CHAPITRE XV
La {;uerre d’Espagne et la guerre du Nurd seront menées de front.
Dans le courant de février, une réserve de trois ' cent mille hommes, formée sur l’Oder, sur l’Elbe, sur le Rhin et sur le Mein, viemlrn se réunir à la grande armée, et la campagne prochaine s’ouvrira avec des forces doubles decelles qui ont combattu la campagne dernière. ’ •
En même temps, l’armée d’Espagne sera maintenue à trois cent mille hommes : trente mille conscrits sont en marche pour la compléter : le maréchal Soult retournera en Andalousie, et, si l’armée anglaise s’affaiblit, le Portugal sera occupé [i].
Telles sont les altières paroles lancées à l’Europe.
[i] Manuscrit de i8i3 , tome ii.
I)B RAPOLEOIf.
C’est le prograiiime de 1813^
La défection de la Prusse, qui' vient de se jeter dans lés b«^^e la Russie et de l’Angleterre, enfante ûne^^xième coalition, de toutes la pins redoutable, car'elle s’avance au cri de liberté.
Â'tpeine le cabinet de Berlin a-t-il éclaté, qu’une révolution commence dans l’Âllefnagne, inondée de proulamatiods ; de toutes parts des chefs d’insurreetitm appellent les peuples aux armes.
Ici c’est le viednt Blucher qui s’écrie: «Nous « portons nos pas dans les lieux que nous montre « le doigt de la Providence; vaillants Saxons,
« l’heure de votre délivrance est venue Aux
armes ! levez l’étendard contre vos oppresseurs : « soyez libres I »
« Frères, dit un autre libérateur, frères aux-
K quels nous sommes unis par les liens du sang,
<(’du langage, et d’une commune 'oppression, ou-
‘ «I vrez-nous vos cœurs Marchons ensemble:
« c’est pour la liberté de l’Allemagne que nous
U saurons vaincre ou mourir Saxons, souve-
u nez- vous de vos exploits contre Charlemagne
U Dieu est à nos côtés..... ! nous affrontons l'£n-
u fer et ses alliés Toute distinction de nais-
u sauce, de rang, de pays, est bannie de nos léu giuns. Nous sommes tous des hommes libres. » Ailleurs le Russe Kutusoff s’adresse aussi aux Allemands. A l’cutendre, les alliés, pleins de cuutiance dans un Dieu juste, espèrent achever, pour
218 tTABUSSKlEMT HONARCBIQUE
toute l’Europe, ce qu’ils ont si heureusement com* ineiicé en brisant le joug sous lequel ils gémissaient Que tout Allemand, ^u’il soit prince,
noble, on né dans la classe qui formé la graéde majorité des nations^ concoure aux plans libérateurs !
Un autre Russe , le général Wittgenstein^, dit aux Saxons qu’H fut un ambitieux, un empereur de France; Charlemagne est son nom; il leur fit la guerre pendant trente ans pour les suBjuguer.
A cette époque, Witikind était Imir roi ; Wîtikind, au moment du danger, ne les abandonna pas, et ne leur cria point : Eeates tranquilles l Mille ans se sont écoulés. Un' fléau semblable à Ghârlemagne a reparu, et les Saxons ne oom^ battraient pas comme leurs pères! leurs pères * étaient seuls; auJourd’hSi les Saxons ont pour eux les armées innombrables de la Prusse et de
la Russie! Celui qui n’est point pour la
liberté est contre elle ; qu’on choisisse ! qu’on
choisisse entre le baiser fraternel de Wittgenstein
et la pointe de son épée I Mais ce choix , que
l’on s’en souvienne , peut compromettre la couronne de Saxe [i] Aux armes! Saxons, si les
[i]Le 19 mars, la convention de Breslau i«) prive de
leur couronne les princes qui ne se réuniraient pas à la coalition ; elle stipule qu'on publiera incessamment une proclamation pour annoncer que les deux puissances (lo Prusse et la Russie) n'ont d autre but que de soustraire l’Allemagne A l'influence et à la domination de la France, et que d'inviter les princes et les peuples à concourir A l'affranchissement de leur patrie. Tout prince alle-
DE NAPOLÉON. SI 9
Fusils VOUS manquent , armez vos bras de faux et (le massues !
