‹ Essai sur l'établissement monarchique de NapoléonChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

'Là paix, tel était le besoin de tous, de la coalition comme de la république. Pour le satisfaire, et peut-être aussi pour envelopper, d’un voile de modération, sa récente invasion du pouvoir, Bonaparte écrit au roi d’Angleterre : « Appelé, par le U vœu de la nation française, à occuper la prête mière magistrature de la république, je crois •« convenable, en entrant en charge, d’en faire <( directement part à Votre Majesté. La guerre, qui, tt depuis huit ans, ravage les quatre parties du « monde, doit-elle être éternelle? N’est-il aucun « moyen de s’entendre?

« Comment les deux nations les plus éclairées U de l’Europe, poissantes et fortes, plus que ne « l’exigent leur sûreté et leur indépendance, peu- K vent-elles sacrifier, à des idées de vaine granit deur, le bien du commerce, la prospérité intéu rieure des familles? Gomment ne scnlent-ellcs

OB ITAPOLÉOn.

Il pas que la paix est le premierdes besoins, comme Il la première des gloires? Ces sentiments ne peu- Il vent être étrangers au cœur de Votre Majesté Il qui gouverne une nation libre et dans le seul « but de la rendre heureuse.

Il Vptre Majesté ne verra , dans cette ouverture, « que mon désir sincère de contribuer efficace- « ment, pour la seconde fois, à la j>acification gétt nérale, par une démarche proinpie, toute de « confiance, et dégagée de ces formes qui, néces- « saires, peut-être, pour déguiser la dépendance it des états faibles , ne décèlent, dans les états Il forts, que le désir mutuel de se tromper.

U La France, l’Angleterre, par l’abus de leurs « forces, peuvent longtemps encore, pour le mal- « heur de tous les peuples, en retarder l’épuise- II ment; mais, j’ose le dire, le sort de toutes les « nations civilisées est attaché à la fin d’une guerre Il qui embrase le monde entier. »

Des notes diplomatiques, et une assez longue discussion dans le Parlement sont l’unique résultat de cette démarche : la guerre continuera donc, plus ardente que jamais : soldats, finances, il est pourvu à tout; la conscription enfante des régiments ; quarante mille chevaux sont levés. De cette époque, datent la banque de France, les octrois municipaux, les cautionnements de tout fonctionnaire comptable, les patentes, l’impôt du timbre.

Tandis qu’à l’intérieur, Brune et Hédouville

73 tTABLISSEMKRT MONAIICHIQDB

battent et désarment les bandes des départements insurgés, Moreau prend le commandement deTar* raéeduRhin, et, le 16> floréal an tih [i], concentrant l’effort de la république sur le Rhin et aux barrières de l’Italie, le Premier Consul, en personne, a quitté Paris. i

Mêlas, an moment d’entrer en ProTeuee, seroit enfermé, entre âuchet et Bonaparte, ayec quarante mille boram» tombés, comme l’éclair, des cimes du grand Saint-Bernard, sur Milan. Sa ligne ÿ^d’opération ainsi coupée, l’Autrichien rerient brusquement sur Nice, de Nice sur Turin, établit ^ son quartier -général à Alexandrie, et tente de renouer ses communications par une bataille.

C’est alors que Bonaparte apprend la reddition de Gènes, après l’héroïque défense de Masséna, et la jonction des troupes de blocus areo celles de Hélas, une partie seulement de l’armée française ^ a passé le Pô : malgré ce désarantage, il bat l’en- ^ > nemi à Montebello, où Lannes s’immortalise. Cette victoire consterne l’Autriche, et annonce la seconde délivrance de l’Italie.

Le 25 prairial [ 3 ], Marengo consomme l’œuvre.

Bn champ de bataille, le Premier Consul dicte à l’Autriche les conditions de la paix, r^saisit le Piémont, rétablit, le 28, la république cisalpine,

[1] 6 mai 1800.

[*] 14 juin 1800.

Di-iüzed by Googli

n ifAFOLton.

crée, le 29, à Milan, une Consulta pour réorganiser son gouTernement, confie l’armée au général ^

Berlhier, pose, en passant à Lyon, la première pierre de la place Bellccour, et rentre dans Paris, après celte admirable campagne de quarante jours, t

sous des arcs de triomphe, au bruit des acclama 7 lions populaires. «

Triste coïncidence! le même jour où Desaix, « frappé d’une balle autrichicune, avait expiré, en j

disant ; « Allez dire au Premier Consul, que je

U meurs avec le regret de n’avoir pas fait davan- t H tage pour la postérité, » Kléber, victime ducornbat sacré, était tombé, au Caire, sous le poignard b d’un fanatique.

Tout semblait annoncer la réalisation du vœu , -

de la France, naguère exprimé par le Tribunal : f

U Que le Premier Consul revienne vainqueur et * t( pacificateur; » car, en Allemagne comme eu ^ Italie, un armistice venait d’ètre conclu entre les ' ^

Français et les Autrichiens.

« Nous formons une nouvelle époque, avait dit K le Premier Consul , il nefaut nous souvenir, dans « le passé, que du bien, et oublier le mal. » Ou- . . vrant les bras à tous les retours, appelant topa les dévouements, Bonaparte s’efforce d’absorber les factions diverses; sauf quelques exceptions, les ^ proscrits du 18 fructidor ont été rappelés; plusieurs même sont admis dans les services publics.

En Vendée, les derniers chefs ont signé leur

74 tTABLISSElIBNT HOIIAHCHIQUE

accommodement : les bandes bretonnes se sont soumises : la guerre de rOiiest est éteinte.

Quand les partis ne sont plus assez forts pour la guerre civile, à défaut de l’épée, ils essaient du poignard; ne pouvant plus combattre, ils tuent. Bonaparte se trouvait placé entre les sicaires de la contre-révolution et les sicaires de la liberté.

A peine Ceracchi, Topino-Lebrun, Demerville et Aréna avaient-ils porté leurs tètes républicaines sur l’échafaud, que le hideux attentat du 3 nivôse [ij épouvanta Paris. C’était le crime des eboua : Bonaparte veut, à toute force, en faire •e crime des Jacobins. Vainement le préfet de police rejette le complot sur les royalistes et sur l’Angleterre: «On ne me ferapasprendre le change, « dit le Premier Consul, il n’y a, là dedans, ni no- « blés, ni chouans, ni prêtres. Ce sont desseptem- « briseurs, des scélérats couverts de crimes, qui « sont en conspiration yiermanente, en révolte « ouverte, en bataillon carré contre tous les gou- « vernements qui se sont succédé. Ce sont des « artisans renforcés, des peintres [ 2 ], etc, qui ont « l’imagination ardente, un peu plus d’instruction « que le peuple , qui vivent avec le peuple et exer- « cent de l’influence sur lui. Ce sont les instru- 11 nients de Versailles, de septembre, dn 31 mai.

