T. XI
concrètes et assez abstraits du temps et du lieu pour perpétuer les traits essentiels de la nature, sans craindre les variations du goût ni la différence des mœurs.
Pour donner les preuves complètes de cet esprit d’analyse et d’abstraction il faudrait parcourir la littérature tout entière, ce qui est impossible et inutile : impossible parce que ni le plan ni les proportions de ce travail ne comportent une histoire, même abrégée, de la littérature classique ; inutile, parce que cette histoire a été souvent faite, quelquefois de main de maître, et que cet esprit d’analyse et d’abstraction n’ayant été contesté nulle part, n’est pas à démontrer.
Mais il faut prouver sur un ou deux cas particuliers que cette analyse et cette abstraction sont bien cartésiennes, c’est-à-dire essentiellement spiritualistes et rationnelles. Car l’analyse est un procédé universel, et c’est l’emploi (|u’on en fait sur tel ou tel objet et dans tel ou tel sens, qui lui donne un caractère propre. L’analyse peut s’adapter aux descriptions réalistes, aussi bien qu’à la psychologie idéaliste : elle s’applique à la nature comme à l’homme, à la matière comme à l’esprit, et Locke s’en est servi tout autant que Descartes. Aussi quand on a dit qu’une littérature est analytique, on n’a pas assez dit pour la caractériser, et il faut encore expliquer sur quoi cette littérature fait porter l’analyse et dans quel esprit elle l’emploie. Il en est de même pour l’abstraction.
8» Le Portrait. — Le genre littéraire qui admet le moins l’abstraction et qui exige le plus l’analyse concrète c’est sans contredit le Portrait. Piien en effet de plus individuel que ce qui est la description physique ou morale d’une personne et qui a pour but de différencier
cette personne de toutes les autres, par des traits particuliers. Cherchons donc comment l’art classique a conçu et traité le portrait littéraire ; et s’il a tourné le plus possible à l’abstrait ce genre qui le comporte le moins, on en pourra conclure a fortiori que, pour lui, la méthode d’abstraction prévalait sur toutes les autres, et qu’il en a dû faire dans tous les autres genres un égal emploi.
On sait que le XVII® siècle a eu, plus qu’aucun autre, le goût des portraits. C’est un fait d’histoire littéraire qui n’est pas à prouver ici. Sans doute on pourrait dire, qu’au siècle précédent, Montaigne avait inauguré cette mode du portrait, en passant sa vie à faire le sien d’un bout à l’autre de ses Essais. Mais, de son temps et de sa part, cette étude curieuse et constante de soi-même est encore une originalité, tandis que pour les générations suivantes elle est devenue une coutume universelle, un amusement distingué des salons, et bientôt un jeu obligatoire et d’une fastidieuse banalité.
Il pourrait sembler tout d’abord irrévérencieux pour Descartes et risqué pour la vérité, de rapprocher ce passe-temps léger et cette manie précieuse de la gravité philosophique du Discours de la méthode.
Mais pourtant, en gardant les distances, en les faisant mêmes infinies pour ne scandaliser personne, n’y a-t-il point dans cette préférence à prendre pour objet de sa curiosité la personne humaine, dans ce goût à se dédoubler soi-même, dans ce plaisir à peindre sa propre ligure reflétée dans le miroir avantageusement infidèle d’une conscience toujours indulgente, n’y-a-t-il pas enfin dans cette passion de psychologie, comme une application mondaine de la mé thode psychologique et du subjectivisme de Descartes? N’est-cc pas l’étude du moi qui s’échappe
de Taustère poêle d’Allemagne et prend les airs du monde pour s’ouvrir les salons?
De nos jours, certaines grandes découvertes de la physique et de la chimie, qui sont l’honneur de la haute science, par exemple la photographie, la galvanoplastie ou le téléphone n’ont pas manqué de provoquer des expérimentations d’amateurs, et de répandre pour ainsi dire dans les salons ou dans les cours populaires d’ingénieuses et souvent divertissantes réductions d’ellesmêmes, qui les ont vulgarisées, sans les diminuer. N’estil pas vraisemblable que les amateurs de portraits au XVID siècle aient de même, et à leur insu peut-être, réduit et vulgarisé la méthode cartésienne? Qu’ils aient fait en petit, par imitation involontaire et pour l’agrément seul, ce que Descartes avait fait en grand, avec la plus haute intention philosophique, et pour la vérité?
Non certes que de Scudéri ou de La Fayette aient pu s’aviser de se croire cartésiennes, lorsqu’elles brodaient ainsi à la plume la psychologie de leurs amies ou assortissaient les nuances de leurs sentiments pour mettre leur « moi » sur le métier. Mais tout de même le souffle cartésien, qui a passé partout, a bien pu aussi frôler leurs coiffes et incliner sur elle-même cette curiosité féminine, qui à d’autres temps s’éveille de préférence sur le dehors et ambitionne d’embrasser de plus larges vues (1).
(1) de Staüi, par exeniplc, n’élait point pour l’analyse classique; elle en parle très sévèrement dans son livre de V Allemagne : « L’analyse ne pouvant examiner qu’en divisant s’applique, comme le scalpel, à la nature morte, mais c’est un mauvais instrument pour apprendre à connaître ce qui est vivant; et si l’on a de la peine à définir par des paroles la conception animée qui nous représente les objets tout entiers, c’est précisémeni parce ((ue celle concejilion lient de plus près à l’essence des
Mais ces portraits étaient-ils la représentation de toute la personne, c’est-à-dire la description physique jointe à l’analyse morale ? Ou bien, la personne se composant d’une âme et d’un corps, l’observation de ces peintres littérateurs faisait-elle un choix entre les deux et s’appliquait-elle à l’un plutôt qu’à l’autre ?
A suivre l’iiistoire des portraits littéraires, il nous semble qu’ils ont commencé par être plutôt physiques, pour devenir de plus en plus moraux, à mesure que le spiritualisme cartésien se répandait et que simultanément l’art classique se fortibait, se puriüait et devenait davantage maître de sa formule et de ses lois. Ainsi, si l’on pouvait employer le terme d’évolution à propos du genre portrait au XVII® siècle, on dirait qu’il a fait la sienne du réalisme dans le sens de l’idéalisme.
Le portrait chez de Scudéri, par exemple, est surtout physique ; il est même à certains endroits très réaliste; et Boileau, dans son dialogue « Des Héros de Roman », n’a pas manqué de parodier, avec un à-propos malin, ces endroits-là (1).
Le portrait de La Rochefoucauld commence par une description minutieusement spirituelle de son visage et
choses. Diviser i)Our comprendre est en philosophie un signe de faiblesse comme en j)oliLif{ue diviser pour régner, De l' Allemagne . Troisième parli('. — Chapitre 11.
(T) Boileau met dans la bouche de Sapho le portrait do d isiphoiu' (pii uhîst autre (}ue celui de de Scudéri elle-même : <( Son teint n’a point cette couleur fade et blanchâtre des femmes de Scythie, mais il lient beaucoup de ce lirun mâle et noble que donne le soleil aux africaines (ju’il favorise le plus près de ses regards. Son sein est composé de deux demi-globes brûlés par le bout comme ceux des Amazones, et ({ui, s’éloignant le plus qu’ils peuvent de sa gorge, se vont négligemment et languissamment perdre sous ses deux bras. Tout le reste de son corps est presque composé de la môme sorte. »
de sa taille : « Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J’ai le teint brun, mais assez uni ; le front élevé et d’une raisonnable grandeur les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais et bien tournés. Je serais fort empêché de dire de quelle sorte j’ai le nez fait, car il n’est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois; tout ce que je sais, c’est qu’il est plutôt grand que petit, et qu’il descend un peu trop bas. J’ai la bouche..., j’ailes dents..., j’ai les cheveux, etc., etc. (1). »
Après avoir ainsi détaillé ses traits, La Piochefoucauld, avec un art de composition très savant, passe à sa physionomie, à son air, à son expression, c’est-à-dire à ce qui est l’intermédiaire entre le corps et l’àme ; puis il arrive enfin à son âme dont il énumère les qualités, en commençant par celles de l’esprit pour finir par celles du cœur.
On voit que ce portrait est un modèle de gradation et d’équilibre. Le corps et lame y ont chacun leur place, et celle qui leur convient. Dans l’analyse de sa personne La Rochefoucauld va du moins au plus par des degrés très habilement étagés. On y sent surtout la précaution délicate d’atténuer, par l’esprit et par l’humeur, le réalisme obligé du portrait physique. Quand La Rochefoucauld en arrive à son nez, à ses dents et surtout à son menton (2), il les traite avec une familiarité de grand seigneur, il en relève la description ou l’appréciation par une pointe de plaisanterie aristocratique et d’indifférence
(1) Porlrail du duc de La Rochefoucauld, par lui-même, imprimé en 1658.
Ç2) « On m’a dit autrefois que j’avais un peu trop de menton ; je viens de me regarder dans le miroir, pour savoir ce qui en est et je ne sais pas trop bien qu’en juger. » (Ibid.)
affectée pour des avantages corporels, qui ont eu leurs beaux jours, mais qui ont fait leur temps et qu’il n’y a plus alors d’intérêt ni à regretter ni à vanter. Il se réserve pour l’àme, qui ne passe pas avec la jeunesse, et dont il croit plus aisé de parler sans fatuité et sans illusion.
Avec de La Fayette, le portrait se spiritualise de plus en plus; la part faite à l’esprit l’emporte tellement sur celle qui reste au corps, que les derniers éléments réalistes s’évanouissent pour faire place à un dessin pour ainsi dire immatériel: cette image abstraite n’est plus le portrait de la personne tout entière, mais seulement le portrait de son âme. On connaît le fameux portrait de de Sévigné, composé par son amie sous le nom Ci Un inconnu. II faudrait le citer tout entier pour prouver qu’il est l’œuvre gracieuse d’une pure psychologue qui n’a d’attention que pour l’âme. Voici en effet le court passage où de La Fayette nous entretient de la beauté de son amie : on va voir que le portrait est tellement abstrait qu’il serait difficile, d’après lui, de reconnaître la marquise. « Je ne veux point vous accabler de louanges et m’amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a me beauté et une fleur qui assurent que vous n’avez que vingt ans, que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont incomparables ; je ne veux point vous dire toutes ces choses ; votre miroir vous les dit assez. Mais comme vous - ne vous amusez pas à lui parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable et charmante quand vous parlez; et c’est ce que je veux vous apprendre (1). » Et tout aussitôt de La Fayette passe à l’expression de la physionomie : « Sachez donc. Madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre
(l) Édition Moutardier. Paris, l8“2o. T. III, p. 241.
esprit pare et embellit si fort votre personne qu’il n’y
en a pas au monde de si agréable ; vos paroles
attirent les ris et les grâces autour de vous ; quoi-
qu’il semble que l’esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux, et que lorsqu’on vous écoute, l’on ne voit plus qu’il manque quelque chose à la régularité de vos traits, et l’on vous croit la beauté du monde la plus achevée. » Enfin de La Fayette suit la même gradation que La Rochefoucauld de la matière à l’esprit; car, en passant par la transition de la physionomie qui exprime l’esprit par la matière, elle arrive pour ainsi dire à l’esprit pur, et consacre le reste du tableau à la tendresse, à la fidélité et à toutes les vertus de de Sévigné.
Qu’y a t-il de concret et de pittoresque dans la partie la moins idéale de ce portrait? Rien, sinon que les traits de la marquise sont légèrement irréguliers tout en étant parfaitement beaux. Et encore nous apprend-on où réside cette irrégularité? Nullement. Le peintre nous l’enveloppe à dessein de mystère, afin qu’un détail trop précis ne vienne point matérialiser cette figure qu’il a faite invisible et transparente, pour que l’âme apparaisse tout de suite, comme une lumière derrière un cristal.
Nous reviendrons tout à l’heure à cette expression de la beauté parfaite par les termes les plus abstraits de la langue et les moins capables de peindre, et nous essaierons d’en trouver la cause.
Ce n’est pas seulement le portrait personnel et actuel, exécuté par l’original lui- même ou par une plume contemporaine et toute proche de lui, qui tend à prendre dans la littérature classique cette forme purement morale. Dans les genres où le portrait, soit d’un personnage historique, soit d’un héros fictif intervient nécessairement,
tracé par la main désintéressée de l’orateur ou du poète, comme par exemple dans l’oraison funèbre ou l’épopée, c’est encore l’àme seule qu’on voit apparaître : le corps est masqué par la peinture du cœur et il n’y est fait que de rares et lointaines allusions. Ainsi dans l’oraison funèbre du prince de Condé, Bossuet, qui est pourtant plus coloriste qu’aucun autre écrivain classique, a omis le portrait physique de son héros. Il n’a pas voulu sans doute d’un effet que l’autre école littéraire n’eût pas manqué: faire revivre un instant, devant son cercueil, le duc d’Enghien jeune, fougueux, et chevauchant sur le champ de victoire de Rocroi. Bossuet a réservé toute la place au cœur et à l’esprit du prince: il n’a dit qu’un mot, en passant, de « ses regards étincelants^ » ei encore ces regards-là sontils quelque chose de l’àme plutôt que du corps, et tout près d’etre de l’esprit (1).