Une seconde proclamation , du même général , exhorte les Allemands à se jeter dans les rangs prussiens : à côté du fils du prince, ils y trouveront le fils du laboureur. Toute distinction de rang est effacée par une grande idée : le roi , là liberté, l’honneur et la patrie! Plus d’autre distinction que celle du talent et de l’ardeur arec laquelle on vole au combat pour la cause sacrée. Liberté ou la mort! tels sont les mots de ralliement des soldats de Frédéric -Guillaume.... A partir de 1812 , plus de vieux arbres généalogiques : les exploits des aïeux sont effacés par l’avilissement de leurs descendants. La régénération de l’Allemagne peut seule enfanter de nouvelles familles nobles et rendre aux anciennes leur éclat.
Maintenant, par une singulière interversion de ' rôles, ce sont les vieux trônes qui s’appuient sur les peuples; c’est coutre les libérateurs de l’Italie
mand qui ne répondra pas à cet appel dans un delai fixé , sera menacé de la perle de ses Étals. (Marlens, Histoire abrégée des traités de paix , tome i.)
Leroi de Prusse écrit, de Breslau, le g avril , au roi de Saxe, en le pressant d'accéder à la coalition. Le roi de Saxe s’y refuse, et répond , de Ralisbonne , le i6 , qu’il'se flatte que les alliés rendront justice aux sentiments qui guident toutes ses actions, savoir, la sollicitude pour le bien-être de scs États, et le respect pour les engagements qu'il a contractés. (M^ de Monvéran, Sur l’Angleterre, tome vi.)
ÉTABUSSEIBNT MORAKCHIQUE
que retentissent les niol^ magiques d’affranchissement, d’égalité !
'A. celte formidable levée ies boucliers. Napoléon ré|KMid|Hur ses belles victoires de Lutzen (L) , de Baulzen et dctWurtchen, dans ces mêmes lieux, où les alliés croyaient retrouver le génie de Frédéric, comme les souvenirs de sa gloire; ei\2re ses mains, au feu de son regard, chaque conscrit devient un héros : nos jeunes soldats révélèrent dans dans ces grandes circonstances toute la noblesse du sang français [i]. Aussi, sur le champ de bataille même, parmi tant de témoignages sanglants du dévouement de ses braves , dicte-t-il un décret enqireint d’une mâle gratitude : uUn monument « sera élevé sur le mont Cénis; à l’endroit le plus U apparent , on lira :
«c L’empereur Napoléon , du champ de bataille « de Wurtchen, a ordonné l’érection de ce niunuu ment, comme un témoignage de sa reconnaist( sance envers ses peuples de France et d’Italie.
« Ce monument transmettra d’âge en âge le sou- « venir de celte grande époque où , en trois mois , U douze cent mille hommes ont couru aux armes « pourassurer l’intégrité du territoire de l’Empire « français . » *
Ces trois journées délivraient la Saxe; comme
^L) Voir Piècet jutlifica^et.
[i] Expreuions <lu bulletin de la bataille de Lutxen.
DE HAPOliOtl.
étourdie de ces défaites imprévaes , la coalition s’arrête un moment, elle a besoin de reprendre haleine.
L’Autriche [i], que les secrètes menées de sir Horace Walpole au nom de l’Angleterre, et du comte de Stakelberg au nom delà Russie, ont déjà entraînée, et qui va se proclamer ennemie ; l’Autriche, immuablement docile à la loi des circonstances, propose sa médiation.
Arrivé à Dresde, M. de Metternich remet à Na|>oléon une lettre de son maître^ l’audience se prolonge une partie de la journée.