[1] a4 décembre 1800.

' (a] AllotiOD à Ceracchi , Topirib-Lcbrun , 'etc. ' • •

DE NàPOLËOE. 7o

U de prairial, de Grenelle, de tous les' attentats « contre les chefs des gouvernements [i). »»

Depuis plusieurs jours, le Conseil d’état s’occupait de l’établissement des tribunaux spéciaux : quelqu’un proposa au Premier Consul d’attribuer , à cette redoutable juridiction, par un article supplémentaire, la connaissance de ce forfait: « L’ac- <( lion du tribunal spécial serait trop lente, trop « circonscrite, répondit-il. — Il faut une ven- « geance plus éclatante pour un criineaussi atroce;

« il faut qu’elle soit rapide comme la foudre; il « faut du sang; il faut fusiller autant de conpau blés qu’il y a eu de victimes, quinze ou vingt ,

« en déporter deux cents, et profiter de cette cir- <( constance pour en purger la république. Cett <c attentat est l’ouvrage d’une bande de scélérats,

<( de septembriseurs qu’on retrouve dans tous les R crimes de la révolution. Lorsque le parti verra « son quartier-général frappé, et que la fortune « abandonne les chefs, tout rentrera dans le de- « voir ; les ouvriers reprendront leurs travaux, et « dix mille hommes, qui, dans la France, tiennent « à ce parti et sont susceptibles de repentir, l’ait bandonneront entièrement. Ce grand exemple Il est nécessaire pour rattacher la classe intermé* Il diaire à la république. 11 est impossible de l’es-

[i] Mémoirfs iwr le Consulat, 1799 à iSolf, par un ancien Conseilltr if Hat.

ÉTABLISSSaSRT ■OtIAlCHIQVB

•I pérer, tant que celle classe se verra menacée « par doux cenls luups enragés qui n’allendent « que le inomenl de se jeler sur leur proie. Dans « un pays où les brigands reslenl impunis cl snr- « yivenl à loules les crises révululionnaires , le « peuple n’a poinl de confiance dans le gouvcr- «( nemenl des honnèles gens liinides cl modérés ; it il ménage toujours les méchanls qui peuvent •( lui devenir funesles. Les mélaphysiciens sonl « une sorle d’hommes à qui nous devons lous nos « maux. 11 ne faul rien faire, il faul pardonner a comme Auguslc, ou prendre une grande mesure « quisoil une garantie pour l’ordre social. Il faut w se défaire des scélérats en les jugeant par accu> « mulalion de crimes. Lors de la conjuration de <( Catilina, Gcéron fil immoler les conjures, et dit « qu’il avait sauvé son pays.' Je serais indigne de *( la grande tâche que j’ai enlrcpise et de ma mis- « sien, si je ne me montrais pas sévère dans une « telle occurrence. La France et l’Europe se mo- « queraient d’un gouvernement qui laisserait « impunément miner un quartier de P.ws, ou qui « ne ferait, de ce crime, qu’un procès criminel « ordinaire. Il faut considérer cette .affaire en « homme d’état. Je suis tellement convaincu de « la nécessité de faire un grand exemple, que je « suis prêt à faire comparaître, devant moi, les « scélérats, à les interroger, à les juger, et à signer « leur condamnation. Ce n’est pas, au surplus,

DE EAEOLÉOIf. 77

U pour moi que je parle : j’ai bravé d’autres dau- * gers; ma fortune m’en a préservé, et j’y com[ile a encore. Nais il s’agit ici de l’ordre sdoial , de la « morale publique et de la gloire nationale (D). » Malgré son intime, certitude que l’attentat du 8 nivôse est l’œuvre des loyalistes , le ministre de la police transige aVep l’aveugle emportement du Preinijer Consul.... « Parmi ces hommes, dit-il « dans son rapport du 11, que la police vient de . « signaler, tous n’ont pas été pris le poignard à

« la main ; mais tous sont universellement connus « pour être cmpables de l’aiguiser et de le prendre. II ■« ne s’agit pas seulement aujourd’hui de punir le <« passé, mais de garantir l’ordre social. »

Impatient d’en finir avec les Septembriseurs, Bonaparte ' porte au Conseil d’état un projet d’arrêté «pour mettre en surveillance, hérs^du « territoire de la république, un certain nombtv ■ « d’individus. »

Du Conseil d’état, le projet va au Sénat [i], et aussitôt un dooile sénatus-consulte condanme à la déportation, sans enquête, sans discussion, sans défense, cent trente citoyens, dont quatre ex-conventionhels , tous innocents du crime en question. Le Premier Consul n'avait-il pas dit, en plein Conseil d’état i « S’il n’y a pas de preuves contre « eux, on les déporte pour le S septembre, pour

(D) Voir pièces justifîcalivcs. ;• .

[i] Mémoire sur le Censufat. • .

tTABLISSMEirr KONARCHIQDS

« le 31 mai, pour la conspiration de Babœuf?»

U Considérant, dit ce corps, dans scs motifs, « que la constitution n’a point déterminé les raew sures de sûreté nécessaires à prendre en un cas K de celte nature; que, dans ce silence de laconstiu tution et des luis sur les moyens de mettre un U terme à des dangers qui menacent, chaquejour, « la chose publique, le désir et la volonté du peu- « pie ne peuvent être exprimés que par l’autorité U qu’il a spécialement chargée de conserver le tt pacte social et de maintenir ou d’annuler les « actes favorables ou contraires à la charte con- « stitutionnelle; que, d’après ce principe, le Sé- « liât, interprète et gardien de cette charte, est <1 le juge naturel de la mesure proposée, en cette « circonstance, par le gouvernement ; que cette « mesure a l’avantage de réunir le double carac- « 1ère de la fermeté et de l’indulgence, en ce que, M d’une part, elle éloigne de la société les périt turbateurs qui la mettent en danger, tandis •t que, d’autre part, elle leur laisse un dernier « moyen d’amendement; considérant enfin, selon « la propre expression du Conseil d’état, que le « référé, etc. : par tous ces motifs, le Sénat coati servaleur déclare que l’aclc du gouvernement, « en date du nivôse [i], est une mesure couser- « vatrice de la constitution. »

[i] 4 janvier i8oi. •

Voilà comment était déjà comprise et respectée la liberté indiTidiielle.

