POESIE
(( Tous les domaines auxquels s'appliquent les arts précédents, dit Lotze (Grdz,, § 70), appartiennent aussi à la poésie. Mais elle est seule à dominer le monde des événements dont les formes extérieures sont bien aussi exprimables par la peinture, tandis que leur connexion interne ne peut être exprimée universellement que par poésie.
» C'est en cela même que réside l'obligation essentielle de la poésie ^ »
Lotze ne fait en somme que reproduire la définition de la poésie donnée par Hegel (Courts âf Esthétique^ 3*^ partie, V, 1). En effet, pour Hegel, la poésie est véritablement l'art universel : elle exprime toutes les conceptions de l'esprit par des images qui s'adressent
1. « Tout le reste, ajoute Lotze (beauté libre du langage niélodieux, description de figures très nettes), ne représente que des obligations secondaires ou des moyens d'action. Le noyau de toute poésie consiste dans la représentation du mouvement qui, sans interruption, unifie les parties du monde, d'après des lois universelles et d'après un plan sacré. »
à l'esprit lui-même, et son fond consiste dans les idées que ces images doivent revêtir \
Cette théorie "semble assez exacte, et Lotze nous parait l'avoir exposée plus clairement que Hegel.
Or, Ion peut se demander, au sujet de la poésie, si elle doit simplement copier la nature avec fidélité, ou s'il lui est nécessaire de l'idéaliser. Lotze admet que la poésie ne peut être réaliste au sens absolu du mot, car elle ne saurait reproduire exactement la totalité du monde : il lui faut extraire la signification et l'esprit de cette totalité, et ne conserver, dans la représentation, que les événements absolument nécessaires à cette signification'; et c'est précisément eu cela que la poésie idéalise son sujet.
A notre avis, il n'était pas nécessaire de poser cette question : il n'y a pas d'art sans idéal ; quand la recherche de la vérité remplace complètement la poursuite de l'idéal, il n'est plus question d'art, mais bien de science. Sans l'effort vers l'idéalisation, l'épopée ne serait plus que de l'histoire, la poésie lyrique de la philosophie ou de l'amplification oratoire, et le roman de la psychologie ou de la pure description.
Et c'est en ce nom que Lotze dit ( Grdz, , § 71 ) : « Toutes les sciences universelles : morale, philosophie naturelle, histoire, lorsqu'elles veulent atteindre à la finesse
1. On retrouve la même théorie chez Lessing [Laocoon], SchiUer et Gœthe (Brlefwechsel), A. W. Schlégel {Voiiesungen uher schône Littcratur und Kunst)^ et chez un esthéticien contemporain, M. Carrière {^sthetik).
2. Hegel dit aussi (Cours d'Esth.^ I" partie, ch. m, ii, 2) que le poète doit choisir le nécessaire, et nous placer in médias res.
Î34 ESSAI SUR l'esthétique de lotze
du détail, dans laquelle seulement apparaît toute leur îsignification, tombent dans la poésie ; c'est-à-dire qu'elles peuvent encore représenter seulement ce qui possède une valeur absolue, en tant qu'elles ne pro- <îèdent plus conformément à des catégories universelles, mais donnent une description des délicats et innombrables rapports individuels, dans lesquels repose la signification de ce qui est spécial. »
Le but de la poésie (comme celui de tout art, en .:général, cf. Grdz,, § 35) est donc d'enseigner ce qui •est inexprimable de toute autre manière; elle doit seuilement offrir dans sa représentation artistique du monde réel des motifs de réflexion dont chacun, si cela lui •convient, pourra tirer un enseignement. Nous avons déjà dit, au sujet des considérations sur le rôle de i'art en général, combien cette théorie nous paraît ^exacte.
Pour Lotze, le degré inférieur de la poésie consiste dans la poésie narrative. Celle-ci, d'après Lotze [Grdz., § 72), (( manifeste le plus siniplement possible cette disposition de la sensibilité, qui, sans aucune tendance particulière à représenter la diversité du monde, cherche seulement à dilater, à élever, à rafraîchir l'âme, en nous entraînant comme en un voyage, où nous nous réjouissons de ce que l'existence est variée et inépuirsable, et tirons de cette considération une multitude inexprimable d'enseignements, sans en poursuivre aucun particulièrement ».
