CHAPITRE II
Appelé au sein de l’Institut national, le S nivùse an VI [I], à la place vacante par la déportation de Carnot, Bonaparte vint s’asseoir, le jour de sa réception, entre Laplace et Lagrange; sa lettre de reinercînoent, à Camus, alors président de la classe des sciences et des arts, est remarquable :
« Citoyen président ,
« Le suffrage des hommes distingués qui com- « posent rinslitut m’honore.
<1 Je sais bien qu’avant d’être leur égal , je serai « longtemps leur écolier.
« S’il était une manière plus expressive de leur « faire connaître l’estime que j’ai pour eux , je « m’en servirais.
« Les vraies conquêtes, les seules qui ne don-
[i] a5 décembre 1797 .
ÉTA6LISSEMERT HOIfABCHIQCE
<( nent aucun regret , sont celles que l’on fait sur « l’ignorance.
<( L’occupation la plus honorable , comme la « plus utile, pour les nations, c’est de contribuer « à l’extension des idées humaines.
« La vraie puissance de la république doit con- (1 sister désormais à ne pas permettre qu’il existe «( une idée nouvelle qui ne lui appartienne. »
Depuis , retiré dans sa maison de la rue Chantereine devenue , sans flatterie, rue de la Victoire, Bonaparte se tenait à l’écart , entouré de quelques amis intimes , se dérobant à l’empressement public , et ne portant d’autre costume officiel que celui de ses savants collègues. Cet habit-là ne causait pas d’ombrage.
Mais déjà le Directoire et lui s’étaient devinés: une guerre à mort entre ces deux puissances s’engageait tacitement. Chaque jour, d’officieux rapports venaient aigrir ces dispositions hostiles. Aux uns on signalait à leurs côtés un usurpateur hardi, tout prêt à les renverser, tandis qu’à l’autre on affectait de rappeler Hoche et sa mort si prompte. Dans ces circonstances, Bonaparte sentait qu’il fallait de nouveaux exploits* à son avenir; et le Directoire, heureux d’avoir arraché l’ardent général au dévouement de son armée d’Italie [i] , *
[i] Dès le 26 octobre de cette année, la Réveillère-Lépaux , president du Directoire , avait écrit à Bonaparte : « Le Directoire « exécutif s’empresse de vous exprimer la joie qu’il a ressentie ,
Digiii/™ / L'frr ’lt
DE RAPOLÊOn.
avait hâte d’éloigner une si redoutable popularité.
Le 5 brumaire an vi [i], Bonaparte fut nommé au commandement de l’armée d’Angleterre.
On a dit , on a imprimé cent fois que l’expédition d’Egypte avait été une sorte de brillan t ostracisme imposé, par le Directoire, à Bomaparte ; c’est une fable, comme tant d’autres.
Ce fut durant les préliminaires de Campo-Formio, que le général eu chef tourna ses regai'ds vers l’Orient. Dtyà , en 1769 , le duc de Cliniseul avait proposé à Louis XV de coloniser l’Égypte pour en faire l’entrepôt du commerce de l’Inde. Cepro-
« et que la nation partage, ainsi que la reconnaissance qui vous « est due , citoyen général, pour la manière dont vous venez de
« couronner les succès immortels de la campagne d'Italie
« Vous avez allié , à l'impétuosité de la victoire, la modération du « véritable courage et la sagessse des négociations..., vous verrez « par les pièces jointes à cette lettre, qu'en quittant, aussitôt « que les suites du traité vous le permettront , le commandement « de l’armée d'Italie, vous devez prendre celui de l'armée d'An-
■ gleterre. CeUe seule dénomination vous indique assez la parfaite
U analogie des vues ultérieures du Directoire exécutif avec celles a que vous avez annoncées vous-méme Ensuite , le Directoire
■ désire que vous puissiez accélérer assez toutes les opérations
* qui vous restent k faire en Italie, pour vous rendre à Kastadt, « comme général chargé de l'échange des ratifications et des
• ordres à donner pour des évacuations, conformément à la con-
« vention additionnelle secrète. Vous recevrez , à cet égard , les « pouvoirs les plus étendus. Vous demeurerez ensuite, au congrès « de Rastadt, en qualité de plénipotentiaire de la république » française. Votre présence et votre génie hâteront la marche « pesante des négociations germaniques
fl] octobre 1797. *
ÉTABL1S8EVEITT SONABCHIQCE
jet, trouvé aux affaires étrangères, frappa vivement l’attention de Bonaparte, qui fit porter, de Milan à Passeriano , tous les livres de la bibliothèque Âinbroisieime relatifs à l’Orient. Monge et quelques généraux étaient les confidents de ses vastes pensées.
