‹ Essai sur l'ÉuthanasieChapitre 7 sur 17 · PRET · texte numérisé non relu

PRET

magistrats sont les premiers à exhorter les malheureux à se décider à la mort. Ils leur montrent comment n’étant plus utiles en ce monde ils ont tort de prolonger une mala die pestilentielle et douloureuse qui les met à charge à euxmêmes et les rend insupportables aux autres. À quoi bon endurer ce long tourment, cette vie qui est comme une horrible prison, ce chevalet de torture; ne vaut-il pas mieux s’en débarasser ou tout au moins souffrir qu’un autre nous en délivre? En agissant ainsi, ils lui assurent qu’il fera sagement, ne perdant par sa mort aucun confort mais mettant fin à sa douleur. Et comme, pour cet acte, 1! suit les conseils des prêtres, c’est-à-dire des interprètes de la volonté et du bon plaisir de la déesse, il sait qu’il agit en homme vertueux et plein de piété. Ceux qui se laissent ainsi persuader terminent leur vie par la faim ou meurent dans leur sommeil sans aueune sensation. Mais les prêtres et les magistrats ne font mourir personne contre sa volonté... Quant à celui qui se tue avant que les prêtres et le conseil aient autorisé sa mort, indigne d’être enterré ou brûlé, il est jeté sans sépulture dans quelque marais puant » (Utopie, liv. IT, chap. NITL):

Cette invitation au suicide de la part du catholique 1intransigeant que fut Th. Morus ne manque pas d'intérêt, on y chercherait vainement, il est vrai, un argument justifiant la conduite de l’incurable, des prêtres et des magistrats en dehors des considérations de pitié, d'humanité et d’égoïsme. Il ne précise pas plus où et comment l’exécution sera faite.

Un peu plus tard, Francis Bacon est plus explicite. Pour lui il est dans les attributions du médecin de tuer aussi bien que de guérir, tout dépend de l'état du malade et du

pronostic.

«Et de plus j'estime que c’est également la fonction

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du médecin de rendre la santé et d’adoucir les peines et les douleurs; et non seulement lorsque cet adoucissement peut conduire à la guérison, mais lorsqu'il peut servir à procurer une mort calme et facile. Car ce n’est pas une petite félicité que cette euthanasie qu'Auguste César ne cessait de se souhaiter. Ainsi mourut Antoninus Pius dont la mort fut comme un sommeil paisible et franquille.

De même Epicure lorsque sa maladie fut jugée déses pérée noya dans le vin son estomac et ses sens; et là-dessus fut faite l’épigramme: Hinc stygias hausit aquas; il sut ne pas goûter l’amertume des eaux du Styx.

Mais les médecins au contraire se font une espèce de scrupule et de religion de tourmenter encore le malade alors que la maladie est sans espoir, tandis qu’à mon avis ils devraient avoir assez d’habileté pour faciliter et adoucir de leurs propres mains les souffrances et l’agonie de la mort ».

M. Maeterlink, nous le verrons tout à l’heure, ne dira pas autre chose. L'idée est nette; nous examinerons plus loin s’il est ainsi conforme à la tradition que les fonctions du médecin comportent de telles nécessités.

Deux siècles plus tard une thèse francaise, d’un chirur. gien aux armées, M. IT.-F. Ragonneau examine longue. ment la question à propos de « Considérations sur l’Ago nie ».

Nous n’en retiendrons iei que cette page typique : « Mais Je reviens et je dis que le médecin peut en certains cas. sans manquer à ses devoirs et compromettre sa réputation, adoucir, abréger même les tourments d’un malheureux moribond dont l’état affreux est plus terrible que la mort... En lisant Cabanis, on apprend que Mirabeau agonisant ayant entièrement perdu la parole, fit signe qu’on lui donnât une plume et du papier sur lequel il écrivit :

