‹ Essai sur l'établissement monarchique de NapoléonChapitre 20 sur 30 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Arrivé à Paris le 1«' novembre 1813, l’Empereur mobilise cent soixante mille gardes nationaux , pour renforcer les garnisons à l’intérieur , et s’adresse en ces termes au Corps -Législatif réuni au Conseil d’Etat et au Sénat :

U Sénateurs* Conseillers d’Etat, Députés des U départements au Corps-Législatif !

« D’éclatantes victoires ont illustré les armes « françaises dans cette campagne ; des défections « sans exemple ont rendu ces victoires inutiles ; « tout a tourné contre nous. La France même U serait en danger sans l’énergie et l’union des U Français. Dans ces grandes circonstances, ma K. première pensée a été de vous appeler près de U moi : mon cœur a besoin de la présence et de « l’affection de mes sujets. Je n’ai jamais été sé-^ « doit par la prospérité; l’adversité me trouvera «( au-dessus de ses atteintes. J’ai plusieurs fois

DE nAEOLÉON.

U donné la paix aux nations, lorsqu’elles avaient <1 tout perdu. D’une part de mes conquêtes, j’ai U élevé des trônes pour des rois qui m’ont abana donné. J’avais conçu et exécuté de grands des>

U seins pour la prospérité et le bonheur du

<1 monde Monarque et père, je sens que la paix

<c ajoute à la sécurité des trônes et à celle des fa- « milles.

«( Des négociations ont été entamées avec les « puissances coalisées. J’ai adhéré aux bases pré- « liminaires qu’elles ont présentées; j’ai ordonné U qu’on vous communiquât toutes les pièces ori>

«{ ginales qui se trouvent au portefeuille de mon U département des affaires étrangères.... Rien ne « s’oppose , de ma part , au rétablissement de la « paix. Je connais et je partage tous les sentiu ments des Français..... je dis des Français, parce « qu’il n’en est aucun qui désirât la paix au prix « de l’honneur Sénateurs , Conseillers d’État,

Députés des départements, vous êtes les organes « naturels de ce trône; c’est à vous de donner « l’exemple d’une énergie qui recommande cette « génération aux générations futures. Qu’elles ne U disent pas de nous : Ils ont sacrifié les premiers «: intérêisdupays; ils ont reconnu les lois quel’ An- ' « gleterre a cherché en vain , pendant quatre sièu des, à imposer à la France! Mes peuples ne U peuvent pas craindre que la politique de leur « empereur trahisse jamais la gloire nationale. »

S36 tTABLISSKXEirr HOITARCBIQtIK

Le 30 , une députation du Sénat lui présente le rapport de la commission ; tous les sacrifices demandés sont accordés , mais dans l’unique but de la paix, et en suppliant l’Empereur de tout tenter pour l’obtenir : « Sire, c’est le vœu de la France, « disait la députation ; c’est le besoin de l’huma- «( nité. Si l’ennemi persiste dans ses refus, eh bien ! « nous combattrons, pour la patrie, entre les « tombeaux de nos pères et les berceaux de nos « enfants. »

« Ma vie n’a qu’un but, répondit l’Empereur, « le bonheur des Français. Cependant le Béarn , « l’Alsace, la Franche-Comté, le Brabant sont enu tamés. Les cris de cette partie de ma famille me « déchirent l’âme : j’appelle les Français au seti cours des Français; j’appelle les Français de « Paris , de la Bretagne, de la Normandie , de la « Champagne, de la Bourgogne et d’autres départi tements, au secours de leurs frères. Les aban- « donnerons-nous dans leur malheur? Paix et dé- « livrance de notre territoire, doit être notre cri « de ralliement. A l’aspect dç tout ce peuple en « armes, l’étranger fuira , ou signera la paix sur « les bases qu’il a 4ui-mème proposées. 11 n’est « plus question de recouvrer les conquêtes que « nous avons faites. »

Se plaçant à la hauteur des circonstances, la commission do Sénat sentit que, pour obtenir cette paix tant désirée, il fallait avant tout organiser un

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vaste système de défense, car on ne traite pas avec un peuple désarmé, on l’écrase.