Un mois après , le ministre de la police signale dans un nouveau rapport les vrais coupables ; ce sont des agents du royalisme et de l’Angleterre : les terroriste$ n’en restent pas 'moins proscrits. Comme pour mieux faire ressortir l’arbitraire de cette condamnation , on renvoie les royalistes devant les tribunaux ; à leur égard , on daigne suivre les formes légales [i]. De la même époque datent les tribunaux criminels d’exception.'

Au Tribunat, huit voix de majorité étouffèrent une courageuse opposition. Fidèle à son mandat, cette magistrature populaire sait résister. « Gin- « guené, dit le Premier Consul dans une audience U accordée au Sénat, a donné le coup de pied de <( l’âni^ .ils sont douze ou quinze métaphysiciens tt bons à jeter à l’eau. C’est une vermine que jai <1 sur mes habits.... 11 ne faut pas croire qne je me ‘ U laisserai attaquer comme Louis XYl ; je ne le « souffrirai pas. »

Telle fut la constante , la funeste erreur de Bunapafte : à ses yeux , toute contradiction déconsidérait le pouvoir.

Un grand événement vint couvrir ces menaçantes agressions du despotisme. Uohenlinden, le Marengo de l’Allemagne, force l’Autriche à la

[i] Mémoires sur le Consulat.

80 &TABLI8BEME!«T MOIfAHCBIQDE

paix ; c’était bien ouvrir le dix-neuvième siècle.

Ratifiant toutes les clauses du traité de Campo- Formio, l’Ëiupereur cède, en outre, à la Franee In totalité du pays situé sur la rive gauche du Rhin , depuis l’endroit où ce fleuve quitte le terril«iire suisse jusqu’à son entrée sur le territoire hollandais: il reconnaît l’indépendance des républiques cisalpine, helvétique, bataveet ligurienne.

Traité de Florence aVec le roi de Kaples; traité de lUadrid avec le Portugal; traité de Paris avec le Tiar, préliminaires avec la Sublime-Porte’: de toutes parts s’étend l’œuvre pacifique. Enfin ,1e 4 germinal an x [i], l’Angleterre reconnaît à Amiens , la République française.

Banquier de la guerre civile, selon l’énergique expression de Napoléon , Pitt avait à ses gages tous les fléaux , comme toutes les défaites. Forcé de renoncer à sa vindicative politique, désespérant delà guerre étrangère et desdicordes intestines, de l’incendie et du poignard, Pitt se retire [ 2 ).

[i] «5 mars 180s.

[a] « Shéri(tan , qui par ses lumières et ses talents avait de quoi faire la gloire de l’Angleterre et ta sienne propre , montra clairement à l’opposition le rèle qu’elle devAit jouer , dans le discour* éloquent qu'il prononça à l'occasion de la paix d'Amiens.

■ La situation de Bonaparte et l’organisation de son pouvoir « sont telles, dit Shéridan, qu'il doit entrer avec ses sujets dans

■ un terrible échange : il faut qu'il leur promette de les rendre N les maîtres du monde, afin qu'ils consentent à être ses esclaves;

■ et si tel est son but, contre quelle puissance doit-il tourner ses

■ regards inquiets , si ce n’est contre la Grande-Bretagne 7 Quet-

iS»ii| ■

DE IfAPOIiWn.

Obstacle à toute pacification , par sa seule présence au Conseil , la retraite du ministre anglais était noble et digne : mais un Tain ménagement

« quc(-uus ont prclendu qu'il ne voulait avoir avec nous d'autre

• rivalité que celle du commerce : heureux cet homme, si des ■ vues administratives étaient entrées dans sa tête ! Mais qui « pourrait le croire 7 11 suit l'ancienne méthode des taxes exagés rées et des prohibitions. Toutefois il voudrait arriver par un « chemin plus court à notre perte ; peut-être se fi^ure-t-il que ,

• ce pays une fois subjugué , il pourra transporter chez lui notre « commerce, nos capitaux et notre crédit, comme il a fait venir « à Paris les tableaux et les statues d'Italie. Mais ses ambitieuses a espérances seraient bientôt trompées : ce crédit disparaîtrait a sous la griffe du pouvoir; les capitaux s'enfonceraient dans la a terre , s'ils étaient foulés aux pieds d'un desposte; et ces entrea prises commerciales seraient sans vigueur en présence d’un U gouvernement arbitraire. S'il écrit sur ses tablettes des notes a marginales relatives à ce qull doit faire des divers pays qu'il a a aoumit ou qu'il veut soumettre , le texte entier est consacré à la a deAmetion de notre patrie. C'est sa première pensée en s'é veillant,

X c'est sa prière, à quelque divinité qu'il l'adresse, Jupiter ou a Mahomet, le dieu des batailles ou la déesse de la Raison. Une a importante leçon doit être tirée de l’arrogance de Bonaparte : a il se dit l’instrument dont la Providence a fait choix pour rendre a le bonheur à la Suisse , et la splendeur et l'importance à l'Ia lalie ; et nous aussi, nous devons le considérer comme un ina strument dont la Providence a fait choix pour nous rattacher « davantage, s’il se peut, i notre constitution, pour nous faire a sentir le prix de la liberté qu'elle nous assure ; pour anéantir

a toutes les différences d'opinion en présence de cet intérêt ; enfin, * a pour avoir sans cesse présent à l’esprit , que tout homme qui a arrive en Angleterre, en sortant de France, croit s'échapper a d’un donjon pour respirer l’air et la vie de l'indépendance. » a La liberté triompherait aujourd'hui dans l’opinion universelle, si tous ceux qui se sont ralliés à ce noble espoir avaient bien vu, dès le commencement du règne de Bonaparte, que le

tTABLissmnrr ■onAicHiQui

d’amoar-propre lui en enleya tout le mérite. Au lieu d’expliquer franchement à la nation le vrai motif de sa conduite, il prétendit, dans un écrit répandu avec profusion, surtout en Irlande, qu’il SC retirait devant l’impossibilité de tenir ses engagements avec les catholiques, empêché qu’il en était par l’ofiiuion contraire du Roi.

