CHAPITRE III
Au dehors, l’Italie reconquise par la coalition, et, entre autres désastres, Joubert tué à Novi ; au dedans, Vempi'unt forcé et la loi des otages rallumant la guerre civile à l’Ouest et menaçant le Midi ; de tous les maux, le plus funeste pour un pays libre, la constitution violée une seconde fois par un des deux grands pouvoirs de l’Etat, et les Conseils exerçant, le 30 prairial an vu [i], contre In Directoire, une déplorable représaille du 18 fructidor [ 2 ] et du 22 floréal an vi [ 3 ]; les patriotes do plus en plus divisés; les républicains extrêmes et les modérés aux prises; la faction royaliste, que le 18 fructidor avait un moment terrassée, relevant la tête; déjà le Directoire en voie d’agonie; Barras,
[i] 18 juin 1799.
[a] 4 septembre 179s.
[3] 1 1 mai 1798.
ÉTABLISSBaSirr ■orabchiqdb
. l’homme de toutes les transactions vénales, marchandant l’avenir avec Louis XVIll; Sieyès, l’homme des systèmes et le métaphysicien de la révolution, esprit aussi hardi que caractère timide, cherchant, depuis la mort de Joubert, un général pour son coup d’état ; Roger-Bucos, ombre docile, se glissant à sa suite; Gohier et Moulins soutenant, de leurs efforts fidèles, mais impuissants, la constitution de l’an iti; et, près d’eux, Jourdan, Beriiadotte, Augereau, représentant la faction dérao> cratique du manège; partout du malaise; nulle part de la foi au présent : telle était la situation des choses, situation grave, mais nullement désespérée, quoi qu’on en ait dit; ear le Conseil des Anciens offrait une majorité sage, éclairée : aux Cinq-Cents éclatait un ardent et généreux patriotisme.
Sur le Haut et sur le Bas-Rhin, la guerre avait changé de face : Masséna venait de sauver la république en écrasant, à Zurich, les Austro-Russes de Korsakuf et de Suwarof, et de refouler le grand effort de la coalition et de Berghen; Brune avait mis en fuite les Anglo-Russes du duc d’York.
Courtisé, dès son retour, par les divers partis, Bonaparte se sentit nécessaire : c’est là qu’il attendait la république.
Lui et Sieyès furent bientôt d’accord ; entre eux l’identité d’intérêts triomphait de l’antipathie personnelle.
DE RAPOLiOIf.
Le 18 brumaire [i], à sept heures du matin, le général Lefebvre, commandant la division, les quarante-huit adjudants des sections, la garnison, et, de plus, tous les officiers sur lesquels on pouvait compter, se réunissent me de la Victoire : peu d’instants après, arrive un décret du Conseil des Anciens qui ordonne la translation du Corps-Législatif à Saint-Cloud; mesure légale en elle-même, puisque l’art. 3 de la constitution l’autorise, mab que le Conseil rend arbitraire en chargeant de l’exMution un général de son choix, en nommant un chef suprême de la force armée.
Bonaparte l’avait voulue ainsi, parce qu’elle régularise, sans apparence révolutionnaire, et surtout sans l’intervention du peuple, le grand renversement qu’il médite. Jamais encore assemblée n’avait été plus évidemment complice de l’avenir.
Vim Bonaparte! vive la république! s’écrie-t-on de toutes parts. « Soldats, dit alors celui-ci d’une « voix forte et animée, le Conseil des Anciens m’a U remis le commandement delà ville et de l’année; « je l’ai accepté pour seconder les mesures qu’il «( va prendre, et qui sont toutes en faveur du peu- <( pie. La république est mal gouvernée depuis « deux ans : vous avez espéré que mon retour M mettrait fin a tant de maux : vous l’avez célébré M avec une union qui m’impose des obligations
^i] 9 novembre 1799.
