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gers de la morphinomanié sont réels et nous savons fort bien que cette lutte contre la douleur demande une grande prudence et un grand tact. Mais l'objection a peu de valeur si l’on considère que le fait d'apaiser la souffrance est le devoir du médecin, que là est son intention et qu'il ajoute à ce souci celui de diminuer autant que possible l’action nocive du calmant. Cette action est d'ailleurs fort douteuse à la fin de certaines affections chroniques telles que le cancer.
« Le morphinomane, dit M. Récamier, est en général un .nerveux sans volonté qui cède à une impulsion dès qu'elle se fait sentir et tombe sous l'influence de la morphine comme iltomberait sous celledu tabac ou de l'alcool, mais pour les malades dont nous parlons leur ‘volonté aidée de celle du chirurgien résiste suffisamment pour accepter la règle imposée et s'en contenter.
Quant au danger de l'alcaloïde chez une cachectique dont le rein et le foie fonctionnent mal, je ne l'ai jamais constaté et loin de croire la morphine nuisible aux cancéreux, je crois comme Ménétrier qu'elle améliore leur état général, les soutient et prolonge leur vie ».
Cette lutte contre la douleur l'arréterons-nous au moment où la mort paraît imminente? La question doit être envisagée très simplement, sans sensiblerie, Nous avons vu que l’agonie était un mot, qu'il n’y avait pas une agonie mais des mourants. Nous essaierons de montrer maintenant qu'ily a des agonies conscientes et douloureuses mais qu'il y a des agonies douces, indolores, en somme des euthanasies naturelles.
Lorsque la connaissance semble disparaître, tout apai-' sement devient inutile, le médecin ne peut que vérifier l'abolition de la conscience, dontle substratum matériel s'écroule progressivement. Dans certaines affections,
dans les intoxications septiques, les fonctions intellectuelles peuvent être absolument abolies et avec elles la sensibilité générale : la mort psychique à précédé la mort intégrale. Au moins le moribond ne souffre-t-il ni au physique ni au moral et tout se termine sans secousse (Mo-
rache.
Il n’en est pas toujours ainsi ; l'euthanasie naturelle est compatible avec une parfaite lucidité intellectuelle. M. Maeterlink lui-même veut bien reconnaître que «souvent la sensibilité de celui qui est « aux aboiïs de la mort » déjà bien émousséene perçoit plus que la rumeur lointaine des souffrances qu’elle paraît endurer ». Les « convulsions atroces » dont il parle ensuite ne sont certainement qu'une rare exception.
Sir William Osler dans son essai Science and Immortality ditqu'ila gardé la relation exacte d'environ 500 décès. Parmi ceux-ci, 90 ont souffert de douleurs physiques ; 11 ont montré de l’angoisse; ? une positive teneur ; | a présenté une grande exaltation spirituelle ; 4 un remords amer, les autres n’ont offert aucun signe parliculier. C'est là d’ailleurs l'opinion des classiques.
« L'entrée en agonie dit Tourdes est précédée souvent par un amendement trompeur, par la diminution des phénomènes fébriles et douloureux ».
Un médecin aliéniste russe Tokarsky a publié il y a quelque temps, un travail sur la Crainte de la Mort où il étudie le peu de fondement de cette crainte générale. L'auteur était lui-même atteint d'une maladie incurable presque sûrement mortelle. I reproduisait aussi le témoignage de nombreuses personnes qui furent en danger et en concluait que celle ei n'avait rien d’effrayant. Tel est encore l'avis de Finot La philosophie de la longévité,
DR es Paris, 1900. C'est notre ignorance et nos préjugés, écrit-il, qui ont créé celte superstition si terrifiante pour notre conscience et si opposée à la réalité. Metchnikoff fait cependant des réserves. Il distingue la crainte de la mort pendant la vie et au moment de l'agonie. Il arrive en somme à la même conelusion. Les hommes qui meurent d'inapition ne ressentent pas la faim pénible au moment de la mort. Il y a là une analogie avec la peur de la mort qui, dans quelques cas, ne dure pas jusqu'à la fin de la vie.
Cicéron et Sénèque croyaient que la mort a bien sa volupté. Barthez, Darwin, Cabanis, Cirillo, ne pensaient pas autrement.
Nous n’entrerons pas dans la discussion de ce problème de psycho-physiologie, les études sur «le Moi des Mourants » de M. Egger, du D' Soldier, de M. Féré, ont traité cette intéressante question. Nous avons voulu montrer simplement qu'à côté de quelques cas de dysthanasie, l'euthanasie naturelle était.la règle. L'exemple le plus célèbre que l’on cite à ce sujet est celui de Montaigne raconté par lui-même.
Montaigne désarçonné avait été jeté à terre violemment. [| vomit beaucoup de sang puis reprit un peu de vie, «mais ce fut par le menu... Quand je commençals à Y voir, ce fut d'une vue si trouble, si faible et si morte que je ne discernais encore rien que la lumière... 1l me sem-. blait que ma vie ne me tenait plus qu'au bout des lèvres. Je fermais les yeux pour aider, ce me semblait, à la pousser hors et prenais plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'était une imagination qui ne faisait que nager superficiellement en mon àme, aussi tendre et aussi faible que tout le reste, mais à la vérité non-seulement exempte de déplaisir, mais mêlée à cette douceur que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Je erois que c'est ce
même étal où se trouvent ceux qu'on voit défaillants de faiblesse en l’agonie de la mort et tiens que nous les plaignons sans cause, estimant qu'ils soient agités de grièves douleurs où avoir l'âme pressée de cogitations pénibles ».
Même ceux qui «grommèlent», soupirent, remuent, «J'ai toujours pensé qu'ils avaient l'âme et le corps ensevelis et endormis et ne pouvais croire qu'à un si grand étonnement des membres etsi grande défaillance des sens, l'âme pût maintenir aucune force au-dedans pour se reconnaître et que par ainsi ils n'avaient aucun discours qui les tourmentât et qui pût leur faire juger et sentir la misère de leur condition et que, par conséquent, ils n'étaient pas fort à plaindre ».
Ils n'ont alors, selon Montaigne, que ce que nous appelons maintenant des réflexes : ces choses-là, dit-il, «ne sont pas à nous ».
«... Quand on m'eut couché, je sentis une infinie douceur à ce repos, car j'avais été vilainement tirassé par ces pauvres gens qui avaient pris la peine de me porter sur leurs bras par un long et très mauvais chemin. On me présenta force remèdes, de quoi je n’en reçus aucun, tenant pour certain que j'étais blessé à mort par la tête. C'eût été sans mentir une mort bienheureuse, car la faiblesse de mou discours me gardait d'en rien Juger et celle du corps d’en rien sentir. Je me laissais couler si douce. ment et d'une façon si molle et si aisée, que Je ne sais guère autre action moins pesante que celle-là était ».
Cette description est sans doute trop générale. L’euthanasie universelle de Montaigne est un paradoxe au même litre que l’euthanasie provoquée de Th. Monis ou de Dacon. Il est malheureusement trop de cas où le mourant souffre physiquement. Le médecin a alors le devoir de calmer cette souffrance.