‹ Essai sur l'établissement monarchique de NapoléonChapitre 13 sur 30 · CHAPITRÉ X · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ X

Ce serait étrangement appauvrir la destinée de Vhomnie sur la terre que d’attribuer à des causes fortuites la disparition des dynasties et*les grandes perturbations sociales. Non, rois et peuples ne naissent ni ne meurent par hasard 3 liberté, servitude, victoire, défaite, ne sont pas des accidents : l’humanité, dans sa marche incessamment progressive, obéit à des lois providentielles; Dieu la conduit par la main.

Déjà, en 1807, une puissance irrésistible semble entraîner Napoléon, tant il se hâte ! Mais, avant le jour du naufrage, que de caresses de la fortune, que d’écueils ensuite héroïquement affrontés ! et , toujours, que de sang à répandre !

Dans l’ancien monde, il ne se trouva pas place, à la fois, pour Aome et pour Carthage. Le monde nouveau ne pouvait contenir Napoléon et l’Angleterre. De là, ce duel entre les deux colosses.'

Heureux, jusqu’alors, da^s la lutte, l’Empereur

ÊTABUSSEIE^TT H05ARCUIQÜX

a rais sa rivale aa ban de l’Ëurupe. Â l’une l’iraraensité des mers, mais à l’autre presque tout le continent.

Jamais encore, entre nations civilisées, l’infraction du droit des gens n’avait été ainsi organisée en système permanent.

Le 1 1 novembre 1 807, un nouvel ordre du conseil britannique déclara que tous les ports de la France et de ses alliés, tous les pays d’où le pavillon anglais était excliT, seraient soumis aux mêmes interdictions que s’ils étaient réellement bloqués; il prohibait, comme illégal, tout commerce d’objets provenant desdits ports ou pays, proclamait légitime la capture de tout navire sortant de ces pays ou devant s’y rendre; enfin, les bâtiments des puissances neutres et même alliées de l’Angleterre étaient assujettis non-seulement à la visite des croiseurs anglais, mais encore à une station dans un des ports de la Grande-Bretagne et à une imposition sur leur ohargement, qui serait réglée par la législature.

Peu de jours après, quelques modifications furent, il est vrai, stipulées en faveur des neutres, mais sous l’expresse conditioil de licences préalablement obtenues.

Napoléon apprend, à Milan, ce redoublement de rigueurs ; aussitôt un décret déclare [i] dénationa-

[i] 17 décombre (art. 1).

OB IVAPOLÉON.

Usé et de bonne prise tout bâtimeut, de quelque uatiun qu’il soit, qui aura souffert la visite d’uii vaisseau anglais, se sera soumis à un voyage en Angleterre, ou aura payé une imposition au gouvernement anglais. Les lies Britanniques sont déclarées [i] en état de blocus sur mer comme sur terre. Tout bâtiment, à quelque nation qu’il ap- ’ ^ partienne, expédié des ports anglais ou s’y ren- ^ dant, est légitimement capturé. L’Empereur annonce que ces dispositions cesseront dès que l’Angleterre conformera sa conduite aux principes de la loi des nations, c’est-à-dire aux principes de la justice et de l’humanité.

Mais, loin de là, le cabinet britannique maintient le blocus et renouvelle toutes les mesures prohibitives; il interdit spécialement l’introduction, en France, du quinquina et des drogues médicinales : inspiration barbare que Pitt eût enviée à ses successeurs!

Pour ne pas laisser sur ses derrières un ennemi caché. Napoléon soumettra l’Espagne à sa dynastie et à son système.

On se rappelle la folle proclamation du prince de la Paix, peu de temps avant la bataille d'iéna. Vainement le favori, efiPrayède sa propre audace, s’était-il efforcé de l’expliquer en alléguant sa crainte d’une attaque de la part de Muley-Soléi-

[i] Art. III. • -,

Dlgltized^y

tTABLISSEHERT MONABCnQQX

raan , empereur de Maroc ; Napoléon ne prit pas le change; et, à dater de ce jour, il s’était promis de mettre la Péninsule hors d’état de l’inquiéter : les Bourbons d’Espagne furent condamnés. Un de ses premiers soins, à Tilsitt , avait été de s’assurer du consentement d’Alexandre.

La traité de Fontainehlean est comme l’exposition du grand drame qui se préparait dans l’ombre. Seulement la rusevoilait l’œuvre de laviolence.

Une fausse attaque masque le projet de Napoléon.