ÉTABU8SEHEHT MONARCHIQUE
« que je remplis; tous remplirez les vôtres, et vous « seconderez votre général avec l’énergie, la fer- «< mcté et la confiance que J’ai toujours vues en «I vous. La liberté, la victoire et la paix replace- « vont la république française au rang qu’elle oc- « cupait en Europe, et (jue l’ineptie ou la trahison it a pu seule lui faire perdre. Vive la république! » En achevant ces paroles, Bonaparte ordonne aux quarante-huit adjudants de faire battre la générale, et de proclamer le décret dans tout Paris; il monte à cheval, se rend aux Tuileries, où siègent les Anciens, est introduit avec son état-major : «La république périssait, dit-il à l’assemblée; « vous l’avez su, et votre décret vient de la sauver. « Malheur à ceux qui voudraient le trouble et le « désordre! je les arrêterai, aidé des généraux •c Berthier, I^efebvre et de tous nos compagnons « d’armes. Qu’on ne cherche pas, dans le passé, « des exemples qui pourraient retarder votre mar- « ohe! rien dans l’histoire ne ressemble à la fin du « dix-huitième siècle; rien, dans la fin du dix- « huitième siècle, ne ressemble au moment actuel. « Votre sagesse a rendu ce décret ; nos bras sau- « ront l’exécuter. Nous voulons une république « fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, « sur la reprc.scntation nationale. Nous l’aurons; il je le jure, je le jure en mon nom et en celui de « mes compagnons d’armes. «
De nombreux applaudissements accueillent ce * • «
DS NAPOLÉON
fier manifeste : car, pendant la nuit, le [irésident Cornet avait su disposer une majorité.
Déjà les troitpes, mises à la disposition du général en chef, sont réunies; la garde du Directoire elle-inéme a passé de leur côté; tous les postes sont assignés, toutes les dispositions prises, lorsqu’enfin la nouvelle, qui occupait Paris entier, parvient aux Directeurs. Prisonniers dans leur propre palais, et Moreau n’a pas refusé de se constituer leur geôlier, ils protestent d’abord, c’est la seule énergie des faibles, contre cet attentat à la constitution; mais déjà c’en est fait de leur existence politique, ils ne tardent pas à le reconnaître. Pour enlever la majorité à ses collègues. Barras donne le premier sa frauduleuse démission. Chargé de la remettre officiellemen tau Conseil des Anciens et de parler à Bonaparte, son secrétaire Bot tôt rencontre le général dans la salle des inspecteurs du Conseil : « Qu’avez-vous fait de cette France que M je vous ai laissées! florissante? s’écrie Bonaparte, U heureux d’humilier ainsi, en présence des géiiéu raux et des soldats, ce pouvoir qu’il vient ren- « verser. Je vous ai laissé la paix, j’ai retrouvé la .« guerre. Je vous ai laissé des victoires, j’ai rc- « trouvé des revers. Je vous ai laissé les millions H de ritalie, et j’ai trouvé partout des lois spoliatrioes et la»iuisère. Qu’avez- vous fuit de cent U mille Français que- je connaissais, tous mes coniu pagnuns de gloire? ils sont morts! Cet état de
. fi
tTABUSSMEirr KOlfARCHIQDl
« choses ne peut dorer ; ayant trois ans, il nous « mènerait au despotisme. Hais nous voulons la « république, la république assise sur les bases de « l’égalité, delà morale, de la liberté civile et de « la tolérance politique. Avec une bonne admi- <( nistration, tous les individus oublieront les fac- « lions dont on 1» fit membres, pour leur per>
U mettre d’étre Français. Il est temps enfin que «( l’on rende, aux défenseurs de la patrie, la con- M fiance à laquelle ils ont tant de droits. A enlen- « dre quelques factieux, bientôt nous serions tous « des ennemis de la république, nous qui l’avons « affermie par nos travaux et notre courage. Nous « ne voulons pas de gens plus patriotes que les bra*
« ves qui ont été mutilés au service de la patrie. »
Moulins avait proposé à' deux de ses collègues défaire arrêter et fusiller Bonaparte; mais bientôt, désespérant du succès, il s’éloigna. Gohier et lui refusèrent fièrement de donner leur démission.