Do tout temps, cette vieille terre des Pharaons inspira des projets gigantesques comme ses pyramides. Au quinzième siècle , Albuquerque n’avaitil pas proposé au roi de Portugal de détourner le Nil, avant son entrée dans la vallée de l’Égypte, de le rejeter dans la Mer Rouge, de faire ainsi, de l’Égypte, nn désert impraticable, et, du cap de Bonne-Espérance, l’unique route des Indes?
Plus tard, dans un mémoire plein de génie, Leibnitz disait à Louis XIV, avisant an châtiment de la Hollande pour quelques médailles injurieuses : « Sire , ce n’est pas chez eux que vous pourrez « les vaincre, ces républicains ; vous ne franchirez « pas leurs digues, et vous rangerez toute l’Europe « de leur côté ; c’est en Égypte qu’il faut les frap- « per. Là, vous trouverez la véritable route du comu merce de l’Inde; vous enlèverez ce commerceaux « Hollandais ; vous assurerez l’éternelle dominait tiüii de la France dans le Levant ; vous réjouirez « toute la chrétienté , vous remplirez le monde « d’étonnement et d’admiration : l’Europe vous « applaudira , loin de se liguer contre vous. »
Après dqpx mois de séjour à Paris , le général
DB NAPOLtOlf.
en chef de l’armée d’Angleterre, allant inspecter les côtes et les ports de l’Océan, avait rempli sa voiture de mémoires et de voyages sur l’Orient. Revenu dans la capitale, par Anvers, Bruxelles, Lille et Saint-Quentin : u Non , dit-il à ses amis , en parlant du projet de descente, non, c’est un coup de dés trop chanceux ; je ne veux pas jouer ainsi le sort de cette belle France, p Et, de nouveau , se replongeant dans la solitude, il reprenait, à travers les siècles, ses mystérieux entretiens avec Alhiiquerque et Leibnitz.
Établir sur le Nil une colonie française , qui prospérera sans esclaves , et tiendra lieu de Saint- Domingue et de toutes les îles à sucre perdues depuis la révolution ; ouvrir un débouché aux manufactures , dans l’Afrique, l’Arabie et la Syrie, et procurer au commerce de France toutes les productions de ces immenses contrées ; faire de l’Égypte une sorte de place d’armes , d’où une armée de soixante mille hommes , se portant sur l’Indus , ira soulever les Marattes et les peuples asservis de l’Indonstan , où , pour s’élancer sur les Anglais et les chasser, Tippoo-Saeb n’attend qu’un signal [I] , tels se présentent , aux yeux de Bonaparte , les principaux résultats de l’entreprise.
Cependant la mésintelligence, entre lui et les cinq chefs de l’état, s’envenimait de plus en plus.
[i] Mémoires tirés des papiers d un homme d'état, tome r,
ÊTABLISSEllEirr MOEARCHIQrE
Cette fausse position ne pouvait durer davantage. M. de Talleyrand, avec son infaillible prescience des pouvoirs qui s’en vont et des pouvoirs qui arrivent , l’avait senti : sous le sceau du secret , il conseille au jeune général de ne plus différer son expédition d’Égypte [i] : auprès des Directeurs, il fait valoir la raison d’état; n’est-il pas urgent d’aflFranchir et le gouvernement et les républicains rigides, des dangers de celle menaçante ambition?
De plus en plus embarrassé et embarrassant , impatient surtout de ressaisir l’admiration du * monde, Bonaparte soumet son plan aux Directeurs • qui l’adoptent.
