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I.A TENDANCE A l’oPTIMISME

Un lien de plus entre la philosophie cartésienne et l’art classique, c’est une tendance commune à l’optimisme : nous entendons par là l’estime et la poursuite de ce qui peut donner à l’âme humaine la sérénité et la gaîté.

Boileau veut que l’œuvre d’art soit aimable, « plaisante » comme on disait alors, et il en fait un précepte de son Art poétique:

De figures sans nombre égayez votre ouvrage :

Que tout y fasse aux yeux une riante image ;

On peut être à la fois et pomi)eux et plaisant :

Et je hais un sublime ennuyeux et pesant.

J’aime mieux Arioste et ses fables comiques Que ces auteurs toujours froids et mélancoliques,

Qui clans leur sombre humeur se croiraient faire affront Si les Grâces jamais leur déridaient le front.

Ainsi la fonction du poète est de mettre le lecteur en belle humeur, d’éloigner de ses yeux les images tristes, et de son esprit les pensées troublantes ; ou du moins s’il les leur présente, de faire que la tristesse et le trouble même aient un charme et une douceur.

L’art classique a été docile au conseil de Boileau : les Élégiaques sont rares de son temps ; et quand le grand siècle s’est départi de son impassibilité solennelle, ç’a été plutôt pour rire que pour pleurer. Il a ri de luimême, c’est vrai, avec les satiriques et les comi(|ues, avec Boileau, avec Molière, avec La Bruyère; mais il a ri franchement, d’un rire presque encore gaulois, malgré les apparences 'de retenue guindée, et sans ces arrière-

pensées amères que les romantiques ont prêtées depuis à quelques grands classiques pour en faire leurs aïeux directs.

La iTicàle gaîté si triste et si profonde (l)

de Molière est certes aussi profonde, mais bien moins triste ([u’ils ne l’ont faite. Les romantiques qui sont des aflligés ou par tempérament ou par système, et qui donnent volontiers dans le pessimisme le plus sombre, avaient intérêt à prétendre que les meilleurs d’entre les classiques, ceux dont la glorieuse popularité survivait à leur révolution, leur ressemblaient par avance et n’avaient du génie que parce qu’au fond ils étaient mélancoliques et pessimistes comme eux.

On pourrait se demander pourtant s’il n’est pas contradictoire que le siècle de la tragédie ait été en même temps le siècle de la gaîté raisonnable. Mais qu’on songe combien ces tragédies sont peu tragiques auprès de celles de l’antiquité et du drame romantique ! Comme elles adoucissent la douleur par la noblesse qu’elles lui prêtent! Comme elles dissimulent sous l’élégance de la forme, comme elles enveloppent dans des périphrases savamment atténuantes la vivacité naturelle des sentiments et des passions ! Quelle précaution pour écarter les spectacles trop frappants, les blessures, le sang, la mort! Saint-Évremond, qui connaissait le théâtre antique et qui voyait tous les jours le théâtre anglais, a senti mieux que personne quelle douceur délicieuse la tragédie française avait su donner à l’émotion dramatique. Après avoir remarqué que la terreur et la pitié excitées par la représentation des fables grecques devaient être profondes et vraiment douloureuses, il ajoute : « On ne trouve pas les mêmes

(l) A, d(‘ Musset.

inconvénients dans nos représentations que dans celles de l’antiquité, puisque notre crainte ne va jamais à cette superstitieuse terreur qui produisait de si méchants effets sur le courage.

» Notre crainte n’est le plus souvent qu’une agréable inquiétude qui subsiste dans la suspension des esprits : c’est un cher intérêt que prend notre àme aux sujets qui attirent son attention. » Du reste l’amour a achevé de donner à la tragédie ce « plaisant « aspect. « 11 nous restait, continue Saint-Évremond, à mêler un peu d’amour dans la nouvelle tragédie, pour nous ôter mieux ces noires idées que nous laissait l’ancienne, par la superstition et par la terreur (1). )>

Ainsi l’art classique est l’ennemi des idées noires. Descartes ne l’est pas moins, lui qui n’admet dans son esprit que des idées claires ; car pour la raison, la clarté c’est la gaîté. Cette sérénité optimiste que Boileau conseille au poète. Descartes l’avait, avant luq prescrite au philosophe comme l’état le plus sage et la meilleure condition morale pour philosopher. Pour son compte, il s’est fait une loi de viser à cette paix de l’esprit qui le délivre pour toujours et de l’agitation incessante du scepticisme et des accès troublants du mysticisme . N’être ni Montaigne ni Pascal, c’est-à-dire ne douter ni par tempérament ni par système, mais seulement par méthode, et pour s’affermir le plus tôt possible dans la sécurité durable d’un dogmatisme invincible, voilà le régime cartésien, qui assure la santé de l’âme et comme la béatitude de l’intelligence.

Descartes conseille donc à l’homme de prendre les choses par leurs bons côtés, et il donne l’exemple. Ainsi

(l) Saint-Évremond. Sur la tragédie antique . T. 1!, p. 3213,

il estime fort la médecine et en attend les .plus grands bienfaits, parce qu’en la perfectionnant on obtiendra « la parfaite santé laquelle est le fondement de tous les autres biens qu’on peut avoir en cette vie (1). »

Il pense aussi que la bonne humeur volontaire n’est pas un remède sans vertu contre la maladie, et il nous raconte que son optimisme l’a beaucoup aidé lui-même contre la phtisie dont il était menacé. « Étant né d’une mère qui mourut peu de jours après ma naissance d’un mal de poumon causé par quelques déplaisirs, j’avais hérité d’elle une toux sèche et une couleur pâle que j’ai gardées jusqu’à l’âge de vingt ans, et qui faisaient que tous les médecins qui m’ont vu avant ce temps-là me condamnaient à mourir jeune ; mais je crois que l’inclination que j’ai toujours eue à regarder les choses qui se présentaient du biais qui me les pouvait rendre le plus agréables, et à faire que mon principal contentement ne dépendît que de moi seul, est cause que cette indisposition qui m’était comme naturelle s’est peu à peu entièrement passée (2). » Enfin il écrit à la princesse Élisabeth : « Il n’y a point d’événements si funestes ni si absolument mauvais au jugement du peuple, qu’une personne d’esprit ne les puisse regarder de quelque

biais qui fera qu’ils lui paraîtront favorables Il n’y

a aucun bien au monde, excepté le bon sens, qu’on puisse absolument nommer bien, il n’y a aussi aucun mal dont on ne puisse tirer quelqu’avantage, ayant le bon sens (3). »

Sans doute Descartes n’a pas cherché à donner à sa philosophie l’agrément et la grâce littéraires, et nous lui

(1) Lettre à la princesse Elisabeth. T. IX, p. 20“2.

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