Le 26 novembre 1807 , un numéro du Moniteur est envoyé, de Londres à Lisbonne , au prince-régent : on y lisait : a La maiàon de Bragance à cessé « de régner. Le prince-régent de Portugal perd son tt trône : il le perd, influencé par les intrigues des « , Anglais ; il le perd, pour n’avoir pas voulu saisir « les marchandises anglaises qui sont à Lis-

« bonne La chute de la maison de Bragance

« restera une nouvelle preuve que la perte de qui- <( conque s’attache aux Anglais est inévitable.»

Déjà une armée française, partie de Bayonne, le 7 octobre, avait traversé l’Espagne et franchi la frontière du Portugal: elle n’était plus qu’à ' vingt lieues de Lisbonne. Saisi d’effroi , et sans prendre le temps d’anéantir ou d’éloigner les ressources que sa capitale ofiFre à l’ennemi, Jean VI s’embarque; trente-six voiles emportent, vers le Brésil, sa famille, ses trésors et sa cour.

DE TIAPOLÉOÎf.

La traité de Fontainebleau [4] avait efïectiveinent rayé la maison de Bragance du tableau des souverains d’Europe; le partage du Portugal était décidé entre Napoléon et le prince de la Paix. On destinait la province d’entre Duero et Minho , érigée en royaume de Lusitanie septentrionale, au roi d’Ëlriirie, qui renonçait à cette récente couronne, Napoléon se la réservant. L’Alentcjo et les Algarves étaient données, en toute propriété et souveraineté, à titre de principauté des Algarves, au prince de la Paix. Le roi de Lusitanie et le prince des Algarves devaient, eux et leurs descendants , posséder ces états héréditairement et suivant les lois de succession en usage dans la famille royale d’Espagne. Quant au reste du Portugal , c’est-àdire les provinces de Beira, Traz-los-Montes et l’Estrainadure, les parties contractantes en disposeraient à la paix générale. On les rendrait à la maison de Bragance , si l’Angleterre restituait, en échange , Gibraltar , la Trinité et autres colonies conquises sur l’Espagne et sur ses alliés.

Toutefois, le traité de Fontainebleïiu trahissait l’arrière-pensée de Napoléon ; car la même main qui garantit toutes les propriétés du roi d’Espagne en Europe prépare sa spoliation. Par une sorte d’ironie insultante, le monarque français s’oblige à reconnaître le monarque espagnol comme em-

[i] 7 octobre 1807. '

ÉTABUSSE»E!VT MONARCHIQUE

pereur des deux Amériques » lorsque tout sera « prêt pour que S. M. C. puisse prendre ce titre ; « ce qui pourra arriver à la paix générale, ou, au (c plus tard, dans trois années [i]. »

Tel était l’aveuglement dont le favori avait frappé son maître, que Charles IV n’entrevit pas le pompeux exil qu’on lui assignait au-delà des mers. Au reste , Napoléon et le prince de la Paix , appréciant la moralité de leur transaction, avaient traité furtivement, pour ainsi dire, et sans l’intervention de leurs cabinets.

Cependant divers corps français se répandaient en Espagne , les uns, disait-on , pour faciliter la stricte exécution du blocus , les autres pour surveiller le Portugal. En même temps, vingt mille Espagnols, sons là conduite de La Romana, allaient, en Danemarck , servir d’avant-garde aux armées françaises ; Offarill étaitenvoyéen Etrurie: l’Espagne restait sans défenseurs. Dans Madrid , la famille royale, en proie à de scandaleuses dissensions, préparait elle-même sa catastrophe.

Que Napoléon soit intervenu dans ces tristes débats afin de les aigrir , l’histoire n’en apporte aucune preuve; mais il en tira largement parti. Pour mettre d’accord le père et le fils, il les déposséda tous deux.

Godoï, tant qu’il crut travailler à l’afFermisse-

[i] Article xii.

BE !VAPOLÉO;r.

ment de sa puissance , avait secondé l’invasion française. Mais, quelque peu clairvoyant qu’il fût, lecomplicede Napoléon ne tarda pas à reconnaître que la principauté des Algarves n’était qu’un leurre jeté à sa crédule ambition, et qu’en Portugal, comme en Espagne, il fallait céder la place. Alors il songe à conduire les vieux souverains en Amérique; mais le peuple indigné s’oppose au dé* part; furieux contre l’homme auquel il reproche et sa honteuse domination, et les discordes de la famille royale, et l’invasion de la patrie, il le poursuit; Godoî ne trouve qu’au fond d’une prison un refuge contre ce terrible justicier. Charles IV abdique; Ferdinand VU est proclamé. Alors Murat entre à Madrid, et bientôt, en présence .de Napoléon, le guet-apens de Bayonne est consommé.