Ainsi ce Directoire, violateur de la constitution, au 18 fuctidor, comme aux élections de floréal an VI, périssait victime, à son tour, d’un attentat semblable.
Durant la nuit qu’allait suivre un jour si solen- . nel, tout fut tranquille; Sieyès proposait quarante arrestations. — Non , lui répondit Bonaparte , il *»’y aurapaê de lutte. — Nous verrons , demain , à Saint-Cloud, répliqua l’ex-Directenr. Sieyès jugeait mieux la journée.
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DK KAPOLÉOIV.
Le lendemain , 19 , Bonaparte harangue les troupes rassemblées au Champ-de-Mars , part pour Saint-Cloud, entre au Conseil des Anciens, suivi de ses aides-de-camp. En son absence les troupes avaient ordre de sabrer quiconque, général on représentant , se présenterait pour \ea pérorer. Bernadotte et Jourdan étaient l’objet de cette précaution. Il sait que, sur la proposition du député Delbrel , les Cinq-Cents viennent de jurer la conêtitution ou la mort; impatient de les réduire au silence :
•« Citoyens représentants, les circonstances où « vous vous trouvez, ne sont pas ordinaires; vous « êt^ sur un volcan , dit-il.
« Permettez-inoi de vous parler avec la fran- « chise d’un soldat, et, pour échapper au piège « qui vous est tendu , suspendez votre jugement « jusqu’à ce que j’aie achevé.
« Hier j’étais tranquille à Paris, lorsque tous « m’avez appelé pour me notifier le décret de trans; «t lation et me charger de l’exécuter. Aussitôt j’ai « rassemblé mes camarades , et j’ai volé à votre se- « cours. Eh bien ( aujourd’hui ou m’abreuve déjà « de calomnies. ^
« On parle d’un nouveau César, d’un nouveau « Cromwell : on répand que je veux établir un
« gouvernement militaire Si j’avais voulu
« usurper l’autorité suprême, je n’aurais pas eu « besoin de recevoir cette autorité du Sénat. Plus
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ÉTABIISSSMSNT XOKARCHIQEE
Il (i’unu fuis, el dans des circonstances extrême- « ment favorables, j’ai été appelé par le vœu de <1 In nation, par le vœu de mes camarades, par le •I vœu de ces soldats, qu’on a tant maltrcnités
U depuis qu’ils ne sont plus sous mes ordres
«( Lo Conseil des Anciens est investi d’un grand pou- II voir ; mais il est encore animé d’une plus grande
« sagesse. Ne consultez qu’elle Prévenez les
« déchirements : évitons de perdre ces deux choses U pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices. Il la liberté et l’égalité. »
U Et la constitution! » s’écrie le député Linglet.
Il La constitution! reprend Bonaparte irrité, la Il constitution! osez-vous l’invoquer? Vous l’avez U violée au 18 fructidor, au 22 floréal, au 30 prai- II rial. Vous avez, en son nom, violé tous les droits du
Il peuple Nous fonderons malgré vous la li-
« berté et la république : aussitôt que les dangers « qui m’ont fait conférer des pouvoirs extraordi- K nâires seront passés, j’abdiquerai ces pouvoirs. »
Il Et quels sont ces dangers? Que Bonaparte s’ex* Il plique ! » lui crie-t-on alors.