De our

« dormir » ; et comme Cabanis, retenu par les règles qui fixaient l’emploi des narcotiques, feignait de ne pas l’entendre, il l’écrivit de nouveau: (Tant qu’ona pucroire que l’opium fixerait humeur, on a bien fait de ne pas le donner, mais maintenant qu'il n’y a plus de ressource que dans un phénomène inconnu, pourquoi ne pas le tenter? Eh! peut-on laisser mourir son ami, sur la roue, pendant plusieurs jours peut-être? »

Cabanis et Ant. Petit se décidèrent à le lui adminis trer…. Deux médecins célèbres n’ont done pas craint d’en user ainsi. J’ai vu un médecin très recommandable de Ia capitale donner l’extrait de jusquiame dans les derniers moments d’un anévrisme du cœur pour adoucir les tourments affreux du malade et le conduire paisiblement à un sommeil qui devait précéder la mort. Un professeur de cette Ecole m’a dit avoir quelquefois adouei l’agonie des malades confiés à ses soins en prescrivant l’opium et !a digitale pourprée. « Ragonneau se rend pourtant compte des dangers que présente cette pratique et il ajoute: CTI ne faut pas perdre de vue toutefois que le médecin ne doit recourir à l’usage de pareils moyens que dans les cas où la mort est certaine et s’en abstenir dans les cas où il existe le moindre doute ».

Nous diseuterons plus loin dans notre critique de l’euthanasie provoquée la valeur de cette distinction.

T1 nous faut signaler ici, en plus de ce travail, la quan tité considérable de thèses médicales et autres qui, traitant de l’euthanasie médicale, marqua la première moitié du siècle dernier, allemandes pour la plupart.

Aucune n’est parvenue à notre connaissance si ce n’est celle d’un francais, Billon: ( La Dysthanasie » (Paris, 1820), partisan d’une mort douce provoquée par les narcotiques. € La médecine, dit-il, si puissante dans ses.

LRO DRE moyens d’adoucir les souffrances inséparables des maux qui nous affligent n’apporte aucun remède à celles qui précèdent et accompagnent la mort: les médecins, après un pronostic fâcheux, quelque pénible que soit l’état d’un malade le délaissent ordinairement; les mourants sont absolument abandonnés ».

Plus près de nous, en Février 1873, M. Lionnel Tollemache se fait un ardent défenseur du « droit de tuer » dans un essai « La Guérison des Incurables » que publia la revue bi-mensuelle Fortnightly Revier.

Il y plaide fortement le droit pour le médecin de trancher le fil d’une vie de souffrances chez un malade condamné. Nul doute, dit-il que de ce hara-kiri modifié, rendu légal en Angleterre ne résulte un énorme bénéfice. Son livre Pierres d’achoppement (4 édit. Londres 1895 p. 4 et suiv.) développe de nouveau la quéstion. On y trouve de singuliers arguments. ( Si le remède sommaire dont nous parlons pouvait être appliqué à cette souffrance, ilen résulterait pour les personnes au tempérament sombre et inquiet ce grand avantage qu’elles gagneraient de la confiance dans la vie et que, sachant que la mort sera privée de son aiguillon, elles auront une sorte de stimulation préventive, d’ « antiprévention » si Je puis m’exprimer ainsi. D’autre part nous devons considérer les amis du malade qui, en plus de leur souffrance immédiate à soigner un malheureux, souvent ÿY compromettent pour toujours leur constitution et leur système nerveux et sont ainsi exposés à une sorte de suicide moral, je veux dire qu’ils abrègent leurs propres facultés d'utilité beaucoup plus qu’une dose de laudanum n’abrègerait celles de leur ami mourant. Sans compter que celui qui profiterait tout d’abord de cette nouvelle méthode briserait l’ancien préjugé et rendant ce procédé pour ainsi dire « fashio-

— 25 — nable » deviendrait un bienfaiteur, tant publie que privé...

Un grand avantage résulterait de tout cela de sorte que, à moins qu'il ne soit démontré qu’un plus grand avantage encore résulte d’obliger les patients à mourir en agonie, les partisans de l’euthanasie peuvent se considérer comme ayant gagné la bataille. L’onus probandi reste clairement à ses adversaires.