Maître de cette ancienne dynastie, qu’à force de déloyauté et d’astuce il a découronnée, Napoléon se présente en sauveur à ce même peuple si cruellement outragé dans son orgueil national.

U Espagnols, leur dit-il, après un longue agonie, « votre nation périssait; j’<ai vu vos maux, je vais « y porter remède; votre grandeur , votre puis- « sance fait partie de la mienne.

« Vos princes m’ont cédé tous leurs droits à la « couronne des Espagnes. Je ne feux point régner U sur vos provinces; mais je veux acquérir des « titres éternels à l’amour et à la reconnaissance « de votre postérité.

174 ÉTABilSSEHEITT MOKABCHIQEE

« Votre monarchie est vieille : ma mission est de <1 la rajeunir. J’améliorerai toutes ^vos institu- « tions, et je vous ferai jouir, si vous me secon- « dez, des bienfaits d’une réforme, sans froisse- «( ments, sans désordre, sans convulsions.

« Espagnols, j’ai fait convoquer une assemblée » générale des députations des provinces et des a villes. Je veux m’assurer, par moi-même, de vos « désirs et de vos besoins.

U Je déposerai alors tous mes droits, et placerai « votre glorieuse couronne sur la tête d’un autre (c moi-même, en vous garantissant une constitnu lion qui concilie la sainte et salutaire autorité « du souverain avec les libertés et les privilèges i( du peuple.

« Espagnols, souvenez-vous de ce qu’ont été « vos pères ! Voyez ce que vous êtes devenus I La « faute n’en est pas à vous , mais à la mauvaise « administration qui vous a régis. Soyez pleins « d’espérance et de confiance dans les circonslan- «« ces actuelles; car je veux que vos derniers ne- « veux conservent encore mon souvenir et disent : « Il est le régénérateur de notre patrie. »

Pour consommer cette brillante régénération ,

et comme premier gage de sa bienveillance , Napoléon cède là, comme ailleurs, au vœu national il proclaine^roi d’Espagne et des Indes son frère Joseph, que Murat, désormais Joacbiin-Napolcon, remplacera sur le trône de Naples.

Au roi français la Péninsule oppose Ferdinand Vil , salué roi à Séville, dans une junte provinciale, le 37 mai 1808. En même temps, une insurrection portugaise éclate. Bientôt l’Europe admire l’héroïsme du désespoir espagnol , et Sarragosse , égalant la gloire de son aïeule Numance ; ce premier exemple d’une semblable résistance aux décrets de Napoléon devient le manifeste des droits des peuples contre le droit du glaive. En apprenant la victoire de Médina del Rio-Seco, l’Empereur s’était écrié : « C’est la bataille de Vilu laviciosa. Bessières a mis Joseph sur le trône; » mais, à peine arrivé à Bordeaux, les fourches caudines de Baylen lui font expier sa joie. C’est son premier désastre ; le prestige est détruit.

Avant de dégarnir le Nord d’armées qui lui deviennent si nécessaires en Espagne, Napoléon veut s’assurer des vraies dispositions de la Russie , et sonder le cabinet autrichien : l’entrevue d’Erfurt a lieu. Outre les rois de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg et deWestphalie, soixante et onze princes ou seigneurs do premier ordre forment la cour des deux grands monarques; l’empereur d’Autriche s’y fait remarquer par son absence. Là, Nopoléon et Alexandre s’occupent surtout des affaires de Turquie, de Pologne, de Suède, d’Espagne et d’Autriche. L’un aura toute liberté quanta la Péninsule; l’autre pourra réunir à ses immenses possessions cette Valachieet cette Moldavie tant convoitées.

176 tTABLISSKaSITT HOIfàRCHIQUE

Tranquille de ce côté, Napoléon s’élance sur l’Espagne et fatigue la victoire à le suivre, impatient qu’il est do lutter enfin corps à corps avec l’Anglais. Partout où il se montre, ses armes triomphent ; Je bras du conquérant écrase les plus rudes courages.

Maître de Madrid, il y prend le seul rôle convenable à sa position : '

«( Du surplus des biens des couvents, répon-

« dait-ii à la députation de cette capitale, j’ai <i pourvu aux besoins des curés, de cette classe « la plus intéressante et la plus utile dans le clergé.