« S’il faut s’expliquer tout à fait, répond-il, s’il K faut nommer les hommes, je les nommerai. Je Il dirai que les Directeurs Barras et Moulins m’ont « proposé eux-mêmes de renverser le gouverne-. « ment. Je n’ai compté que sur le Conseil des An- II ciens; je n’ai point compté sur le conseil des
DE NAPOL&ON
U Cinq-Cents , où se Irouvent des hommes qui vou- «t draicnt nous rendre la Convention, les écha-
tt fauds, les comités révolutionnaires Je vais
« m’y rendre; et si quelque orateur, payé par l’étt tranger, parlait de me mettre hors la loi, qu’il a prenne garde de porter cet arrêt contre luia même. S’il parlait de me mettre hors la loi, j’en U appelle à vous, mes braves compagnons d’armes; .« à vous, mes hraves soldats, que j’ai menés tant « de fois à la victoire; à vous, braves défenseurs « de la république, avec lesquels j’ai partagé tant « de périls pour affermir la liberté et l’égalité : je U m’en remettrai, mes vrais amis, à votre courage U et à ma fortune. »
Du Conseil des Anciens, Bonaparte, escorté de quelques grenadiers, marche à l’orangerie, où sont les Cinq-Cents; il entre au moment de l’appel nominal pour la prestation du nouveau serment à la constitution. A son aspect, la salle retentit d’imprécations : U Ici des sabres! s’écrient les députés;
Il ici des hommes armés l A bas le dictateur! à bas le « tyran! hors la loi le nouveau Cromwell! — 1^ oilà U donc pourquoi vous avez remporté tant de victoiu res! lui dit Destrem, en Jui frappant sur l’épaule.* — VL Que faites vous? ajoute Bigonuet, en le saisissant par les deux bras; u que faites-vous, téméi( raire? Retirez-vous! vous violez le sanctuaire des « lois! n
Vainement Lucien, président de l’assemblée,
tTABLisnMiirr koiiâhchiqdb
s’efforce de défendre son frère j de menaçants marinures couvrent sa voix; le tumoke est au comble. Pille, balbutiant, Bonaparte se tourne vers son escorte; aussitôt les grenadiers l’enlèvent hors de la salle.
Loin de diminuer, l’agitation du Conseil redouble encore : de toutes parts se croisent, se heurtent des propositions de salut public. Après mille infructueux efforts, Lucien parvient enfin à la tri-, hune : pour justifier son frère, il rappelle ses services : <c II vient d’en perdre tout le prix, lui crie-t- M on alors. A bas le dictateur 1 à bas le$ tyrans I.,.,. « La mise hors la loi du général Bonaparte! — V Quoi! vous voulez que je prononce la mise hors « la loi contre mon frère! — Oui, oui, voüà pour les K tyrans! »
Le Conseil se déclare en permanence ; il va se rendre a Paris; les troupes réunies à Saint-Cloud formeront aussi la garde du Corps-législatif ; Bernadülte en aura le commandement. L’exécution d’nne telle mesure eût gravement compromis le plan de Bonaparte*. Cependant, des grenadiers s’avançaient pour tirer Lucien de sa pénible situa- *tion : «Puisque je n’ai pins, s’écrie-t-il au milieu « du tumulte, la confiance dn Conseil, je ne dois « plus le présider : je dépose, avec un sentiment « profond de dignité outragée, les insignes de la « magistrature populaire, et je me retire. »
Se dépouillant alors de sa toge, de son écharpe.
DK HAPOLtOR. 61
il les dépose sor le barean, et sort escorté du détachement envoyé par Lefebvre.
Âu milieu de ses baïonnettes, Bonaparte avait peu à peu retrouvé son sang-froid. Sieyès le presse d’en finir promptement par la force; apprenant que le conseil des Cinq-Cents voulait mettre Bonaparte hors la loi : « Eh bien ! reprend Sieyès, qu’il r les mette hors la salle. »
U Soldats, dit-il aux troupes, depuis longtemps U la patrie est tourmentée, pillée, saccagée ; deu puis assez longtemps ses défenseurs sont avilis,
«c immolés Ces braves que j’ai habillés, payés,
« entretenus au prix de nos victoires, dans quel
, « état je les retrouve ! On dévore leur subsis-
« tance, on les livre sans défense au fer de l’en- ■ nemi Mais ce n’est pas assez de leur sang, « on veut encore celui de leurs familles ; des fac- <1 tieux parlent de rétablir leur domination san-
« giiinaire J’ai voulu leur parler, ils m’ont
« répondu par des poignards [ij.... Trois fois, vous K le savez, j’ai sacrifié mes jours pour ma patrie;
M le fer ennemi les a respectés Je viens de
« franchir les mers, sans craindre de les exposer
« une quatrième fois à de nouveaux dangers
U Et ces dangers, je les trouve au milieu d’un sénat « d’assassins Ils veulent ainsi réaliser l’espoir
[i] On sait i quoi s’en tenir relativement à ces prétendus poignards levés sur Bonaparte , à la blessure et au dévouement pensionné du grenadier Thomé.