Ainsi d’une part le goût du XVIB siècle pour le portrait, c’est-à-dire pour l’étude du moi humain, répond au rôle attribué par Descartes à la conscience psychologique ; et d’autre part l’élimination de plus en plus complète de la partie physique de l’homme au bénéfice de la partie morale, s’accorde bien avec cette tendance du spiritualisme cartésien à fuire abstraction du corps et des sens et à donner à l’esprit une incomparable supériorité sur la matière.
Mais la plupart des portraits dont nous avons parlé sont encore la représentation de personnes réelles et concrètes et dont les originaux ont vécu. Venons maintenant à un autre genre de peinture, celle de la beauté parfaite attribuée par un auteur à un personnage de son
(l) Voir aussi clans la Henriadc, ch. 111, le portrait du duc de Guise.
Dans tout le poème, on ne trouve pas une seule fois le portrait physique du héros, Henri IV .
invention, ou mieux encore à un personnage historique idéalisé.
S’il s’agii de la beauté du corps, cette beauté quoique réputée parfaite, doit être néanmoins sensible ; c’est-à-dire que si l’écrivain veut nous représenter une personne parfaitement belle, il faut que nous puissions nous en faire une image et que sa perfection meme ne soit pas un obstacle à la vue mentale que nous en voulons prendre. L’auteur doit nous faire voir le portrait avec notre imagination, comme nous verrions l’original avec nos yeux.
Or la conception classique de la beauté parfaite permetelle cette représentation ? Il ne le semble pas ; car, d’après ce que nous en apprennent les romans ou les poèmes de l’époque, le caractère de la beauté parfaite est justement V indétermination absolue. Nous venons devoir que le portrait de de Sévigné, dont l’amitié a fait un peu une figure idéale, laisse le lecteur dans une ignorance complète sur le genre de beauté de la marquise. Admirable, incomparable, aimable et charmante sont des qualificatifs qui ne peignent pas. Ils conviennent à toutes les beautés ; ils sont des formules générales et non des traits particuliers et distinctifs. de La Fayette ressemble ici à un peintre qui voudrait se passer et do lignes et de couleurs, et qui se contenterait pour tout portrait, d’exprimer l’opinion qu’il a de son modèle et l’impression toute subjective que l’original fait sur lui. Qu’on rapproche en effet de cette partie du portrait de de Sévigné tel autre portrait de belle personne, par exemple celui d’Elvire, dans La Provençide de Regnard : « ...Une jeune dame Aune beauté extraordinaire ; son esprit éclatait dans ses yeux, et ses yeux vifs et pleins d’amour portaient dans le fond des âmes tous les feux dont ils
brillaient: les grâces et les ris volaient autour de sa bouche, et toute sa personne n’était que charmes. »
Ces deux portraits sont identiques. Ce sont les mêmes expressions et la même ordonnance. Des deux côtés Vesprit éclate dans les yeux. Mais quel esprit et quels yeux? Voilà ce que de La Fayette ni Ptegnard ne nous apprennent. Les grâces et les ris volent également autour de la marquise et autour d’Elvire. Mais quelles grâces, et quels ris? Ce sont vraisemblablement les mêmes : il n’y en avait que d’une sorte^, et ils ont servi à toutes les belles du siècle.
Ainsi, beauté réelle ou beauté de roman, dès là que cette beauté est dite parfaite, elle n’admet qu’une forme unique; elle est exprimée par les mêmes termes. La forme semble convenue une fois pour toutes, puisque les écrivains ne la déterminent jamais ; les termes aussi semblent convenus, puisque les mêmes servent à tous.
Prenons encore dans la « Princesse de Glèves » (le roman classique par excellence, tout de finesse psychologique et qui plaisait tant à Racine) (1), quelques exemples de cette manière abstraite de peindre la beauté idéale. Voici ce qu’on appelait alors la peinture de la cour de Henri IL « Jamais cour n’a eu tant de belles personnes et d’hommes admirablement bien faits, et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu’elle donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et les plus grands princes.
(1) C'esl à propos (l<; la « Princesse de Clèoes » mise en Iragédîc par Boursault que Racine se brouilla avec Corneille dans une rencontre à l’Académie. Racine sentait bien que Boursault avait défiguré le roman ; il prit mal le compliment désobligeant de Corneille, qui prétendait ([u’il ne manquait à la tragédie que la signature de Racine, pour qu’elle lïit trouvée bonne par le même public qui l’avait siffl(>c.
» M“^ Elisabeth de France.... commençait à faire paraître un esprit surprenant et celte incomparable beauté qui lui a été si funeste.
» Marie Stuart..., étaiF une personne parfit potrr Vesprit et pour le corps.... Le duc de Nevers avait.... trois fils pai'faitement bien faits.... Le duc de Nemours.... était un chef-cV œuvre de la nature ; ce qu’il avait de moins admirable., était d’être Vho^nme du monde le mieux fait et le plus beau.... » On pourrait croire que La Fayette réserve ses couleurs pour son béroïne : nullement ; elle ne nous en présente qu’une figure abstraite comme les autres : « Il parut alors à la cour luie beauté qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes (1). »
On voit par ces exemples que l’art classique admettait, même pour le corps, un type unique de beauté parfaite, qu’il attribuait également à tous ses personnages et dont il faisait une manière d’être commune et universelle dans son genre. Il qualifiait la beauté, mais ne la déterminait point. Il ne prenait même point garde à différencier la beauté des sexes : d’une femme, il disait qu’elle était parfaitement belle, d’un homme qu’il était parfaitement beau. Et c’était tout.
Les mots par lesquels il désignait cet idéal unique étaient nécessairement abstraits et nullement pittoresques. l[s> exprimaient surtout rùnprrss/on de ceux qui regardent et point la manière d'être de Vobjet regardé. On disait : femme charmante, ce qui veut dire femme qui me charme ; mais on ne dépeignait pas la nature de
( \) La Princesse de Clèoes (l^'e
ce charme. On racontait aux autres ce qu’on avait éprouvé en voyant, mais on ne décrivait pas ce qu’on avait vu. Les cheveux n’étaient ni blonds ni noirs, mais adorables, et les yeux ni noirs ni bleus, mais divins.
Nous dirions volontiers que le portrait classique (ou en général la représentation de la beauté liumaine) était à la fois subjectif et cibsolu. Et par là nous revenons au subjectivisme et à Vicïéalisme de Descartes. ^
Par portrait subjectif nous n’entendons pas celui que l’original ferait de lui-rnéme ; car ce portrait, comme nous l’avons vu, pourrait être très réaliste; mais nous voulons dire l’analyse psychologique de ce qui se passe en nous, en présence d’un bel objet, substituée à la description de ce bel objet lui-même.
Par exemple, de La Fayette nous apprend bien plutôt l’impression que faisait sur elle la vue de (je Sévigné, qu’elle ne nous montre la marquise en personne. Par exemple encore, Phèdre, lorsqu’elle parle pour la première fois d’Hippolyte à sa nourrice, ne repasse pas dans son imagination la beauté du prince, mais repasse dans son cœur les ravages qu’y a faits cette beauté. Hippolyte pour elle, c’est la cause de sa rougeur, de sa pâleur, de sa honte, de ses larmes, de ses feux, de son mortel ennui. Elle ne voit guère Hippolyte que dans sa conscience, par les traces douloureuses qu’il y a laissées, comme nous ne voyons l’infini, suivant Descartes, que par l’idée qui en est imprimée dans notre raison (1).
(1 ) Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue :
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue :
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps cl transir et brûler.
(Phèdre. Acte T. Sc. Tlî.j
Par là s’explique, à notre avis, l’emploi de ces épithètes charmant, adorable, troublant, aimable, qui expriment les états subjectifs où la présence des objets met notre âme, tandis que les adjectifs pittoresques, qui suscitent dans .l’imagination la forme, la couleur, la proportion, expriment les qualités de l’objet, sans rien indiquer de l’impression qu’elles font sur nous.
Descartes s’enfermait dans sa conscience, et, sans en sortir, il y trouvait tout ensemble les preuves de luimême, du monde et de Dieu. Il lui suffisait des idées des objets pour en conclure la réalité adéquate de ces mêmes objets. Les écrivains classiques ne font-ils pas de même quand ils ne retiennent de la beauté extérieure que l’émotion intime qu’elle a fait naître dans leur âme, et quand, au lieu de porter leur attention désintéressée au dehors, pour observer et rendre cette beauté elle-même, c’est plutôt leur émotion qu’ils analysent et qu’ils expriment? Les portraits classiques ne sont guère que les portraits de l’âme de leurs peintres en présence des originaux.
Le portrait classique est absolu aussi, en ce sens qu’il laisse indéterminée, comme l’est l’absolu lui-même, la figure qu’il prétend représenter : il la qualifie seulement de beauté parfaite, comme s’il n’y avait qu’un genre de perfection et qu’il fût inné pour ainsi dire dans toutes les imaginations avec sa forme unique; comme si enfin tous les esprits s’accordaient nécessairement sur sa nature et sur son apparence concrète au point qu’il fût superflu de les décrire. Le portrait absolu suppose que le sens du beau est chose du monde aussi également partagée que le bon sens : il n’est personne qui ne sache du premier coup de quoi il est question quand on parle de beauté parfaite; il suffit de la nommer pour qu’elle
apparaisse à l’imagination, comme par exemple Tidée d’infini apparaît à l’entendement.
Ainsi, nommer la beauté parfaite, ce serait renvoyer le lecteur à un type bien connu de lui, dont l’image lui est familière, et qui doit répondre exactement dans son esprit à ce qu’il est dans l’esprit de l’auteur.
Puisqu’en effet il s’agit ici de la beauté humaine, c’està-dire de visage, de taille, de forme, de démarche, en un mot de choses sensibles, perceptibles par la vue, on pourrait se demander si les artistes classiques n’auraient pas admis, une fois pour toutes, un type de beauté sensible, déterminé et décrit quelque part par l’un d’eux et réputé parfait. A ce compte et dès lors quand ils diraient d’une personne, soit réelle, soit fictive, qu’elle est parfaitement belle, il se serviraient d’une sorte d’abréviation, convenue et intelligible, pour nous apprendre que cette personne est semblable au modèle admis ; ils se dispenseraient par là tout simplement d’une description déjà faite et présente aux yeux de tous les connaisseurs.
Après tout, les raffinés de lettres* et de psychologie galante s’étaient bien avisés, sous la présidence de Marguerite de Navarre, de trouver la formule du jmrfait amour; et ils étaient arrivés à la composer avec tant de précision et de rigueur, qu’il n’y eut plus dès lors qu’une seule manière d’être parfaits amants. Tout le beau monde de la cour et des ruelles entendait le terme dans les romans comme dans la -conversation et, sans plus d’explication, en savait le sens et le contenu.
Mais pour la beauté parfaite, il n’y a pas eu, que nous sachions, de description typique. L’Art classique est tellement idéaliste qu’il a traité la beauté sensible comme Iq
beauté idéale, et qu’ii a rendu la première aussi abstraite que la seconde.
Du reste, c’eût été de sa part une inconséquence et même une contradiction de la décrire ; car, s’il s’y fût risqué, il se fût infailliblement prouvé à lui-même, et contre sa doctrine, qu’il n’y a pas un type unique de beauté sensible, mais qu’il y en a autant que la nature se plaît à en produire, ou que l’imagination des artistes s’ingénie à en créer. Si de La Fayette s’était avisée de peindre avec des lignes et avec des couleurs la beauté parfaite de la princesse de Clèves, elle se fût bien vite aperçue qu’il lui eût fallu d’autres couleurs et d’autres lignes pour peindre la beauté parfaite de Marie Stuart, et d’autres encore pour celle du duc de Nemours. Et ces variations obligées de son pinceau, et cet ajustement différent de nuances diverses, lui eussent prouvé qu’il y a beaucoup de genre de beaulés parfaites, et qu’Éliante a raison de faire ressortir si joliment contre Alceste tout ce qu’il y a de relatif et de personnel dans l’appréciation de la beauté sensible (1). Peut-être pourrait-on récuser la compétence d’Éliante : alors nous invoquerions celle de La Bruyère, qui esl un peintre et qui s’y connaît : « L’agrément est arbitraire ; la beauté est quelque chose de plus réel, et de plus indépendant du goût et de l’opinion (2). » Sans doute la beauté, même sensible, d’après ce jugement, tend vers l’absolu dont elle est plus voisine que l’agrément. Mais elle n’y atteint pas, tant qu’elle demeure sensible, parce qu’elle contient toujours cet élément de différence et de relativité qui vient de la sensibilité et que l’art classique a cru le
(1) Le Misanthrope . Acte IL Sc . V ,
(^) Les caractères. C4liap, Des femmes.
plus souvent devoir négliger. Voilà où est l’excès, et où la doctrine, poussée à bout, se retourne contre l’art luimême pour lui enlever de ses moyens et diminuer ses effets.
Le portrait abstrait de personnes concrètes et la représentation absolue de beautés individuelles finissent par être de véritables contradictions, pour éviter une contradiction; la théorie classique veut qu’il n’y ait qu’une perfection esthétique, comme il n’y a qu’une raison et qu’une vérité, et pour ne pas se contredire, quand elle passe à l’acte, elle conserve cette unité illusoire en n’employant qu’une seule formule pour exprimer des choses réellement différentes : beauté parfaite. Mais cette unité n’existe que par la généralité des termes; elle est purement verbale. Que l’écrivain précise, elle disparaît. La beauté parfaite devient blonde ou brune, etc ; Marie Stuart et la princesse de Cléves retrouvent leurs personnalités, identifiées tout à l’heure par M^ie de La Fayette dans l’uniformité d’une perfection abstraite, et cette peinture algébrique, qui n’a même pas la consistance d’un dessin, fait place à des tableaux composés de lignes et de couleurs, ayant un caractère propre et offrant un spectacle saisissable à l’imagination (1).
