CHAPITRE PREMIER
Devant Toulon, en 1793, si la balle d’un soldat anglais eût frappé à mort un jeune officier d’ artillerie, Corse ignoré, au teint pâle, au front méditatif, au regard d’aigle, que serait-il advenu des destinées humaines? Comment eût marché le génie de la révolution française? L’Europe lui eût-elle dit: «Recule! » Eût-il dit à l’Europe :« A genoux ! » Nulle limite aux conjectures.
C’est à Toulon, c’est au pied de ces remparts reconquis que Bonaparte prit sa première date de gloire. Là commence ce merveilleux pacte avecjla fortune qui, dans les convictions populaires, a ré-
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ÊTABLISSEHIE!TT SOITARCHIQtE
pandu, sur cette vie, un tel prestige, qu’aux yeux des masses, Moscou et Waterloo n’ont point effacé l’auréole de Vhomme du destin.
Toulon, c’est aussi le point de départ de la plus grande vie politique des temps modernes. Là commencent à se développer cette volonté inflexible, cette admirable sagacité, cet iiiFaillible instinct du succès, qiii feront si splendidement exploiter, à Bonaparte, une situation unique, comme lui, dans les annales du monde.
Deux ans après, le 13 vendémaire an III [•], défenseur de la Convention nationale, le général Bonaparte mitraillait, dans Paris, les sections insurgées. Le futur dictateur avait un moment hésité [ 2 ] devant une victoire républicaine; et
[i] 4 octobre 1794-
[a] fi Une guerre à mort éclatait entre la Convention et Parii. « Étail-il sage de se déclarer, de parler au nom de toute In « France? qui oserait descendre seul dans l'arène, pour se faire n le champion de la Convention ? La victoire même aurait quelque « chose d'odieux; tandis que la défaite vouerait, pour jamais, a à l’exécration des races futures.
n Comment se dévouer ainsi à être le bouc émissaire de tant de « crimes auquels on fut étranger ? Pourquoi s’exposer bénévole- « ment à aHer grossir , en peu d'heures , le nombre do ces noms « qu’on ne prononce qu’avec horreur ?
X Mais , d'un autre côté , si la Convention succombe , que deu viennent les grandes vérités de notre révolution ? Nos nom- « breuses victoires , notre sang si souvent versé , ne sont plus « que des actions honteuses. L’etranger , que nous avons tant
« vaincu , triomphe, et nous accable de son mépris Un
« entourage insolent et dénaturé reparaît triomphant , nous re-
DE RAPOLÉOn.
pourtant quel bonheur le canon de Saint-Roch ne porta->t-il pas à sa fortune! Simple capitaine à vingt-quatre ans, à vingt-sept il le désignait au commandement en chef de l’armée d’Italie.
Immense était la tâche; car cette armée, épuisée entre les mains de Schérer, manquait d’argent [i], d’habits, de pain, et son jeune chef allait avoir pour lieutenants Masséna, Augereau, Cervoni, Victor, Laharpe, Serrurier, Joubert, tous vieux de gloire. ,
Arrivé au quartier-général de Nice : « Soldats, K dit-il, vous êtes nus, mal nourris; ou nous doit U beaucoup, on ne peut rien nous donner. Votre U patience, le courage que vous montrez dans ces U rochers, sont admirables; mais ils ne vous pro- » curent aucune gloire. Je vais vous conduire dans il les plus fertiles plaines du monde. De riches pro- <t vinces, de grandes villes seront en notre pouvoir,
« et là vous aurez richesses, honneur, et gloire.
« Soldats d’Italie! manqueriez-vous de courage? » A cet appel répondent les journées de Monte-
« proche nos crimes, exerce ses vengeances , el nous gouverne en » ilotes par la main de l'étranger. *
« Ainsi la défaite de la Convention ceindrait le front de 1^’- « tranger, et semblerait la boute et l’esclavage de la patrie.
« -Ce sentiment , vingt-cinq ans , la confiance en ses forces, sa
« destinée ! Il se décida , etc. »
{Mémorial de Sainte-Hélène, tome ii, édit, de i8s3.)
