LAURE
mensonge dont il n’est pas bien sûr. Nous nous souvenons de bien des questions insidieuses que nous posatent nos malheureux tuberculeux, épiant sur notre visage si tout espoir était vraiment perdu.
L'espérance dans la guérison, l'illusion, ce narcotique précieux, le réconfort moral ont une puissance indéfinie. Le médecin ne devrait jamiais oublier cette prescription que faisait Bénédict Teissier devant ces malades condamnés : « Opium el mentiri.»
Cependant, a-t on dit, en admettant que les médecins se trompent lorsque la maladie est encore susceptible d'amélioration ou de guérison, l'erreur au moment de l’agonie devient impossible. Les partisans de l'euthanasie montrent une fois de plus ici leur ignorance des choses médicales. L'agonie ne peut se définir. « Quel médecin, disait Bichat, peut d'après les données actuelles de son art percer le voile épais qui cache ici les opérations de la nature ? Quel esprit judicieux osera dépasser sur ce point les limites de la plus stricte observation ? »
Les thèses de Schulz et de Hennig, sur l'euthanasie el la dysthanasie, dont nous avons déjà parlé, discutent longuement cette question. Nous ne les suivrons pas dans cette voie. Nous nous bornerons à signaler la difficulté du diagnostic de l’agonie suivant la nature de l'affection. Si l’on peut souvent affirmer, quand on assiste à la fin d'une maladie chronique, on ne doutera jamais assez lorsqu'il s'agira de la période terminale d'un état aigu et même d’un grand traumatisme. Parrot, entre beaucoup, signale «l'impossibilité où l’on est de prendre une décision immédiate, qui dans les cas douteux dévra faire admettre plus volontiers l'apparence que la réalité «.
Forget qui a donné sur la question plusieurs observations remarquables, écrit: «© Qu'est-ce que l’'agonie ?
ES
étymologiquement le mot signifie combat et par interprétation combat entre la vie et la mort. A [a rigueur la maladie en général n’est pas autre chose, mais il est convenu d'entendre particulièrement par agonie une lutte trèsinégale où la mort a manifestement le dessus où sontriomphe est aussi sûr que prochain. Eh bien ! c’est cette certitude et cette proximité qui précisément constituent le problème et que des retours assez fréquents doivent faire considérer comme de simples probabilités. Le diagnostic de l’agonie en tant qu'elle doit aboutir nécessairement et prochainement à la mort échappe à une définition précise el relève de l'appréciation de la généralité des observateurs compétents. Aussi Ja plupart des médecins tomberont à peu près d'accord sur l'état d'agonie, c'est-à-dire sur l’imminence de la mort, chez un sujet donné ; mais J'agonie en général n'a pas de caractère absolu par lequel on puisse l’exprimer ».
C'est sur ces bases fragiles; incurabilité, agonie, mort imminente que reposent la théorie de l'euthanasie et de longs plaidoyers tels que celui de M. Maeterlink.
Nous citerons d’abord une observalion de Forget qui, mieux qu'un argument, montrera ce qu'est un rescapé en médecine.
En 1841, je donnais mes soins conjointement avee deux honorables confrères au général C. affecté de maladie du cœur avec anasarque. Un soir nous trouvames le malade dans un état d'agonie confirmée: perte de connaissance, face décomposée, cyanosée, sueurs froides, râle trachéal, anxiélé extrême, mouvements convulsifs, pouls Biliformes. Nous jugeàmes tous trois qu'il n'avait que quelques instants à vivre. Déjà l’un de nos confrères s'était retiré lorsque par acquit de conscience je priai l’autre de pratiquer quelques scarifications sur les mem-
ET AOMPE bres inférieurs qui étaient considérablement infiltrés. Notre confrère s'y prêta avec complaisance et nous nous retirâmes en adressant des consolations à la famille. Quel fut mon étonnement lorsque le lendemain matin on vint me dire que le général désirait me voir! J'y courus et le trouvai complètement ressuscité ne conservant aucun souvenir de la nuit qu'ilavait cru passer dans un sommeil paisible, ce qui, par parenthèse, doit rassurer sur les angoisses que paraissent éprouver certains agonisants, qui, j'en suis convaincu aujourd'hui, n’en ont pas la perception. Mais les scarifications avaient coulé avec une abondance telle que la couche était traversée de sérosités qui ruisselaient sur le plancher. Les membres s'étaient désenflés, et la garde-malade nous raconta que graduellement la respiration s'était dégagée, le pouls, la chaleur avaient repris, l'intelligence était revenue, ele. Le malade n’en mourut pas moins réellement huil jours après, mais enfin il était une fois sorti d'une véritable agonie.
L'éminent maître belge Boëns qui a repris etcommenté le travail de Forget fait un tableau des divers états morbides dans lesquels l’agonie doit être plus spécialement surveillée. Les syncopes, les hémorragies, les embolies, l’inanition, les traumatismes graves sont du nombre. En ce qui concerne ces derniers qui « souvent sont dus à des agents physiques très puissants, l'agonie se prononce de bonne heure et marche progressivement vers la mort.
Cependant il est des cas où, malgré toute prévision, on voit survenir de vérilables résurrections, même par les seuls effets de la nature.
Le praticien ne doit done jamais abandonner ses blessés à leur malheureux sort, aussi longtemps que la vie les soutient.