90 La séparation des genres. — Une autre forme de la méthode d’analyse etd’abstraction appliquée à la littérature
(1) Il faut prendre garde que nous parlons seiilemenl ici de la repri^sentalion de la beauté. Nous n’ignorons pas que, quand il s’agif, de peindre des figures vulgaires ou comiques, l’art classique descendant son jirocédé au niveau des modèles, a su être descriptif et parfois piltoresipie et réaliste. (V. par exemple les jiortraits de Giton et de Phédon dans La Bruyère, et dans le Lutrin, ch. I, la description de l’alcôve et du trésorier qui y repose, après déjeuner.)
c’est la séparation des genres. Nous n’y insisterons point après ce qui en a été dit plus haut. Nous avons constaté en effet que Boileau après avoir énuméré tous les genres de poésie connus des anciens, sauf la fable et le poème didactique, oubliés ou omis on ne sait pourquoi, assigne à chacun d’eux un objet, un ton, des limites et des lois qui lui sont propres :
Tout poèmo ost brillant de sa propre beauté (1).
Un seul genre peut meme se subdiviser en deux espèces distinctes : ainsi le genre dramatique se subdivise en tragédie et en comédie.
Le comique ennemi des soupirs et des pleurs N’admet point dans ses vers de tragiques douleurs {'^1).
Cette séparation du rire et des larmes au théâtre a été considérée par les théoriciens classiques comme une nécessité de l’esthétique au premier chef. Le mélange des genres n’était pas .seulement interdit du tragique au comique, mais encore d’un comique supérieur à un comique inférieur. Molière, au jugement de Boileau, n’a pas été docile à la pure doctrine pour avoir mêlé à des caractères sérieux et puissants des figures légères et badines :
C’est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix Si moins ami du peuple en ses doctes peintures 11 n’eût point fait souvent grimacer ses figures,
Oui'té pour le plaisant Tagréable et le fin,
Et, sans honte, à Térence allié Tabarin (3)*
C’est là une quatrième unité que Boileau ajoute aux
(1) Art poétique. Chant IL
pi) ht. Chant JII.
(3) hl. Ch. 111.
trois autres sans lui donner de nom : on pourrait l’appeler Vunité de ton. Elle est une loi si essentielle du théâtre classique, que le premier effort des novateurs romantiques, en France, a porté contre la division des genres, et qu’ils ont revendiqué comme leur plus difficile victoire et leur plus précieuse conquête d’avoir recombiné le comique et le tragique de la vie humaine dans une synthèse vraie, qu’ils ont appelée le drame.
11 y a place ici pour deux objections. On pourrait dire :
Que ce ne sont pas les classiques français qui ont inventé la séparation des genres, puisqu’elle existait déjà sur la scène antique et qu’Horace la presci it comme une loi du goût dans sa Lettre aux Pisons. Par conséquent ce serait aux anciens seuls, et non à la discipline cartésienne, que les auteurs dramatiques du XVIP siècle devraient cette application, au théâti-e, de l’analyse et de l’abstraction.
2® Que ce ne sont point les romantiques français du XIXe siècle qui ont tenté les premiers, en France, le mélange du comique et du tragique dans une même action, sous le nom de drame, puisqu’au XVIIP siècle Diderot a employé le terme et fait non seulement la théorie, mais l’essai même de la chose. Examinons d’abord la seconde observation : nous en aurons plus de clarté pour répondre ensuite à la première.
C’est un fait que Diderot a le premier essayé de renouveler le théâtre français et qu’il a fait la théorie d’une nouvelle conception dramatique, avec des modèles â l’appui. « J’ai essayé de donner dans le Fils naturel l’idée d’un drame qui fût entre la comédie et la tragédie. »
Au nom du naturel, il fait porter d’abord ses réformes sur l’aménagement matériel du théâtre, c’est-à-dire sur
la mise en scène. Il développe ses réclamations sous quatre chefs: les personnages, les costumes, le décor, la pantomime.
Il demande en premier lieu que Faction soit jouée par des hommes ordinaires , et non par des personnages historiques ou des héros fictifs plus grands que nature.
En second lieu il exige que les costumes soient naturels ; il ne veut pas qiFun prisonnier sorte enrubanné d’un cachot, ou que des personnes de qualité qui viennent do faire naufrage et ont abordé à la nage dans une île, s’y retrouvent, comme certains seigneurs de la Princesse de Clèues, avec des habits assez secs et assez correctement ajustés, en dépit de l’eau de mer et de ce temps de natation, pour que, héros immaculés de cette inoffensive tempête, ils puissent reprendre incontinent leurs galants propos.
Diderot exige ensuite un décor naturel: c’estla conséquence de la réclamation précédente. Elle peut nous étonner aujourd’hui; mais alors elle avait une grande valeur de nouveauté.
Enfin il s’eftorce de créer la jjantomime qui n’existait pas. Il pense que le poète, qui donne à Facteur des paroles seulement, et qui lui livre ses vers sans plus s’occuper des gestes qui devront les accompagner, ne détermine que la moitié de Faction. Il lui appartient non seulement de diriger Facteur quand il parle, mais encore de gouverner son silence et de lui imposer des attitudes calculées pour le temps où on lui donne la réplique.
Diderot applique sa théorie : de là l’aspect étrange du texte de ses pièces, qui est, à chaque instant, coupé par des parenthèses où le geste est indiqué, ou bien suspendu par de nombreux points qui interrompent la
plirase, et laissent à la mimique de l’acteur le soin de l’achever.
Puis passant de la forme au fond, Diderot donne la classification suivante des types de poèmes dramatiques : « Voici donc le système dans toute son étendue : La Comédie gaie, qui a pour objet le ridicule et le vice. La Comédie sérieuse, qui a pour objet la vertu et les devoirs de l’homme. La Tragédie qui aurait pour objet nos malheurs domestiques. La Tragédie qui a pour objet les catastrophes publiques et les malheurs des grands. » Il pense enfin, en dépit de Boileau, qu’il faut autant de génie pour réussir dans l’un ou l’autre de ces quatre genres : « Si l’on croit qu’il y ait beaucoup plus d’hommes capables de faire Pourceaugnac que le Misanthrope, on se trompe (1). »
Si l’on cherche, d’après ce qui précède, quelle est la définition du drame suivant Diderot, on voit. qu’elle n’implique pas le mélange du comique et du tragique dans la meme action, mais seulement l’introduction dans la tragédie de personnages ordinaires, renfermés jusque-là dans la comédie. Le drame pour Diderot • n’est donc qu’une espèce’ de tragédie; c’est « cette tragédie qui aurait pour objet nos malheurs domestiques. »
La réforme de Diderot no va donc qu’à ouvrir la scène tragique à des personnages qui jusque-là en avaient été e.vclus par leur condition inférieure. Par là il sauvegarde encore cette unité de ton, qui est une loi classique, puisque si les personnages du « Fils naturel » sont des bourgeois et non des héros ou des grands, du moins aucun élément comique ne se méle-t-il à l’action tra-
( l) Diderot, Lettre à, Grimm sur la poésie dramatique, lid, Desroy, Paris, 1798, PP . 740 et suivantes.
— iito —
gique où ils sont impliqués. On y pleure d’un bout à l’autre, sans la moindre occasion de rire : les larmes meme y sont si continues que le genre s’en est appelé : Comédie lacrimatoire.
Le drame romantique, au contraire, vise surtout à rompre l’unité de ton. Le principe esthétique du romantisme étant le rapprochement ces contraires, il tire ses effets de l’antithèse perpétuelle de la tristesse et de la joie, de la noblesse et de la bassesse, des événements insignifiants et des catastrophes [trofondes et retentissantes. Sans doute il introduit sur la scène tragique des personnages d’humhle qualité, des hommes ordinaires, comme le voulait Diderot, mais à la condition qu’ils s’y rencontreront avec des grands, des héros, et qu’ils feront contraste avec eux. Chez Diderot il n’y a qu’un commencement d’opposition entre la grandeur des sentiments et la vulgarité des conditions ; chez les romantiques l’opposition est poussée à bout, puisque non seulement le drame donne des sentiments nobles aux petits et des sentiments petits aux nobles, mais que de plus il mêle dans la meme action ces petits et ces nobles, et ajoute ainsi au contraste des conditions celui des sentiments. Il y a donc encore dans le drame de Diderot un élément très classique, c’est l’unité de ton. Il augmente le nombre des genres, puisque sa classification en admet quatre au lieu de deux; mais il les laisse encore distincts et séparés.
Les romantiques, au contraire, n’admettent plus qu’un seul genre, mais un genre complexe qui les comprend tous, et qui laisse à la liberté de l’artiste la faculté de mélanger sous le nom de drame le comique et le tragique dans telle proportion qu’il lui plaît.
Examinons maintenant l’autre objection et voyons si
— till —
la séparation des genres n’est qu’un emprunt fidèle des classiques à l’esthétique de l’antiquité.
Pour ne point entamer ici une longue discussion littéraire qui ferait sortir ce travail des limites voulues, indiquons seulement les points essentiels dont la preuve est faite, soit par l’histoire et la critique, soit par nos remarques précédentes.
P — L’art ancien n’a jamais exclu comme moyen l’opposition des contraires. Loin de là. Il a connu l’emploi du laid pour faire ressortir le beau. Il l’a subordonné à une harmonie finale dans laquelle il lui a savamment assigné un rôle. On connaît la fameuse antithèse d’Achille et de Thersite. Nous savons aussi que la théorie esthétique de Platon se ressent de son dualisme métaphysique, et que pour lui la beauté ne réside pas dans une sorte d’unité primitive, indécomposable en éléments divers, mais bien plutôt dans une imité synthétique, qui s’est faite elle-même, en subordonnant harmonieusement des éléments épars et opposés, et en les soumettant, par une sorte de victoire sur les contraires, à la finalité esthétique.
Les classiques modernes ont compris l’imité tout autrement. Ils la cherchent par l’abstraction, tandis que les anciens la concevaient plutôt comme une synthèse et l’obtenaient par la conciliation. Ceux-ci faisaient entrer dans l’œuvre d’art tous les contraires, par une combinaison harmonieuse ; les autres ont préféré les éliminer le plus possible pour réduire l’œuvre d’art à un minimum, qui ne renfermât plus qu’un élément d’une seule nature.
Pour les anciens, même pour les spiritualistes, l’unité de l’homme est' la résultante harmonieuse de l’àme et des organes : Platon dit que l’homme est un esprit servi
par un corps, et Aristote que le corps est la matière dont Famé est la forme.
Pour les modernes, Funité de l’homme, c’est ce qui reste de l’homme quand l’abstraction spiritualiste en a éliminé la partie matérielle, pour n’en garder que l’essence spirituelle. En somme, pour les anciens, Funité réside plutôt dans l’harmonie totale des parties, quand elles sont réunies en un ensemble, suivant un système ou dans un organisme. Pour les classiques, elle est dans chacune des parties seulement, quand la division, poussée jusqu’au bout, les a séparées.
De là, cette interprétation par les modernes de la loi des trois unités que les anciens ne leur avaient nullement laissée telle qu’ils Font comprise. De là aussi cette quatrième unité, Funité de ton, qui est la conception originale de Fart classique et qui indique de sa part un suprême et excessif effort d’abstraction dont les anciens ne leur avaient donné ni le précepte ni l’exemple.
C’est qu’en effet pour obtenir cette unité de ton, les classiques modernes ont dû éliminer de leur tragédie plusieurs des éléments constitutifs de la tragédie antique. Ils ont été amenés ou bien à donner le même ton à des personnages qui, au naturel, n’ont ni le môme langage, ni les mômes manières, à cause de la différence de leurs conditions ; ou bien à ne réunir sur la scène tragique que des personnages de la même condition, des rois, des reines, des héros, enfermant ce milieu noblement homogène à toute figure et à tout caractère d’un ordre inférieur.
Par suite, la classe sociale des confidents, inventée par le génie classique pour les besoins de cette unité de ton, est une classe aristocratique, très voisine de la royauté. Ces suivants sont des courtisans, de grands
seigneurs, qui parlent naturellement la langue de leur maître. Oubien si, par exception, l’imitation plus scrupuleuse d’une fable antique ouvre la tragédie française, Phèdre par exemple, à un personnage de l’ordinaire, comme la nourrice^ alors celle-ci est élevée du coup à la dignité de confidente et parle d’office le langage noble.
2® — L’art antique n’a jamais exclu de la scène tragique les personnages de condition inférieure. 11 nous suffit de rappeler qu’on y trouve des bergers, des nourrices, des messagers, des esclaves, des enfants, etc.
Le chœur, qui joue un rôle constant dans la tragédie, est toujours composé d’hommes ou de femmes d’un rang très humble: matelots, captives grecques, vieillards Ihébains, bergers, soldats gardiens d’un camp, jeunes filles argiennes, etc.
