‹ Essai sur l'esthétique de DescartesChapitre 7 sur 18 · T. XI, P · texte numérisé non relu

T. XI, P

(3) Id. p. 205.

en savons gré comme d’une marque de goût et d’élévation ; mais il les a estimés dans Balzac (1). Lui-même, quand il se sert par hasard de comparaisons et de figures, les choisit agréables et piquantes. Quand dans un grave sujet comme l’étude des passions de l’âme, il rencontre la plaisanterie, il se garde bien de la fuir, témoin ce spirituel passage de l’article 147« sur les émotions intérieures de Vâme : « Par exemple lorsqu’un mari pleure sa femme morte, laquelle (ainsi qu’il arrive quelquefois) il serait fâché de voir ressuscitée, il se peut faire que son cœur est serré par la tristesse que l’appareil des hinérailles et l’absence d’une personne â la conversation de laquelle il était accoutumé excitent en lui ; et il se peut faire que quelques restes d’amour ou de pitié qui se présentent â son imagination tirent de vraies larmes de ses yeux, nonobstant qu’il sente cependant une joie secrète dans le plus intérieur de son âme, etc. (2). » Enfin nous trouvons dans Descartes l’explication et la formule philosophiques de cette « agréable inquiétude » que se propose d’exciter la tragédie classique. Tandis que le pessimisme épicurien cherche l’élément de tristesse caché au fond de toute joie et prononce son fameux « surgit amari quidquam », Descartes au contraire fait ressortir l’élément de joie qui est contenu dans toute tristesse: « Et lorsque nous lisons des aventures étranges dans un livre, ou que nous les voyons représenter sur un théâtre, cela excite quelquefois en nous la tristesse, quelquefois la joie, ou l’amour, ou la haine et généralement toutes les passions, selon la diversité des objets qui s’offrent à notre imagination: mais avec cela nous

(l) Voir plus liauL: Livre U, 2.

(i) Des Passions de Vâme. T. IV', p. 160.

avons du plaisir de les sentir exciter en nous, et ce plaisir est une joie intellectuelle qui peut aussi bien naître de la tristesse que de toutes les autres passions (1). »

Aussi tandis que pour les pessimistes, la conscience psychologique est une cause d’irrémédiable douleur morale, pour Descartes elle est une fierté et une joie intellectuelle. Connaître sa tristesse la diminue, et c’est un allégement à la souffrance que se regarder souffrir. C’est là une extension ingénieuse et profonde de la maxime populaire :

A raconter ses maux souvent on les soulaee.

Or, l’analyse par la conscience est une conversation intérieure ; prendre conscience de ses maux c’est se les raconter à soi-même dans la langue muette de la pensée, et ce récit solitaire est un soulagement. De même quand les poètes se mettent à chanter leurs peines c’est qu’ils sont à demi consolés.

L’optimisme cartésien a donc cette originalité qu’il vient de la conscience et de la volonté : il s’est communiqué à l’art classique par l’usage que celui-ci a fait de l’analyse psychologique. Le XVIL siècle s’est complu à s’étudier, à se regarder vivre, à se décrire et à se peindre ; même quand le spectacle était triste ou laid, le plaisir de l’observer n’en a pas moins procuré aux observateurs cette « joie hitellectuelle qui peut aussi bien naître de la tristesse que de toutes les autres passions. ». La conscience cartésienne et l’art classique se rencontrent pour rendre aimable « le monstre odieux. »

(l) Des passions de l’âme. T. IV, j). 161.

l’absence du point de vue moral.

Nous entendons par là que la philosophie cartésienne et l’art classique se sont dégagés des intérêts actuels et particuliers pour se renfermer dans l’explication la plus générale de l’homme, sans porter aucun jugement sur sa condition présente et sans chercher à la rendre meilleure.

De même que Descartes se retire dans la philosophie contemplative, la métaphysique, et se refuse à traiter les questions de morale pour mille raisons plus ingénieuses que convaincantes (1), de même la littérature classique se réfugie dans la convention mythologique et s’installe dans la Fable pour y trouver la sécurité et la liberté. «Corneille, Racine, Pascal, La Rochefoucauld, LaBruyêre, Rourdaloue, Bossuet, de la Fayette, tous ces écrivains procèdent plus ou moins directement de Descartes.

» Je retrouve encore son influence dans cette espèce de silence universel sur les questions qui ordinairement passionnent le plus les hommes, je veux dire la politique et la religion. Descartes en avait ajourné la solution, se })ornant à admettre provisoirement ce qu’il trouvait établi. Le provisoire devint délinitif. Les esprits ne s’iu-

( I) Descartes allègue « sa vie si retirée » et son éloigiieinent des affaires qui le rendent incompétent (t. IX, p. 384) puis le « dégoût qu'il a de voir combien il y a ))eu de personnes au monde qui daignent lire ses écrits » {Ibid. p. 413) puis «ranimosité des régents et des théologiens. » ( Ibid.) Eniin dans une lettre à Chanut (t. X, {). 73) il déclare qu’il craint la méchante interprétation « des malins » et qu’il laisse la morale « aux souverains et à leurs représentants autorisés. »

génièrentque pour fonder sur des démonstrations irréfutables la légitimité absolue et l’immutabilité de ce qui était. On ne cherche plus alors , on a trouvé ; on ne hasarde plus des doutes, on prononce des axiomes (1). »

Cette remarque de M. Paul Albert nous semble d’une parfaite justesse, à la condition toutefois qu’on ôte des noms qu’il cite. Corneille, et surtout Pascal qui a tranché sur l’indifîérence générale par son attitude militante, qui a osé toucher à la théologie pour en soumettre les questions à la décision de l’opinion publique, et qui enfin a tiré de sa sérénité voulue le dogmatisme cartésien pour le forcer à s’intéresser au terrible problème de la destinée humaine.