• Des deux côtés , on compte sur la Fortune.
Un profond mystère enveloppe les préparatifs : nominations, dépenses, détails de toute nature, c’est BonaptaEtèseul qui décide; ses minutes. Barras les recopie lui-mèine , afin de ne point initier à l’entreprise le secrétaire-général du Directoire.
M. de Talleyrand, pour s’assurer des dispositions de la Porte, doit se rendre à Constantinople en ambassade extraordinaire ; Bonaparte l’entend du moins ainsi.
Le trésor de Berne et les riches.ses de Rome serviront aux frais de l’entreprise ; car le Saint-Siège ' et l’indépendance helvétique ont été renversés à l’ombre du traité de Campo-Formio.
[ I ] Mémoires lirès des papiers d’un homme d'état , tome v.
DE RAPOLÉOIT. r
Hais, tout à coup, un incident inattendu semble devoir arrêter la croisade conquérante. Depuis quelque temps, certains journaux de Paris, organes de Bonaparte ou de son parti, attaquaient Bernadotte, alors ambassadeur de la république à V ienne: ils lui reprochaient d’avoir interdit à son corps d’année, en Italie, des adresses dans le sens de ' celles dont' Bonaparte avait appuyé la lutte du Directoire contre les Conseils ; selon eux, les officiers attachés à l’ambassade ne portaient la cocarde tricolore que dans l’enceinte de l’hôtel de France; conduitei)ien explicable, «joutaient-ils', si l’on se rappelait la condescendanoe^ de Bernadotte pour la cour de Vienne, après lés préliminaires de Léoben et à des époques antérieures.
Quefait le Directoire? il envoie ces journaux au général ambassadeur, en lui ordonnant d’arborer sur son hôtel les couleurs nationales.
Une telle injonction nepouvait qu’altérer, d’une façon préjudiciable, les ménagements étudiés de Bernadette envers le cabinet autrichien ; u’importe, il obéira : un drapeau tricolore est préparé.
Or, par un singulier concours de circonstances, Vienne touche à l’anniversaire de l’époque où , ' l’année précédente, toute sa jeunesse s’est levée en masse pour la défense de la patrie; une fête commémorative va célébrer ce noble dévouement. Encore ému de la dépêche directoriale, l’ambassadeur demande que ces apprêts soient suspendus;
Ô6 tTABLISSEXEItT HONARCHIQCS «
on lui répond qu’il est impossible de refuser au peuple une solennité toute nationale; Bernadotte déclare que, si la fêle autrichienne a lieu, lui aussi il en donnera une, mais française. La fèlç est célébrée : le même jour, 13 avril, le général réunit - «ses amis, et, par ses ordres, le drapeau tricolore f flotte sur l'hôtel dp la république, avec cette in- ' scription : Liberléj Egalité [i]. *■ '
. De là un violent tumulte : la multitude arrache
r le drapeau, brise les fenêtres, saccage les appartements; l’ambassadeur quitte Vienne, en protestant contre cet attentat.
• A la réception du courrier, grande fut l’anxiété du Directoire : en effet , comment désavouer un personnage aussi éminent que Bernadotte? D’un autre côté, c’est sous peu de jours que Bonaparte partira pour Toulon ; à la veille de cette vaste expédition d’Égypte, une rupture avec l’Autriche ne doit-elle pas inspirer quelques appréhensions? Et si elle éclate, si le glorieux nionunient de Campo- » Formio s’écroule, n’est-ce pas son auteur qui ^ . pourra seul conjurer l’orage?
, Dans cette grave conjoncture, le patriotisme
l’emportant sur toute autre considération, les Directeurs mandent Bonaparte, et lui communiquent un projet de déclaration de guerre à l’Autriche, avec sa nomination au commandement de l’ar-
[ i] Siimoires lirét d*$ papier t d un homme d'état, tome v.