30 — L’art antique n’a pas non plus remplacé par des récits les scènes réalistes qui ont si fort blessé la délicatesse du XVIL siècle. Il nous montre le sang d’Œdipe aveuglé, et les blessures d’Hippolyte mis en lambeaux par les pierres de la route. Le récit, qui éloigne l’action et cache la réalité pour n’en donner que l’idée et non la sensation, est encore une forme de l’abstraction classique que les tragiques anciens n’ont pas enseignée aux tragiques français.
En résumé, les artistes du XVIIe siècle n’ont pas compris l’imité dramatique comme les anciens. Ils leur ont emprunté, si l’on veut, la loi de la séparation des genres, c’est-à-dire que d’après eux ils ont fait de la comédie et de la tragédie deux formes distinctes, avec leurs attributions propres. Mais à part cette grande division, les classiques français n’ont presque rien gardé ni de l’aménagement, ni du caractère, ni des lois esthétiques de la tragédie. Ils s’en sont créé un type à eux.
noble et abstrait : pour le réaliser, ils se sont servis d’une méthode d’analyse, rationaliste en psychologie, que les anciens, s’ils l’ont quelquefois pratiquée en philosophie, n’ont jamais du moins appliquée au théâtre.
Il reste donc une place, et une large place pour l’influence cartésienne dans l’histoire de l’idéal et de la méthode dramatiques des classiques. On a dit bien souvent, et les classiques ont prétendu eux-mêmes, qu’ils étaient originaux dans l’imitation. La formule nous semble juste, mais à la condition qu’on l’explique, et qu’on place bien cette originalité là où elle est, c’est-àdire dans la méthode analytique, et qu’on la fasse venir de là d’où elle vient, c’est-à-dire d’une application à l’art dramatique de cette méthode analytique enseignée par Descartes.
Pour que l’imitation des anciens ait pu être originale il a bien fallu que lesmodernesy aient mis quelque chose de moderne. Or, ce n’est pas l’emprunt des sujets qui est original, pas plus que celui des cadres dramatiques : il reste donc que ce soit la psychologie des personnages. Il a donc fallu, à notre avis, que la littérature classique, pour n’être pas toute d’imitation et d’après les anciens, tirât son originalité de ce qui était par-dessus tout original alors — la philosophie — de qui elle a pris sa méthode psychologique et son caractère de spiritualisme déductif.
Aux considérations précédentes il convient d’ajouter une dernière remarque qui, sans avoir la valeur d’une preuve, peut conlirmer cependant cette solidarité que nous avons constatée entre la conception de la tragédie noble et abstraite et l’esprit cartésien.
Un fait curieux, sinon important, c’est que Corneille (qui d’une part ne s’esc jamais soumis aux règles que par une condescendance subtile et rétrospective, et qui,
d’autre part, n’aurait pu subir que par un anachronisme l’iidluence cartésienne) avait précisément conçu et tenté un genre dramatique, intermédiaire entre la tragédie et la comédie, qu’il ne savait comment nommer, mais qui depuis s’est appelé le drame. Il expose son invention, en 1650, dans l’épître dédicatoire dé Don S anche , k M. de Zuylichem.
On va voir que Diderot n’a pas fait autre chose que de la reprendre au siècle suivant ; et si le drame, défini par le grand Corneille, n’a pas fait son entrée cent ans plus tôt sur la scène française, malgré la haute autorité d’un introducteur aussi illustre, ce n’est pas que la formule n’en ait été proposée aux classiques et connue d’eux, mais c’est que leur goût ne pouvait pas l’admettre, parce que ce goût était inspiré et réglé par une philosophie dont l’esthétique ne l’admettait pas. De sorte que le drame, qui s’est présenté sous le patronage de Corneille au théâtre du XVID siècle a été repoussé et différé jusqu’à Diderot, c’est-à-dire pendant le temps qui s’est écoulé entre l’avénement du cartésianisme et le commencement de sa décadence, ou du moins entre l’époque où il ne faisait que de naître et celle où la philosophie du sentiment et de la sensation diminua considérablement son empire.
Corneille avait un esprit d’invention que n’a jamais eu Racine. Il l’exerçait non seulement à trouver des sujets nouveaux, mais encore de nouvelles formes dramatiques (1). Or, étant donnés les deux genres extrêmes, la
(l)« Voici uii poème (l’une espèce nouvelle, et rjui ii’a point (rexeinplc chez les anciens. Vous connaissez riiunieur (Je nos F'rançais : ils aiment la nouveaul(3 ; et je hasarde « non tain incliora cpiani nova » sur l’espérance de les mieux divèriir. X AM. de ZüYLienEM, T. V. p. iOi.
comédie et la tragédie, rinvention de Corneille fut attirée à en essayer des combinaisons. Il y en a deux qui s’offrent naturellement à l’esprit. Si l’on prend garde que les deux éléments d’une pièce sont d’une part V action, de l’autre les personnages, on s’aperçoit qu’on peut les combiner de telle sorte que, ou bien on fera jouer des scènes de la vie ordinaire et une action commune à des personnages de qualité, ou bien que l’on emploiera des personnages ordinaires et communs aune action extraordinaire et tragique. Faire jouer la comédie par des rois et des héros, et faire jouer la tragédie par des bourgeois et des artisans, voilà deux variétés du genre dramatique qui semblent possibles et susceptibles d’être tentées.
Or ces deux combinaisons sont exposées par Corneille avec une netteté parfaite dans l’Epîtreà M. deZuylichem. Voici l’ingénieuse psychologie dont Corneille se réclame pour justifier sa double conception et cette symétrie inverse de la tragédie comique et de la comédie tragique : « La tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte, et cela est de ses parties essentielles puisqu’il entre dans sa définition. Or s’il est vrai que ce dernier sentiment ne s’excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables, et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n’est-il pas vrai aussi qu’il y pourrait être excité plus fortement par la vue des madheurs arrivés aux personnes de notre condition et qui nous ressemblons tout et fait, que par l’image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n’avons aucun rapport qu’en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice, ce qui ne se rencontre pas toujours ? » Voilà bien la première combinaison : mettre dans le cœur d’hommes ordinaires comme nous de grands
sentiments, de fortes passions et les mêler à une action tragique. Voici maintenant la seconde. Corneille continue: « Que si vous trouvez quelqu’apparence en ce raisonnement, et ne désapprouvez pas qu’on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres, quand leurs infortunes ne sont pas au-dessous de sa dignité, perrnettez-moi de conclure, a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand nous en proposons quelqu’aventure qui ne s’élève point audessus de sa portée. »
Ainsi, si l’on ajoute ces deux genres à la comédie et à la tragédie pures, le système dramatique de Corneille est plus riche que celui de Diderot. Il est vrai que Corneille ne donne point de noms à ces deux genres. Pour ce qui est du premier, il ne s’en occupe pas autrement qu’en passant et pour en indiquer la théorie, puisqu’il ne s’y est point essayé. Quant au second, dont la pièce de Do7i Sanche est justement un exemple, il propose plusieurs dénominations sans s’arrêter à aucune : « .Te vous avouerai toutefois qu’après l’avoir faite (la pièce) je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n’ai pu me résoudre à celui de tragédie, ne voyant que les personnages qui en fussent dignes. » Corneille ajoute qu’il n’a pas voulu faire comme le bonhomme Plaute qui n’eût pas manqué d’appeler sa pièce tragi-comédie. Ce serait « trop déférer au personnages et considérer trop peu l’action. » Il a pensé à l’appeler comédie héroïque « J’ajoute à celle-ci (comédie) l’épithète de héroïque pour satisfaire aucunement la dignité de ses personnages, qui pourrait sembler profanée par la bassesse d’un titre que jamais on n’a appliqué si haut. »
, D’ailleurs Corneille ne se soucie pas outre mesure de trouver un nom pour sa pièce ni d’instituer pour elle une
nouvelle classification dramatique ; ce titre n’est que provisoire et Corneille n’y tient pas autrement : « Mais, après tout, Monsieur, ce n’est qu’un intérim, jusqu’à ce que vous m’ayez appris comme je dois l’intitulef. »
Voilà donc des cadres nouveaux proposés aux auteurs dramatiques du XVII^^ siècle. Et par qui? Par le grand Corneille lui-même, c’est-à-dire par le théoricien le plus autorisé, puisqu’il était en même temps celui qu’on a nommé le père du Théâtre français. Or ces nouveautés, qui étaient raisonnables et praticables, puisque l’art français y est revenu plus tard et semble s’y tenir depuis lors, ont-elles séduit par leur nouveauté même, ont-elles convaincu par leur origine, ont-elles tenté par un exemple, qui en somme n’est pas sans mérite (1), la jeune génération dont était Racine et qui eût dû, semble -t-il, écouter encore les leçons et s’en ber aux conseils du grand Corneille ? Nullement. Cette tentative pour rapprocher les genres ne fit point de disciples. Cette évolution, que l’action dramatique essayait en allant de l’unité à la complexité, se faisait à contre sens pour l’esprit de l’époque. Les écrivains qui avaient appris de Descartes à chercher le simple, ne pouvaient pas, sans contradiction, suivre Corneille quand il les invitait à chercher le compliqué ; il fallait choisir : ce fut Descartes qui l’emporta. La tragédie classique garda sa forme pure jusqu’au jour où, la trouvant épuisée par sa pureté même, Diderot se crut novateur en dirigeant contre elle une révolution moindre que celle que Corneille avait méditée entière et à demi entreprise.
(1) jDow est une pièce intéressante qui, après quelques repré*
sentations heureuses, ne tomba que par le « refus d’un illustre suffrage*» çomme nous l’apprend Corneille lui-môme,
Ordre et déduction. — La littérature classique, après avoir accepté de Descartes la règle de l’évidence et la règle de l’analyse, ne pouvait pas ne pas se conformer à son troisième précepte qui est la conséquence logique des deux premiers, et que Descartes formule ainsi : « Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés, jusqu’à la connaissance des plus composés; et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres (1). » Ainsi l’ordre est une nécessité pour l’esprit qui cherche le vrai.
Mais ici encore il faut déterminer la nature de cet ordre, comme nous avons plus haut déterminé celle de l’analyse. Quel est le caractère particulier de Vordre cartésien ? Car il n’est point de philosophe qui n’ait reconnu et proclamé la valeur logique de l’ordre. Tout système de penser, quel qu’il soit, implique un ordre, et tout esprit qui pense a nécessairement le sien, puisqu’il se fait en lui une certaine association d’idées qui constitue une suite et un enchaînement. Il y a donc un ordre subjectif de l’imagination et des sens, c’est-à-dire un arrangement personnel des impressions et des notions, dans lequel la pensée individuelle se reconnaît et dont elle possède la clef.
Mais cet arrangement, qui est un ordre véritable pour telle ou telle intelligence prise en particulier, est-il un ordre universel et qui puisse convenir à tous les esprits ? Évidemment non, puisqu’il est l’œuvre de facultés variables (vt relatives, comme l’imagination et l’asso-
(l) Disc, (le la méth.. 2e partie.
ciation des idées. Il y a donc aussi un autre ordre, composé uniquement d’éléments rationnels et qui, par suite, n’est pas un arrangement propre à un seul esprit, mais s’impose à tous. Or lequel des deux est l’ordre cartésien? C’est évidemment le second. « ...Considérez, dit Descartes, que, n’y ayant qu’imc vérité de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu’on en peut savoir ; et que par exemple un enfant instruit en l’arithmétique, ayant fait une addition suivant les règles, se peut assurer d’avoir trouvé, touchant la somme qu’il examinait, tout ce que l’esprit humain saurait trouver ;• car enfin la méthode qui enseigne à trouver le vrai ordre et à dénombrer exactement toutes les circonstances de ce qu’on cherche, contient tout ce qui donne de la certitude aux règles d’arithmétique. » Ainsi il y a un vrai ordre : il est universel et nécessaire. 11 doit donc être tel qu’il ne convienne pas seulement à l’esprit de Descartes, mais qu’une fois trouvé, il s’impose à la raison humaine elle-même.
Nous avons déjà relevé la contradiction qu’il y a entre cette conception de la méthode et la façon dont Descartes la présente. En effet il la donne comme une marche personnelle de sa pensée, qui peut n’être bonne que pour lui et qu’il propose aux autres, sans les contraindre nullement à s’en servir. Par là, il laisse à sa méthode un caractère de personnalité et d’originalité qui pourrait faire croire qu’entre les deux ordres dont il est question plus haut, c’est précisément l’ordre individuel qu’il a choisi et adopté. A ce compte les littérateurs classiques, en condamnant l’imagination et la fantaisie, en diminuant, comme nous l’avons vu, jusqu’à l’anéantir, le rôle esthétique des facultés individuelles, auraient pris le contrepied de Descartes; et par conséquent il y aurait absur-
dite à prétendre que l’esthétique des uns procède de la logique et de la métaphysique de l’autre. Mais ici encore nous avons la preuve que cette contradiction n’esi qu’une apparence ; l’originalité de Descartes consiste justement à trouver le moyen unique de raisonner d’une façon commune et universelle : sa personnalité ne réside pas dans la singularité de ne pas penser comme tout le monde, mais dans l’ambition plus liante de penser le premier de telle façon que tout le monde soit amené à penser comme lui.