Deux ans auparavant, lors de la réunion de rirlande à la Grande-Bretagne [i] , Pitt, en effet , avait promis aux Irlandais l’affranchissement des exclusions qui pesaient sur eux, et leur admission à l’égalité des droits politiques avec les protestants. Ainsi, après avoir promis légèrement et sans s’ètre assuré du consentement du prince qui l’avait investi de sa confiance, il dénonçait aux haines d’un parti considérable cet infortuné Georges , luttant déjà contre les premières atteintes d’un mal dont la piété des anciens plaçait les victimes sous la protection des dieux. De toutes parts, eu Angleterre, s’éleva un cri réprobateur contre cette inhumaine et déloyale réserve de résurrection ministérielle [2].

premier de« contre.r^oIationnures , et le lenl redonUble alor« , était celai qui te revêtait det conleurt nationales pour rétablir impunément tout ce qui avait disparu devant elles, a

(Madame do Staél, Conridératioru tur le» principaux événement» de fa rivohuion française.)

[il 9 juillet i8oo.

[ a] Bignon. Histoire de France , depuis U i8 brumaire jusqu'à la paix de Tilsitt, tome i.

DB NAPOLtOR.

Telle fol , en France , l’ivresse générale, que la désastreuse expédition de Saint-Domingue passa comme inaperçue. Le fer des noirs , l’incendie et la fièvre jaune avaient dévoré , au-delà des mers , l’armée de Moreau. Triste expiation des lauriers d’Allemagne I

On a dit , de la reine Isabelle de Castille , que toujours ses ennemis mouraient à propos : le cabinet britannique a souvent èn le même bon? heur.

Au moment où l’Angleterre lançait dans la Baltique une flotte .destinée à effrayer et à contenir les quatre puissances signataires du traité de la neutralité armée , Paul 1*' périssait sous on crime atroce, ce Paul si dévoué à l’alliance française , et que Bonaparte avait comme fasciné de ses vastes projets sur l’Inde.

Le Moniteur, en signalant ce rapprochement remarquable, ajoutait : a L’histoire noos apprendra « les rapports qui peuvent exister entre ces deux « événements. »

Tranquille au dehors , Bonaparte concentre toute son énergie sur le gouvernement i(i,térieur de la République. L’époque consulaire est l’apogée de sa gloire, le point culminant de sa grandeur individuelle.

C’est qu’alors encore appuyé sur l’opinion publique , représentant présumé des intérêts de tous, il consolidait , par une administration ferme et

84 tTABLISSIMBNT ■ORAKCHIQDE

concilia tri«a, les bienfaits de la révolotion, cit lbrmait les/blessttres de la patrie; alors , mandataire sablimede l'humanité^ il semblait, dans sa course lumineuse, entraîner la France et le monde aux

plus hautes cdkquêtes de la civilisation. L^éclàt de son génie couvrait l’absence des garantiesiégales : Bonaparte ne répondait-il pas du Consul ? >

Les partis désattnés , les cachots ouverts , le sol natal rendu à cent cinquante mille proscrits ; trente mille prisonniers de guerre s’élançant, des pontons anglais , au sein de lenrs familles ; le crédit public ranimé, l’Institut appelé à présenter, tons les cinq ans, aux Consuls, en séance du Conseil d’état, une statistique des sciences, des lettres et des arts ; ce corps illustre chargé de proposer au gouvernement , à des époques périodiques, ses vues sur les . découvertes dont l’application pourrait être utile aux services publics, sur les secours et encouragements nécessaires aux divers travaux de l’esprit humain , sur le perfectionnement des méthodes ^d’enseignement; entre autres récompenses nationales , la fondation d’un grand prix de soixante mille francs pour l’homme qui aurait conquis , dans le nouveau-mondii’ du galvanisme et dé l’électricité , un de ces grands secrets qui fout la gloire de Franklin et de Volta [i] ; .fous les trésors intÿUectiiels de l’expédition d’Égypte ramassés en

[i] Hkloindt France, etc., |>«r M. Bignon , («inc-ii.

DB NAFOLÉOH.

un seul dépôt, monument plu» durable que ceux des Pharaons [i]; le Rhin, la Meuse et 1,'Ëscaut, réunis par une grande ligne de navigation ; des ca-..,

naox ouverts, des ports creusés , de larges routes

suspendues sur les abiiues du Mont-Blanc et du Simplon , les cimes du Simplon et du Mqnt-Ceuis offrant, comme les cimes du grand Saint-Bernard, d’hospitaliers refuges aux voyageurs de France et d’Italie, et les montagnes, les mers, les fleuves, obéissant aux décrets du g^ie ; les musées nationaux s’enorgueillissant de chefs-d’œuvre , dépouilles opimes de l’antique Grèce et de l’Italie; l’industrie nationale périodiquement appelée à exposer, dans d’immenses bazars, ses merveilleux produits , et soumettant ses progrès au jugement du pays; le pauvre admis aux bienfaits d’une éducation libérale, et l’instruction publique assise sur quatre grandes bases, les écoles primaires, les écoles secondaires , les lycées et les écoles spéciales; enfin la France dotée de ce Code civil que lui envie l’Europe : voilà , en partie , le glorieux cortège du Premier Consul devant la postérité.

Combien , dans cette fête guerrière et patriotique où les soixante-douze drapeaux turcs, trophées d’Aboukir , vinrent parer le dôme des Invalides , ne sut-il pas ajouter à l’éclat de la cérémonie par l’ordre du jour süivant : ’ k

[i] Laissant les bénéfices aux savants auteurs de ce magnifique ouvrage , le gouvernement ne s'en réservait que les frais.

tTABLIBSEHKRT KOIfABCHIQCB

« Washington est mort [i}. Ce grand homme « s’est b^ttn contre la tyrannie : il a consolidé « la liberté de sa patrie ; sa mémoire sera toujours « chère au peuple français , comme à tons les « hommes libres des deux mondes , et spécialeu ment aux soldats français, qui, comme lui et les « soldats américains, se battent pour la liberté et « l’égalité. En conséquence , le Premier Consul « ordonne que, pendant dix jours, des crêpes noirs « seront suspendus à tous les drapeaux et guidons M de la République. »

Au moment d’une rupture imminente entre la France et les États-Unis, ce noble hommage au hé> ros américain était ^ en même tenps, une habile manifestation des sentiments personnels de Bona~ parte.

Que sa modestie semblait digne et élevée , dans cette réponse au Conseil général du département de la Seine, qui avait proposé l’érection d’un monument à la gloire du Premier Consul!