ÉTABUSSEHEriT MOIfARCBIQOE
•( des roiscualisés. Que pourrait faire de plus l’An- « gleterre? Trois fois j’ai ourert les portes à la ré-
« publique , trois fois on les a refermées
« Soldats ! puis-je compter sur vous ? »
«I — Oui, oui, vive la république! vive Bona- « parte ! lui répond-on de toutes parts. — Ëhbien !
« je vais les mettre à la raison. »
Au même instant, son frère arrive : tous deux . se concertent; Lucien monte à cheval, et, un roulement ayant fait taire les acclamations : «iCi- « toyens-soldats, s’écrie-t-il d’une voix forte, le « président du conseil des Cinq-Cents vous déclare <( que l’immense majorité de ce Conseil est, dans IC ce moment , sous la terreur de quelques rcpréu sentants à stylet , qui assiègent la tribune, préi( sentent la mort à leurs collègues, et enlèvent les IC délibérations les plus affreuses.
K Je vous déclare que ces audacieux hrigandn,
« sans doute payés par l’Angleterre, se sont mis IC en rébellion contre le Conseil des Anciens, et « ont osé parler de mettre hors la loi le général « chargé de l’exécution de son décret ; comme si Il nous étions encore à un temps affreux de leur Il règne, où ce mot hors la loi suffisait pour faire « tomber les tètes les plus chères à la patrie.
U Je vous déclare que ce petit nombre de fuie rieux se sont rois eux-mêmes hors la loi par Il leurs attentats contre la liberté du Conseil. Au Il nom de ce peuple qui, depuis tant d’années, est
DE ?IAPOLÉOtV.
U le jouet de ces misérables enfants de la terreur,
« je confie aux guerriers le soin de délivrer la raa- M jorité de leurs représentants, afin que, délivrée « des stylets par les baïonnettes , elle puisse déliu bércr sur le sort de la république.
«f Général, et vous soldats, et vous tous, citoyens, « vous ne reconnaîtrez pour législateurs de la « France que ceux qui vont se rendre auprès de U moi! quant à ceux qui resteraient dansl’Oran- M gerie , que la force les expulse ! ces brigands ne « sont plus les représentants du peuple , mais les « représentants du poignard. Que ce titte leur U reste; qu’illes suivepartout,et,lorsqu’ilsoseronl « se montrer au peuple, que tous les doigts les « désignent sous ce nom mérité de représentants « du poignard. Vive la république! »
Aussitôt, par l’ordre de Bonaparte, un détachement de grenadiers marche sur l’assemblée ; comme pour rendre l’insulte plus amère et mieux avilir la représentation nationale, on les a choisis dans la garde même du Conseil : ils entrent an pas de charge, tambour battant, le général Leclerc, beaufrère de Bonaparte, en tète. Millecris d’indignation s’élèvent dans la salle; le vainqueur de Fleurus interpelle les soldats, il leur peint tout l’odieux d’uiie telle violence; à cette voix connue, le détachement hésite; mais un renfort arrive. « Au nom <1 du général Bonaparte, s’écrie Leclerc, le Corps- «< législatif est dissous, que les bons citoyens se
64 ÉTABI.ISSUUIIT JUMIAICUIQCE
« retirent. Grenadiers, en avant ! » Le bruit d^ tambours étouffe les malédictions qui grondent de toutes les parties delà salle; les grenadiers s’avancent lentement en présentant la baïonnette; ils restent seuls maitres de la salle.