Cette disposition, que Lotze définit fort bien « la joie de l'objectivité », s'est manifestée de la manière la plus •éclatante dans l'épopée grecque, (i favorisée qu'elle «était par une particularité de la civilisation qui ne s'est
jamais reproduite ». En effet, la perception du monde, chez les Grecs, dit Lotze, désignait la terre comme le point central et le séjour unique de la vie dans le monde. Le monde des dieux lui-même n'existait que pour servir et former cette terre. Et cette époque ne trouvait pas dans l'éloignement spatial le pressentiment d'une immensité; la vie non plus ne s'étendait pas entre une création et un jugement du monde. C'est sans progrès, sans hâte ni désir vers un but quelconque, que coulait la vie àv8ptôv xe 0ewv xe, qui se contentait de jouir sans cesse d'elle-même et d'en être satisfaite ; ainsi, toutes les réflexions sur l'existence d'une harmonie transcendante de la totalité de l'être, qui nous sont si familières, manquaient complètement à la conscience générale de cette époque.
(( L'état de la civilisation favorisait cette disposition (sensibilité pour les formes d'existence délicates, qui cependant étaient encore assez simples, aussi bien dans la vie publique que dans la vie privée, pour donner une valeur religieuse certaine aux actions quotidiennes et au cérémonial consacré} ; c'est par Jà que ce mode de vie pouvait servir de sujet à un travail poétique.
«Toutes ces circonstances fondent le caractère de résignation sereine et de contentement de la destinée humaine, qui est à l'époque grecque. »
On peut rapprocher cette belle page de Lotze sur le poème épique des Hellènes, des remarques faites par Hegel sur le même sujet (cf. Cours d'Esth.^ l"^^ partie, ch. III, II, 2) : Hegel reconnaît que c'est dans les temps héroïques qu'il faut chercher la vie idéale, car
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c'est seulement chez le héros qu'on trouve cette liberté individuelle, nécessaire à l'épopée \
Lotze complète d'ailleurs cette excellente étude sur l'épopée par de justes remarques sur la composition (ou, suivant son expression, Is. fiction) et sur les personnages de ce genre de poésie.
De ce fait que la satisfaction naïve de la condition humaine est spéciale à la poésie épique, Lotze déduit d'abord que le sujet doit seulement révéler une unité extérieure, « c'est-à-dire une persistance sans lacune de la représentation, semblable à l'évolution des choses^ et non une série d'événements dans laquelle une desti
1. Cf. Boutmy, op. clt.y p. 20. — On trouve aussi chez M. Boutmy une excellente étude sur le caractère du héros grec, laquelle, à notre avis, compléterait admirablement les remarques de Lotze.
M. Boutmy montre d'abord l'opposition entre le génie oriental et le génie hellénique. -« L'Orient, dit-il, est l'antithèse naturelle de la Grèce... [En Orient], la nature sensible est la grande source de poésie... D'une manière générale, ce ne sont pas les caractères et les sentiments moraux; c'est l'idée abstraite et le fait brut qui agissent sur l'esprit de l'Asiatique. Il ne s'émeut que devant les images des grands attributs naturels : la force sans limites, l'ordre sans lacune, la durée sans terme. Il ne cherche pas autre chose même dans l'homme. » A l'origine, la Grèce aussi adore la nature. « Chaque paysage a son dieu, riant ou sévère... A une époque qu'il est impossible de déterminer, apparaît un nouveau personnage, le héros. C'est la plus grande révolution qui se soit faite dans l'eâprit humain. L'homme avait subi jusqu'ici le prestige de la nature; tout d'un coup, il sent sa force; il se pose... Le jour où le choc de l'Europe et de l'Asie, symbolisé par la guerre de Troie, contracte le sentiment pan-hellénique^ et le fait vibrer du timbre le plus clair et le plus puissant dans l'épopée homérique, le héros devient national^ il personnifie la race. . . Jupiter,- Apollon, Mars ne sont plus tant des personnifications de phénomènes naturels que des guerriers honoraires^ les frères aînés et les bienfaiteurs des hommes... Comme le héros lui-même,.
née se déroule depuis son principe jusqu'à la catas trophe finale ». Au contraire, il ne faut pas choisir pour sujet une grande catastrophe qui troublerait la sérénité du spectateur. Bien plus, l'épopée doit pour ainsi dire, donner une formule universelle et éternelle de la vie. Enfin Lotze déclare que les caractères doivent être (( simples, clairs et limpides », et constitués d'une façon naturelle ; toute la destinée qu'ils supportent doit aider à l'expression de leur caractéristique constante (et c'est en cela surtout que Lotze différenciera le roman de l'épopée, car, ainsi que nous le verrons plus loin, il admet que dans le roman, les caractères doivent se développer progressivement).