« Citoyens membres du Conseil général du dé- « partement de la Seine , j’ai vu avec reconnais» « sance les sentiments qui animent les magistrats « de la ville de Paris. »

« L’idée de dédier des monuments aux hommes « qui se rendent utiles au peuple est honorable « pour les nations.

[i] »3 frimaire an nn (14 décombra 1799)-

OB RAPOLÉOn.

c J’accepte l’offre da monument que vous von- « lez m’élever : que la place reste désignée; mais « laissons aux siècles à venir le soin de le con- M struire, s’ils ratident la bonne opinion que vous K avez de moi. »

Heureuse et fière d’un tel langage dans une telle bouche, la nation applaudissait avec transport.

Jamais encore pourtant, chez aucun peuple, ne s’était élaborée une plus habile préparation des esprits aux vues secrètes du pouvoir. Écoutons Bonaparte lui-méme :

« Les idées de Napoléon étaient fixées ; mais il « lui fallait, pour les réaliser, le secours du temps « et des événements. L’organisation du Consulat « n’avait rien de contradictoire avec elles ; il ao- «( couturaait à l’unité, et c’était un premier pas. «c Ce pas fait, Napoléon demeurait assez indifférent « aux formes et dénominations des divers corps

« constitués. Jl était étranger à la révolution Sa

« sagesse était de marcher à la journée, sans s’é- « carter d’uii point fixe, étoile polaire sur laquelle V Napoléon va prendre sa direction , pour con- « duire la révolution au port où il veut la faire « aborder [i]. »

Général, jamais Bonaparte n’avait voulu assister à la fête commémorative du SI janvier que caché,

[i] Mfémoires pour servir à l’histoire de France tout Napoléon , écrits A Sainte-Hélène , tome i.

tTABUSSEHEirr HOIVARCHIQTTE

en quelque sorte^ dans une députation, et sous l’habit dç l’Institut ; Consul, il se hâte de l’abolir. 11 en estdenriémedasernientdehainéàla royauté, anachronisme absurde qui, sans prêter nulle force à la République , ne peut qu’offenser les rois ses alliés. '

Jaloux aussi de réunir, en un seul faisceau, toutes les gloires de la patrie , Bonaparte va prouver au monde que la nouvelle France ne répudie aucun héros de son histoire , et qu’elle honore , en tons, une même et immortelle famille. A côté des statues de Joubert , de Hoche, de Marceau, de Dogommier, de Dampierre, s’élèvent celles de Turenne et du vainqueur de Nordiingue et de Rocrov.

Fusion et unité, voilà la pensée dominante du Premier Consul ; c’est la base de son édifice politique. «(J’oublie le passé, répondait-il à deux agents « du parti royaliste, et j’ouvre un vaste champ à «( l’avenir. Quiconque marchera droit devant lui « sera protégé sans distinction ; quiconque s’écar- « tera à droite ou à gauche, sera frappé de la fou- « dre. Laissez tous les Vendéens qui veulent se « ranger sous le gouvernement national et se « placer sous ma protection, suivre la grande roule « qui leur est tracée ; car un gouvernement pro- «« tégé par des étrangers ne sera jamais accepté « par la nation française. »

Déjà trop à l’étroit au Luxembourg, il avait pris

DE EAPOLtOIT.

possession Tuileries : à sa suite reparut peu à peu l’étiquette. Pour exhumer ce code d’un autre âge, on évoqua les lumières de quelques débris de l’ancienne cour, oracles depuis longtemps condamnés an silence.

Comme le Luxembourg , bientôt la Malmaison semble ne pouvoir plus contenir le chef d’une grande république : on fait présenter au Tribunat par la Commune une pétition demandant que le château de Saint-Cloud soit offert an Premier Consul. K Je n’accepterai rien de la part du peu- « pie pendant ma magistrature, déclare Bonaparte U à la Commission chargée du rapport, ni même « après que j’aurai cessé mes fonctions; que si, « plus tard , on croit devoir m’appliquer l’article « de la constitution décernant des récompenses « aux guerriers qui ont rendu des services signa- « lés à la république, alors j’accepterai avec re- « connaissance les bienfaits du peuple ; d’ailleurs « mon projet était de proposer, au Corps-législatif, « des récompenses pour les guerriers qui se sont K distingués par leurs hauts faits et leur désinté- « ressement. C’est un moyen sûr d’étouffer tous les « germes de corruption et de régénérer la morale « publique. »

Peu de temps après, de sa propre autorité, il prend le château de Saint-Cloud.

£n tète des actes du gouvernement, la République était représentée sous la figure d’une femme

ÉTABLISSEMENT MONABCHIQDE

nssise, costumée à l’antique, tenant d’une main un gouvernail, et de l’autre une couronne, avec cette inscription : Bépublique française, souveraineté du peuple, liberté, égalité : Bonaparte, Premier Consul. On y substitua ces mots : Au nom du peuple français, gouvernement français.

La souveraineté du peuple, la liberté, Végalité avaient disparu [i].

1801 joue un grand rôle dans la vie du Premier Consul : on va le voir s’avancer au but, comme au pas de charge et à marches forcées.

Pour consommer la restauration politique, il lui faut une restauration religieuse.

Dès le 20 messidor au ix [s], le mémorable Con> cordât a été signé avec le Saint-Siège : transaction liardie que, au sortir du dix-huitième siècle et de la révolution, Bonaparte seul peut-être pouvait tenter et accomplir; transaction dans laquelle, d’ailleurs, de graves sacrifices étaient faits au principe de l’ordre, à la nécessité de la conciliation , mais aussi à l’intérêt personnel.

Mutilés des membres dont l’opposition était le plus redoutable, le Tribunal et le Corps-législatif avaient accepté. Le Concordat n’est proclamé que l’anuée suivante, au moment de la signature de la paix d’ Amiens, et Bonaparte, entouréd’un cortège royal, va pompeusement, au bruit de l’artillerie ,

[i] Mémotret tur le Consulat, par an ancien Consciîler.d’éta^, [a] i5 juillet i8oi.

DE IT&POLtOtV.

le jonr de Pâques, inaugurer à Notre-Dame cette nouvelle loi de l’État : ses voitures sont les anciens carrosses du Roi ; l’orateur de la cérémonie est ce même archetèque d’Aix qui avait prononcé, à Reiras, le sermon du sacre devant Louis XVI.

Appuyé sur l’autel , le Consul montera plus sûrement an trône.