Mais, au Corps-Législatif, il n’en fut pas de même. Une assemblée qui avait laissé passer la coupable invasion d’Espagne, l’aventureuse expédition de Russie , une assemblée quatorze ans muette devant le conquérant, proit racheter ce silence en garrottant une activité si nécessaire aujourd’hui à la France, et dont les débordements ne sont plus à craindre. Quand c’est du fer qu’il faut à la patrie, elle vient imprudemment énumérer tous les périls ; sa mission est-elle donc de glacer les cœurs ? Dans le naufrage , un seul homme peut sauver encore le vaisseau de l’État : elle le livre d’avance aux ressentiments de l’Europe. Triste courage, qui ne se réveille qu’au jour des revers ! ! I

Sans aucun doute, la commission en formulant son rapport (M), le Corps-Législatif en l’adoptant, ne croyaient pas travailler pour l’étranger : mais, de fait, à l’étranger seul profita l’erreur.

Un tel langage, dans de si graves circonstances, étonna l’opinion publique : il provoqua même de fâcheux soupçons ; derrière quelques patriotes sincères, on croyait démêler de coupables intrigues et des intelligences anti-nationales.

Presque en même temps [i], il est vrai, Napoléon

(M) Voir Pièces justificativet.

[i]a4 janvier.

ÉTABLISSEIEirr aONABCHIQtl

recevait cette lettre si noble, si touchante, si digne d’un grand>*cœur : u Sire, aussi longtemps que le « succès a couronné vos entreprises , je me suis « abstenu d’ofiPrir à Votre Majesté des services «c que je n’ai pas cru lui être agréables ; aujourtt d’hui que la mauvaise fortune met votre conic stance à une grande épreuve, je ne balance plus « à TOUS faire l’oibre des faibles moyens qui me « restent : c’est peu, sans doute, que l’offre d’un U bras sexagénaire : mais j’ai pensé que l’exemple M d’un soldat, dont les sentiments patriotiques U sont connus, pourrait rallier à vos aigles beau- «( coup de gens incertains sur le parti qu’ils doi- «( vent prendre, et qui peuvent se persuader que « ce serait servir leur pays que de l’abandonner. «( 11 est encore temps , Sire , de reconquérir une U paix glorieuse, et de faire que l’amour d’un « grand peuple vous soit rendu. »

On sait comment Carnot défendit Anvers contre le fer et l’or des Anglais !

Violemment irrité , contre le Corps-Législatif ^ d’une hostilité inattendue, dont il sentait toute la portée, dans un moment où des confédération» royalistes s’organisaient au sein de l’Empire, et où l’Angleterre s’efforçait d’y rallier les partisans de la maison de Bourbon, Napoléon dissout l’Assemblée, après avoir fait saisir le rapport et le discours chez l’imprimeur.

« J’ai supprimé l’impression de votre adresse.

BK RAPOLÉOR.

V dit «il aux Députés dans leur audience do « congé; elle était incendiaire. Les onze don- « zièines du Corps -Législatif sont composés de « bons citoyens : je les remercie et j’aurai des « égards pour eux ; mais un autre douzième renu ferme des factieux, et votre commission est de « ce nombre. Le nommé Laîné est un traître qui «( correspond avec le Prince Régent, par l’inter- « médiaire de Desèze ; je le sais, j’en ai la preuve ; « les quatre antres sont des factieux. Ce douzième « est composé de gens qui veulent l’anarchie, et « qui sont comme les Girondins. Où une pareille « conduite a-t-elle mené Vergniaud et les putres 4( chefs? à l’échafaud. Ce n’est pas dans le mo- « ment où l’on doit chasser l’ennemi de nos fron- « tières, que l’on doit exiger de moi un chan- « gement dans la constitution; il faut suivre 4( l’exemple de l’Alsace, de la Franche-Comté et « des Vosges. Des habitants s’adressent à moi pour « avoir des armes et que je leur donne des parti- •I sans ; aussi j’ai fait partir des aides-de-camp. « Vous n’ètes point les représentants de la nation, « mais les députés des départements. Je vous ai « rassemblé pour avoir des consolations : ce n’est « pas que je manque de courage ; mais j’espérais que le Corps-législatif m’en donnerait. Au lieu «( de cela, il m’a trompé; au lieu du bien que j’en « .attendais, il m’a fait du mal; peu de mal cependanl,^arce qu’il n’en pouvait beaucoup faire.