ils deviennent nationaux^ Us sont les dieux d'une race. Comme eux, ils se font citoyens, ils sont les protecteurs d'une ville, ils la déifendent contre les divinités des autres peuples et des autres États... Par cette curieuse attraction exercée sur ce qui l'environne, le héros résume en quelque sorte l'idéal grec ; le dieu est descendu à son niveau, il entre lui-même de plus en plus dans les cadres humains... Non seulement la figure héroïque passe du symbole hautement naturaliste au symbole plus étroitement social et plus huii^blement humain ; mais elle tend même à s'affranchir du symbole, à perdre tout sens profond pour devenir un caractère arbitraire, un personnage poétique, richement conçu et dessiné selon le seul instinct de la grâce et de la beauté vivante... Au lieu d'être soumise à l'épreuve d'une idéalisation fondée sur la comparaison avec l'univers divin, la nature humaine se pose dans sa supériorité,, dans sa totalité, dans son indifférence superbe et impeccable, sans autre règle que l'harmonie de ses parties entre elles. Être jeune, beau, vigoureux, sage, conserver ces dons par la tempérance, avoir de beaux enfants, servir sa patrie, mourir dans la gloire et être chanté par les poètes, voilà le bonheur le plus élevé que les Grecs aient rêvé; leur horizon finit là. " L'infini, les rêveries mystiques sont l'affaire de quelques philosophes ; encore oublient-ils cette poésie au sortir du gymnase ou de l'exèdre » (Philos, de VArch.^i^, 59-69).
Enfin, conclut Lotze (ibicL), (( les caractères, par ïa suite, seront présentés de telle sorte qu'ils ne pourront être considérés indépendamment des circonstances qu'en vue d'exprimer ce qui a son fondement à Tinté- ^ieur de l'évolution naturelle humaine. Toute la profondeur et toute l'ardeur des sentiments, toutes les réflexions raisonnables sur la situation actuelle sont parfaitement permises à l'épopée, et nullement subordonnées à la pure action extérieure. On doit seulement veiller à ce que les caractères ne se laissent pas entraîner, par les circonstances extérieures, à des réflexions qui n'apparaissent pas suffisamment fondées ».
Voilà pour ce qui concerne 1' « intérieur » du poème épique ; quant au point de vue « extérieur », Lotze déclare « que la représentation devra surtout manifester l'uniformité d'une disposition calme, par la prohibition des effets surprenants, par une argumeijtation suivie, par une extension régulière du développement, par l'uniformité du mètre, par le rejet de tout épanchement lyrique. De plus, par toutes sortes de retards, par l'intercalation de comparaisons, par la tendance qu'elle a à s'abandonner brièvement .à des épisodes " divers, lorsqu'elle est en présence d'un développement principal du récit, elle devra même affaiblir l'excitation de la disposition, et par là aussi renforcer l'impression, de telle sorte que tout individu, malgré la sympathie naturelle qu'il éveillera, ne sera pourtant rien en comparaison de la vie incommensurable que, dans l'épopée, l'on peut voir d'un seul coup en larges masses, comme du haut d'un monument élevé ».
La poésie occidentale, comme le remarque Lotze, n'a pas satisfait à ces obligations remplies par l'épopée
antique ; en fait de poésie narrative, elle n'a produit que le romancero (Romanze), c'est-à-dire la représentation poétique d'un événement digne d'attention. La réunion même de plusieurs poèmes particuliers de ce genre, tout en étant comparable à Tépopée, est loin d'égaler celle-ci ; on n'y trouve plus une peinture détaillée et motivée, et même certains chaînons intermédiaires essentiels de la fiction sont totalement négligés' (Cf. Grdz,,%lA),
De la poésie épique, Lotze passe au roman*, car celui-ci ne constitue pas pour lui, comme pour Hegel,
1. On peut rapprocher cette opinion de Lotze sur les poèmes cycliques de celle de Hegel [Cours cVEsth,^ IP partie, V^3), qui reproche à ces poèmes leur unité artificielle, et l'absence en eux de l'unité de but.
2. (( Tandis que l'épopée dépeint des caractères achevés, dit Lotze fCrrtf?., § 7&), le rmiiaa doîtse proposer tout particulièrement l'éducation progressive d'âmes souples, grâce aux Influences entrecroisées d'une situation de l'existence qui se développe en de nombreux sens divers.