Puisse-t-il , comme il l’espère , éteindre le schisme, concilier les esprits, réveiller le sentiment religieux , désarmer, par la reconnaissance, le parti sacerdotal , et rattacher sincèrement aux nouveaux intérêts de la France le clergé reconstitué!

Des écharpes, des fusils, des sabres d’honneur avaient été réservés, dans l’armée, aux actes éclatants de bravoure. Ce mode de récompense ne suffit plus; un ordre de chevalerie est proposé: c’est l’embryon d’une nouvelle noblesse. A l’aspect de cette invasion toujours croissante du principe monarchique, la démocratie s’alarme; nu Conseil d’état , Berlier combat vivement le projet de loi : « Z’orofre proposé conduit â l’aristocratie, » disaitil entre autres choses ; « les croix et les rubans «( sont les hochets de la monarchie. »

« Je défie, lui répondit le Premier Consul, qu’on « me montre une république ancienne ou mo- M derne dans laquelle il n’y ait pas eu de distino- « tion. On appelle cela àesi hochets; eh bien! c’est U avec des hochets que l’on mène les hommes. Je

tTABLlSSKVEIfT MONAlCBIQtE

« ne dirais pas cela à une tribune; mais, dans U un conseil de sages et d’hommes d’état , on doit « tout dire. Je ne crois pas que le peuple français « aime la liberté, et Végalité. Les Français ue sont « point changés par dix ans de révolution ; ils sont « ce qu’étaient les Gaulois , fiers et légers, lis « n’ont qu’un sentiment, l’Aonnewr.’ il faut donc « donner de l’aliment à ce sentiment-là ; il leur « faut des distinctions. Voyez comme le peuple « se prosterne devant les plaques des étrangers ; « ils en ont été surpris; aussi ne manquent-ils « pas de les porter [i].

« Voltaire a appelé les soldats des Alexandre à « cinq $om par jour. 11 avait raison ; ce n’est {>as

* autre chose. Croyez-vous que vous feriez battre « des hommes par l’analyse ? jamais : elle n’est « bonne que pour le savant dans son cabinet. 11 U faut, au soldat , de la gloire, des distinctions , « des récompenses. Les armées de la République « ont fait de grandes choses, parce qu’elles étaient « composées de fils de laboureurs et de bons fer- « miers , et non pas de la canaille ; parce que les

• ■ officiers avaient pris la place de ceux de l'ancien « régime , mais aussi par sentiment d’honneur.

[i] Le Premier Consul «Hait à un balcon de la Malmatson , lora* (|u'arriva le marquis de Lucchesini, chargé, par le roi de Prusse, d'une mission exiraordinairc. A l'aspect des ordres brillants dont ce diplomate était décoré ; > Cela impose, s'écria-t-il ; il faut du • ceschotes-là pour le peuple. >

db' rapolCoiv.

U C’est par. le même principe que les armées de « Louis XIV ont aussi fait de grandes choses. On « peut appeler, si l’on vent, le projet un ordre; « les mots ne font rien à la chose. Mais enfin, pen- K dant dix ans, on a parlé d’institutions ; qu’a>t> a on fait ? rien : le temps n’était pas arrivé. On « avait imaginé de réunir les citoyens dans les « églises , pour geler de froid à entendre la « lecture des lois : les lire et les étudier , ce M n’est pas dqà trop amusant pour ceux qui doi- « vent les exécuter; comment pouvait-on espé- « rer d’attacher le peuple par une semhlable « institution ? Je sais bien que si , pour apprécier « le projet , on se place dans la calotte qui ren- « ferme les dix années de la révolution, on trou- « vera qu’il ne vaut rien ; mais si l’on se place U après une révolution , et dans la nécessité où U l’on est , d’organiser la nation , on pensera dif- « féremment. On a tout détruit ; il s’agit de re- « créer. 11 y a un gouvernement , du pouvoir ; « mais tout le reste de la nation, qu’est-ce? des U grains de sable. Nous avons, au milieu de nous, » les anciens privilégiés, organisés de principes et « d’intérêts , et qui savent bien ce qu’ils veulent. « Je peux compter nos ennemis : mais nous, nous K sommes épars, sans système, sans réunion, sans « contact. Tant que j’y serai , je réponds bien de K la République; mais il faut prévoir l’avenir. « Croyez-vous que la République soit définitive-

ÉTABUSSinilT HOIVAKCHIQÜB

« ment assise? tous tous tromperiez fort. Nous « sommes maîtres de la faire : mais nous ne l’aTOus « pas, et nous ne l’aurons pas, si nous ne jetons sur « le sol de la Franee quelques masses de granit. U Croyez-Tous qu’il faille eompter sur le peuple ? U II erie indifiPéremment : f^ive le Roi / vive la U Ligue! il faut donc lui donner une direction et « aToir pour cela des instruments [i]. »

Ce langage dévoilait tout l’avenir gouvernemental préparé dans la tète d e Bonaparte : le projet de loi passa ; mais nul autre encore n’avait rencontré plus d’opposition [3].

Ce fut , jusqu’à l’Empire , la dernière bataille rangée des- idées républicaines et monarchiques dans l’État.

Un clergé constitué, tout prêt à dresser, du moins on s’en flattait, son immense clientèle à l’obéissance passive; dans l’armée, un ordre militaire et permanent ; c’étaient deux pas immenses : un troisième restait à faire, mais, de tous , le plus important pour Bonaparte, l’immobilisation du pouvoir en sa personne.

Il] Mémoiret sur U Consulat, par un ancien Conseiller d’état, [»] Adopte;

Au Conseil d’état, par

i4 voix, contre

Au Tribunal , par

Au Corps-législatif, par

Majorité

DB RAPOLtOB.

Le 6 mai 1803, sur le vœu du Tribunal, qu’il fût donné nu général Bonaparte un gage éclatant de la reconnaissance nationale , un sénatnsconsulte prolonge, de dix ans, scs fonctions consulaires.

Deux mois après, aux termes d’un décret du Sénat, le peuple français norameel le Sénat proclame Napoléon Bonaparte Premier Consul à vie. Une statue de la Paix, tenant, d’une main, le laurier de la Victoire, eC, de l’autre, le déoret^dn Sénat , attestera à la postérité la reconnaissance de la nation. Le Sénat portera au Premier Consul l’expression de la confiance, de l’amour et de l’admiration du peuple français.

U La vie d’un citoyen esta sa patrie,» répond Bonaparte à la députation , en présence du corps diplomatique : « le peuple français veut que la « mienne lui soit consacrée , j’obéirai à sa vo- « lonté!.