U Vous voilà donc, Metternich, lui dit Napoléon; U soyez le bienvenu ; mais, si vous voulez la paix , tt pourquoi venir si tard ? Nous avons déjà perdu «c un mois , et votre médiation devient presque « hostile à force d’être inactive. 11 parait qu’il ne « vous convient plus de garantir l’intégrité de i( l’Empire français : eh bien, soit; mais pourquoi <( ne pas me l’avoir déclaré plus tôt ? que ne me le « faisiez-vous dire franchement, à mon arrivée de « Russie, par Bubpa , ou, plus récemment, par « Schwartzenberg ? Peut-être aurais-je été à temps
[t] Dans une de ces conférences (à Paris , en i8i3) , le duc
de Bassano , saisissant le moment où le prince de Schwartzenberg s’échauffait sur la question politique, lui opposa brusquement les liens de famille , que tous deux, négociateurs du mariage, avaient réussi à former entre les deux États r Ah ! U mariage I s'écria le prince, U mariage l la politique ta fait! Maie »
tTABLISSEHETVT ■ONARCHIQDE
« de modifier mes plans ; peut-être même ne se- « ra»-je pas rentré en campagne.
« En me laissant m’épuiser par de nouveaux K efforts, vous comptiez sans doute sur des événe-
« ments moins rapides Ces eflbrts hardis, la
« victoire les a couronnés. Je gagne deux batailti les ; mes ennemis affaiblis sont au moment de U revenir de leurs illusions : soudain vous vous « glissez au milieu de nous; vous venez me parler « d’armistice et >de médiation ; vous leur parlez « d’alliance, et tout s’embrouille.... Sans votre « funeste interveution , la paix entre les alliés et « moi serait faite aujourd’hui.
' « Quels ont été jusqu’à prient les résultats de (I l’armistice?' Je n’en connais pas d’autres que « les deux traités de Reichenbach , que l’Angle- « terre vient d’obtenir de la Prusse et de la Russie. «( On parle aussi d’un traité avec une troisième U puissance ; mais vous avez M. de Stadion sur les ’ « lieux, Metternich , et vous devez être mieux in- « formé que moi à cet égard. Convenez-en : dew depuis que 1* Autriche a pris le titre de médiateur, K elle n’est plus de mon côté; elle n’est plus im- <( partiale, elle est ennemie ! Vous alliez vous dé- « clarer quand la victoire deLutzen vous a arrêtés; U en me voyant encore à ce point redoutable, vous « avez senti le besoin d’augmenter vos forces , et « vous avez voulu gagner du temps.... Aujour- « d’hui, vos deux cent mille hommes sont prêts j
— .JiiutW'o'jiiîy (L^oogle
DX IfAPOLÉON.
« c’est Schwartzenberg qui les commande} il « les réunit en ce moment, ici près, là, derrière le «c rideau des montagnes de la Bohême -, et, parce « que vous vous croyez en état de dicter la loi U vous venez me trouver ! La loi ! £t , pourquoi ne U vouloir la dicter qu’à moi seul ? Ne suis-je plus <1 celui que vous défendiez hier ? Si vous êtes roé- <1 diateurs, pourquoi du moins ne «pas teijdr^le ba- U lance égale ?... Je vous ai deviné, Mettemich ;
« votre cabinet veut profiter de mes embarras ' et <c les augmenter autant que possible, pour recou- <c vrer toutou partie de ce qu’il a perdu. La grande « question, pour vous, est de savoir si vous pou- <c vez me rançonner sans combattre , ou s’il vous «faudra vous jeter décidément au rang de mes « ennemis } vous ne savez pas encore bien lequel «.des deux partis doit vous ofiFrir le plus d’avan- « ta,ges,t,;et peut-être ne venez-vous ici que pour U mieux^vous en éclaircir. £h bien ! voyons, trai- « tons ; j’y consens. Qoq voulez- vous ? » -
.. ...... Parlez plus clair, répond r£ropereur en
« interrompant le comte, et venons an but ; mais « n’oubliez pas que je suis un soldat qui sait mieux « rompre que plier. Je vous ai offert l’Illyrie pour « rester neutres; cela vous convient-il ? monarmée « est bien suffisante pour amener la Russie et les « Prussiens à la raison ; votre neptralité est tout ‘ « ce que je demande.