[ I ] Pour faciliter aux généraux l’entrée en campagne , il leur fit distribuer quatre Jouit en espèces ! ,
ÉTABLISSEMENT HONAECHIQDE
notte, de Millesiino, les combats de Dego, de la Géra, de Vico, les batailles de Mondovi, de Lôdi, de Lonato, de Castiglione, de Roveredo, de Bassano, de Cal^iero, d’Arcole, de Rivoli, de Saint-Georges, de La Favorite, du Tagliamento [i], la paix de Léoben, et le traité de Campo-Formio ; miraculeuse campagne où Beaulieu, Mêlas, Wurmser, Alvinzi, et le plus illustre des généraux autrichiens, se sont si rapidement brisés contre les premières combinaisons du génie qu’elle révèle à l’Europe.
Un événement, en dehors des faits militaires, contribua puissamment à la paix. Du fond de l’Italie, Bonaparte, épiant la marche des factions en France, voyait le royalisme, depuis les dernières élections, menacer l’existence du Directoire; des émissaires de ce parti étaient même venus le sonder. Mais déjà son regard mesurait l’intervalle qui le séparait encore de la place marquée par sa destinée. Ce but, il n’y devait arriver que porté par les masses; or, les masses, en France, ne pouvaient être avec on parti dont là tête ‘se cachait dans Cobleiitz ou à Edimbourg. Entre le royalisme et le
[i] A la nouvelle de cette victoire, du combat de Goritzia , de rentrée de* Français à Klagenfurt et à Laybach, Vienne fut consternée : la cour bt emballer, en toute hèle , ses richesses; on envoya en Hongrie les jeunes archiducs et archiduchesses ; dans le nombre était cette Marie-Louise, alors âgée de cinq ans et demi, qui fut depuis impératrice des Français , et qui, un jour, devait fuir encore devant d’autres vainqueurs, devant son père, le vaincu de l’an v !
DE RAPOLÊOIV. , SI
Directoire, représentation extérieure de la véritable patrie, il n’y avait pas à hésiter.
Embrassant donc la cause du gouvernement national : » Soldats, » disait-il dans la fête magnifique que, le 26 messidor an V [i], il donna, dans Milan, à son armée, u c’est aujourd’hui l’anniver- « saire du 1-4 juillet. Vous voyez devant vous les U noms de nos compagnons d’armes morts, au U champ d’honneur, pour la liberté de la patrie.
« Ils vous ont donné l’exemple. Vous vous devez « tout entiers à la république; vous vous devez tout «< entiers au bonheur de trente millions de Fran- •( çais; vous vous devez tout entiers à la gloire de ce « nom qui a reçu un nouvel éclat par vos victoires. ►
U Soldats ! je sais que vous êtes profondément U affectés des malheurs qui menacent la patrie; # U mais la patrie ne peut courir de dangers réels.
« Les mêmes hommes qui l’ont fait triompher de *
« l’Europe coalisée sont là. Des montagnes vous a séparent do la France : vous les franchiriez avec U la rapidité de l’aigle, s’il le fallait, pour mainte- « nir la constitution^ défendre la liberté, protéger ’ ‘
U le gouvernement et les républicains.
U Soldats ! le gouvernement veille sur le dépôt 4( des lois qui lui est confié. Les royalistes, dès l’inu s^nt qu’ils se montreront, auront vécu. Soyez « sans inquiétude, et jurons, par les mânes des
[i] i4 juillet 1797.
jh'ABLISSBnitT HOIfAHCHIQDE
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U héros morts à côté de nous, pour la liberté, ju- « roiis, sur nos nouveaux drapeaux [t], guerre im~ « placable aux ennemis de la république et de la « constitution de Van III [i\. »
Même explosion aux armées du Rhin et de Sambre-el-Meuse. Hoche, osant dépasser le cercle constitutionnel dêcXoré inviolable par l’article 69 de la constitution, s’avance, à la tète d’une division, sur Paris, tandis qu’un lieutenant de Bonaparte, Âugereau, accourt dans la capitale, porteur des véhémentes proclamations du général en chef, et de son adhésion au coup d’état qui se prépare. Le choix d’ Augereau, républicain exalté, brave soldat, mais nullement homme politique, débarrasserait Bonaparte do la redoutable rivalité de lioche, si , « contre son atteute, les réactionnaires l’emportaient.
Cinq jours après leur victoire, le général en * chef de l’armée d'Italie serait, au besoin, avec « quinze mille hommes, dans Lyon devenu un an-
nexe de son commandement; ralliant tous les intérêts de la révolution ; entraînant, sur Paris, tous les républicains, il passerait le Rubicon, comme César, à la tète du parti populaire [s].
