‹ Essai sur l'esthétique de LotzeChapitre 31 sur 51 · Cf. supra, p · texte numérisé non relu

Cf. supra, p

par les différentes couleurs, le mot beau est un terme général exprimant le plaisir que nous procurent les impressions esthétiques dans leur très grande diversité (Grdz,, § 21).

Mais avant de.pas^r à cette étude des formes particulières du beau, il nous semble intéressant de rechercher ce qu'est le laid pour Lotze, et quelle est, d'après lui, sa place parmi les impressions esthétiques. En effet, l'idée du beau entraîne celle du laid^ cependant, on a souvent négligé l'étude de ce dernier : depuis Plotin* jusqu'à l'école romantique, on n'a rien écrit d'intéressant sur le laid'. Mais, depuis le début de ce siècle, de nombreux ouvrages ont été consacrés à cette étude,, et surtout par des esthéticiens appartenant aux diverses écoles philosophiques d'^He-

1. Cf. Hosenkranz, m.¥..<thetilt des Hâsi^Uc/fcn, Wûrzburg, 1857 : « Personne ne s'étonne, dit Rosenkranz, que dans la biologie on traite de la maladie, ou dans la morale de l'idée du mal; dans la science du droit, de l'injustice, du péché dans la science religieuse. L'idée du laid comme négation du beau fait également partie de l'esthétique ; elle est inséparable de l'idée du beau » (préface, p. III).

2. « L'être est la beauté, l'autre^ le non-être^ la matière^ est la laideur, » a dit Plotin (/" Ennéade, VI). D'ailleurs, le problème n'est abordé qu'accidentellement et au seul point de vue métaphysique. C'est la solution adoptée aussi par les Pères de l'Église et les néo-platoniciens. — Pourtant Aristote avait déjà parlé brièvement du laid et le rattachait au ridicule (cf. Poétique, ch. v, 1), tandis que Xénophon se contentait de l'opposer au beau (cf. Banquet, 1. III, ch. viii). Platon, lui aussi, en a parlé dans divers dialogues, mais sans insister.

3. Si ce n'est quelques pages de Winckehnann {Gesc/t. cl. KClnst, 1. IV, ch. Il), et deux bons chapitres de Lessing {Laoroon, xxiii-xxiv). — (Cf. Bénard : l'Esthétique allemande contemporaine, in Reçue pliilosop1ùque,i.W).

magne*. Quant à Lotze, il semble n'avoir jamais •envisagé particulièrement la queation du laid; il n'en parle qu'accidentellement, par exemple lorsqu'il 'Critique certaines définitions du beau (Grdz., § 6 et § 18); si l'on admet, dit-il (Grdz,, § .6), la définition «toïcienne suivant laquelle le beau est l'unité dans la variété, on nie par là-même l'existence du laid, car, •^ians toute diversité, on peut découvrir une unité quel- ♦conque'; d'autre part (cf. Grdz,, § 18), si l'on accepte de dogme hégélien de l'idée, on ne s'explique plus la •laideur, c'est-à-dire une non-convenance entre l'idée •et la matière (il est vrai que pour les hégéliens le laid est un degré de la beauté)'. Cette remarque de Lotze •contient donc tout ce que l'on peut savoir de sa théorie

1 . Le romantique Fr. de Schlegel pose le problème (Sàmmtl. Werhv, t. V, p. 14). L'école de 17/ amoar néglige cette question; mais elle est reprise par l'excellent esthéticien Solger et par Schleiermacher, le trop subtil et mystique platonicien. Puis SChelling (BrunOy trad. Husson, p. 21) déclare que le laid, «c'est la négation, mais il reste dans les généralités. Enfin l'hégélianisme avec Weisse, Vischer, Rosenkranz, pose le laid en face du beau, tout en en faisant une forme qui tient à l'essence de ce dernier ; tandis que les disciples de Herbarl 'Ximmerniann, Zeising, Bobrich, Griepenkerl) étudient la laideur formelle (Cf. Bénard, ibicf.).

Z. D'ailleurs, c'est nier en même temps l'existence du beau; ♦car, si tout était beau, rien ne le serait (Cf. Kœgel, op. cit., J" partie).

3. En effet, pour Vischer et surtout pour Weisse, le laid •est une forme essentielle au beau. Weisse en fait la forme ;première et immédiate de la beauté, pour ainsi dire le stimula.'? de celle-ci ; on trouve la même théorie chez Sobasler »et Ro.senkranz. En une formule qui rappelle le style hégélien, Weisse dit : « Le laid est l'idée négative qui existe par son •opposition à l'idée positive, au beau. » Il déclare aussi, avec .Hegel, que le comique est l'impuissance du laid vis-à-vis du J)eau. — D'ailleurs, sur toutes ces questions, il y a désaccord

du laid : à savoir que, conformément à la conception qu'on s'en fait d'ordinaire, il le regardait comme le contraire du beau.