— U Ah! Sire, reprend vivement M. de MetteEnich,
ÉTABLISSEMENT MONARCHIQtE
« pourquoi Votre Majesté resterait-elle seule dans « cette lutte ? pourquoi ne doublerait-elle pas ses « forces ? vous le pouvez, Sire ! car il ne tient qu’à « vous de disposer entièrement des nôtres. Oui , « les choses en sont au point que nous ne pouvons^ « plus rester neutres; il faut que nous soyons pour U vous ou contre vous ! »
Alors l’Empereur conduit M. de Metternich dans le cabinet des cartes. « Quoi! » s’écrie-t-il après un assez long intervalle de temps, « non-seule- « ment l’Illyrie , mais la moitié de l’Ilalie et le re- ¥ tour du Papeà Rome ! et la Pologne, et l’abandon U de l’Espagne ! et la Hollande, et la Confédération
« du Rhin , et la Suisse! Voilà donc ce que
« TOUS appelez l’esprit de modération qui vous « anime ? Vous ne pensez qu’à profiter de toutes « les chances. Vous n’êtes occupé qu’à transporter « votre alliance d’un camp à l’autre*, pour être « toujours du côté où se font les partages , et vous tt venez me parler de votre respect pour les états <c indépendants ! Au fait , vous voulez l’Italie ^ la «Russie veut la Pologne, la Suède veut la Nor- « wége , la Prusse veut la Saxe, et l’Angleterre « veut la Hollande et la Belgique. En un mot la U paix n’est qu’un prétexte : vous n’aspirez tous « qu’au démembrement de l’Empire français!.... « Et pour couronner une telle entreprise , l’Au- « triche croit qu’il lui suffit de se déclarer ! Vous « prétendez ici, d’on trait de plume, faire tom-
OE RAPOLÊOir.
B ber devant vous les remparts de Dantzick , de « Gostrin , de Glogau , de Magdebourg , de Wésel, « de Mayence, d’Anvers, d’Alexandrie, de Mante loue , de toutes les places les plus fortes de l’£u- K rope , dont je n’ai pu obtenir les clefs qu’à force « de victoires ! El moi, docile à votre politique ,
U il me faudrait évacuer l’Europe, dont j’occupe «( encore la moitié, ramener mes légions, la crosse « en l’air , derrière le Rhin , les Alpes et les Pyré- « nées , et , souscrivant à un traité qui ne serait «qu’une vaste capitulation, me livrer, comme « un sot, à un ennemi, et m’en remettre pour un « avenir douteux à la générosité de ceux-là mêmes U dont je suis aujourd’hui le vainqueur !... Et c’est « quand mes drapeaux flottent encore aux boii- « ches de la Yistule et sur les rives de l’Oder, « quand mon armée triomphante est aux portes « de Berlin et deBresIau, quand', de ma personne, « je suis ici à la tête de trois cent mille hommes , « que l’Autriche, sans coup férir, sans même tirer « l’épée , se flatte de me faire souscrire à de telles « conditions !.... Sans tirer l’épée ! cette préten- «( tion est un outrage ! Et c’est mon beau-père qui « accueille un tel projet ! c’est lui qui vous envoie! « Dans quelle attitude veut-il donc me placer en U présence du peuple français ? il s’abuse élrangeu ment s’il croit qu’un trône mutilé puisse être , « en France, un refuge pour sa fille et son petit- « fils! Ah! Melternich, combien l’An^eterre vous
la.
tt a-t-elle dunné pour tous décider à jouer un « pareil rôle contre moi [i] ? y>
Le funeste armistice de FleiswiU, qui n’a été conclu que pour donner au cabinet de Yienne le temps de compléter son armement , ce nœud fatal où se rattachent toutes les destinées, toutes les infortunes de la campagne [ 2 ] , est prolongé jusqu’au 10 août -, il enfante la congrès de Prague : nouvelle déception. Ce simulacre de congrès va aider l’Autriche à dénouer des engagements qu’elle n’ose pas ouvertement rompre. A l’ombre d’une négociation , elle pourra mieux passer , du rôle d’allié , au rôle d’ennemi déclaré [ 3 ]. La défaite de Yittoria , Joseph à moitié détrôné j l’influence française, en Espagne, renversée avec lui ; le prompt départ du maréchal Soult, qui, de Dresde, court aux Pyrénées, voilà des circonstances que sa haine habile sait exploiter : aussi propose-t-on à l’Empereur des conditions qu’on sait d’avance inacceptables.