Il est inutile d’insister sur cette abstention caractéristique du XVIP siècle ; elle n’est pas à prouver pour les littérateurs ; car ceux mêmes qu’on a appelés les moralistes, comme La Rochefoucauld et La Bruyère, ne sont à vrai dire que des psychologues : ils étudient l’homme, l’expliquent et le décrivent, mais ils ne se mêlent point de le diriger. Ils le prennent tel qu’il est, et l’observent ainsi avec une curiosité merveilleusement pénétrante ; mais ils ne cherchent point à se le représenter tel qu’il devrait ou voudrait être. Il n’y a pas dans leurs livres un idéal humain vers lequel ils se piquent de conduire leur génération : ils ne proposent rien de nouveau à l’homme que son propre portrait, qui au fond est éternellement le même, mais qu’ils rendent nouveau par l’art de la forme.

Aussi ce sont bien des artistes, comme Descartes, en ce sens qu’ils vivent dans une sphère supérieure à la vie pratique : ils ne prêchent aucune doctrine politique

(l) PaüIu Albert, Li lût. franc. aaXVII^ siècle. Article üescarlos.

OU sociale ; ils ne font point de leur théâtre une tribune ni de leur philosophie un instrument de révolution. Ils s’enchantent par de belles formes qu’ils ont le plaisir esthétique de concevoir et la gloire de créer. Quant à leur matière, ils se préoccupent si peu d’elle et ils sont si persuadés qu’il n’y a pas lieu d’en chercher une neuve, qu’ils empruntent sans scrupule celle des anciens et inventent de bonne foi la théorie de l’originalité par l’imitation.

Si l’on trouvait plus de nouveauté du côté de Descartes, si, parce qu’on date de lui la philosophie moderne, on voulait voir en lui l’auteur (l’une grande révolution dans la pensée humaine, on se méprendrait, à notre avis, sur son véritable rôle, et l’on diminuerait à son profit et l’héritage de l’Antiquité et les conquêtes de la Renaissance. Il ne faut pas accorder à Descartes plus d’originalité qu’il n’en a voulu lui-même ; et nous savons qu’il l’a mise dans sa méthode plutôt que dans ses solutions qui sont toutes empruntées plus ou moins à l’iVntiquité, à la Scholastique et au Christianisme.

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IJVI’.R V.

Coitfîrmation €le la tliéorie etstliéliciue fie Boileau |tar les témoignasses de fiuelcfues grands écrivains classiciiies.

Pour la commodité de notre étude, nous avons jusqu’ici considéré VArt poétique comme l’expression fidèle et complète de l’esthétique classique. Mais en avionsnous le droit?

Il n’est pas à prouver, ce nous semble, que Boileau n’a rien inventé ni en fait de genres littéraires, ni en fait de lois pour les genres existants. On est d’accord pour reconnaître qu’il a mis seulement en vers exacts les goûts et les opinions littéraires de son temps. A ce compte, il représente bien l’esprit classique, sans le dépasser : et la preuve c’est que ses partisans lui en ont fait une gloire, et ses détracteurs un crime.

Pourtant on pourrait se refuser à admettre ainsi, sans autre démonstration que l’accord des critiques, que Boileau soit un écrivain assez large pour suffire à personnifier une chose aussi considérable que le système littéraire du XVIP siècle. Et de fait, nous sommes loin de prétendre qu’en tant qu’œuvre d’art son Art poétique soit un type achevé de perfection classique. Aussi est-ce comme critique et non comme auteur que nous avons étudié et invoqué Boileau. Nous avons cherché le sens de ses préceptes, et non jugé leur valeur littéraire ; nous en

î^vons extrait une théorie de l’art, dont nous avons cherché le fondement philosophique ; mais nous n’avons pas eu à apprécier avec quel talent et quel succès Boileau a mis lui-même en pratique sa théorie.

C’est donc à titre de critique seulement, et si le terme n’était pas exagéré, à titre d’esthéticien, que nous avons accordé à Boileau une telle compréhension. Il nous faut maintenant montrer par quelques témoignages que cette compréhension n’est pas excessive, et que F Art poétique représente bien exactement le vrai esprit et la pure doctrine classiques. Mais le choix est immense : pour le limiter, nous nous bornerons aux documents les plus significatifs , et nous les emprunterons à Racine, à La Bruyère, à Voltaire et à Buffon. Enfin nous arriverons au premier essai d’esthétique tenté en français, c’est-à-dire aux Discours sur le beau du Père André, et nous verrons que ces discours sont la première forme systématique donnée à la beauté classique par un philosophe éminemment cartésien. Ce sera notre dernier terme. L’essai du Père André est comme le point d’intersection de la littérature et de la philosophie, qui après s’être développées solidairement mais séparément, en arrivent à se rencontrer et à former une combinaison qui est une nouveauté — l’esthétique. C’est la première manifestation de la Philosophie du Beau en France. Nous verrons qu’elle est à la fois très cartésienne et très classique, ce qui sera un dernier argument en faveur de notre thèse (1).

(1) Pour suivre l’ordre chronologique, nous placerons V Essai sur le beau avant le Discours sur le style. Le premier est de 1745. — Le second de 1753.

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