Lotze, comme nous l'avons vu, reconnaît que le mot beauté n'est qu'un terme générique s'appliquant à diverses espèces. En effet, jamais un objet n'est purement et simplement beau dans le large sens du mot : il ne peut l'être qu'en un sens restreint, par exemple s'il s'oppose au sublime (Grc?^., § 21). Lotze va donc étudier les diverses formes particulières du beau, en «'efforçant de déterminer pour chacune d'elles la nuance spécifique par 'laquelle elle se distingue des autres.

La beauté la plus élémentaire, pour Lotze (Grdz., § 22) réside dans l'harmonie d^ impressions qualitatives. Il dit en effet : (( Si Ton demande par quoi la beauté d'un accord musical se distingue de celle d'un autre accord ayant la même consonance, ou bien en quoi consiste la beauté de chacun d'eux, on s'aperçoit aussitôt que tous deux impressionnent la sensibilité, mais différemment ; on ne peut ressentir la beauté de chaque accord particulier, que comme un état passif de la sensibilité, et l'on ne peut nullement indiquer un rapport des sons unis, susceptible d'être désigné, représenté et mesuré dans notre conscience. Si l'on voulait, par exemple, différencier le majeur du inineur par la dureté et la douceur, ces deux derniers termes se signifieraient pas autre chose que les sentiments

entre les hégéliens; par exemple, tandis que Weisse place le laid entre le sublime et le tragique, Rosenkranz le place entre le beau et le comique (Cf. Hosenkranz, op. cit.).

(simplement perceptibles et impossibles à différencier par déterminations rationnelles) que nous procure la perception du doux et du dur. Il en est tout à fait de même en ce qui concerne l'harmonie des couleurs » [Grdz,^ § 22). — Cette beauté, pour Lotze, est la plus élémentaire, parce qu'elle n'est qu'un sentiment immédiat, que l'on ne peut rapporter à aucune idée spéciale; il est permis de la considérer comme le fondement de toutes les autres beautés, en tant qu'élément pour ainsi dire utilisable ^ Et Lotze nous semble avoir ici parfaitement raison ; la musique, en tant que simple harmonie de sons ne nous procurerait qu'une impression agréable; il en serait de même pour l'har monie de couleurs, si elle "n'était accompagnée des autres éléments esthétiques qui constituent la peinture. Le second degré de la beauté consiste, suivant Lotze, dans Miavmonie de la diversité entendue au point de vue purement formel (cf. Grds., § 23). Ce genre de beauté peut exister d'ailleurs en des donnée^ tout à fait abstraites, par exemple en une formule

1. Lotze a étudié (GcscA., p. 274 sqq.) ce mode d'action des liarmonies de sons. L'hypothèse psycho-physiologique d'un trouble nerveux produit par le pîissage simultané de deux impressions ne le satisfait pas; d'après lui, elle- soulèverait deux questions difficiles : 1" Comment le trouble nerveux agit-il sur l'âme ? 2" Comment lame supporte-t-cUe cette action [ihid.^ p. 277-281).— D'ailleurs, la solution de Herbart, qui ramènerait à l'accord kantien entre la faculté et l'impression, ne le satisfait pas davantage [ihid., p. 285). — Pour Lotze, ce n'est plus un chatouillement nerveux (Xorron/dt^el)^ mais bien un chatouillement de l'âme {Soelofi/tit^cl}, qui est produit par ce fait que les rapports de sons constituent des formes d'apparition, nécessaires au bien absolu pour sa réalisation (//>#>/., p. 286). C'est d'ailleurs la seule valeur objective que puissent avoir ces rapports {ihid., p. 287)— (Cf. Rôhr, op. cit., p. 25 sqq.).

DU BEAU ET DE SES ASPECTS PARTICl'LIERS 57

mathématique; mais, en ce qui concerne l'esthétique, c'est seulement au point de vue des rapports spatiaux et temporels qu'elle paraît intéressante (ihid,).