Il en est de même de la période algide ou asphyxique
du choléra. « Qui de nous durant les épidémies dont nous avons été témoins n'a vu des cholériques arrivés à l’état algide, dans la période asphyxique, revenir et recouvrer la santé, les uns, c’est le petit nombre, sous la seule influence des réactions vitales, des forcés de l’économie, les autres, en plus grande quantilé, par suite des soins assidus et intelligents qui leur ont été constamment prodigués. » Boëns cite encore l’éclampsie, l’hystérie, l'épilepsie, l'asthme suffocant.
ME Je pourrais énumérer et décrire une foule d'observalions que j'ai recueillies ou qui m'ontété communiquées et dans lesquelles la mort peut être attribuée, en grande partie, ou à l'absence des soins nécessaires, ou à l’indolence et à l'incurie des personnes chargées de les appliquer. »
Obs. de Boëns. - Mme D .. négociante à Charleroi a constaté depuis la ménopause un amaigrissement considérable avec affaiblissement de la vue. Les bruits du cœur sont devenus sourds, profonds comme dans les cas d’'hypertrophie…
Elle fut prise tout à coup dans la soirée de malaises, anxiélés précordiales, défaillances, état suivi bientôt de refroidissement extrême et d'accès de suflocation des plus pénibles.
Boëns vint à {1 heures du soir. Le pouls était insensible. Sueur visqueuse, froide sur la face, mains bleuàtres ; mouvements inspiratoires courts, fréquents. peu profonds. De temps en temps les deux bras que l'on redresse retombent inertes.
Rale broncho-trachéal typique, entrecoupé de « Ah! mon Dieu!» Elle entendait parfaitement, avait toute sa
ne
présence d'esprit et passait par des périodes d'engour-
dissement marquées de gémissements plus faibles.
Le ràle surtout me frappa, il avait commencé à 9 heures, puis augmenté. De minuit à une heure, il était à gros bouillons laryngien.
La mort me parut imminente et les assistants dont la plupart étaient habitués à soigner des malades et à aider des moribonds, partageaient cette idée et avaient fait prévenir tous les membres de la famille. Ma première inspiration fut d'ordonner des sinapismes, des briques chaudes, une potion excitante.
À Î heure du matin l'état général était à peu près stationnaire ; les membres inférieurs commençaient à se réchauffer. L’anxiété persistait ainsi que le ràle et les absences momentanées d'esprit. Large vésicatoire Potion cordiale, éther, café. :
À ? heures, amélioration légère. À 5 heures, le râle diminue. À 7 heures, il n’y a plus de râle, ni à distance, ni à l’auscultation.
Je crois avoir eu affaire à uncas d'emboliesoit cardiaque
soit artérielle. Je me suis trouvé certainement en pré-
sence de l'un des cas d’agonie les plus nettement tranchés et les plus avancés qu'il m'ait été donné de voir depuis que je vois mourir.
La malade a guéri.
Boëns cite également deux observalions de mutilation et hémorragie foudroyante chez deux hommes jeunes et vigoureux. Une injection de XXX à XL gouttes de liqueur ammoniacale diluée fut faite dans la veine céphalique. Le pouls était alors imperceptible, la déglutition impossible, la mort imminente. Une sorte de convulsion suivit immédiatement l'injection. Le pouls reparut. Dans un cas, il y eut des vomissements. La connaissance revint:
mors on put faire boire les blessés. La vie se prolongea deux heures chez le premier; le deuxième survécut et guérit.
Nousempruntonsenfin au docteur Plantier(d'Annonay). trois autres faits tout aussi significatifs (Paris médical, avril 1913, « Les rescapés en médecine » ).
L'un date de quelques jours, dit-il, et m'a inspiré cet article où je développe des idées qui me sont chères. [l concerne un walade de70 ans, artério-scléreux sans albuminurie, ayant présenté depuis quatorze ans que je le soigne de l’emphysème pulmonaire de la myocardite, des hémorragies rétiniennes et plusieurs attaques d’apoplexie. I y a dix jours un nouvel ietus exceptionnellement grave se produisit avec hémiplégie à gauche, crises convulsives et coma. La médication vigoureuse qui lui à toujours réussi est instituée : lavement purgatif, application de sangsues, piqûres d'huile camphrée et de caféine. Mais cette fois aucune amélioration nese manifeste; des ventouses posées sur les morsures des sangsues donnent une saignée abondante, de nouvelles piqûres de caféine et d'huile camphrée sont praliquées larga manu toujours sans succès. Le coma persiste, puis la respiration et le pouls deviennent irréguliers, le visage se cyanose, le ràle agonique apparail, la fin est imminente. Elle est d’ailleurs l'aboutissant inexorable d’une maladie déjà longue. À ce moment,hanté parl'idéeque la mortrésulte, en ce cas, d'une auto-intoxication (malgré l'absence d’albuminurie) et non d'une lésion organique, je fais suivre deux piqûres d’éther qui ne provoquent aucune réaction, d'une émission sanguine formidable qui porte à plus d’un litre la quantité de sang soustraite, Peu à peu une détente se produit et le mourant renait. Aujourd'hui 1} est en état très satisfaifaisant. Cet homme est un rescapé !
Est également un rescapé, un blessé de 68 ans qui, il