[i] Pour mieux cimenter l'union des deux peuples, il avait distribue, le même jour, des drapeaux aux troupes françaises et cisalpines.
[j] Présentée au peuple, le ü fructiilor (aa sept. 1795) ; proclamée le l'f vendémiaire an vi (aSoctobré 1795).
[3] Mémoiru pour servir à i histoire de France sous le regne de Napoléon , etc. , tome 11.
DE RAPOttOn.
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Lancé sur la représentation nationale, Augeroau remplit à merveille son mandat de violence : les royalistes furent terrassés, et, ce qui valait mieux encore pour Bonaparte, le Directoire compromis.
Au mécontentement soulevé par une telle mesure, pour le Directoire, la seule réponse était la paix. Heureusement l’Autriche, épuisée par ses désastres d’Italie, n’ayant rien à attendre, en France, de la contre-révolution vaincue et du gouvernement républicain affermi, ne pouvait plus reculer devant les humiliantes conditions de Campo-Formio.
A son départ de Milan pour le congrès de Rastadt, le vainqueur envoie au Directoire le drapeau de l’armée d’Italie : Joubert en est porteur. Sur une des faces du drapeau on lit : k ud l’amiéà d’Italie la patrie reconnaissante; » l'autre rappelle les combats et les places prises : « 150,000 « prisonniers; — 170 drapeaux; — 650 pièces « d’artillerie de siège; 600 pièces de campagne; « — 5 équipages de pont ; — 9 vaisseaux de 64 ca- « nous; — lâ frégates de 32; — 12 corvettes; — U 18 galères; — armistice avec le roi deSardai- « gne; — convention avec Gènes; armistice avec «( le duc de Parme ; — armistice avec le roi de « Naples; — armistice avec le pape; — prélimiu naires de Léoben ; — convention de Montebello, U avec la république de Gènes; — traité de paix, « avec l’Empereur, à Campo-Fqrmio.
‘ 24 étabu'ssmeivt monarchiqcb
U Donné la liberléaux peuples de Bologne, Fer- ‘ •
« rare, Mpdène, Massa - Carrara, delà Romagne,
IC de la Lombardie, de Brescia, de Bergame, de IC Mantoue, de Crème, d’une partie du Véronais,
* de Chiavène, Bormio, et de la Valteline, aux '
« peuples de Gênes, aux fiefs impériaux, aux peu- « pies des départements de Corcyre, do la mer •I Égée et d’Ithaque.
« Envoyé, à Paris, tous les chefs-d’œuvre de ,« Michel-Ange, de Guerchin, du Titien, de Paul *« Véronèse, du Corrège, d’Albane, desCarrache, |
IC deR.nphaël et de Léonard de Vinci. »
Une pareille inscription explique l’enthousiasme •universel; jamais style plus simple n’avait plus ,
magnifiquement célébrcla victoire. j
I Voilà le début du conquérant !
Comment a débuté l’homme d’état, l’administrateur? Comment a-t-il apprécié et fécondé la i
disjtosilion des esprits?
La péninsule italienne offrait à Bonaparte,' d’une part, des aristocraties décrépites, toutes dé- • vouées à la coalition; de l’autre, des populations :
attirées, vers la république française, par de se- |
crêtes sympathies, et par la conscience de cette solidarité d’intérêts qui avertit les nations que |
l’affranchissement de l’une doit profiter à toutes les autres.
Pour soulever l’Italie, Bonaparte s’appuie sur les peuples : là est son levier, et les prodiges s ’upè-
DE RAPOLtOn.'
rent. Parlont èés proi^tathations ont répanda les mois magiques de liberté, d’indépendance, à’égetlité; à travers les Alpes, le principe démocratique a envahi la péninsule, exalté les villes, enflammé les campagnes : la révolution française a pris, en même temps, possession des esprits et du sol. Les républiques cisalpine [ij et ligurienne ont été décrétées; déjà, sous le nom de république batave, le principe du gouvernement français’ triompheen Hollande; une république helvétique ne tardera pas à surgir; bientôt aussi un simulacre de république romaine devait sortir du tombeau.
Avec les instilntions est né, tout à coup, un esprit national italien.
Mais pourquoi, dans cet affrancbisseinent général de l’Italie, Venise sacrifiée? Pourquoi une jeune république a-t-elle livré au joug autrichien l’antique refuge de l’indépendance italienne?