(( On peut se demander, dit Lotze (ibid.), sur quel fondement repose le charme de cette beauté. On le fait dériver de ce fait que la série des activités auxquelles les organes sensoriels sont nécessaires pour percevoir de telles formes, s'accorde tout particulièrement avec les conditions de leurs fonctions naturelles. Ainsi, par exemple, poui- l'œil, cette chose est belle, qui provoque des mouvements du regard faciles à exécuter par le système musculaire de l'œil. Cependant, il est impos sible de prouver cette opinion d'une façon précise, car les conditions du fonctionnement des nerfs soiit trop peu connues. A part cela, il est vraisemblable que c'est là le fondement d'une partie de l'impression esthétique, et non de cette impression tout entière ^ » En effet, d'après Lotze, le véritable fondement de cette forme du ♦beau, c'est encore un phénomène d'asso dation : la réalisation du bien suppose ces connexions formelles, aussi ces formes rappellent-elles ce bien moral, quoique la matière de cet absolu ne réside pas en elles. Lotze, par conséquent, allie dans cette hypothèse les solutions psyclio physiologiques aux théories kantiennes. D'ailleurs, ajoute-t-il, cette espèce du beau peut se manifester de diverses manières; par exemple, dans la pureté d'une impression : en ce cas, sa valeur symbolique est de faire songer à l'identité de l'être avec soi-même qui est une forme nécessaire à la loi

1. Cf. Gcsf'It., p, 310-311..- Rôhr, op. rit., p. 37. — Supray p. 44, note 1.

morale; « de plus, poursuit-il (Grdz., § 28), toutes les apparences qui se limitent en soi, ne cessent pas simplement n'importé où, mais se limitent par ellesmêmes ; elles disparaissent donc par un affaiblissement progressif, ou, si leurs limites sont bien tranchées, en présence de celles-ci, ces apparences indiquent d'une manière quelconque leur effort à se terminer d'elles-mêmes (là-dessus reposent, par exemple, en architecture, les formations de bordures et d'orles, tous les ornements placés aux points de rencontre des parties de différente valeur du bâtiment; en musique, la préparation du final, etc.). Par conséquent, le fondement de tout cela, c'est le besoin de percevoir l'être comme un tout. Mais ce besoin de tatalisation même parait avoir sa valeur en ce que cette forme de la spontanéité, qui ne se laisse pas simplement limiter et déterminer par les conditions extérieures, est à nouveau une propriété formelle nécessaire de chaque sujet dans lequel le bien doit être réalisé ». — Lot:^ d'ailleurs ajoute que ces considérations peuvent être étendues à toutes les autres beautés formelles, telles que la symétrie, le système, la succession harmonieuse et régulière d'impressions variées. Toutes ces beautés, d'après lui, sont l'image, ou tout au moins le symbole de cette connexion qui règne, grâce à l'action du bien, dans toute la construction de Funivers^

1 . Au sujet de cette théorie sur la beauté formelle, on peut rapprocher Lotze de Iherbartisnie, car il y adopte les vues de Zeising, disciple de Herl)art (Cf. Gesr/t. d. ^Est/i.^ p. 304- 310. — Rôhr, o/t. cit., p. 37). Zéising a en effet consacré plusieurs ouvrages d'un grand intérêt à la théorie de la coupe idéale ((ioldcnc Sr/initt^ que certains auteurs traduisent par : ftertion d'or, lèfjle f/'o/); on entend par là une certaine proportion entre les diverses parties de l'objet, proportion qui consti-

Enfin, Lotze distingue une troisième espèce du beau constituée par les beautés des genres (cf. Grdz,^ § 24) ; Kant déjà les différenciait sous le nom de beautés adhérentes (ou, dit Lotze, inhérentes), parce qu*elles reposent sur la proportion d*une forme à son concept générique. En effet, dans la doctrine de Kant, « le principe, que la beauté repose seulement sur le rapport entre la forme et nos facultés de connaître fet que, dans le jugement esthétique, le concept, le but, l'essence de l'objet n'entrent nullement en considération), reçoit une limitation ' ». En effet, les modes du beau auxquels s'applique ce principe, Kant les

tuerait le critérium de la beauté spatiale. On peut résumer cette théorie, d'après Lotze {Grds,, § 24), de la façon suivante : un espace en ligne droite t est partagé suivant la eoupo idéale si resj^ce tout entier t est à sa plus grande partie />, comme celle-ci à la plus petite, si bien que l'on ait :

Les deux parties du tout ainsi déterminées représentent toujours les fractions irrationnelles de ce tout. Mais cette sorte de division existe approximativement dans les proportions suivantes :

Lotze montre que cette théorie s'applique à la beauté du corps humain, des ouvrages d'architecture, des reliures de livres, etc. Il nous semble qu'il a raison d'admettre cette théorie, bien qu'elle soit purement empirique.

Cette question a été aussi étudiée par Fechner dans son Esthétique expérimentale (p. 567 à 592) et dans son article : Sur la question de la 'coupe idéale, in Arrhire}< pour les arts du dessin (II"' année, 1865, p. 100 sqq.).

Page 1