U La coalition peut risquer plusieurs batailles , <( disait M. do Metternich; il n’en faut qu’une pour «perdre Plapoléon [4]. »
[i] Manuscrit de i8i3, tome 11 .
[ 1 ] M imorial de Sainte-Hélène, tome ti.
[itj Manuscrit de i8i3, tomeii.
[4] « Les alliés sont venus traînant toute l'Europe contre presa que rien du tout. Ils présentaient six cent mille hommes en « llfpie , ils avaient une réserve égale. S’ils étaient battus , ils ne « couraient aucun risque i ils se repliaient. Moi , au contraire , en
UE IVAPOLÉOn.
Hais, de son côté, Napoléon Tent-il vraiment la paix? lui aussi ne cherche-t-il pas, dans ce congrès , des chances de guerre plus favorables ? ses plénipotentiaires , comme ceux des alliés , n’élèvent-ils pas difficultés sur difficultés ? On lui demande, il est vrai , la dissolution du duché de Warsovie , l’émancipation de Hambourg et de Lubeck , le rétablissement de la Prusse avec une frontière sur l’Elbe, la renonciation au protectorat du Rhin, la cession de l’illyrie à l’Autriche; mais l’Empire gardait toutes les conquêtes de la République. N’importe : c’est trop exiger encore de Napoléon , déjà blessé d’ailleurs qu’ Alexandre ait choisi, pour négociateur, un Français, un homme légalement incapable de servir comme plénipotentiaire dans un traité où devaient être débattus les intérêts de la France [i].
H refuse ; c’est se montrer conséquent : dans ce refus tout n’est pas de l’orgueil. En effet , une fois entré dans la voie des restitutions , malheur à son
« Allemagne, à cinq cents lieues au loin , j étais à peine à force « égale; je demeurait entouré de puissances et de peuples re- « tenus seulement par la crainte ; à chaque instant , au premier « échec, ils pouvaient se déclarer. Je triomphais au milieu de n périls toujours renaissants ; il me fallait sans cesse autant d'a- « dresse que de force. Qu’il me fallut un étrange caractère dans « toutes ces entreprises , un étrange coup d’œil , une étrange « confiance dans mes combinaisons , désapprouvées par tous ceux >• peut-être qui m'environnaient ! » {Mémorial de Sainte-Hélène , tome m)>
[i] Décret du a6 août i8i i , art. ao.
ÉTABLISSEMENT HONAHCfilQCE
système; il s’écroulait. Tel était le vice essentiel d’un établissement politique qui ne pouvait se soutenir que par des triomphes permanents.
Jamais encore congrès n’avait été ulcéré de passions plus haineuses.
Aussi, dès la nuit du 10 au 11 août , des feux , allumés sur toutes les hauteurs de la route de Prague à Trachenberg, signal convenu d’avance , appellent-ils en Bohème les Russes et les Prussiens [i]; le 11 , les plénipotentaires alliés déclarent le congrès dissous ; l’Autriche, jetant le masque , embrasse la coalition ; le sang des hommes recommence à couler.
Quelles sont les forces de tant d’ennemis conjurés? cinq cent vingt mille combattants : celles de l’Empereur? deux cent quatre-vingt mille, et, dans ce nombre, combien d’enfants à peine en état de soulever un fusil I que de vétérans épuisés par l’âge et par les blessures!