« En me donnant un nouveau gage, un gage péril manent de sa confiance, il m’impose le devoir <1 d’étayer le système de ses lois sur des iustitus tiens prévoyantes.

« Par mes efforts , par votre concours , citoyens K sénateurs , par le concours de toutes les autori- « tés , par la confiance et la volonté de cet imti mense peuple, la liberté, l’égalité, la prospérité « de la France seront à l’abri des caprices du sort « et des incertitudes de l’avenir. Le meilleur des

96 tTABLieSElEIlT ' MOMABCBIQVS

« peuples sera le plus heureux , comme H est' le «< plus digne de l’étre , et sa félicité contribuera à '< celle de l’Europe entière.

« Content alors d’avoir été appelé, par l’ordre « de celui de qui tout émane, à ramener, sur la « terre, la justice, l’ordre et l’égalité, j’entendrai « sonner la dernière heure sans regret et sans in-

quiétude sur l’opinion des générations futures.

« Sénateurs, recevez mon remerciement d’une a démarche aussi solennelle.

U Le Sénat a désiré ce que le peuple français a « voulu, et par là il s’est plus étroitement associé « à tout ce qui reste à faire pour le bonheur de la « patrie.

M II m’est bien doux d’en trouver la certitude U dans le discours d’un président aussi dislin- « gué [i]. »

Bonaparte touche au but ; son ambition cherche un dernier appui dans la constitution même.

De tous les despotismes, le plus redoutable c’est celui que la loi consacre, parce qu’il échappe à l’odieux de l’arbitraire.

Un sénatus-consulte s’empressa de lui rendre ce service : « Sénateurs, » disait-on en présentant lit nouvelle loi, « il faut fermer, saus retour la « place publique aux Gracques.' Le vœu des ci- * toyens, surles luis politiques auxquelles ils obéis-

• [i] M. Barthélemy.

DE NAP0LË05.

« sent, s’exprime par la prospérité générale; la U garantie des droits de la société place absolument «( le dogme do la pratique de la souveraineté du X peuple dans le Sénat, qui est le lien de la nation.

K Voilà la seule doctrine sociale. >

Â.insi gardée à vue dans la geôle sénatoriale, celte souveraineté prisonnière n’inspirera plus d'inquiétude; elle n’en sortira que cachée sous le manteau impérial.

Tel fut l’esprit delà constitution du 16therini> dor an x [i]. Étendant lui-méme démesurément ses pouvoirs, réalisant, sans pourtant le prononcer encore, le fameux moi de Louis XIV, Bonaparte réduisait les droits de la nation à un vain simulacre. 11 en advint de la charte républicaine comme da ces tombeaux vides chargés d’une inscription fastueuse.

Le Sénat semblait devoir à cette nouvelle constitution un accroissement de prérogatives; ainsi, par une sorte de suicide savamment prémédité, elle lui abandonnait l'exorbitante faculté de changer le pacte fondamental et d’y ajouter tout ce qui est nécettaire à sa marche, de suspendre les jurés, d’annuler les jugements des tribunaux, de dissoudre le Corps-législatif et le Tribunat. Mais, comme le Sénat était présidé par les Consuls, qui eux-mèmeÿ étaient dominés par le Premier Consul, ce grand

[i] 4 Août iSo*.

ÉTABUSSEVKtrr KOlfABCBIQÜB

corps, abdiquant tonte indépendance, se résignait, derant l’opinion publique, au rôle passif d’éditeur responsable.

Le Premier Consul se réserrait la nomination des sénateurs; il pouvait de même augmenter le nombre des électeurs qui furent à vio.

Déjà décimé par les précédentes éliminations, le Tribunat se vit réduit à cinquante membres.

Dès les premiers mois de 1802, le peuple avait passé de la réforme à la retraite; la République n’existait plus que pour mémoire.

La Consulat façonnait l’Empire.

Mais l’usurpation ne s’arrête pas an dedans. En deux mois. File d’Elbe et le Piémont ont été réunis à la France; vacants par la mort du Duc, les états de Parme sont occupés; trente mille hommes entrent en Suisse, an secours d’un acte fédératif réglant la constitution de chaque canton : intervention funeste qu’exploite déjà l’Angleterre; sa haine habile en fera bientôt sortir une troisième coalition; car, pour elle, la paix d’Amiens n’aura été qu’une trêve.

Dans le même temps, la Consulta cisalpine, couvoquée à Lyon par ordre du Premier Consul, le proclame président de la république italienne. Ce premier pas vers la suprématie européenne alarme les cabinets; mais la victoire les a condamnés an silence.

Prenne toujours les conspirations deviennent

DE RAFOL&OR.

de bonnes fortunes pour les gouvernements auxquels elles s’attaquent. Le 3 nivôse avait fait Bonaparte Consul à vie : Georges Cadoudal et Piohegru, Wickain, Drake et Spencer-Smith, lui serviront de marche-pied au trône.

Tristes vicissitudes des gloires et des grandeurs humaines! Un même cachot renferme un chef de chouans, le conquérant de la Hollande, le vainqueur deHohenlinden, et, dans la nuit du 20 mars 1804, une fosse creusée d’avance, sous le donjon de Vincennes, a reçu sanglant le dernier rejeton des Condés. Arraché du territoire d’un prince souverain, traîné à Paris, quatre heures avaient suffi pour l’instruction, les débuts, le jugement, l’exécution [i].

Informé du complot où figurent des noms si diversement fameux, le Sénat envoie une députation au chef de l’Ètat : a Citoyen Premier Consul,

[i] La dépêche du Premier CodsuI au ministre de la guerre annonçait une volonté irrévocable. Déjà tout y sentait la mort. Voir Piècet juUifîcativet (E).