ÉTABLISSEMENT XONABCHIQDE

« Vous cherchez, dans votre adresse, à séparer le « souverain de la nation. Moi seul je suis le repré- « sentant du peuple. £t qui de vous pourrait se U charger d^un pareil fardeau ? le trône n’est que U dubois recouvert de velours. Si je voulais vous « croire, je céderais à l’ennemi plus qu’il ne me « demande. Vous aurez la paix dans trois mois, ou « je périrai. C’est ici qu’il faut montrer de l’éner> « gie; j’irai chercher les ennemis et nous les ren- <1 verrons. Ce n’est pas au moment où Huningue « est bombardé, Béfort attaqué, qu’il faut se « plaindre de la constitution de l’État et de l’abus U du. pouvoir. Le Corps-Législatif n’est qu’une « partie de l’État, qui ne peut pas même entrer en t( comparaison avec le Sénat et le Conseil d’Élat. •I Au reste je ne suis à la tète de cette nation n que parce que la constitution me convient : si la a France exigeait une autre constitution et qu’elle « ne me convint pas, je lui dirais de chercher un U autre souverain.

« C’est contre moi que les ennemis s’acharnent U plus encore que contre les Français : mais, pour « cela seul , faut -il qu’il me soit permis de dé- « membrer l’État?

« Est- ce que je ne sacrifie pas mon orgueil et « ma fierté pour obtenir la paix? Oui, je suis fier, « parce que je suis courageux^ je suis fier, parce « que j’ai fait de grandes choses pour la France. K L’adresse était indigne de moi et du Corps-Légis-

U latif : un jour je la ferai imprimer ; mais ce sera « pour faire honte au Corps-Législatif et à In « nation.

«Retournez dans vos foyers... En supposant « même que j’eusse des torts, vous ne deviez pas « me faire des reproches publics ; c’est en famille « qu’il faut laver son linge sale. Âu reste , la « France a plus besoin de moi que je n’ai besoin K de la France. »

Tout entier à ses douloureuses impressions, l’Empereur se rend au Conseil d’Etat. « Vous conte naissez, dit-il, la situation des choses et les dan- « gers de la patrie. J’ai cru, sans y être obligé , « devoir en donner une communication intime U aux Députés du Corps-Législatif. J’ai voulu les « associer à leurs intérêts les plus chers 3 mais ils « ont fait, de cet acte de ma confiance, une arme a contre moi , c’est-à-dire contre la patrie : au « lieu de me seconder de leurs efforts, ils gênent les U miens. Notre attitude seule pourrait arrêter l’en- « nemi, leur conduite l’appelle^ au lieu de lui monte trer un front d’airain, ils loi découvrent nos bles- « sures. Ils me demandent la paix à grands cris , te lorsque le seul moyen de l’obtenir était de me « recommander la guerre. Ils se plaignent de moi, « ils parlent de leurs griefs; mais quel temps, quel «< lieu prennent-ils ? N’était-ce pas en famille , et « non en présence de l’ennemi, qu’il fallait traiter « de pareils objets ? Etais-je donc inabordable

S43 ÉTABUSSEnilT KOKARCBIQÜE

« pour eux ? Me suis-je jamais montré incapable « d’écouter la raison ? Toutefois, il faut prendre « un parti : le Corps-Législatif, au lieu de m’aider «à sauver la France, concourt à précipiter sa « ruine; il trahit ses devoirs; je remplis les miens, « je le dissous...