» Au domaine du roman appartiennent donc nécessairement les événements modernes et les caractères qui ne se comportent d'une façon absolue et rigide ni dans le bien, ni dans le mal, ni dans les circonstances purement particulières.
» Le roman comique seul pourrait employer de tels caractères pour montrer comment chaque individualité qui se considère comme accomplie subit des échecs, tandis que le devoir de l'homnie est d'être assez intelligent pour reconnaître la valeur des influences extérieures et de se mettre d'accord avec elles, en vue d'y adapter son âme.
» Par contre, le roman exige toujours un fonds historique clair afin que les situations de l'intrigue qui doivent constituer le caractère apparaissent comme les événements du cours naturel des choses. Pourtant, les grandes figures et les grands événements historiques ne seront jamais d'eux-mêmes des sujets favorables. Il est préférable qu'ils se placent dans le fond et cèdent le premier plan à des caractères humains, plus simples, dans lesquels se concentrent mieux l'action et la si-
un genre d'épopée : l'épopée bourgeoise (« protestation de l'idéal », dit Ilégel).
Les vues de Lotze sur le roman nous semblent singulièrement étroites : d'abord, il ne parle ni du romau étude de mœurs, ni de Yétude de condition sociale, et semble en ignorer l'existence.
. Quant au roman historique, Lotze nous semble le juger avec beaucoup trop de sévérité. Les personnage.^ et les situations historiques peuvent devenir pour Tart des sujets susceptibles d'idéalisation % aussi bien qu'ils peuvent être étudiés par l'historien au point de vue scientifique, c'est-à-dire au point de vue du crai et non plus du beau. Pourtant, à notre avis, Lotze a raison de déclarer que le roman ne doit pas traiter une situation historique trop nettement déterminée. Comme l'ont remarqué certains critiques, la plus grande valeur du roman historique des romantiques est d'avoir favorisé l'extension du roman de mœurs*.
gnification des caractères historiques, et grâce auxquels cette action apparaisse beaucoup mieux dans ses détails secondaires que dans sa forme proprement dite.
» Au lieu de la vérité psychologique, nous demandons plutôt la clarté dans les caractères. Car on ne peut juger de la première ; d'ailleurs un caractère dont la vérité se laisserait démontrer, mais qui cependant s'écarterait capricieusement du développement normal de l'homme ne serait ni pour ce genre de littérature, ni pour un autre, un sujet convenable.
» La forme extérieure du roman doit être la prose qui, seule, en effet, est susceptible de modifications suffisantes pour représenter des situations de valeur très variée. »
1. Idéaliser l'histoire ne veut pas àïvQ fausser la cérité historique (comme l'a fait, par exemple, Alfred de Vigny dans Cinq-Mars)^ ici comme partout l'idéal doit être dans le sens de la réalité.
2. C'est surtout en tant qu'étude de mœurs que l'œuvre de Walter Scott possède une haute valeur.
Lotze n'admet donc en somme que le roman psychologique, mais Ton peut s'étonner alors qu'il préfère, comme il le dit, la clarté des caractères à la vérité. Il faut en ce cas que l'écrivain soit doué d'une grande virtuosité pour que son ouvrage éveille un intérêt constant (et c'est en effet par là que vaut le Ekkehard de Scheffel, cité par Lotze comme exemple).
Lotze s'élève à un degré supérieur, selon lui, la poésie lyrique. Tandis que le poème épique «consiste en une vue large et élevée sur la rie humaine^ », la poésie lyrique est (( l'expression d'un état de l'imagination par lequel la sensibilité, en rapport au début avec un moment particulier et limité de l'évolution nécessaire du monde, négligeant quelques fragments de la réalité, et incertaine au sujet de sa situation actuelle par rapport à rimmensité du monde, essaye de s'élever à une telle situation qui la délivre, l'affranchisse, la rassérène » (cf. Grdz., § 76). Hegel a dit plus simplement que le lyrisme satisfait le besoin de nous contempler nous-mêmes dans la manifestation de nos sentiments ' ; mais nous estimons que la définition de Lotze est plus complète.
D'ailleurs, il en déduit d'excellentes considérations ; comme il le dit, en effet, la poésie lyrique a est toujours une poésie de circonstance, et elle doit s'efforcer non seulement d'exprimer, par les sons naturels, l'ébranlement de la sensibilité d'où elle est née, tel qu'il est ressenti, mais encore elle doit interpréter cette souffrance simplement en tant qu'elle lui sert de ma-