DE NAPOLÊOIf.
mée d’Alleinngne. Mais Bonaparte , qui a de bien autres desseins , combat l’opiniou du Directoire : « Si Yous vouliez la guerre, lui dit-il, il fallait ti vous y préparer , iiKlépenduiuiueut de l’évéuc- « ment de Bernadolte; il fallait ne pas engager vos troupes en Suisse, dans l’Italie méridionale , •“ « sur les côtes de l’Océan ; il ne fallait pas pro- • « clamer le projet de réduire l’année à cent mille «I hommes, projet qui n’est pas encore exécuté, il « est vrai, raaisquiest connuetdécourage l’armée. « Ces mesures indiquent que vous aviez compté Il sur la paix. Bernadolte a matériellement tort. £n' « déclarant la guerre, c’est le jeu de l’Angleterre « que vousjouez. C’est peu connaître la politique du Il cabinet de Vienne , que de croire que s’il eut « voulu la guerre il vous eût insultés t il vous ,au- II rait au contraire caressés, endormis, pendant Il qu’il aurait fait marcher ses troupes j vous n’aule riez connu ses véritables intentions que par le U premier coup de canon. Soyez sûrs que l’Autri- » che vous donnera toute satisfaction. Ce n’est K point un système politique que de se laisser en- J jjjfier tous les événements [i]. »
" i>cst6> offrant ses services, il suspendra vo- • a son départ. Aussitôt un arrêté l’investit
J**'* voir» 1®* étendus; on l’appelle à tout
des
réparer.
• .t à l'hitloire de France tous le renne
ÉTABUSSEIERT MOIfARCHIQCE
Dès-lors, Bonaparte se croit maître de la France: il contremaudc, en toute hâle, l’embarquement des troupes, et, le même jour, annonce au comte de Cobentzel qu’il le rejoindra incessamment à Kastadt ; sa lettre , où il s’agit beaucoup moins de Bernadette que des difficultés relatives au traité de Caïupo-Formio, est empreinte d’une suprématie • personnelle, tout en dehors de l’action directorialej Cobentzel comprend la portée de ce langage.
Cependant l’Empereur vient d’exprimer au gouvernement français ses regrets sur l’événement du 13 avril, et sa ferme volonté de remplir intégralement les conditions du traité de Campo-Formio. Bien que la déclaration impériale, affichée à Vienne, semble aux Directeurs vague et insignifiante; bien qu’ils s’étonnent de n’y rien trouver concernant la punition des auteurs de l’émeute, néanmoins c’est une ouverture pacifique, et ils croient devoir s’arrêter sur ce terrain. Déjà, d’ailleurs, la conduite de Bonaparte a réveillé leurs méfiances; ce n’est qu’à un aveu deM. de Talleyraud qu’ils doivent de connaître la lettre au comte de Cobentzel : ces communications mystérieuses, cette diplomatie occulte leur deviennent justement suspectes.
Mais leurs soupçons s’accroissent à ces paroles de Bonaparte : « L’Europe n’est rien moins que « tranquille; le congrès de Uastadt ne se termine « pas; vous êtes obligés de garder vos troupes, à
DE RAPOLtOn.
U l’intérieur, pour assurer les élections dans le U sens du gouvernement ; il vous en faut pour «( comprimer les départements de l’Ouest. Ne conte viendrait-il pas de contremnnder définitivement U l’expédition , et d’attendre des circonstances « plus favorables ? »
Craignant alors qu’il ne s’impose à la tête des affaires, les Directeurs pressent son départ; lui, au contraire, il s’efforce de saisir la prépondérance dans le gouvernement ; il s’explique, mais ses explications ressemblent à des ordres [i].
C’est alors qu’on intime an général l’ordre do partir sur-le-champ. Âpres une discusion trèsvive, Bonaparte, comme dernier argument, ménace de sa démission : signes~la, général, répond froidement Revvbell en lui présentant une plume.
« La poire n'est pas mûre, dit Bonaparte à l’un « de ses intimes : partons, nous reviendrons quand « il eu sera temps [2]. »
[i] Mémoiret tirit de* papier* d’un homme d'étal tome v.
