‹ Essai sur l'évolution de la civilisation indienneChapitre 10 sur 104 · BUDGET · texte numérisé non relu

BUDGET

Je voudrais montrer maintenant les grandes lignes du budget indien pour en tirer la philosophie.

Le budget des recettes d’abord.

Trois points méritent d’être signalés.

L’impôt foncier fournit près du tiers des recettes. En effet 90 pour 100 des habitants vivent dans les campagnes : c’est une preuve nouvelle que la civilisation moderne a jusqu’ici exercé une faible influence sur les masses.

L’État indien a conservé le caractère paternel et despotique des États asiatiques. La terre lui appartient et la rente se confond avec l’impôt. Une part importante des revenus provient de propriétés ou de monopoles : forêts, opium, etc. ; il faut y ajouter les tributs des royaumes feudataires. Mais, dans l’Inde comme en Russie, la conception de l'État moderne s’est confondue avec celle de l'État asiatique. L’État possède les postes, les

télégraphes, la plupart des canaux et des lignes de chemin de fer.

Les impôts qui constituent le fond des budgets européens se sont difficilement établis dans l’Inde. Des contributions indirectes une seule rapporte beaucoup, celle qu’ont repoussée la plupart des États européens, la gabelle. L’Inde est encore si pauvre que l’on doit imposer le seul aliment de première nécessité. Si d’autres aliments sont touchés par les octrois des villes, le fisc ne frappe que les spiritueux. Quoique les tarifs soient en quelque sorte prohibitifs, la plus-value annuelle de l’impôt montre les progrès de l’alcoolisme. Les races encore rudes prennent les vices d’une civilisation développée avant d’en recueillir les avantages.

Les impôts directs ne s’établirent aussi que malaisément. Il fallut constamment en changer la forme : contributions, patentes, licences, enfin l’impôt sur le revenu. La répartition de cet impôt nous fait connaître l’état primitif de la société indienne. Sur 300 millions d’indiens, 482,000 seulement ont plus de 500 roupies de revenu et 70 mille plus de 2,000 roupies. L’ensemble des revenus imposés n’est que de 50 millions et demi de livres. Cependant le nombre de personnes imposées a augmenté d’un tiers depuis 1886, ce qui est un bon indice. Mais les salaires et pensions forment 20 1/2 pour 100 du total; les revenus divers des compagnies seulement 12 pour 100; dans la quatrième catégorie (revenus des particu-

L’INDE MODERNE

liers) le tiers du produit est fourni par les banquiers et les usuriers (1).

Dans son ensemble le budget des recettes subit donc l’influence et de la civilisation asiatique et de la civilisation européenne.

Par contre, le budget des dépenses est tout européen. Rien n’y révèle les habitudes des monarchies asiatiques que les dépenses pour la culture des forêts, la fabrication de l’opium, le creusement et l’entretien des canaux.

Mais ce budget offre ce caractère particulier que de 14 à 16 millions de livres sont dus annuellement au ministère de l’Inde en Angleterre. Plus d’un tiers est employé à payer les intérêts de la dette; sous ce rapport, l’Inde se trouve dans les mêmes conditions que tous les Etats ayant emprunté à l’extérieur. Une somme variable est inscrite pour l’achat de produits que le gouvernement ne peut se procurer dans l’Inde. Cette somme était beaucoup plus considérable dans le temps où le gouvernement devait acheter en Angleterre tout le matériel de construction et d’exploitation des chemins de fer. La diminution de ce crédit indique donc le progrès de l’industrie in-

(1) Gf. Financial Statistics (1901) p. xxxiv et suiv., 142 et suiv. Voir l’Appendice.

CIVILISATION INDIEN NÆ

dienne. Déplus il faut payer les pensions des fonctionnaires civils et militaires, rembourser la solde des troupes anglaises de l’Inde. Ce budget particulier nous apprend donc les services que l’Angleterre rend à l’Inde, mais aussi les avantages qu’elle en retire et la sujétion qu’elle lui impose. Une preuve plus claire encore de cette sujétion, nous la trouvons dans les frais occasionnés à l’Inde par le ministère de l’Inde à Londres.

Ainsi, comme le budget des recettes montre l’Inde moitié asiatique et moitié européenne, le budget des dépenses la montre moitié libre et moitié sujette.

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