« Si je n’avais pas eu pour moi , contre les torts du coupable ,

« les lois du pays , au défaut de condamnation légale, il me serait a resté les droits de la loi naturelle , ceux de la légitime défense I « Lui et les siens n’avaient d'autre but journalier que de m'ôter « la vie; j’étais assailli de toutes parts et à chaque instant : c’étaient « des fusils à vent , des machines infernales , des complots , des

■ embûches de toute espèce. Je m’en lassai , je saisis l'occasion de K leur renvoyer la terreur jusque dans Londres , et cela me réus- * * sit. A compter de ce jour les conspirations cessèrent. » {Mémo-

fialde SainU-Hélène , toaie TU.) ,

(fiREJIZE

tTABUSSKMENT ■OlfAECHiQOK

« dit SOU président François de Neufchâtean, vous «i fondez une ère nouvelle; mais vous devez l’éter- « niser { l’éclat n’est rien sans la durée. Nous ne € saurions douter que cette grande idée vous ait « occupé, car votre génie créateur embrasse tout « et n’oublie rien. Mais ne différez point; vous M êtes pressé par le temps, par les événements, par « les conspirateurs, parles ambitieux; vous l’ètes,

« dans un autre sens, par une inquiétude qui agite U les Français. Vous pouvez enchaîner le temps,

« maîtriser les événements, désarmer les ambi- « tieux, tranquilliser la France entière, eu lui donnant des institutions qui cimentent votre édifice, et qui prolongent pour les enfants ce "« que vous fîtes pour les pères. Citoyen Premier 4( Consul, soyez bien assuré que le Sénat vous parle « ici au nom de tous les citoyens. »

« Votre adresse, » répond, de Saint-Cloud, Bonaparte au Sénat, le 5 floréal an xii [i], « n’a pas «cessé d’ètre présente à ma pensée; elle a été « l’objet de mes méditations les plus constantes. « Vous avez jugé l’hérédité de la suprême magisa traturc nécessaire pour mettre le peuple à l’abri U des complots de nos ennemis, et des agitations « qui naîtraient d’ambitions rivales. Plusieurs de tt nos institutions vous ont, en même temps, paru « devoir être perfectionnées, pour assurer, sans

[i] i5 avril i8o4- *

DE RAPOLÉOn.

« retour, le triomphe de l’égalité et de la liberté U publique, et od'rir à la nation et au gonyernett ment la double garantie dont ils ont besoin. A tt mesure que j’ai arrêté mon attention sur ces « grands objets, j’ai senti, de plus en plus, que, a dans une circonstance aussi nouvelle qu’irapor- « tante, les conseils de votre sagesse et de votre « expérience m’étaient nécessaires pour fixer toutt tes mes idées. Je vous invite donc à me faire « connaître votre pensée tout entière. »

Pendant ce temps , on répandait le bruit qu’à une prochaine revue les troupes proclameraient le Premier Consul Empereur; que Murat .pouvait à peine les contenir : ainsi l’on entraînait habile-, ment les grands corps de l’État par la crainte de l’armée [i].

Quelle est, le 14 floréal [ 2 ], l’expression de la pensée tout entière des sénateurs?

«c Le Sénat pense qu’il est du plus grand inté- « rêt du peuple français de confier le gouvernett ment de la République à Napoléon Bonaparte, tf empereur héréditaire.. » •

An Tribunat, une seule voix avait protesté contre l’Empire ; « Je suis loin, s’écriait un de ses « plus illustres membres, de vouloir atténuer les X louanges données au Premier Consul 3 mais,quel-

[i] £e Consulat et C Empire, ou histoire de la France et de Eapoléon Bonaparte de 1799 à i8i5, par M.Thibandeau, tome ir. f3]3fliai.

ÉTABLISSBIKflT lOIVABCBIQDB

N ques services qu’un citoyen ait pu rendre à sa « patrie , il est des bornes que l’honneur, autant « que la raison, impose à la reconnaissanee na- « tionale. Si ce citoyen a restauré la liberté publi- « que, s’il a opéré le salut de son pays, sera-ce une « récompense à lui offrir que le sacrifiée de cette « même liberté, et ne serait-ce pas anéantir son « propre ouvrage que de faire , de son pays , son « patrimoine particulier ? Du moment qu’il fut « proposé au peuple français de voter sur la « question du Consulat à vie, chaeun put aisément « juger qu’il existait une arrière-pensée : on vit M se succéder une foule d’institutions évidemment « monarchiques. Aujourd’hui se découvre enfin , i( d’une manière positive, le terme de tant de me- « sures préliminaires. Nous sommes appelés à nous « prononcer sur la proposition formelle de réta- « blir le système monarchique , et de conférer la <c dignité impériale et héréditaire an Premier « Consul.

«c La liberté fut-elle donc montrée à l’homme « pour qu’il ne pût jamais en jouir? Non : je ne « puis consentir à regarder ce bien , si universel- « lement préféré à tous les autres , sans lequel tons « les antres ne sont rien, comme une simple illu- K sion ! Mon cœur me dit que la liberté est possi- « Ide , que le régime en est facile et plus stable « qu’aucun gouvernement arbitraire. J’ai voté , U dans le temps, contre le Consulat à vie : je vote

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DB NAPOLÉOIf. 103

« de même contre le rétablissement de la monar- « chie, comme je pense que ma qualité de tribun « m’oblige à le faire. »

Four sauver le Tribunal de la honte de Tunani» mité, il fallut Carnot.

Circonstance singulière! c’est de ce corps, si redouté de Bonaparte, que partirent les deux propositions du Consulat à vie et de l’Empire !

Peu de jours après , grâce à la complaisante émulation du Tribunal, du Corps-législatif et du 'Sénat, les mots, naguère proscrits, de Sire et de Majeêté, montèrent humblement vers le trône du fondateur de tant de républiques.

« Tout ce qui peut contribuer au bien delà pa-. U trie est essentiellement lié à mon bonheur, » répondit-il à son ex-collègue Cambacérès, président du Sénat.

« J’accepte le titre que vous croyez utile à la « gloire de la nation.

« Je soumets à la sanction du peuple > la loi de « l’hérédité. J’espère que la France ne se repentira « jamais des honneurs dont elle environne ma « famille.

« Dans tous les cas , mon esprit ne sera plus « avec ma postérité, le jour où elle cesserait de « mériter l’amour et la confiance de la grande « nation. »

Les conspirateurs qui viennent d’attenter .à ses jours ne sont pas encore jugés ; Moreau, dans les

104 ' tTABLissimrr ■orabchiqdb

fers, va porter devant un' tribunal sa grande renommée, et ses nombreux partisans s’agitent; le meurtre du duc d’Enghien fume encore; l’Europe murmure; l’Angleterre ' menace. Eh bien! voilà le moment choisi par Bonaparte pour déchirer le rideau qui cachait un trône. César et Cromwell

avaient été moins hardis. '

Enfin, après s’étre épuisée de tant de sang sur. * les échafauds , sur les champs de bataille , pour conquérir la liberté, la France va jouir d’un empereur absolu.

OB RAPOLiOR.

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