[t] « Après celte explication, Bonaparte conservait encore l’idée « d’aller à Rastadt , où il avait donné rendez-vous à Cobentzcl , V pour se mettre A la tête des négociations et se faire l’arbitre des O destinées de la république, lorsqu’une visite imprévue de Barras « mit fin à scs irrésolutions. Ce Directeur entre dans son salon , « avec un air extrêmement sombre ; il prend très-peu de part à a la conversation , et , après quelques instants de silence , il passe « dans un cabinet voisin , avec Bonaparte seul , et lui dit d’une « voix ferme : — Le Directoire ne souffrira plus de délais ; partez « pour Toulon , et partez cette nuit même, je vous donne un conu seil salutaire. — En sortant du cabinet , Barras quitte près-.
ÊTABLIS<;EirenT M05ABCHIQUK
Depuis il a pris soin lui-même d’expliquer sa pensée [i] :
« Un parti composé des députés influents dans « les deux conseils , les fructidoriens qui chert( chaient un protecteur, les généraux les plus <( marquants et les plus éclairés pressèrent long- K temps Napoléon de faire un mouyement, et de « se mettre à la tête de la république. Il s’y refusa ; U le temps n’était pas arrivé; il ne se croyait pas « assez populaire encore pour marcher seul ; il « avait , sur l’art de gouverner et sur ce qu’il fal- « lail à une grande nation, des idées différentes tt de celles d’un homme de la révolution et des « assemblées; il craignait de compromettre son « caractère. Il se détermina à partir pour l’Egypte, Il mais arec la résolution de reparaître, dès que les « circonstances viendraient à rendre sa personne « nécessaire, comme déjà il l’entrevoyait. Pour qu’il «I fût maître de la France, il fallait que le Direc- 11 toire éprouvât des revers en son absence, et que son « retour rappelât la victoire sous nos drapeaux. »
« qu’aussitot la oociété sans échanger à peine deux paroles avec « Joséphine , bien qu'il cûl l'habitude de causer avec elle. Bona- « parle survient après lui , ne dit rien à personne et se retire de U nouveau dans le cabinet dont il ferme brusquement la porte. H Dans la nuit même , il part pour Toulon , avec sa femme et son V secrétaire Bourienne. »
{Mémoires tirés des papiers d’un homme d’étal, tome t.)
[i] Mémoires pour servir à t’hislo’re de France, sous le règne de Napoléon, tome ii.
DE RAPOLÉOR.
Eofin le Directoire respire : Bonaparte, le 30 floréal an TI [ 1 ] , s’est embarqué, à Toulon, avec quatre cents voiles , ses braves d’Italie , une élite de savants, et la colossale pensée de faire, de la Méditerranée, un lac français.
Voici en quels termes il convie ses compagnons d’armes à cette nouvelle gloire :
• « Bonaparte , membre de l’Institut national , « général en chef, au quartier-général , à bord de « l’Orient, le 4 messidor an vi [s].
« Soldats,
« Vous allez entreprendre une conquête dont « les eflets , sur la civilisation et le commerce « du monde, sont incalculables. Vous porterez à « TAngleterre le coup le plus sûr et le plus sen- « sible, en attendant que vous puissiez loi donner « le coup de mort*.
« Nous ferons quelques marches fatigantes ; « nous livrerons plusieurs combats ; nous réussiu rons dans toutes nos entreprises , les destins « sont pour nous. Les beys mamelucks , qui favo- « risent exclusivement le commerce anglais, qui ««ont couvert d’avanies nos négociants, et qui « tyrannisent les malheureux habitants du Nil , « quelques jours après notre arrivée, n’existeront
« plus. - 4
[i] 19 mai 1798. .
[1] ssjailict id. ‘
ÉTABLISSEHEirr KONAKCHIQUE
O Les peuples, avec lesquels nous allons vivre, a sont inahométans; leur premier article de foi « est celui-ci : — II n’y a pas d’autre Dieu que 'I Dieu , et Mahomet est son prophète. — Ne les IC contredites pas ; agissez , avec eux, comme nous U avons agi avec les Juifs, avec les Italiens; ayez IC des égards pour leurs muphtis et leurs imans , K comme vous en avez eu pour les rabbins et les « évêques; ayez, pour les cérémonies que prescrit « l’Alcoran, pour les mosquées, la même tolérance IC que vous avez eue pour les couvents, pour les « synagogues , pour la religion de Moïse et de “ Jésus-Christ.