« Les docteurs, ajoute-t-il, agiraient d’après une sanction légale, leur conduite, dans chaque cas serait soumis au contrôle public ». M. Tollemache se rend si bien compte à son tour des abus qu’entraînerait une telle méthode qu’il sugoère naturellement certaines précautions.

« Pourquoi ne prendrait-on pas des précautions pareilles à celles qui sont observées pour interner un fou? On pourrait exiger que le docteur soit toujours présent à la scène finale et, si cela n’est pas une sauvegarde suffisante, la loi pourrait décréter qu’un nombre donné de personnes respectables — chefs de famille par exemple — soient témoins, en y comprenant peut-être quelque policier ou quelque magistrat. Pourquoi ne serait-ce pas, aussi un devoir pour le chef de la paroisse d’y assister? » Nous n’ajouterons pas de commentaire à cette proposition de faire surveiller par la police le geste d’un médecin, le tour de la citation montre assez que M. Tollemache a voulu nous faire prendre un amusant paradoxe pour une sérieuse théorie.

Dastre raconte qu’à Boston un chirurgien de grand renom proposa d’éthériser jusqu’à la mort les malades qu’on suppose être arrivés au terme de l’existence et qui sont en proie à de vives douleurs. « Une femme, âgée à la vérité de 90 ans a été ainsi éthérisée pour franchir plus aisément le fatal passage et son exemple a été offert en

imitation à tous ceux qui veulent adoucir la transition de la vie à la mort.

Wells dans ses « Anticipations », imagine une société idéale où l'euthanasie érigée en loi serait accordée aux inceurables et aux neurasthéniques dans des institutions ad hoc. Le suicide et l’assassinat réglementés par la législation seraient embellis et adoucis par les perfectionnements de la science. |

Nous retrouverons cette idée dans un roman anglais qui fit sensation dans les milieux littéraires et religieux de l’autre côté du détroit. « Le Maître de la Terre » de M. Robert-Hugh Benson, traduit en français par M. Th. de Wyzewa, décrit les mœurs des hommes et les événements dans un avenir pas très lointain.

Nous empruntons quelques lignes à ce curieux ouvrage:

« C'étaient les’ exécuteurs de l’euthanasie; l’appareil qu'ils portaient allait mettre fin aux souffrances des agonisants, les faire passer doucement, délicieusement dans le rovaume de l’éternel repos ».

Plus loin nous trouvons la description d’un retuge d’euthanasie et du genre de mort qu’on y donne.

. («Quand vous serez prête, vous mettrez cette embouchure contre vos lèvres et vous attacherez ces deux ressorts derrière «€ votre tête. Et puis vous tournerez cette poignée dans ce sens-là! Et voilà tout!

… Et puis, peu à peu, des choses surprenantes arriverent... Elle éprouva une sensation soudaine de légèreté extatique dans tous les membres. ete. »

Ce livre, d’ailleurs profondément religieux, ne nous arrêtera pas plus que certains romans ou certaines nouvelles où l’euthanasie tient une bonne place tels que « la Créature » de M. Binet-Valmer, « Sacrifiée » de M. E. Bodd, « l’Endormeuse » de Maupassant et un récent

ouvrage que cite M. Bouquet dans son article, « Le Droit à la mort », roman écrit avec beaucoup de talent et une très forte documentation sur la question ».

Nous signalerons encore l’opinion de M. Salomon Reinach. On trouve dans son étude sur les Religions: (Cultes et Mythes t. ITT p. 281. 1909): « La contradiction que présentent la loi et les mœurs est un scandale auquel le vingtième siècle devra mettre fin. Une Société policée ne peut faciliter ni le suicide, ni l’avortement; mais il semble qu’elle puisse et qu’elle doive, par l’entremise de ses magistrats et de ses hommes de science, accorder à bon escient l’exeat aux uns et l’ejiciat aux autres pour prévenir des souffrances inutiles et de plus grands maux ».

