transportées à la littérature. Nous montrerons ensuite que l’homme. Dieu et le monde, comme le XVIB siècle les a conçus, analysés et décrits, sont bien l’homme, le Dieu et le monde de la métaphysique cartésienne revêtus par l’arl de formes concrètes, mais aussi peu concrètes que possible, de façon à exprimer même par la couleur, par l’action et par la vie, le caractère spiritualiste, déductif et abstrait de la doctrine. Toutefois avant d’entamer ce parallèle, et pour n’omettre aucun document direct , il est indispensable d’analyser trois lettres de Descartes qui renferment des jugements nettement littéraires.
La première, qui n’est « datée ni dans l’imprimé ni dans les notes manuscrites de l’exemplaire de la hiblio-
tbèque (1) » est une appréciation de Descartes sur quelques lettres de Balzac. Les deux autres sont adressées à Balzac lui-même. Ces trois lettres, qui sont tout ce que Descartes a écrit sur des questions de pure littérature, renferment des indications précieuses qui nous semblent confirmer, par des traits particuliers, les vues générales qui viennent d’être exposées sur tes relations du cartésianisme avec la forme classique.