« Les légions romaines protégeaient toutes les « religions. Vous trouverez ici des usages dilFéic rents de ceux de l’Europe : il faut vous y aceou- « tumer.
« Les peuples, chez lesquels nous allons entrer, <( traitent les femmes différemment que nous ; IC mais, dans tous les pays, celui qui viole est un « monstre.
IC Le pillage n’enrichit qu’un petit nombre « d’hommes : il déshonore, .il détruit nos ressour- II ces , il nous rend ennemis des peuples qu’il est Il de notre intérêt d’avoir pour amis.
« La première ville, que nous allons rencontrer. Il a été bâtie par .Alexandre; nous trouverons, à Il chaque pas , de grands souvenirs dignes d’ex- II citer l’éinulation^des Français. »
DS IfAPOLËOtf.
Certes un tel langage était digne des soldats , du chef et de l’entreprise. Déjà, dans ces menaces contre l’Angleterre, se révèle le blocus continental.
Dès l’Italie, Bonaparte avait entretenu des intelligences dans Malte [i] tombée alors, de décadence en décadence, aux mains d’un vieillard timide, le Grand-Maitre autrichien, baron Ferdinand de Hompesch.
Vainqueur, en passant, de ce rocher célèbre , deux cent soixante-huit ans après la donation del’ile par Gharles-Quint, le général en chef y abolit l’esclavage, poursuit sa route, malgré Nelson, et débarque sur le sol africain , non loin de cette cité, fille d’Alexandre, qui donna de la jalousie à Rome , s’en empare , grave sur la colonne de Pompée le nom des braves qu’il vient de perdre et salue l’Egypte de ces paroles toutes empreintes d’orientalisme. >
[i] « Vous trouverez, ci-joint, copie de la commission que j’ai « «loniiée au citoyen Poussielgue , et de ma lettre au consul de « Malte. Lt but réel de la mistion du cHoyen Poustielgue eti « de mettre la dernière main aux projets que nous avons sur « Malte, n (Dépéclie coiifidenlielle , du i!\ novembre 1797, k M. de Talleyrand.)
Je viens d'envoyer un agent diplomatique d Malte , derivaitil , en même temps , au contre-amiral Brueys qui connaissait le projet (A).
(A) Voir Piiees jasli/iealivet.
44 ÉTABLisssmn- moitabchiqve
« Depuis trop longtemps les beys, qui gouver- <( nent l’Égypte, insultent à la nation française,
« et couvrent ses négociants d’avanies j l’heure du « châtiment est arrivée.
« Depuis trop longtemps ces ramassis d’esclaves, V achetés dans le Caucase et dans la Géorgie, ty- •c rannisent la plus belle partie du monde : mais « Dieu, de qui dépend tout, a ordonné que leur (( empire finît.
« Peuple de l’Égypte, on difa que je viens pour « détruire votre religion ; ne le croyez pas ! Ré- M pondez que je viens vous restituer vos droits , « punir les usurpateurs, et que je respecte, plus « que les Marne! ucks , Dieu , son prophète et l’AI- « coran. Dites-leur que tous les hommes sont U égaux devant Dieu; la sagesse, les talents et les « vertus mettmit seuls de la différence entre eux. « Or, quelle sagesse, quels talents, quelles vertus « distinguent les Mamelucks, pour qu’ils aient « exclusivement tout ce qui rend la vie aimable a et douce ?
« Si l’Égypte est leur ferme , qu’ils montrent le « bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste it et miséricordieux pour le peuple.
« Tous les Égyptiens seront appelés à gérer toutes « les places ; les plus sages , les plus instruits , les U plus vertueux gouverneront , et le peuple sera •I heureux.
« 11 y avait jadis , parmi vous , de grandes vil-
SS RAPOLtOIf.
« les, de grands canaux, un grand commerce.