Le soir même, trente députés, se qualifiant de conseildes Cinq-Cents, abolissent le gouvernement directorial, créent une commission consulaire composée de Bon^arte, de Sieyès, deRoger-Ducos, et expulsent soixante de leurs collègues pour leu exeèê et les attentats auxquels ils se sont constamment portés, et notamment le plus grand nombre d'entre eux dans la séance de ce matin.
Le 18 brumaire, Bonaparte, dictateur, s’empare de la force ^rmée et brise le Directoire ; le 19, à l’aide d’une partie du Corps-législatif, il chasse l’autre; dans la nuit du 19 au 30, il asseoit son gouvernement. ^Quelques heures auparavant il avait dit au Conseil des Anciens : « J[e vous ledé* « clare, aussitôt que les dangers, qui m’ont fait <1 confier des pouvoirs extraordinaires, seront pas- « sés, j’abdiquerai ces pouvoirs. Je ne veux être, « à l’égard do la magistrature que vous aurez 41 nommée, que le b^s qui la soutiendra et qui 4c fera exécuter ses ordres. En vous tenant ce lan- <i gage, qu’on ne croie pas que ce soit pour m’em- « parerdu pouvoir. »
Ainsi fut consommé ce fait immense, que nul parti n’a encore juge de sang-froid ; car les uns
~TÎB5iti2ed b7 tlrwgle
DE IIAPOLÊOIV. 6t$
l’exaltent comme la clûtare de l’anarchie, les antres y voient le dernier jour de la liberté.
Certes , dans les circonstances critiques où se débattait la république, il fallait qu’une main ferme saisit le timon des affaires; mais il fallait aussi qu’un dévouement réel au pays et une sincère abnégation de soi-mème justifiassent cette intervention, extraordinaire comme les circonstances, et de si redoutable exemple. La force devait , s’arrêtant dans sa victoire, en modérer les conséquences, ne pas traiter la légalité en pays ennemi, ne pas fouler aux pieds, déchirer par le sabse, jeter en lambeaux, à la foule, la toge législative.
Si, en de certaines extrémités, l’intervention de la force devient nécessaire, une nécessité, non moins impérieuse , c’est 'de toujours respecter la représentation du pays ; car quelques membres ont pu manquer au pays sans donner le droit de manquer au grand corps dont ils font partie. Pour user sans dommage d’un tel remède, il faut ne pas mettre la main sur la représentation, mais lui montrer son isolement des masses qui se sont retirées d’elle, et, par le sentiment de son impuissance, la paralyser. En un mot, pas d’exécution à faire, pas d’assaut à la tribune, mais une démission à emporter.
Dans la pensée de Bonaparte , le 18 brumaire était excusé par le 18 fructidor ; mais, contrainte d’abdiquer, il fallait que la représentation natio-
nale pùl encore trouver respect en traversant les rangs Je l’armée et de la nation.
Toujours est-il que la majorité des opinions applaudit au 18 brumaire; chacun , à son point de vue , y trouvait une espérance de liberté , d’ordre on de restauration ; beaucoup surtout souriaient à un avenir de fortune.
La dangereuse portée d’un événément attentatoire , au moins dans la forme, à l’expression extérieare de la majesté nationale , ne fut bien comprise quedecepetitnombred’hommes en qui réside d’ordinaire toute l’intelligence politique d’une nation.
Coup d’état contre la souveraineté populaire, il eut tous les honneurs de la popularité : c’est là un terrible'acte d’accusation contre le pouvoir qu’il renversait.
C’en était fait de la constitution de l’an m ; six semaines après sa mort violente, apparut, le 3 nivôse [i], la constitution de l’an vin.
Des vues de Sieyàs , Bonaparte n’y avait admis que celles favorables à ses projets.
Frappé, par exemple, des dangers dont les élections avaient deux fois menacé l’ordre établi, l’ex- Direoteur avait cru y remédier en substituant, à l’élection directe , des listes de candidats dans lesquelles le sénat choisirait les membres du Corps-
[i] 24ücceinbre 1799.
DS KAP0LÊ05.
Législatif et du Tribunal. Bonaparte sut exploiter cette funeste préoccupation d’un esprit supérieur.