Voilà déjà un premier point acquis : l’ordre cartésien, c’est l’ordre qui doit être commun à tous les esprits.
Mais cette détermination n’est pas suffisante ; car si l’ordre qui va du simple au composé est scientifique, celui qui va du composé au simple ne l’est pas moins. Il faut donc choisir encore entre deux formes également universelles de l’ordre intellectuel : la déduction et l’induction. Or, l’ordre cartésien est déductif : les termes de Descartes sont catégoriques : il va du simple au composé. De sorte que le Discours de la méthode n’est pas le Discours de toute la méthode, mais d’une moitié seulement. La double échelle dont parle Bacon y est dédoublée. Ainsi, l’ordre cartésien est impersonnel et déductif.
Si nous passons maintenant de la logique à l’art nous verrons que l’ordre que Boileau exige de l’écrivain est également déductif et impersonnel, c’est-à-dire qu’il procède de la raison et non de rimagination.
Il faut de l’ordre dans tous les genres : voici la foi’mule générale du précepte :
Il l'aul que chaque cliose y soit mise en son lieu :
(Jue ie <léhu!, ]a hn répondenl au milieu.
Que d’un art délicat les pièces assorties,
Ne fassent qu’un seul tout de diverses parties,
Que jamais du sujet le discours s’écartant,
N’aille chercher trop loin quelque mot éclatant (1).
Plus loin Boileau revient encore sur la même idée :
Un poème excellent où tout marche et se suit N’est point de ces travaux qu’un caprice produit (2).
Ici l’opposition est bien nette entre la fantaisie et la raison.
Dans les genres mêmes qui sembleraient par leur caractère exclure l’ordre et se prêter plutôt à la fantaisie et au caprice, il faut encore que cette incohérence pittoresque des parties soit voulue et consciente :
Il faut, môme en chansons, du bon sens et de l’art (3).
Pour aller jusqu’au bout de sa pensée, Boileau veut enfin que le hasard, quand il figure dans les œuvres d’art, soit calculé par la réflexion et que le désordre lui-même soit encore un ordre. Il dit en parlant de l’Ode :
Son style impétueux souvent marche au hasard :
Cdiez elle, un beau désordre est un eflèt de l’art (4).
Mais où l’ordre est le plus nécessaire, c’est au théâtre. Et Boileau y insiste en faisant à ce genre dramatique une application particulière et détaillée du précepte de l’ordre dans les vers suivants :
l'> Que dès les premiers vers l’action préparée Sans peine du sujet aplanisse l’entrée.
(1) Art. poét., Chant 1.
(2) Id., Chant UT.
(3) Id,, Ibid.
(4) Jd., Clianl II.
Que racliou marchanl où la raison la guide
Ne se perde jamais dans une scène vide.
Que le trouble toujours croissant de scène en scène.
A son comble arrivé se débrouille sans peine (l).
Enfin, pour compléter ces trois formes de l’ordre dramatique, rapprochons-en les trois vers suivants qui accentuent encore leur caractère de logique déductive :
. . .La scène demande une exacte raison.
. . .Les scènes toujours Lune à Lautrc liées (“2).
. , . La raison pour marcher n'a souvent qu’une voie (3).
Ainsi la succession des scènes doit être une suite logique; cette suite logique est l’œuvre d’une exacte raison, et comme la raison n’a souvent qu’une voie, c’est-à-dire qu’il y a une manière, unique si elle est parfaite, d’arranger les scènes dans l’ordre le meilleur, fart dramatique admet cet ordre vrai dont Descartes nous donnait tout à l’heure la définition.
Si donc deux auteurs de génie traitaient le même sujet, et s’ils atteignaient, chacun de son côté, à la perfection, ils devraient se rencontrer dans deux compositions très voisines, sinon même dans un seul ordre commun. La logique de l’action, qui réside dans l’action même, imposerait son enchaînement unique à la raison de l’im et de l’autre. L’ordre esthétique tend donc à l’universalité, comme l’ordre logique : c’est une perfection pour lui d’être, autant qu’il le peut, impersonnel.
Par là nous revenons encore à cette théorie de l’imitation qui est la conséquence nécessaire de la doctrine classique. L’ordre, qui en somme n’est qu’une forme, pourra bien être pour un temps original en littérature
(1) Art poét., GhanI IIL
(2) Id., Ibid.
(?,) Id., Chant I.
comme il l’a été en philosophie avec Descartes. Mais dès qu’un critique aura démontré que l’ordre admis par tel grand écrivain est le meilleur, le plus conforme àla raison, en un mot l’ordre vrai, tous les écrivains qui viendront ensuite ne seront raisonnables qu’à la condition d’adopter cet ordre vrai, ce qui revient en définitive à emprunter la forme d’un autre, c’est-à-dire à imiter.
Reprenons maintenant les trois premiers préceptes qui portent sur la marche du drame. 11 est incontestable qu’ils s’accordent tous trois pour prescrire à rautour d’aller du simple au composé.
Si l’on voulait bien enlever au syllogisme, pour un instant, cet aspect de mécanisme que la banalité des exemples choisis lui a donné, et si l’on pouvait le considérer au point de vue dramatique, on s’apercevrait que les trois propositions correspondent exactement à l’exposition, à la crise et au dénoûment, et que leur ensemble constitue une véritable action. Il est certain que le syllogisme : « Tout homme est m.or tel, etc. » n’est pas fait pour aider à ce point de vue: car, tandis que le dénoûment d’une pièce doit être toujours plus ou moins une surprise, dans ce type de déduction si fastidieusement répété, la conclusion étant presque plus présente à l’esprit que les prémisses, il n’y a pour l’esprit aucun étonnement à y arriver et par conséquent aucun sentiment de progrès de la première proposition à la dernière. Le dénoûment ici est aussi connu que l’exposition, et il n’y a pas de crise.
Mais quand les termes du syllogisme sont des notions moins communes, le sentiment de la gradation renaît, et de fait la gradation existe. Nous allons voir qu’elle suit la même marche que la gradation dramatique.
La majeure est une affirmation aussi simple et aussi
claire que doit l’étre rexposilioii ; comme l’expositioii elle implique et annonce une question. On ne pose pas un jugement pour ne point s’en servir; de même on ne met pas en scène, au premier acte, des personnages avec un caractère, des passions déterminées, sans donner un oljjet à leurs passions et une tendance active à leur caractère. Aussi la majeure appelle-t-elle et prépare-t-elle une mineure, comme l’exposition appelle une action et prépare un événement.
La mineure est une véritable crise pour le raisonnement ; en elfet un personnage nouveau, le moyen terme, vient d’être introduit. Il y a donc complication pour la pensée, puisqu’elle est forcée de porter son attention sur une situation nouvelle, à savoir la relation du petit terme avec le moyen. Déplus il y a pour la pensée une attente : elle reste en suspens tant qu’elle ne voit pas quel rôle est venu jouer ce moyen, et s’il sépare ou s’il unit les termes extrêmes. Voilà où réside l’intérêt du syllogisme : dans le choix et dans l’œuvre du moyen. La conclusion, c’està-dire le dénoûment, dépend de lui. Va-t-il lier? va-t-il disjoindre?
Si le raisonnement s’arrêtait là, l’esprit ne serait pas plus satisfait de se passer de conclusion, que si le rideau se baissait sur la crise, sans dénoûment. Il faut donc que cette complexité provisoire se simplifie, et que la pièce, comme le syllogisme, se termine sur une situation simple et nette comme celle du commencement. Dans le syllogisme, le moyen, cause temporaire de cette complexité, disparaît de la conclusion : il n’y reste plus que les deux personnages de l’exposition, le grand et le petit terme, dont le rapport est définitivement réglé. L’esprit se retrouve alors devant la question, mais devant la question résolue. Au théâtre, même retour à la sim-
plicité initiale; c’est, la plupart du temps, le rival qui est éliminé, ou un obstacle qui disparaît, comme tout à l’heure le moyen terme, et la pièce conclut par runion des deux amants, restés seuls en présence.
Ainsi le syllogisme et l’action dramatique, chez les classiques, partent également du simple, passent par un moment de complication et reviennent au simple.
IJoileau a marqué très nettement ces trois étapes :
Ouc! le Irouble, toujours croissant de scène en scène,
A son comble arrivé se débrouille sans peine;
L’esprit' ne se sent point plus vivement frappé Que, lorsqu’en un sujet d’intrigue enveloppé D’un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une face imprévue.
Le trouble croissant, c’est le passage du simple au composé ; le comble, c’est la crise, c’est-à-dire le moment d’obscurité et d’attente où l’esprit ne prévoit pas quel sei‘a l’effet produit par l’introduction d’un moyen terme. Le secret connu c’est la conclusion qui fait cesser le doute et détermine cet effet, après l’expulsion de ce moyen terme.
Il va sans dire que cette assimilation de la marche du drame à celle du syllogisme ne prétend pas être d’une rigueur absolue. Il y a, dans l’humanité vivante et agissante, un élément de contingence qui ne se trouve pas dans le rapport nécessaire que les idées peuvent avoir entre elles ; aussi notre comparaison porte-t-elle plutôt sur la forme et la division que sur le fond luimême.
A y regarder de près, une pièce de théâtre offre un double aspect, suivant qu’elle est vue par l’auteur ou par le spectateur.
L’auteur doit connaître d’avance son dénoûment; c’est
même ce qu’il doit arrêter tout d’abord : car le conseil de Pascal semble encore plus juste au théâtre que partout ailleurs, et la dernière chose dont on ait à se préoccuper c’est celle qu’on devra mettre la première. Pour l’auteur, l’ordre du drame est donc véritablement déductif, puisque l’auteur arrange ses prémisses pour sa conclusion, dont il est le maître et dont il a le choix. Il peut sans doute mal choisir cette conclusion et la prendre en dehors de la vérité et de la nature. Mais cette erreur n’est point une faute de logique, si les prémisses sont bien d’accord avec la conclusion : c’est une faute d’observation et de goût, qui n’enlève rien à la rigueur de la déduction. On sait qu’on peut faire dire très correctement au mécanisme syllogistique des choses absurdes.
Prenons par exemple Bérénice, qui est la pièce la plus simple du répertoire classique et qui peut être considérée comme le type le plus parfait de la tragédie sans action. Plaçons-nous au point de vue de l’auteur, et en admettant qu’il lui en coûterait peu de n’être point exactement fidèle à l’histoire, si cette infidélité lui suggérait un dénoûment d’un plus grand effet que le dénoûment authentique, voici comment se pose pour lui la question de son drame : Titus placé entre son amour et sa dignité d’empereur romain qui sont inconciliables, choisira-t-il d’épouser Bérénice pour satisfaire sa passion, ou de la renvoyer pour obéir au vœu de son peuple? — Voilà donc deux dénoûments possibles, et c’est l’auteur qui va choisir entre les deux. Le premier acte de sa pensée sera donc d’éliminer l’une des deux solutions contradictoires et de s’arrêter à l’autre. Pour lui l’alternative n’existe pas ; et quand il construit sa pièce, il en enchaîne les parties successives en vue de cette fin dont il est convenu
avec lui-même. 11 ne va donc pas du connu à rinconnu, mais bien plutôt du même au même : car c’est sa conclusion, déjà présente, qui décide de ses prémisses; il les compose et les arrange de telle façon qu’elles renferment bien la conclusion qu’il a adoptée, et non une autre ; en un mot c’est lui qui choisit son moyen, en vue de ce qu’il veut démontrer. Il opère donc comme le logicien qui possède déjà la matière de son raisonnement et qui lui donne la forme syllogistique, non pour lui-même, car il n’en a pas besoin, mais pour le communiquer aux autres. Il est bien dans la situation dont parle Descartes: <( Les dialecticiens ne peuvent former aucun syllogisme qui conclue le vrai, sans en avoir en avant la matière, c’est-à-dire sans avoir connu d’avance la vérité que ce syllogisme développe (1). »
Mais si l’auteur dramatique doit connaître cette vérité, c’est-à-dire son dénoùment, il faut que le spectateur l’ignore, et que l’habileté de l’auteur la lui laisse ignorer le plus longtemps possible. De là pour le spectateur un point de vue tout différent : tandis que l’auteur construit et voit la pièce par déduction, le spectateur, lui, doit la voir et la suivre par induction. En effet son esprit va du connu à rinconnu ; à chaque pas que fait l’action, il s’efforce de conclure de ce qu’il sait ce qu’il ne sait pas encore; il prévoit ce qui pourra suivre, mais sans être jamais sûr de prévoir juste, si l’auteur a l’art d’entretenir son attente, et de reculer le moment de sa certitude. Faire durer la mineure, voilà le suprême talent de l’artiste. Se complaire à cette durée, et n’être ni déconcerté par un dénoùment inattendu, ni distrait de l’action par un dénoùment prématurément visible, voilà le plaisir du
( 1 ) Rèijles pour la direct, de l'esprit, T. Xi, p. ‘'25(1.
spectateur. On pourrait dire que pour celui-ci, le drame se présente sous la forme d’un dilemme inverse. Le dilemme régulier est un argument tel que, étant données deux prémisses contradictoires, elles n’admettent néanmoins qu’une seule conclusion. Par exemple, que Titus épouse ou non Bérénice, Antiochus sera également malheureux. Au contraire le dilemme dramatique qui se présente à l’esprit du spectateur est tel que, étant donnée au début une situation unique, cette situation admet deux conclusions contradictoires : prémisses : Titus aime Bérénice ; amclusion double et contradictoire : ou bien il l’épousera, ou bien il ne l’épousera pas. Au courant de l’action, il faut que le spectateur sente l’auteur libre jusqu’au bout de choisir entre ces deux conclusions, quand dés les premiers vers l’auteur a déjà choisi.