[i] Composée de deux improTÎtalions de la conquête, des républiques Cispadane «t Transpadane, ce fut pendant les préliminaires de Léoben, le g juillet 1797, que la nouvelle république prit le nom de Cisalpine, avec Milan pour capitale. Augmentée, par le traité de Campo-Formio , de la portion des étals vénitiens situés sur la rive droite de l'Adige , également enrichie de la Valteliue , elle comptait alors cinq millions trois cent mille, âmes. Crs belles provinces, distribuées en dix départements , s'étendaient, depuis les montagnes de la Suisse, jusqu'aux Apennins toscans et romains, et du Tésin à l’Adriatique.
{Mèmoiret tiré» de» papiers d'un homme d’ilat, sur les causes secrètes qui ont déterminé la politique des cabinets dans les guerres ele ta révolution, tome vi.)
ÉTABLISSEMENT MONARCHIQrE
âO
Au moment do prêter serment*» son nouveau maître, l’ex-doge Manini tomba mort; c’était finir eu digne epoux de l’Adriatique.
Dans cette lutte, qui n’est que suspendue, l’Autriche et ses adhérents représentaient le passé : à Bonaparte le beau rôle, il ouvrait l’avenir; aussi, à Bonaparte la fouie.
La conquête a proclamé son génie militaire; son génie politique va se déployer dans l’organisation de la conquête, dans ses actes diplomatiques et administratifs, dans ses relations avec les rois et les cités, dans sa correspondance avec le Directoire. Tous les pouvoirs, droit de grâce, droit de la paix, droit de la guerre, il les résume fièrement en lui seul, mais sans effort, et par l’effet naturel d’une incontestable supériorité.
De pareilles tendances autorisent le doute sur le dévouement sincère de Bonaparte au triomphe du progrès social, et semblent trahir déjà d’égoïstes arrière-pensées, un calcul personnel au lieu d’abnégation.
Mais une vérité de toute évidence, c’est la justesse de son plan : car, bien certainement, il ne pouvait réussir que par la liberté, sauf, plus tard et une fois maître du pouvoir , à demander, à la liberté, raison de certains sacrifices qu’aura exigés la nécessité des temps.
Léoben avait signalé l’entrée de la république dans les grands intérêts politiques de l’Europe :
DE RAPOLÉOE.
le traité de Canipo-Forraio fut rayénement du principe révolutionnaire dans le droit public des nations.
A son retour, Bonaparte sut habilement garder sa position. Lors des fêtes que lui donna le Directoire, au Luxembourg :
«Le peuple français, pour être libre, dit-il, « avait les rois à combattre; pour obtenir une U constitution fondée sur la raison , il avait dix- « huit siècles de préjugés à vaincre : la religion , U la féodalité, le despotisme ont successivement « gouverné l’Europe; mais de la paix que vous « venez de conclure date l’ère des gouvernements « représentatifs. Je vous reraet.s le traité de Carau po-Formio ratifié par l’Empereur. Cette paix « assure la liberté, la prospérité et la gloire de la U république. Lorsque le bonheur du peuple fran- <( çais sera assis sur les meilleures lois organiques, « l’Europe entière deviendra libre. »
Dans ces paroles, pleines de mesure et de convenance , deux lignes pourtant dévoilaient une préoccupation intime. Mais , loin de n’ètre qu’un aveu échayipé à l’orateur guerrier, c’était déjà un essai de sa force individuelle, et comme une préparation à de nouvelles voies.
.\u reste, ce programme circonspect ne compromettait en rien le présent.
En l’honneur du général , l’adulation évoqua ses plus savantes formules : « La nature, si l’on
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« en croit Barras dans sa réponse, avait épuisé « toutes ses richesses pour créer Bonaparte [i]. » .
République bien malade, que celle dont le premier magistrat s’agenouillait ainsi devant une jeune épée triomphante !
[t] Déjà M. de Tâlleyrand lui avait écrit confideDliellemeat , le 36 octobre 1799 : « Voilà donc la pais faite, et une paix à la a Bonaparte. Recevez mon compliment de cœur , mon général ;
« les expressions manquent pour vous dire tout ce qu'on voudrait a en ce moment. Le Directoire est content, le public enchanté : a tout est au mieux. On aura peut-être quelques criailleries d’Ia taliens; mais c'est égal. Adieu, général pacificateur ! Adieu : a amitié , admiration , respect , reconnaissance ; on ne sait où a s'arrêter dans celte énumération, s
*DB RAPOLtOIV.