CHAPITRE IX
Depuis le décret de blocus continental, réponse téméraire au blocus de la France par la Grande- Bretagne^ Napoléon était entré dans des voies de perdition. En e£Pet, ce système tant vanté ne pou* *vail triompher que par la violence ; un seul port, resté libre, l’eût anéanti. C’était donc prendre le fol engagement de guerroyer sans cesse, à moins de supposer tous les gouvernements asseï insensés, tous les peuples assez lâches pour se résigner à ce suicide d’un nouveau genre. Vouloir tuer l’Angleterre en l’étouffant sous ses produits industriels, n’était qu’une tentative anti-sociale, impossible à réaliser. De toutes parts, elle prépara la révolte des peuples contre le régime français; les ressentiments ^des cabinets se fortifièrent des ressentiments particuliers et des souffrances commerciales. L’Europe s’organisa en état de conspiration permanente contre l’auteur ànhlocus.
Un moment , Napoléon put croire au succès ,
DE n\POI,ËOR.
alors que la Rassie , la Prusse, l’Autriche, l’Allemagne, leDanemarck, la Hollande, la Suède, l’ita lie, la Dalmatie, l’Espagne étaient entrés dans cette croisade contre l’Angleterre. Des rois venaient prendre le mot d’ordre à Paris, et, comme une armée, tout le continent marchait à sa voix.
Mais l’illusion fut de courte durée.
Rentré dans sa capitale , l’Empereur y trouva des ennemis bien autrement redoutables que ceux du champ de bataille : l’adulation et l’enivrement do pouvoir.
Il parait , et tous les grands corps de l’État, le clergé se prosternent, tous encensent, tous ont pris à tâche de prouver que le Louvre, Versailles et la vieille France n’avaient qu’entrevu la science du courtisan. Rome, du moins , au milieu du cortège triomphal de ses héros, jetait un esclave chargé de leur rappeler qu’ils étaient hommes. Mais, autour * de l’Empereur, ce rôle n’existe pas. Aussi, dans cette atmosphère, quelle intelligence d’homme fût restée calme et sereine? Napoléon, cédant à la haine de tupt obstacle, soit intérieur, soit extérieur, va tendre outre mesure les ressorts de sa domination.
Après avoir dit, dans une séance impériale, au Corps-législatif ; « Mais, quelle que suit l’issue que «I les décrets de la Providence aient assignée à la <c guerre maritime , mes peuples me trouveront « toujours le même, et je trouverai toujours mes
ÉTA^BUSSEMETIT MOnARCHIQtE
«peuples dignes de moi.... Français, vous êtes U un grand et bon peuple!.... » 11 ajoutait: « J’ai « médité differentes dispositions pour simplifier et « perfectionner nos institutions! »
Quatre jours après [i], un sénatus- consulte, complétant l’œuvre d’élimination du 16 ventôso an X [ 2 ] , supprimait le Tribunat.
Pourquoi ce luxe de despotisme? Depuis longtemps le Tribunat mutilé n’avait plus de voix que pour la louange; le dernier de tous les courages, celui même du silence, lui manquait. Moins tour* menté du besoin de tout concentrer dans ses mains. Napoléon eût maintenu une institution, simulacre inoffensif de liberté. Mais ce souvenir républicain irritait son ombrageuse susceptibilité.
Déjà, en l’an xii [s], une question vraiment extraordinaire avait été confiée à l’examen de trois • conseillers d’État : Supprimera-t-on le Corps-législatif? La majorité fut pour l’affirmative ; un seul parla contre. L’Empereur avait présidé avec beaucoup d’attention, en silence, et sans indice d’opinion quelconque, u Une question aussi grave mé- « rite bien qu’on y pense, dit-il en levant la « séance, nous y reviendrons. » Depuis, on n’en avait plus parlé [ 4 ].
[i] 19 août 1807.
[*] 7 mars 180a.
[ 4 ] Mémorial de Saiote-Hélèoe , tome^i.
UE RAPOLÉUN.
Mais, tandis que le Tribunal disparaissait, lu même sénatus-consulte organique modifiait le Corps-législatif. Ainsi la discussion préalable des lois, antérieurement attribuée au Tribunal, fut reportée ù trois commissions , de législation, d’administration, de finances, prises dans le Corps-législatif; nul, à l’avenir, ne pouvait être membre de cette assemblée, avant l’âge de quarante ans accomplis.
Cinq semaines après, nn décret impérial, affectant une vive sollicitude en faveur de la liberté de la presse, décida qu’aucun libraire ne pourrait vendre d’ouvrages sans l’autorisation expresse d’une commissiou de censure. C’était l’ancien régime dans toute sa pureté, mais avec l’hypocrisie de plus.
, Enfin, grâce à un sénatus-consulte relatif à l’ordre judiciaire, l’ancien régime lui-même fut dépassé; car, avant 89 du moins, l’indépendance des magistrats était, à défaut de liberté politique, une garantie, un contre-poids ; ce fut la gloire des parlements, comme longtemps le salut de la monarchie.
I Mais Napoléon n’eulendait pas ainsi la magistrature; avant tout, il lui fallait des instruments dociles. On régla donc que les provisions instituant les juges à vie ne leur seraient délivrées qu’après cinq ans d’exercice de leurs fonctions ; ce temps d’épreuve expiré, l’Empereur déciderait s’ils mé-
ÉTABLISSEXEirr HOBABCBIQCE
ritaient oa non d’ètre conservés. Quant aux juges actuels , après l’examen de leurs services par une commission émanée du gouvernement, l’Empereur prononcerait sur le maintien ou la révocation.
Toutes ces mesures sont empreintes du même esprit : ardent à l’œuvre, Napoléon démolit, pièce à piècé, les garanties publiques ; il frappe la liberté, comme Richelieu l’aristocratie. Mais RichelieiTBecondait le mouvement social : Napoléon veut l’arrêter.
DE HAPOLÊON.