« Tel est le décret que je rends; et, si l’on m’as- « surait qu’il doit, dans la journée, porter le peu* 4( pie de Paris à venir , en masse , me massacrer « aux Tuileries , je le rendrais encore ; car tel est <1 mon devoir. Quand le peuple français me confia « ses destinées, je considérai les lois qu’il me don- « nait pour le régir ; si je les eusse crues insufiisan- « tes , je n’aurais pas accepté. Qu’on ne pense pas M que je suis un Louis XVI ; qu’on n’attende pas de « moi des oscillations journalières. Pour avoir été « empereur, je n’ai pas cessé d’ètre citoyen. Si « l’anarchie devait être consacrée de nouveau , « j’abdiquerais pour aller , dans la foule, jouir de <( ma part de souveraineté , plutôt que de rester U à la tête d’un ordre de choses où je ne pourrais « que compromettre chacun, sans pouvoir protéit ger personne. Du reste, ma détermination est « conforme à la loi, et si tous aujourd’hui veulent <c faire leur devoir, je dois être invincible derrière U elle, comme devant l’ennemi. »

C’est au milieu de ces déplorables dissentiments que commence l’année 1814. De toutes parts arrivent de sinistres nouvelles : déjà la coalition

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étreint, entre ses bras immenses , l’Empire haletant.

Ainsi que Prague, Francfort rient de roir une sorte de halte diplomatique : pour la première fois, on y a parlé de réduire la FranTse au Rhin , .aux Alpes et aux Pyrénées. Alors aussi une proclamation de ces mêmes souverains [i] , qui semblent traiter avec Napoléon, tend à isoler sa cause personnelle de la cause française. Blais, comme les alliés, l’Empereur a haussé ses exigences; au lieu de déjouer, par sa modération et par sa franchise , les prévisions ennemies, au lieu d’émouvoir la France et l’Europe par le spectacle de sa bonne foi, il élude, dissimule, veut dominer encore. Napoléon n’est pas changé ^ s’écrie l’Empereur d’Autriche; et les souverains se remettent en marche, donnant rendez-vous au duc de Yicence, dans Châtillon-suT-Seine [2].

Depuis deux mois, de notables changements étaient survenus dans la politique des puissances alliées : l’Autriche et la Russie se contenteraient volontiers de confiner Napoléon derrière le Rhin ; mais l’Angleterre exige de bien autres mutilations : Anvers et la côte belgique ne doivent plus être France. Négocier la paix sur les bords du Rhin ne suffit plus aux coalisés : c’est au cœur

[i] Déclaration du i” décembre i8i3.

[>] Lettre du prince de Mettemich au duc de Yicence , datée de Bâle, le i4 janvier 1814.

S44 (TJlBLISèEXEIVT HOIfARCHIQUE

même de la France , sur l’affût de leurs canons , qu’ils ont résolu de la dicter.

Mais, arrivés à la du frontière grand empire, une vague inquiétude les saisit [i] : ils se demandent si , avec huh soldats contre un , on peut, sans trop de péril, s’aventurer dans celte patrie de la victoire ; passer le Rhin, les intimide au point que, pour tourner la difficulté, ils violent la neutralité hevétique [i].

Maîtresse des passages de la Suisse livrés par les oligarques, l’armée de Schwartzenberg, dite la grandeurmée, s’est jetée sur Huningue et sur Béfort; le 24 décembre , son aile droite a été battue près de Colmar ; mais sa gauche occupe Genève. Entrés à Vesoul le 4 janvier, les Autrichiens investissent Besançon le 9.

Blucher, avec son armée, dite de Silésie, attend, autour de Francfort, que les Autrichiens aient surpris le passage du Rhin -, dès la nouvelle reçue , il franchit ce Reuve sur trois points différents.

L’armée du Nord, sous les ordres du prince royal de Suède, pénètre en Belgique par la Hollande ; dans sa course elle a renversé le trône éphémère de Westphalie. Les Anglais du général Grahani viennent la renfoncer.

Enfin, le roi de Naples, Joachim lui-même, ce

[i] « Je vois cent portes pour y entrer , disait le grand Frédéric ; je n'en vois pas une pour en sortir, s

[s] M. le baron Fain , Mantucril de i8i4.

DigÜ!.- ■

DE IfAPOLiOK.

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