Napoléon s’était toujours plu à dater ses volontés des capitales étrangères. Nombre de décrets , relatifs à l’administration intérieure de l’Empire, signalèrent son séjour à Dresde. Ce fut alors que , foulant aux pieds des droits sacrés, il porta au plus haut degré le mépris des formes judiciaires : Le 2-4 juillet 1813, quatre ex-régisseurs de l’octroi d’Anvers , accusés de dilapidations , avaient
fj] MantuerU de i8i3 , lome i.
BE EA.POI.tOE.
été acquittés par le jury de Bruxelles ; Napoléon fit enjoindre au Sénat de casser cette déclaration du jury, et le scandale d’une telle obéissance fut donné à l’Europe.
Vainqueur d’abord à Dresde, où Moreau, sous un uniforme russe, est venu perdre à la fois sa vieille gloire et la vie. Napoléon s’apprête à rejeter les coalisés derrière l’Elbe ; il veut, d’un seul coup, briser le faisceau. Mais les revers du duc de Tarente en Silésie, du prince de la Moskowa à Interbogt, de Vandamme à Culm, paralysent son plan j débordé de toutes parts, il ordonne, en frémissant, la retraite.
Alors commence la vaste défection de peuples hier encore ses alliés.
A Leipsick, cette bataille des nations [i], malgré les héroïques efiForts d’Augereau , de Ney , de Victor, deMarraont, de Macdonald, de Bertrand, la confédération du Rhin se dissout dans des flots de sang français.
Le 30 octobre, luttant, pas à pas, du Niémen au Rhin, l’armée rentre sur le territoire de l’Empire.
<( Cette mémorable campagne sera le triomphe « du courage inné dans la jeunesse française, ceu lui de l’intrigue et de l’astuce dans la diplo- «( matie anglaise, celui de l’esprit chez les Russes,
[i]Les Âllemands Domment ainsi cette terrible journée.
230 ÉTA.BLISSUERT MONAICHIQCB
U celui de l’iropudenr dans le cabinet autrichien ; O elle marquera l’époque de la désorganisation « des sociétés politiques, celle de la grande sépa- « ration des peuples avec leurs souverains, enfin a la flétrissure des premières vertus militaires, la « fidélité , la loyauté , l’honneur. On aura beau « écrire, commenter, mentir, supposer, il faudra «c toujours en arriver à ce hideux et triste résultat; «! et le temps en déroulera la vérité et les consé> « quences !
« Mais ce qu’il y a de bien remarquable, c’est <( que les infamies, au fond, demeurent étrangères « aux rois , aux soldats et aux peuples. Elles ne <( sont l’ouvrage que de quelques intrigants à épée, K de quelques casse>cous politiques, qui, sous le «t spécieux prétexte de secouer le joug de l’élran- *1 ger, et de reprendre l’indépendance nationale, « n’ont, au fait, que vendu et livré sciemment <i leurs maîtres particuliers à des cabinets rivaux «( et convoiteurs. Les vrais résultats ne se sont pas <( fait longtemps attendre : le roi de Saxe y a <c perdu la moitié de ses états; le roi de Bavière <( s’est vu forcé à des restitutions bien précieuses. <c Qu’importait aux traîtres ? Ils tenaient leurs ré- X compenses, leurs richesses. Et ce sont les cœurs « les plus droits, les âmes les plus innocentes qui « présentent le spectacle solennel des plus grands U châtiments. C’est on roi de Saxe, le plus honu nète homme qui ait jamais tenu un sceptre.
BE ITAPOLÉOR.
« qu’on dépouille de la moitié de ses provinces ; « c’est un roi de Danemarck, si fidèle à tous ses « engagements, dont on saisit une couronne!
« Voilà pourtant, voilà ce qu’ils ont prétendu le
« retour à la morale, son triomphe ! Et voilà
« la justice distributive d’ici-bas !