Puis, quand le spectateur est arrivé au dénoûrnent et qu’il est en possession de la vérité finale, il peut, et c’est ce que fait d’ordinaire le critique, laisser là l’induction, qui ne lui sert plus de rien, et se placer à son tour au point de vue de l’auteur. C’est alors seulement que la pièce lui apparaît comme un syllogisme, et que la marche de l’action et l’enchaînement des scènes prennent cet aspect déductif qu’ils ne pouvaient pas avoir tant que la conclusion lui demeurait cachée. C’est alors que le lecteur se demandera par exemple si, à tel moment, Titus n’est pas trop amoureux pour en arriver si vite à dominer son amour, et si ces prémisses de passion si forte et si sincère admettent bien, pour conclusion, cet empire do la volonté et cette impassibilité politique que Bacine en fait sortir.
Ainsi, l’esprit du spectateur parcourt la tragédie pour ainsi dire en deux sens, dans le sens inductif d’abord, puis une seconde fois dans le sens déductif: avec Tun,
il fait la vérification de l’autre : une fois la pièce entendue jusqu’au bout et sa curiosité satisfaite par le dénoûment, il construit à son tour son syllogisme avec la matière du drame qu’il possède à présent tout entière, et il juge si, de ces deux dénoûments contradictoires mais également possibles que le dilemme dramatique lui présentait tout à l’heure, l’auteur n’a rendu définitivement possible que celui qu’il a adopté. Si, étant donnée la construction de la pièce, le dénoûment écarté par l’auteur ne semble au spectateur ni invraisemblable ni impossible; si, en gardant les prémisses de Racine et la marche de son drame, nous pouvons arriver logiquement à une autre conclusion que la sienne, c’est que la pièce est mal faite parce que la déduction en est inexacte : la tragédie est un paralogisme.
L’analyse qui précède répond d’avance à l’objection suivante. On pourrait prétendre, en effet, que la logique dramatique est inductive et non déductive. Car aller de l’exposition, qui est tout d’abord expliquée, au dénoùment qui se fait attendre, c’est aller du présent à l’avenir, du connu à l’inconnu. Or, c’est là précisément la marche propre de l’induction. Mais nous venons de montrer que ce développement inductif de l’action dramatique n’est vrai que quand on se place au point de vue du spectateur ; et encore la pièce n’a-t-elle pour lui cet aspect que pendant le temps où elle se déroule devant lui ; dès qu’il la possède tout entière et que l’inconnu de tout à l’heure est devenu pour lui le connu, il lui rend sa forme syllogistique et la juge avec les règles de la déduction.
Quant à l’auteur, qu’il ait trouvé son sujet par induction, ou par invention, ou qu’il l’ait emprunté à l’histoire, peu importe : l’ordre suivant lequel il enchaîne les
événements et lie les scènes est un ^Ire exclusivement déductif. Boileau, d’ailleurs, dans son poétique^ se place bien plus au point de vue de l’auteur qu’à celui du spectateur : c’est au poète qu’il s’adresse pour lui enseigner l’art de la composition et lui en fixer les règles: comme toujours il se désintéresse de l’origine du poème : il ne dit point s’il faut tirer la fable dramatique ou du théâtre ancien par imitation, ou de l’histoire, ou de l’expérience psychologique, ou enfin la concevoir comme une œuvre de pure imagination. Sans doute ce choix d’un sujet impliquerait l’emploi de facultés autres que la raison ; l’observation et l’esprit créateur y joueraient un rôle considérable. Mais Boileau n’a pas à déterminer ce rôle, puisqu’il suppose une matière donnée, et qu’il borne son enseignement esthétique à rechercher suivant quelles lois cette matière sera mise en œuvre par la raison. De meme donc qu’en logique, le syllogisme présuppose une matière qui a pu être antérieurement acquise par les facultés intellectuelles autres que la déduction, de même Boileau n’étudie pas, comme a pu faire .\ristote, par exemple, les conditions intrinsèques du beau tragique, mais seulement la forme rationnelle que les lois de l’esprit imposent à un sujet quelconque de l’ordre dramatique, pour qu’il devienne une bonne tragédie. Il admet une matière donnée, bien choisie sans doute, mais dont il s’occupe peu de régler le choix ; ce qu’il règle, au contraire, avec une précision rigoureuse, c’est la forme parfaite que cette matière revêtira.
Une autre objection consisterait à faire remarquer que le drame déductif n’est pas exclusivement classique. Les romantiques, eux aussi, ont prétendu assimiler leurs drames à des syllogismes et démontrer la vérité logique
de leurs dêuoûments (1). Souvent meme ils ont exagéré la soi-disant rigueur scientifique du développement dramatique, en s’inspirant des théories positivistes pour déterminer les caractères et expliquer les actes de leurs personnages par des inlluences de milieu, d’éducation, d’hérédité (2).
Sans rechercher ici si ces prétentions sont justifiées par les œuvres, il suffira de répondre que les romantiques ont été les premiers à ruiner la conception de l’unité de perfection, si chère aux classiques, et qu’un de leurs dogmes auquel ils tiennent le plus, c’est la substitution de l’ordre personnel dans les œuvres d’art à l’ordre universel. Tandis que les classiques s’efforçent de faire prévaloir et dominer dans leurs productions la raison commune, les romantiques développent à outrance l’expression de la personnalité. Ceux-ci revendiquent pour ainsi dire la liberté de la déduction, tandis que les premiers pensaient que la déduction parfaite n’admet qu’une seule forme nécessaire. C’est qu’à vrai dire les romantiques appellent déduction ce qui n’est que la simple association des idées ; ils prétendent donner une valeur rationnelle à renchaînement individuel, suivant lequel rimagination de chacun lie ses conceptions ; et voilà comment chacun réclame pour soi le droit d’avoir une déduction à soi, avec des règles originales.
Ils entendent donc par déduction tout autre chose que les classiques, puisque, pour eux, déduire c’est exprimer
( t ) « C'csL une grande et belle chose que de voir se déployer avec colle largeur un drame où l’art développe puissamment la nature, un dranuî où Faction marche à la conclusion d’un pas ferme et facile. » V. Hugo. (Préface de Cromwell.)
{^) « . . Si le poète doit choisir dans les choses (et il le doil), ce n’esl pas le beau, mais le caractéristique. » Ibid.
sa personnalité par un ordre particulier, tandis que pour les écrivains du XVII® siècle, déduire c’est se rencontrer dans un ordre commun, qui est le meilleur, avec tous les esprits qui pensent bien.
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ijvrf: IV.
CoiiiBéqiieuee!» indirectes de riulluence eartésieiiiie sur la littérature classique.
Nous sommes arrivés au terme de cette étude comparée des règles de la méthode cartésienne et des principes ou des lois de Testhétique classique. Sur les principes comme sur les lois, nous avons trouvé Boileau toujours d’accord avec Descartes.
Si nous sortons du détail, que nous croyons avoir épuisé, nous verrons que cet accord se poursuit dans quelques grands traits qui sont communs au cartésianisme et à l’art du XVIB siècle. Quoiqu’ici l’inlluence de Descartes sur la littérature classique soit plus lointaine, il faut néanmoins signaler dans cette littérature quatre * caractères qu’elle semble devoir à cette influence :
fo U élimination du burlesque.
2o L'élimination de la nature.
30 La tendance ci l'optimisme.
L'absence du point de vue moral.
i;rltmination du rurlesqi'E.
Nous avons remarqué plus haut que Boileau n’a point discuté la valeur des différents genres dont il a donné les règles. II n’a pas eu par conséquent à condamner les uns et à justifier les autres, au nom d’un principe esthétique. Tandis que les haines romantiques, qui ont éclaté au commencement de ce siècle, ont visé surtout un système d’art, et se sont soulevées, non contre des personnalités, mais contre un régime tout entier, — le régime classique représenté par ses bons comme par ses mauvais écrivains, — Boileau n’a fait porter ses rancunes littéraires que sur des personnes, et non sur des théories. Quand il s’en prend à Brébeuf, par exemple, c’est Brébeuf lui-même et non le genre épique qu’il rend responsable ; il ne lui reproche pas d’avoir fait une épopée, mais de l’avoir faite détestable. Pour Boileau il semble qu’il n’y ait pas de mauvaises formes de poésie, parmi les formes connues, mais seulement de mauvais poètes.* Il faut cependant constater une exception qui est d’autant plus importante qu’elle est unique. Il y a un genre que Boileau a condamné avec une rigueur inexorable et auquel il a formellement refusé le droit de vivre : c’est le burlesque. Voici la sentence bien connue :
Quoi que vous écriviez évitez la bassesse :
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
Au mépris du bon sens le burlesque effronté
Trompa les yeux d’abord, plut par sa nouveauté.
On ne vit plus en vers que pointes triviales : Le Parnasse parla le langage des halles. . . .
Que ce style jamais ne souille votre ouvrage :
Imitons de Marot l’élégant liadinage
Et laissons le burlesque aux plaisants du Pont-Neuf Q).
Voilà donc le burlesque chassé du Parnasse et relégué dans l’humiliant exil du Pont-Neuf « avec les vendeurs de mithridate et les joueurs de marionnettes. » Ainsi tout l’esprit de Scarron, toute la verve endiablée de d’Assouci, toute l’imagination généreuse et téméraire de Bergerac ne suffisent pas à créer un genre durable et digne de compter. Leur invention, ou tout au moins leur imitation originale de l’italien, doit être regardée comme un moment d’égarement, une sorte de fronde littéraire, oubliée et reniée comme l’autre par le régime noblement raisonnable qui suivit.
Nous n’avons pas à faire ici l’histoire du burlesque, ni à rechercher s’il mérite d’être défendu (2). Voyons seulement s’il était compatible avec l’esthétique de Boileau.
B est presque superflu de se faire une question du sentiment que Descartes pouvait bien avoir sur le burlesque. Quand bien même nous n’aurions pas l’allusion dédaigneuse qu’il y fait dans une lettre à Balzac, il nous suffirait de la dignité de pensée et de cette passion de bon sens et de raison qui caractérise le cartésianisme, pour être convaincus que le liurlesque n’aurait pas trouvé de place dans son esthétique.
Mais pourtant il est peut-être un côté par lequel le
(1) Art poét. (Chant 1.)
(2) Voir sur le burlesque une spirituelle défense de Fontenelle, Dialo- (fue de Scarron et de Sénèque dam les enfers.
Voir aussi: P. Albert, Lri JAttèrature Française au XVIT^ siècle : Les Tieprèscntanls du burlesque.
burlesque aurait pu se faire goûter de quelques cartésiens. En effel, il s’est volontiers diverti à faire la charge de l’antiquité. Scarron rend ridicules les héros de VÈnéide et diminue par là plus ou moins le respect et l’admiration traditionnels que les lettrés entretenaient pour la grande épopée latine. De fait Scarron ne combat-il pas dans les rangs des modernes, non pas sans doute avec la gravité de Perrault, mais avec une légèreté peut-être plus habilement aggressive et plus sûre de ses coups ? Ne se rencontre-t-il pas alors avec Malebranche qui, clans le cours de son beau livre sur la Recherche de la vérité, s’est distrait un instant de sa sérénité philosophique pour se moquer durement du vieil Homère et parodier Aristote ? Pourquoi cette hostilité commune contre les anciens n’aurait-elle pas rapproché en un point les philosophes de la raison et les poètes de l’extrême fantaisie? Le burlesque aidant à sa manière à ruiner le prestige de l’antiquité aurait pu, à ce titre, trouver grâce devant les rationalistes du temps.
Mais rien n’autorise cette hypothèse; aucun document ne nous révèle la moindre avance faite au burlesque par quelcpie cartésien. Nous savons seulement au contraire que Cyrano de Bergerac était l’élève de Gassendi, qu’il avait néanmoins de l’admiration pour Descartes, mais qu’il ne lui pardonnait pas sa théorie de V Animal- Machine.
Si maintenant nous cherchons les raisons qui ont dirigé Boileau dans sa guerre au burlesque, nous allons constater qu’elles dérivent toutes de ces principes esthétiques, qui eux-mêmes dérivent de la méthode cartésienne.
D Le burlesque, comme nous l’avons indiqué plus
haut, n’est pas susceptible d’être soumis à des règles. Un genre qui exclut la raison, et ne se soutient que par l’imagination, ne peut pas recevoir de lois générales. La fantaisie est essentiellement personnelle. Avec elle, on ne peut point discuter ; elle a toujours raison de faire ce qu’elle fait, puisqu’elle fait ce qui lui plaît, et n’a point d’autre loi. Or Descartes et Boileau cherchent avant tout, l’un pour le goût, l’autre pour l’entendement, des préceptes universels, et ils n’estiment que les facultés dignes et capables d’en recevoir. Un art sans règles ne vaut pas mieux qu’une science sans lois.
2^ Le burlesque, malgré l’élément de fantaisie qu’il renferme et qui semblerait devoir le développer dans un sens idéaliste, tend au contraire, avec Scarron surtout, au réalisme le plus cru.