<( J’ai aboli oe^ tribunal d’inquisition contre le- » quel la Sicile et l’Europe réclaraaieut. Les prêtrès doivent guider les consciences, mais ne doiu vent exercer aucune juridiction extérieure et « corporelle surlescitoyens.J’aisuppriraélesdroits U féodaux, et chacun pourra établir des hôtellett ries, des fours, des moulins, des madragues, des a pêcheries, et donner un libre essor à son indusu trie. L’égoïsme, la richesse et la prospérité d’un <( petit nombre d’hommes nuisaient plus à votre « agriculturéqueleschaleursde la canicnle.Comme « il n’y a qu’un Dieu, il ne doit y avoir, dans un ^ (( état, qu’une justice. Toutes les justices particn- > K lières avaient été usurpées , et étaient contraires

« aux dre^jde la nation ; je lésai détruites

«1 Las^péi^ratioa présente pourra varier dans U son opinion; trop de passions ont été mises en

« jeu : mais vos neveux me. béniront comme votre U régénérateur j ils placeront^ au nombre des jours U mémorables, ceux où j’ai paru parmi vous, et U de ces jours datera la prpspérité de l’Espagne. »

Ce langage était noble, et les actes qu’il rappelle émanent d’une politique éclairée. Mais la civilisation s’impose-t-elle par la violence? Aussi de pareils bienfaits étaient-ils repoussés avec horreur j moines et corlès, c’est-à-dire amis des lumières comme fauteurs de l’ignorance, tous se dressaient avec rage contre l’étranger ; l’Angleterre avait enfin trouvé un champ de bataille digne de sa haine.

Coïncidence singulière et caractéristique! le lendemain du jour où Napoléon avait reçu la députation de Madrid, le Moniteur publiait l’article suivant, expédié de celte capitale.

Le Corps- législatif venait d’offrir à l’impératrice ses félicitations sur la victoire de Burgos.

U Plusieurs de nos journaux ont imprimé que « S. M. l’Impératrice, dans sa réponse à ladéputau tion du Corps-législatif avait dit qu’elle était U bien aise de voir que le premier sentiment de «< l’Empereur avait été pour le Corps-législatif qui K représente la nation. S. M. l’Impératrice n’a point Il dit cela : elle connaît trop nos institutions^ elle U sait trop bien que le premier 4'eprésentant de la « nation c’est l’Empereur; car tout pouvoir vient « de Dieu et de la nation.

iTJlBUSSEMENT HOIfARCHTQCE

« Dans l’ordre de nos institutions, après l’Em» « pereur est le Sénat, après le Sénat est le Conseil (( d’État, après le Conseil d’État est le Corps-légis- » latif , après le Corps-législatif ..vient chaque <c tribunal et fonctionnaire public dans l’ordre de « ses attributions : car, s’il y avait, dans nos con- <( stitutions, ' un corps représentant la nation, ce •t corps serait souverain; les autres corps ne se- «I raient rieu, et ses volontés seraient tout.

<( La Convention, même le Corps- législatif, ont K été représentants. Telles étaient nos constitu- <[ tions alors. Aussi le président disputa-t-il le <t fauteuil au roi, se fondant sur ce principe que (( le président de la nation était avant les autorités •t de la nation. Nos malheurs sont venus en partie « de cette exagération d’idées. Ce serait une pré- •I tention chimérique et même criminelle, que de <( vouloir représenter la nation avant l’Empereur. « Le Corps-législatif, improprement appelé de ce « nom, devrait être appelé Conseil-législatif, puis- « qu’il n’a pas la faculté de faire'les lois n’en ayant » pas la proposition. Le Conseil-législatif est donc « la réunion des mandataires des collèges électo- « raux. On les appelle Députés des départements, « parce qu’ils sont nommés parles départements.

# « Dans l’MNitede notre hiérarchie constitution-

« nelle, le .preiuiér représentant de la nation est << l’Empereur, et ses ministres, organes de ses déciu sioiis la seconde autorité représentante est le

Di. GuO^Ic

4 « Sénat ; la troisième, le Conseil d’Etat, qui a de

U véritables attributions législatives; le Conseille législatif a le quatrième rang. Tout rentrerait « dans le désordre, si d’autres idées constitution- » nelles venaient pervertir les têtes de nos constiu tutions monarchiques. »

Sur de pareilles doctrines , toute réflexion est superflue.

Jusqu’alors, dans ses autres guerres, Napoléon n’avait eu à s’emparer que du sol : la prise d’une capitale ennemie lui livrait le reste ; mais, en Espagne, ce sont les passions et le sol qu’il lui faut dompter. Comme l’impossible n’entra jamais dans les prévisions de sa volonté , c’est à cette tâche immense qu’il allait s’appliquer tout entier, quand soudain une cinquième coalition le rappelle en Allemagne.

En quittant l’Espagne, il la perd, comme Annibal perdit l’Italie.

tT\BLlSS£U£KT HOItAKCfilQUE

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