« Qui a tout détruit, si ce n’est l’avarice, les in- <c justices et la tyrannie des Mamelucks ?
tt Cadis , Cheiks , Imans, Schorbadgis , dites au « peuple que nous sommes amis des vrais Musul>
K luans. N’est-ce pas nous qni avons détruit le ■ Pape , qui disait qu’il fallait faire la guerre aux « Musulmans? n’est-ce pas nons qui avons détruit « les chevaliers de Malte , parce que ces insensés « croyaient que Dieu voulait qu’ils fissent la guerre « aux Musulmans? n’est-ce pas nons qui avons été,
« dans tous les siècle, les amis du Grand-Seigneur « (que Dieu accomplisse ses d^irs !) et l’ennemi de « ses ennemis ? les Mamelucks, au contraire, ne se «< sont4ls pas révoltés contre l’autorité du Grand- « « Seigneur , qu’ils méconnaissent encore ?, ils ne « suivent que leurs caprices.
« Trois fois heureux ceux qni seront avec nous ! tt Ils prospéreront dans leur fortune et leur rang.
« Heureux ceux qui seront neutres I Ils auront le t( temps d’apprendre à nous connaître, et ils se « rangeront avec nous. Mais malheur ! trois fois U malheur à ceux qui s’armeront pour les Mame- <( lucks , et combattront contre nous ! 11 n’y aura <i pas d’espérance pour eux ^ ils périront. »
Dès le début , Bonaparte , à travers l’^pace et l’avenir, se voit révolutionnant l’Italie et l’Afrique ; tout CO splendide Orient , vers lequel tant de fois ses rêves s’élancèrent, il va le conquérir.
ÉTABLISSEMETfT aOKAKCaïQCB
Préoccupé , en outre , de l’idée que l’empire ottoman s’^roule, il a hâte d’en partager les dépouilles. Pour cela il se ménage des intelligences avec plusieurs pachas; déjà son aide-de^mp Laralelte, chargé d’accompagner , à l’extrémité de l’A.driatique , le Grand-Maitre et son état-major , avait reçu la délicate mission de voir Ali. Signer un traité d’alliance avec la république française , s’emparer de la Macédoine et favoriser l’insurrection de la Grèce contre la Porte, on ne demandait pas moins du fameux pacha de Janina.
Là, comme en Italie, le conquérant se porte l’homme des masses : Arabes, Turcs, Cophtes, tel est l’amalgame hétérogène sur lequel il doit opérer, population éparse et confuse comme les ruines qui l’environnent , et ruine elle-même.
Pour arracher l’Égypte aux Mamelucks , ses yéritables maîtres, Bonaparte , à force de sagesse et d'habileté , gagne les Arabes et leurs cheiks ; en cela son génie oriental le servait admirablement. Aussi bientôt les -villes et les campagnes s’inclinèrent-elles devant le Sultan el Kehir, et, tandis que l’armée française célébrait , en grande pompe , la fête du Nil, on chantait, dans la grande mosquée du Caire :
U Le grand Allah n’est plus irrité contre nous ! «( 11 a oublié nos fautes assez punies par la longue « oppression des Mamelucks ! Chantons les misé- « ricord^ du grand Allah!
Dr-itizcd hy GoogU'
DE RAPOUOIf.
« Quel est celui qui a sauvé , des dangers de la « mer et de la fureur de ses ennemis , le favori de U la victoire ? Quel est celui qui a conduit sains et « saufs , sur les rives du Nil , les braves de l’Occi- « dent ?
«( C’est le grand Allah, le grand Allah, qui n’est « plus irrité contre nous. Chantons les misérioor- « des du grand Allah !
<1 Les Beys mamelucks avaient mis leur con- « fiance dans leurs chevaux ; les Beys mamelucks « avaient rangé leur infanterie en bataille. Mai» «I le favori de la victoire, à la tète de» braves de VOc- « cident, a détruit l’infanterie et les chevaux des U Mamelucks.