Il est donc encore antipathique par là à l’idéalisme classique.
3o En se moquant des héros anciens, et par contrecoup des poètes qui les ont chantés, et aussi des modernes qui admiraient leurs chants, il se met en contradiction avec cette théorie de la perfection unique, qui veut que le beau soit toujours vrai, et que les changements de goûts et de mœurs soient impuissants à le diminuer. En effet, ce que le burlesque reproche aux anciens c’est de n’être point des hommes du XVIL siècle. Ce par quoi il les rend ridicules, c’est cet élément contingent qui se compose du costume, des usages, des formules de langage, du cérémonial de la vie, dont Boileau et son école faisaient abstraction pour ne tenir compte que de l’élément universel, les passions, les sentiments humains, l’éternelle nature sur lesquels l’ironie de la mode changeante ne peut pas mordre, parce que la mode passe et que la nature, qui lui survit, a toujours le dernier.
Si donc le burlesque avait un sens esthétique et s’il impliquait quelque théorie littéraire, ce serait celle-ci : « Il faut rire des vieilles choses qui ont le tort de ne plus satisfaire le goût du jour : que la littérature vive d’actualité ! rien ne vaut que ce qui est réel, vivant, et présent. » Or Boileau professe justement la doctrine tout opposée : de là sa haine et son mépris pour ce genre frondeur et sceptique qui s’ingénie à souligner la contingence des choses humaines, comme si l’art véritable ne consistait pas au contraire à s’affranchir de cette contingence, à la cacher, à la nier et à donner à la raison la noble illusion de son inaltérable identité.
4^ Le burlesque est en révolte aussi contre la loi do Tunité, et surtout de l’imité de ton, la plus chère à l’école classique. En faisant parler les « héros comme des crocheteurs, » il institue une contradiction permanente entre la condiiion des personnages et leur langage. Or cette contradiction est d’autant plus insupportable à Boileau, qu’au lieu d’élever les sujets bas, elle rabaisse les sujets élevés. Le burlesque tend donc à chasser la noblesse de la littérature, au moment même où la littérature s’impose pour première loi de communiquer la noblesse à tout ce qu’elle touche:
Le style hî moins noble a pourtant sa noblesse.
Cela est si vrai que Boileau lui-même, en un jour de bonne humeur et pour répondre à un défi, s’est avisé, comme il nous le raconte, d’un autre burlesque, qui aurait précisément pour objet d’augmenter le domaine de cette noblesse littéraire en l’attribuant, par une fiction de l’art, à des êtres et à des choses qui ne l’ont pas naturellement. Voici comment il s’en explique dans la préface de son Liitmi : « C’est un burlesque nouveau dont
je me suis avisé en notre langue; nar, au lieu que dans l’autre burlesque, Didon et Énée parlaient comme des harengères et des crochetéurs, dans celui-ci un horloger et une horlogère parlent comme Didon et Enée (1). » Ainsi tandis que le burlesque enlève la noblesse a ce qui l’a, l’art classique s’efforce de la donner à ce qui ne l’a pas.
50 Le burlesque péclic encore autrement contre runité. Il fait prêcher la sagesse par la folie, et prétend être philosophe par humeur et non par raisonnement. H reprend la métaphysique au « bon sens, » pour la livrer à la verve de l’imagination. C’est ce que Fontenelle a bien marqué dans son Dialogue de Scarron avec Sénèque:
ScARRON : ... Oui, j’ai même été l’inventeur d’un genre de poésie qu’on appelle le burlesque. C’est tout ce qu’il y a de plus outré en fait de plaisanterie.
Sénèque: Mais vous n’étiez donc pas un philosophe'’?
Scarron : Pourquoi non ?
Sénèque: Ce n’est pas l’occupation d’un stoïcien que de faire des ouvrages de plaisanterie et de songer à faire rire.
SCxVrron: Oh! je vois bien que vous n’avez pas compris les perfections de la plaisanterie. Toute sagesse y EST renfermée. On peut tirer du ridicule de tout. J’en tirerais de vos ouvrages même, si je voulais et fort aisément: mais tout ne produit pas du sérieux, et je vous délie de tourner jamais mes ouvrages de manière qu’ils en produisent. Cela ne veut-il pas dire que le ridicule DOMINE PARTOUT, et que les choses du monde ne sont pas faites pour être traitées sérieusement? J’ai mis en vers burlesques la divine Enéide de votre Virgile, et l’on ne
(1) Le Lutrin : Avis au lecteur.
saurait mieux faire vt)ir que le magnifique e^l le ridicule sont si voisins qu’ils se touchent. Tout ressemble à ces ouvrages de perspective où des figures dispersées çà et là vous forment, par exemple, un empereur, si vous le regardez d’un certain point; changez ce point de vue, ces mêmes figures vous représentent un gueux (1). »
L’art classique ne veut voir et montrer que les empereurs, jamais les gueux. Sénèque répond à Scarron, ce que Boileau lui-même lui eût répondu : « Je suis certain que votre prétendue sagesse n’était pas un effet de votre RAISON, mais de votre tempérament. » Et nous savons que Boileau, qui avait moins de tempérament que de raison, prescrit à l’artiste de suivre la raison plutôt que son tempérament.
A y regarder de près, le burlesque (qu’on appelait aussi le grotesque) a été une échappée d’esprit romantique au XVIB siècle (2). C’est ce qui explique que, d’instinct, Boileau l’ait combattu comme le véritable ennemi.
Il faut noter aussi que l’esprit réaliste s’est également manifesté au XVIB siècle et qu’il a fait sa tentative, arrêtée par l’école classique , comme celle du burlesque. Les romans (en prenant pour types ceux de de Scudéri) tendent incontestablement au réalisme, par la description à outrance. Sans être aussi dur pour les romans que pour le burlesque, Boileau s’est néanmoins prononcé catégoriquement contre cette tendance réaliste , dont le genre lui-même semble avoir porté la peine :
(1) Fqntenelle. Dialogues des morts anciens avec les modernes . Dva\. 1.
(2) « Le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque. » Y. Hugo. Préface de Cromwell.
S’il rencojilfc (l’auLcur) un palais, il nvcii dépoiiil la face . il me promène après de ferrasse en ferrasse.
Ici s’ottre im perron ; là règne un corridor ;
Là ce balcon s’enferme en un balusfre d’or.
Il comj)le les plafonds, les ronds cf les ovales.
« Ce ne sont que fesfons, ce ne sont qu’asfragales. »
.le saute vingt feuillets pour en trouver la tin,
Kt je me Süuve à ])eine au travers du jardin (l ).
On sait que Boileau n’a pas fait de place au roman, ce genre déjà si français et qui l’est devenu de plus en plus. Il n’avait pas à le condamner comme le burlesque, puisqu’il n’est pas un genre poétique ; mais sans y être obligé par son sujet, il y a fait pourtant quelques allusions peu aimables comme celle qui précède et comme cette autre encore :
Des héros do romans fuyez les {)etitesses...
La raison de ce mépris pour le roman nous semble être cet abus de description qui sacrifie l’homme aux choses inanimées et l’analyse psychologique des passions à l’inventaire fastidieux des objets matériels. Et la preuve c’est la transformation que le goût classique, une fois fixé, fit subir au roman. De réaliste qu’il était avec de Scudéri, le roman devint idéaliste avec de La Fayette. Il se modifia donc dans le sens même de l’esthétique de Boileau et, sous les mêmes inlluences, suivit la même loi d’évolution que les autres genres littéraires.
(I) Art. poèl. Chant I.
l’élimination de la nature.
Autant l’art classique s’est appliqué à l’étude de riiomme, autant il a négligé celle de la nature. Par là encore il a manifesté son goût pour l’abstraction. Dans la réalité, la personne humaine est inséparable de la terre qui la porte, de l’air qui l’anime, du ciel qui l’éclaire. Elle entretient des relations incessantes avec cet univers qui lui impose des sensations et lui suggère des idées. L’émotion devant les grands spectacles naturels est la principale source de la poésie antique : il n’est guère de tragédie grecque où l’auteur n’ait donné un rôle au soleil, à la mer, ou aux arbres des forêts (1).
Au contraire l’art classique détache l’homme de ce fond naturel; il l’isole, et ne le présente que seul, ou entouré d’autres hommes comme lui. Où trouver dans la tragédie française l’équivalent du bois de Colone et du cimetière d’Elseneur? Ni les rossignols de Sophocle, ni l’alouette de Shakespeare ne chantent dans le drame classique. Une seule fois Racine a nommé par leurs noms les boucs et les génisses ; une seule fois il a parlé, en deux vers, des petits des oiseaux et de loute cette nature sur laquelle s’étend la bonté de Dieu. Et c’en a été assez pour que la critique, étonnée de cette audacieuse exception, citât à perpétuité cet insignifiant exemple. Elle cite encore de meme l’attendrissement de de Sévigné sur ses vieux arbres abattus, et la page indifférente ou indignée, ou ne sait trop lequel, où La Bruyère dépeint
(i) Voir surtout Philoctète, où File de Lemnos est un })ersonnagc presqu’aussi important que le héros lui-méinc.
comme des bêtes des paysans véritables qu’il a vus un jour, par la portière d’un carrosse, entre Versailles et Marly, sans doute. Boileau, le poète d’Auteuil, chante les légumes plutôt que les fleurs. Si une muse l’inspire, c’est la muse du propriétaire. Quant à La Fontaine, ses plantes et ses animaux, son chêne et son roseau aussi bien que ses renards et ses lions, ne sont que des hommes ; et c’est leur humanité même qui les rend dignes de la curiosité et de la faveur de ce siècle de psychologues : rinstoire naturelle du bonhomme n’est que de la psychologie, et c’est ce qui a fait son succès au XVIB' siècle.
Et voilà à peu près toute la part de la nature dans la littérature du grand siècle. Elle y apparaît si rarement, que quand par hasard elle s’y montre, on se récrie à cette apparition et on en exagère le sens et la valeur.
Pourtant il serait inexact et injuste de croire que le XVIP siècle n’ait pas eu le goût de la nature ; il a eu au contraire la sincère intention de la connaître et de l’aimer: il en parle bien souvent, tout autant du moins qu’on en a pu parler au temps de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre ; et Boileau ne répète -t-il pas dans bien des vers de son Art poétique :
Aimez donc la nature.
Sans doute il faut surtout entendre par là, comme nous l’avons vu, la nature humaine. Mais il y a aussi chez les classiques un vague sentiment d’amour pour la campagne, qu’ils aiment à tout le moins dans les Géorgiquen de Virgile. Pour que les classiques aient pris tant de plaisir à la lecture des anciens, il faut bien qu’ils se soient intéressés aux choses qui intéressaient les anciens et aient appris d’eux à goûter celles qu’ils goûtaient. Or la nature est au premier rang.
Comment donc expliquer cette étrangeté des modernes, qui tout en professant l’amour de la nature, l’ont éliminée presque complètement de la littérature et de l’art, et qui, dans leur imitation des anciens, ont oublié de leur emprunter ce culte de l’univers visible qui donne la vie poétique à leurs chefs-d’œuvre.
Laissons de côté les raisons complexes qui peuvent venir de la religion, du gouvernement, de la condition sociale (1). Demandons-nous seulement si cette exclusion de la nature a été inspirée à l’art par la philosophie cartésienne, dans quelle mesure et de quel côté du système est venue cette inlluence ?
L’explication qui se présente d’abord c’est que le mécanisme cartésien, en dépréciant la nature, l’a rendue indigne de figurer dans la poésie à côté de l’homme et de Dieu. Telle est l’opinion de M. Francisque Bouillier:
On a souvent reproché aux poètes du siècle de Louis XIV de n’avoir pas le sentiment de la nature ; et il faut avouer qu’en général ils semblent assez médiocrement émus par les beautés de la nature, quoique ni la sensibilité, ni l’imagination n’aient assurément manqué à Corneille et à Racine. Ne serait-ce pas l’intluence du cartésianisme qui affaiblissait en eux ce sentiment, en ôtant à la nature l’àme et la vie, pour n’en faire qu’une grande mécanique'^. Les poètes du siècle de Louis XIV n’ont vu la nature, à ce qu’il semble, qu’au travers du mécanisme de Descartes. De là le peu de place qu’elle tient dans leurs conceptions. De là enfin cette sécheresse avec laquelle ils la décrivent, quand il y a nécessité de la faire intervenir (2). »
{]) V. 11. Taine. IJ Ancien régime, (^hcq). L'Esprit, eL la Doctriiu'.
(“2) F. Bouillier. Histoire du, cartésianisme. T. I, cliap. XXllI.
Voir aussi la même pensée développée clans l’arlicle Desearles de la Littérature française au XVIH siècle, par Paul Albert.
Cette ingénieuse explication a de quoi séduire et nous l’accepterions d’autant plus volontiers, qu’elle est dans le sens de notre thèse, si quelques faits de l’histoire littéraire ne nous semblaient la contredire.
Tout d’abord il ne peut pas être question de l’intluence de Descartes sur Corneille, puisque le Cid est antérieur au Discours de la Méthode et que Corneille n’a pas moditié dans un sens cartésien le caractère des tragédies qu’il a données ensuite : au contraire (1).