Nominativement la nouvelle constitution mettait l’action gouvernementale aux mains des trois Consuls; mais, dans le fait, promulgation des lois, nomination et révocation, à volonté, des membres du Conseil d’état, des ministres, des ambassadeurs et hauts agents diplomatiques, des officiers de terre et de mer , des membres des administrations locales et des commissaires du gouvernement près les tribunaux , de tous les juges criminels et civils , autres que les juges de paix et les juges de cassation sans révocation possible, tout appartient au Premier Consul; pour les autres actes du gouvernement , il reste à ses deux collègues (si toutefois on tel homme eut jamais des collègues) , leur voix consultative , et le droit inoffensif de consigner leurs opinions sur les registres. Après ces deux formalités , la décision du Premier Consul suffit [\\.
A l’un, cinq cent mille francs de traitement; aux autres, cent cinquante mille.
La révolution, à son début, avait tenté l’épreuve d’une démocratie royale; Bonoparte va tenter le contraire ; il concentrera toutes les forces sociales aux mains du pouvoir exécutif.
[i] Art. 4>- *
ÉTABLISSCHErrr aOIVAICIlIQlIB
Que de pas rétrogades en peu d’instants t Combien do d^aites pour la liberté] Adien les corps électoraux, source de toute vie politique; adieu l’indépendance des tribuns, patrons du peuple devant l’assemblée législative; adieu toute assemblée nationale, émanation directe de la volonté publique. Mais , en revanche, l’omnipotence d’un Consul , mais un Conseil d’état sans limites constitutionnelles, mais un Sénat expressément chargé d’afiaiblir le peuple au profit du pouvoir [i] , mois la presse enchaînée.
Au Tribunat restait encore la discussion des lois; le Corps-Législatifdevait juger et se taire [2].
[1 j Mignet : Hittoir* tU ta révolution françaht.
[t] Voici, sur cette curieuse transformation , le jugement d’uu homme auquel , du reste, un peu d'humeur était bien permise.
« La manière dont les hauts fonctionnaires furent organisés à « cette époque , offre une suite de procédés dont le rapproche- K ment mérite d'étre mis sous les yeux des lecteurs.
« Une minorité pitoyable crée, le 19 brumaire, trois commisa siens provisoires : ces trois commissions , sans être un corps « constituant , créent une constitution : cette constitution engen-
■ dre un grand consul ; le grand consul engendre deux nouveaux U petits consuls et des conseillers d'état; les deux nouveaux « petits consuls, réunis avec deux petits consuls provisoires , mé- « lamorphosés en sénateurs , engendrent la moitié du grand corps « dont ceux-ci sont déjà membres; cette nmiiié engendrée en- « gendre l'autre moitié et ce grand corps politique, qu'on ap-
■ pelle, par antiphrase, *énat~contervateur , étant ainsi com-
« plétement engendré, il engenilre un corps législatif et iiu « tribunat
« Dans trois jours et trois nuits s’opèrent ces joyeux enfiinte- H mens, et toutes les autorités qui devaient gouvernet' la France ,
DS HàPOtÉOn.
C’est déjà moins un gonyernement républicain qu’une monarchie tempérée par des éléments, ans. tocratique comme le sénat, démocratique comme le tribunat.
Hais heureuse la France, si l’homme, qui rient de s’armer lui-même d’une aussi formidable autorité, en légitime la source par l’usage; si, trouvant la liberté trop forte pour les mœurs, il s’efforce d’élever les mœurs à la liberté! en un mot, si c’est un bienfaisant instituteur et non un maître que la patrie a rencontré I Pour Bonaparte, l’absolution de son 18 brumaire n’est qu’à ce prix.
« ainsi illégilimement engendrées , n'atlendent pas qu’elles soient « légitimées par l'adoption nationale, pour s’emparer des fonctions « des autorités qu’elles remplacent, b Mémoire* de Golùer , Tom. 1 1 .
ÊTABUSSEKEIfT XO'IAICHIQTJE