Nous en aurons fini avec quelques récents défenseurs de l’euthanasie en mentionnant le Prof. Charle Helist Norton de Harvard, un littérateur de grande notoriété (British M. J. 17 mars 1906, p. 638 art. Euthanasia), le D' Gregory, auteur du projet de loi de l'Etat de Iowa ainsi qu’un avocat marseillais dont un article paru dans une Revue de vulgarisation médicale dépasse par le choix et la solidité de l’argumentation tout ce que nous avons In sur les bienfaits de l’euthanasie.

« La mort de l'individu reconnu incurable, dit-il, ne doit pas empêcher les recherches de la science (?) mais tant que le remède au mal présent n’existe pas, la suppression de la souffrance, entendez « l’achèvement du patient » doit être admise sans hésiter. Et voici la conelusion : |

« La question posée est sans doute grave et la négative paraît s'imposer à première vue, mais un simple examen, froid et sincère, doit faire proclamer le droit absolu de tuer l’incurable ». |

Nous en arrivons maintenant à l'ouvrage le plus sérieux

qui ait été écrit récemment sur le sujet: « La mort » de MM. Maeterlink. Après Thomas Morus, après Bacon, M. Maeterlink qu'ont toujours tenté les vastes problèmes et les éternelles chimères, ne pouvait manquer de faire sienne cette séduisante théorie éparse à travers les âges et les peuples.

La poésie de ces belles pages n’aura pas de peine à convaincre de ei de là, ces esprits délicats qu’un sentimenta- .lisme irraisonné détourne sans cesse du simple bon sens et probablement, ayant fait le tour des cénacles littéraires, entraînera à sa suite la foule des indécis sans défense contre un paradoxe bien tourné.

La question est nettement posée.

« Tous les médecins estiment que le premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les convulsions les plus atroces de l’agonie la plus désespérée ». M. Maeterlink qui a sans doute vu peu d’agonisants ne s’est pas débarrassé autant qu'il le dit des vieux préjugés.

Un mot le fascine dont il ne peut chasser les images erronées, l’agonie « l’agonie qui est le moment le plus affreux, le sommet le plus aigu de la douleur et de l’horreur humaines ». 11] y a là aussi une grande part d'imagination et l’on ne sait s’il faut s’alarmer ou sourire de ces amers reproches aux médecins : Qui done au chevet d’un mourant n’a voulu vingt fois et n’a jamais osé se jeter à leurs pieds pour leur demander grâce? Ils sont pleins d’une telle certitude et le‘devoir auquel ils obéissent laisse si peu de place au moindre doute que la pitié et la raison aveuglées par les larmes, répriment leurs révoltes et reculent devant une loi que tous reconnaissent comme la plus haute loi de la conscience humaine ».

De là à crier à leur cruauté il n’y a qu’un pas. € Un jour ce préjugé nous paraîtra barbare Il est pourtant un

point sur lequel ils commencent de céder et se mettre d’accord. [ls consentent peu à peu lorsqu'il n’y a plus d’espoir, sinon à endormir, du moins à assoupir les suprêmes angoisses. Naguère aucun d’eux ne l’eût osé faire, et encore aujourd’hui beaucoup hésitent, comptent en avares ét goutte à goutte la clémence et la paix qu’ils détiennent, appréhendant d’affaiblir les dernières résistances, c’est-àdire les plus inutiles et les plus pénibles sursauts de la vie qui ne veut pas céder la place au repos qui s’avance.

Il ne m’appartient pas de décider si leur pitié pourrait être plus audacieuse...

… Un jour viendra où la science se retournera contre son erreur et n’hésitera plus à accoureir nos disgrâces ».

Retenons de ce tourbillon de mots ce double argument des premiers chapitres: la pitié et la raison. Nous verrons bientôt jusqu’à quel point la raison implique le droit d’abréger une vie si pitoyable soit-elle.

De cette étude abrégée et forcément incomplète des défenseurs de l’euthanasie, il ressort que ceux-ci sont presque tous des littérateurs; une infime minorité de médecins adopte leurs théories.

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