De plus, cette curiosité exclusivement concentrée sur l’homme, au détriment de la nature, ne date pas du XYID siècle, mais du XVD. Nous avons eu l’occasion de remarquer déjà que Rabelais, Marot, Régnier, Montaigne qui ont tous fait, et quelques-uns plusieurs fois, le voyage d’Ralie sont restés insensibles devant les beautés pittoresques. Si l’on excepte Racan, qui a eu quelques accents naïfs et sincères en présence d’une nature plutôt jolie que belle, ce n’est guère dans Ronsard, et encore bien moins dans Malherbe qu’on peut trouver l’amour et l’intelligence du monde inanimé.
Par conséquent le XVÎR siècle n’a fait que suivre la tradition du XVR. Descartes n’a donc pas eu à chasser la nature de la littérature ; il n’a pu, et c’est notre avis, que retarder le moment où elle y devait entrer.
Mais est-ce bien à son mécanisme qu’il faut imputer ce retard ? Ce serait, à notre jugement, une erreur.
Il semble, en effet, que les écrivains classiques qui avaient tout accepté de Descartes, sa méthode analytique, sa théorie des idées innées et de la raison universelle, son critérium de la clarté et de l’évidence, ne se soient refusés à admettre qu’un seul point de son
(l) N oir j)lus liaul l’analyse de la préiacc de üon Sanche.
système; et ce point est justement le mécanisme. La forme accessible, populaire, pittoresque même du mécanisme cartésien c’est certainement la théorie de V Animal-Machine. C’est donc celle-là qui a dû frapper le plus les littérateurs, et qui les eût convaincus, s’ils avaient voulu se laisser convaincre. Or, nous les trouvons tous d’une incrédulité unanime sur ce chapitre : La Fontaine, de Sévigné, le cardinal de Retz, Boileau, Bossuet se rencontrent dans la résistance et réclament, chacun à sa manière, une âme pour les animaux (1).
Mais la théorie de V Animal-Machine n’est qu’un cas particulier du mécanisme, quand il est poussé jusqu’à ses conséquences dernières par une rigueur de logique bien faite pour exaspérer le sens commun. Dans son ensemble, et comme explication générale de l’imivers, le mécanisme est plus acceptable, et de fait il est plus ou moins le fond de tout système de métaphysique qui n’est point panthéiste. Du moment que Dieu n’est pas cause immanente, mais qu’il est distinct de la nature, il apparaît nécessairement comme un artiste dont la nature est la matière et l’ouvrage. Si la nature n’est pas elle-même l’artiste de sa propre beauté, il reste qu’elle soit l’œuvre d’un démiurge extérieur à elle, démiurge clairvoyant, qui est une providence, ou démiurge aveugle, qui est le hasard. C’est sous cette forme simple d’un dilemme élémentaire que la conception métaphysique de l’univers se présente -à l’art : ou bien un Dieu personnel, créateur de la nature, et toujours plus ou moins mé-
(!)M™e de Sévigné écrivait à sa fille : « Parlez un peu au cardinal (de Retz) de vos machines, des machines qui aiment, qui ont une élection pour quelqu’un, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent! Allez, allez, vous vous moquez de nous., Jamais Descartes n’a prétendu nous le faire croire. »
canicien du monde ; ou un Dieu universel, qui s’identifie avec la nature elle>même et qui se manifeste dans les choses et dans les etres par le mouvement, la vie, et la pensée. Sans doute la philosophie ne s’en tient pas à cette double conception, trop simple pour elle, et elle engendre des variétés presque indéfinies de. mécanisme et de panthéisme, et quelquefois meme des combinaisons de fun et de l’autre, dont l’éclectisme Leibnisien est un exemple. Mais l’art n’entre point dans ces raffinements de la spéculation ; et il s’arrête aux deux larges points de vue indiqués plus haut. Ce qu’il lui faut, c’est l’inspiration et non fexplication : il s’inspire donc, sans subtiliser, ou du Dieu personnel ou du Dieu universel.
Or si le mécanisme cartésien était incompatible avec l’amour de la nature, comme toute métaphysique qui admet un Dieu personnel est à un certain degré mécaniste, il en faudrait conclure que l’amour de la nature serait exclusivement réservé aux philosophies et aux littératures panthéistes. Ce serait logique, mais historiquement cela est inexact. Où trouver un mécanisme plus dénudé d’éléments poétiques, plus déserté par une âme quelconque, que l’atomisme d’Épicure ? Et pourtant Lucrèce a chanté la nature avec plus d’accent que Virgile. Rien de moins panthéiste que le tempérament philosophique des Anglais ; et la nature cependant tient une grande place dans leur poésie et meme dans leur théâtre. Les Français du XVIII® siècle qui réhabilitent la nature, méconnue par les psychologues rationalistes de la génération précédente, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ne sont nullement panthéistes ; enfin certains poètes romantiques du XIX® siècle, comme Lamar» tine et le plus souvent V. Hugo, ne le sont pas davantage. La nature considérée comme l’ouvrage de Dieu,
c’est-à-dire en fin de compte comme une merveilleuse machine dont il est le créateur et le régulateur, peut donc encore exciter l’admiralion et l’amour des artistes. Or le mécanisme de Descartes est si loin d’empêcher qu’on la considère ainsi, qu'au contraire il y oblige par des raisons philosophiques.
Voici les points de la doctrine cartésienne qui ont dû contribuer, ce nous semble, plutôt que le mécanisme, à détourner l’art classique de l’intelligence et de la représentation de la nature.
C’est d’abord ce subjectivisme excessif, qui réduit la vie humaine à la vie psychologique de la conscience, et dont nous avons déjà constaté les effets quand nous avons étudié le portrait littéraire au XVID siècle. L’esprit cartésien préfère le sujet à l’objet ; et même il ne veut connaître l’objet que par les traces qu’il laisse dans le sujet. La nature extérieure n’est donc rien par ellemême ; elle ne peut intéresser que par les impressions qu’elle donne, et ce sont ces impressions-là, et non leur cause, qui intéressent ces analystes dont les regards sont toujours tournés en dedans.
Une autre raison qui déprécie la nature c’est l’importance. que Descartes accorde à l’idée de Dieu et la façon dont il prouve l’existence de l’infini. La philosophie cartésienne a gardé de la scholastique le caractère d’être surtout une théologie : théologie laïque sans doute, et n’empruntant ses preuves qu’aux lumières naturelles, mais qui subordonne nettement la philosophie tout entière à l’étude de Dieu. On ne peut pas s’empêcher d’être frappé de l’empressement que met Descartes, dans le Discours de la Méthode, à démontrer Dieu ; le critérium de la certitude par la conscience n’est que provisoire ; c’est le point de départ, mais non le vrai
foiideïnent de la métaphysique cartésienne ; car le critérium de ce critérium, c’est l’existence de cet être parfait qui explique la conscience à elle-même comme cause seconde et dont la véracité nous autorise à croire à nos perceptions et par suite à la réalité du monde extérieur.
Dans la philosophie cartésienne, le monde (c’est-àdire pour les artistes, la nature), est donc sacrifié à l’homme et à Dieu. 11 n’est même pas le moyen terme qui les relie l’un à l’autre ; il n’est point une merveilleuse manifestation, éclatante d’intelligence et de finalité, qui révèle à l’homme un artiste suprême ; au contraire : dans l’ordre cartésien, c’est Dieu qui prouve la nature et non la nature qui prouve Dieu. Elle le cacherait bien plutôt, puisqu’elle est matérielle et qu’elle s’oppose aux pures intuitions de la raison. Pour voir Dieu il faut écarter la nature, comme pour bien voir l’ame il faut écarter le corps. *
De même donc que Descartes , pour saisir pleinement son essence pensante, supprime par un effort d’abstraction ses organes, de même pour apercevoir l’infini sans obstacle, il s’élève du premier coup audessus du monde matériel et va droit à Dieu. Alors de ce point de vue au-delà duquel il n’y a plus rien, la nature n’apparaît que comme petite et misérable ; elle est logiquement inutile puisqu’elle ne sert à nous faire connaître ni l’àme ni l’infini ; elle est sans intérêt pour l’esprit, puisqu’elle n’est pas de l’esprit, mais seulement une combinaison sans valeur métaphysique d’étendue et de mouvement. Le véritable cartésianisme se passe donc de la preuve de l’existence de Dieu par l’ordre et la beauté du monde ; il ne s’arrête pas un seul instant à contempler la nature pour y chercher la marque de la main divine, et lorsque Fénelon, longtemps après
Descartes, se complaît dans cette contemplation et développe la démonstration de l’Artiste par l’œuvre d’art, avec l’abondance que l’on sait, il s’écarte de la pure doctrine et pèche contre le vrai esprit cartésien.
Ce n’est donc pas parce que la nature est une mécanique que l’art classique l’oublie ou la dédaigne ; c’est parce que la philosophie cartésienne lui fait connaître trop tôt et trop exclusivement le mécanicien. La machine, quoique machine, pourrait encore être curieuse et belle ; mais les artistes n’en savent rien, puisque Descartes ne la leur laisse pas regarder.
Enfin ce qui nous semble expliquer pourquoi les écrivains du XVID siècle, tout en négligeant ou en méconnaissant la vraie nature, ont tout de même professé un vif amour pour elle, et de fait en ont aimé sincèrement de pitoyables contrefaçons littéraires, c’est l’exagération d’idéalisme qui leur vient? de Descartes.
L’idéalisme, dans l’art aussi bien que dans la recherche philosophique, tend à préférer et, par suite, à substituer les idées aux choses. Au lieu que l’esprit tire ses idées de la vue des choses, il conçoit au contraire les choses comme nécessairement conformes aux idées qu’il s’en est faites a priori en lui-même. L’artiste idéaliste refait la nature à l’image de sa conception, comme le philosophe idéaliste explique l’univers par les lois de sa pensée et conclut l’ordre réel de l’ordre logique suivant lequel il a organisé le monde dans son esprit. Pour l’idéaliste, qu’il soit artiste ou philosophe, les choses deviennent peu à peu lointaines, inutiles, gênantes même ; le réel perd sa réalité au profit de l’idéal qui l’absorbe, et finalement c’est l’idéal qui semble plus réel, et par suite, plus vrai et plus beau que la réalité.
Or les littérateurs classiques, retenus par l’étude de
l’homme, n’allaient pas voir la nature ; ils se contentaient de l’idée qu’ils s’en étaient une fois faite, en lisant quelque poète grec ou latin, sans vérifier jamais et sans renouveler cette idée à la source unique des idées sensibles, c’est-à-dire à la réalité. Par là, ils se sont habitués à considérer comme la vraie nature, une sorte de type abstrait, qu’ils estimaient idéal et qui n’était qu’artificiel. Au lieu de pousser jusqu’à la campagne ellemême, ils se sont laissé charmer par l’idée qu’ils en prenaient dans les belles descriptions des anciens ; et ils se sont arrêtés à admirer et à aimer l’art de ces descriptions, sans aller jusqu’à la chose décrite. Ce qui les a intéressés, émus et séduits, ce n’est pas le soleil lui-même, ou la mer ou les forêts véritables , mais les beaux vers qu’Homère ou Virgile nous ont laissés sur le soleil, la mer et les forêts. Et ils ont accepté des anciens une nature toute faite, purement « livresque », une nature de seconde main, qui a été pour eux ce qu’était pour les parfaits amants des cours d’amour la Dame de leurs pense'es, une dame qu’ils n’ont jamais vue, qu’ils ne sauraient dépeindre, dont ils parlent avec une passion aussi vague que son objet, et dont tout ce qu’ils peuvent dire c’est qu’elle est plus belle que toutes les autres.
De même la nature est restée pour l’art classique à l’état d’idéal ; ç’a été la nature de ses pensées^ et s’il l’a aimée sans la connaître (contradiction qui nous choque aujourd’hui) c’est qu’il avait justement pour elle cette tendresse qu’on a pour les enfants de son esprit et dont Montaigne a si bien senti et expliqué la force secrète.
Cette nature si fausse du XVIP siècle, qui nous afflige et nous indigne quand nous la rencontrons parfois sous la forme des fades floraisons du Télémaque, le XVIP siècle la trouvait vivante, riante et touchante parce
que c’était lui qui l’avait créée, et créée pour lui. Comment aurait-il pu accepter telle quelle la vraie nature, sans la retoucher à son goût, lui qui faisait son choix même parmi les choses purement humaines, et qui ne prenait de l’homme que l’âme, et de l’âme que les facultés nobles ?
Aussi fait-il passer par les mains de l’homme cette nature qui ne lui semble pas sortir de la main de Dieu, et que Dieu lui paraît au contraire avoir livrée à l’homme grossière et inachevée, pour que l’homme, roi de la création, la transformât et l’embellît. De là cet envahissement universel de l’idéalisme, qui sort des livres pour se répandre jusque dans les jardins, et qui opprime le monde végétal avec les lois de la plus idéaliste des sciences, la géométrie. La figure régulière d’un dôme de verdure « gouverné » (1) par le ciseau d’un architecte en cliarmilles, plaisait plus aux contemporains de Le Nôtre que le caprice des pousses inégales, lancées par un arbre en liberté ; de même leur nature de cabinet semblait plus belle aux classiques que la véritable, parce que celle-là portait leur marque, et qu’ils aimaient en elle tout l’art qu’ils y avaient mis.
(l) Expression de Botleau.