« De même que les vapeurs qui s’élèvent , le « matin, du Nil, sont dissipées par les rayons « du soleil , de même l’armée des Mamelucks a « été dissipée par les braves de l’Occident , parce « que le grand Allah est actuellement irrité « contre les Mamelucks , parce que les braves de « l* Occident sont la prunelle droite du grand * Allah (B)! »
11 n’ontre point dans mon plan de tracer ici le passage, à travers le désert, de cette colonie guerrière à la fois et civilisatrice : France et Bonaparte sont deux noms gravés à toujours au front de granit des sphynx. C’est sur leurs traces lumineuses
(B) Voir Pièces jusli/icalwet.
48 ’ tTABLUWBnirr XORABCHIQtE
qu’aujoard’hui marche et grandit l’Égypte aux nains d’nn autre grand homme.
^ Mais, soit que les Françanécrasent les Mameluoka (le Mourad Bey au pied de ees pyramide du haut desquellés quarante eiècles les contemplent , soit que le général en ch^ triomphe à £1-Arych en Syrie, qu’il s’empare de Gaza et de Jaffa, qu’il immortalise la journée du Mont-Thabor, ou qu’il répande, sur le deuil naval d’Âbouldr , l’éclat d’une nouvelle victoire ; soit qu’entre deux champs de bataille , et, dans me de ces baltes merveilleuses , il orée rinsütut d’Égypte pour rallumer , sur cette teire couverte do ténèbres, le flambeau dont elle éclaira le monde antique; soit que, maibrisant la mort , iltonche les bubons des pestiférés, en leur disant : « Vous voyez bien que eda n’est rien; » soit que , devant Sainl-Jean-d’Acre , il (^uise en vain toutes les ressource de l’héroïsme et du génie , et sente am» son Orient lui échapper [i], ton> jours et partout, au fond de sa tente comme sur le coursier arabe qui l’emporte , la France, le Direotaire, l’état des partis poursuivent Bonaparte : il épie l’occasion.
Depuis sonenitréc en Syrie, nulle lettre d’Europe
[i] « Sij'aTaU«ol«Té8aiDt-J«aB-d’Acre, j'opëraUunevévohiii lion dans l’Orient. Les plus petites circonslaoces conduisent lea n plus grands ëvénemcns : j'aurais atteint Constantinople et les « Indes : j’eusse changé la face du monde. »
( Mémorial dt Sainte-Hélène.)
BS RABOLtOR. .
ne lui était parvenue : sons pr^exte de traiter des prisonniers faits à Aboukir, il envoie un parlementaire à bord de l’Amiral turc. Comme l’avait prévu Bonaparte, Sidney-Smith arrête cet agent; et , heureux d’afUiger le général français de la première nouvelle des désastres d’Italie, voulant sans doute aussi lui ôter toute envie d’apparition en France, il lui envoie, comme par courtoisie,
une série de journaux. Bonaparte les dévore
et aussitôt, laissant l’armée aux mains de Kléber (G), il s’embarque, sans instructions qui l’y autorisent , traverse lu Méditerranée , que sillonnent eu tout sens des vaisseaux anglais, débarque a Fréjus, le 17 vendémiaire an viii [i], enfreint les lois sanitaires , poursuit sa route , et arrive à Paris. Depuis Fréjus, sa marche, ou plutôt sa course , n’avait été qu’un triomphe.
Menou fut le dernier Français auquel Bonaparte avait parlé sur le rivage africain : « Mon cher, loi « dit-il, tenez-vous bien vous antres ici; si j’ai le « bonheur de mettre le pied en France, le règne «c du bavardage est fini [ 2 ]. »
On a traité ce départ de désertion : rien de plus injuste, rien de plus étroit que d’expliquer les natures exceptionnelles par les natures ordinaires. Était-ce déserter que de courir, à travers les
[1] 9 octobre 1799.
[s] Mémoires de Samte-HèUne, iota» yi de i8i3.
<C) y o\r Pièces justificatives.
ÉTABUSSKIISRT MONAHCBIQDE
flulles anglaises et les tempêtes^ jeter sa fortune au plus fort de la mêlée? et que^ déserteur que rhomme qui revient tout seul saisir la France et l’Europe?