« Du reste , j’aime à le répéter pour l’honneur « de l’humanité et même des trônes , au milieu « de tant d’infamies, jamais ne se trouvèrent «( plus de vertus. Je n’eus pas un instant à me « plaindre de la personne individuelle des princes «< mes alliés ; le bon roi de Saxe me demeura fi- « dèle jusqu’à extinction ; le roi de Bavière me « fit loyalement prévenir qu’il n’était plus le « maitrej la générosité du roi de Wurtenberg se « fit particulièrment remarquer ; le prince de U Bade ne céda qu’à la force , et au dernier in- « slant : tous, je leur dois cette justice, m’averti- « rent à temps, afin que je pusse me garantir de « l’orage
U Et ce qu’il y avait de pis dans ma situation , « ce qui comblait mon supplice, c’est que je voyais « clairement arriver l’heure décisive. L’étoile pâ- « lissait : je sentais les rênes m’échapper, et je n’y « pouvais rien : un coup de tonnerre pouvait seul « nous sauver ; car traiter, conclure, c’était se li. <( vrer en sot à l’ennemi. Je le voyais distinctement; U et la suite , je pense , a suffisamment prouvé «( que je ne me trompais point. II ne restait donc
232 tTABUSSErarr HonABCHiQts
<( qn’à combattre; et chaqne jour, par une fatalité U oa une autre, nos chanees diminuaient. Les tra- « bisons commençaient à se glisser parmi nous; « la fatigue, le découragement gagnaient le grand « nombre ; mes lieutenants devenaient mous, gante ches, maladroits et conséq^mmeltt' roallmb- « reux : ce n’était plns là les hommes du début de « notre révolution^ ni ceux de mes.j£eaux mo- « ments. Plusieurs ont osé répondre à cela , m’as- <( sure-t'On, que c’est qu’au commencement on se « battait pour la République, pour la patrie ; tan- « dis ^’à la fin on ne se battait plus que pour un U seul homme , ses seuls intérêts , son insatiable tt ambition, etc., etc., etc.
« Indigne subterfuge ! Et qu’on demande à « cette immensité de jeunes et braves soldats, à •( cette foule d’officiers intermédiaires, s’il leur « vint jamais l’idée d’un semblable calcul ! si ja- « mais ils virent autre chose devant eux que l’en- M nemi; en arrière, que l’honneur , la gloire, le <( triomphe de la France I Aussi ceux-là ne s’é-
« taient-ils jamais mieux battus Pourquoi
« dissimuler, pourquoi ne pas le dire franebe- V ment ? Le vrai est qu’en général les hauts géné- « raux n’en voulaient plus ; c’est que je les avais « gorgés de trop de considération, de trop d’hona neurs, de trop de richesses. Ils avaient bu à la « coupe des jouissances, et désormais ils ne de- « mandaient que du repos : ils l’eussent acheté à
DE ÜATOLtOIV. 233
U tout prix. Le feu sacré s’éteignait ; ils eussent « voulu être des maréchaux de Louis XV [i]. »
Ces réflexions, où la personnalité de Napoléon se ranime si vivement en face même de ses plus graves mécomptes, où l’expression d’une noble reconnaissance se mêle à d’amères et justes incri* minations, ne sont-elles pas aussi une sévère critique des imprévoyances de ce système impérial, qui ne fut préoccupé ni des pièges , ni des trahisons, ni des découragements, inséparables de toute grande œuvre ?
Vers l’Italie, dès le 17 octobre, les Autrichiens avaient passé la Save du côté d’Âgram; à leur approche, la Croatie, puis la Balmatie s’étaient soulevées contre les'Yrançais. La défection des Bavarois ouvrant les barrières du Tyrol , le vice-roi ne peut plus tenir sur la ligne de l’Ilonzo : il se repliera sur la ligne de l’Âdige.
Au-delà des Pyrénées, mêmes revers ; Pampe- Inne a capitulé ; Wellington, grâce à la réunion de toutes les forces espagnoles, anglaises et portugaises, a forcé les lignes de Saint-Jean-de-Luz. Des Français , en Espagne, il ne reste plus^que des monceaux d’ossements.
A la fidélité de la victoire va succéder, d’une extrémité de l’Empire à l’autre, l’im||)lacable acharnement du malheur.
[i] Mémorial de Sainie-Hélène , tome vi.
ÉTABLtSSEKERT EOfrARCHIQDS