FINANCES
La Compagnie laissait une situation difficile : les conquêtes de Lord Dalhousie, la répression de l’insurrection avaient entraîné de lourdes charges, le gouvernement dut recourir à l’impôt et à l’emprunt.
L’augmentation des impôts nécessita la réforme complète des finances d’après un double principe de centralisation et de décentralisation. De centralisation : presque indépendantes, les présidences de Bombay et de Madras se refusaient à payer les frais de l’insurrection; on les y força. L’Inde eut un ministère des finances et un mi-
tralisation clés finances indiennes, reforme continuée par Lord Lawrence et achevée par Lord Mayo.
La guerre de la Sécession américaine produisit une grave crise dans le commerce et les finances de l’Inde. De 1860 à 1865, l’Inde fut le principal marché du coton où toutes les puissances du inonde venaient s’approvisionner. L’abondance de l’argent amena la hausse de tous les prix, de plus une spéculation effrénée. La fin de la guerre entraîna la faillite de presque toutes les entreprises créées pendant les années de prospérité (1866). ^
nistre des finances, membre du conseil exécutif; dans les circonstances difficiles I on choisit pour ce poste des financiers anglais éprouvés.
Une œuvre de décentralisation. Aussi grandes, aussi populeuses que des empires, les provinces de l’Inde ont reçu une large part d’autonomie. Si à proprement parler elles n’ont pas encore leur budget distinct, les sommes que le gouvernement leur attribue sont proportionnelles au chiffre d’impôts qu’elles perçoivent (1).
L’on refondit aussi le système fiscal. Dans plusieurs provinces l’impôt foncier reçut une base nouvelle. Les tarifs des douanes furent remaniés; d’abord protectionniste, le gouvernement indien adopta ensuite le libre échange pour revenir au régime d’une protection limitée. Plusieurs fois changées, les contributions indirectes ne portent plus aujourd’hui que sur les spiritueux et, après des essais divers, l’on a transformé les contributions directes en impôtsurle revenu. De pareilles hésitations montrent combien il est difficile de trouver le régime fiscal qui convienne le mieux à un pays, de déterminer exactementla répercussion de taxes nouvelles; elles nous font mieux comprendre l’œuvre lente de la transformation de l’Inde par la civilisation européenne.
Ces hésitations n’empêchèrent pas que de
(1) Cependant le conseil législatif de chaque province en discute le budget.
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21 millions de livres en 1840, de 40 millions en 1860 le budget de l’Inde ne soit monté à 73 millions de livres en 1901. Aussi économistes et hommes d'État ont-ils remarqué l’élasticité des finances indiennes; malgré les famines, malgré la pauvreté de la classe agricole, tous les impôts donnent chaque année des plus-values considérables. Cette élasticité des finances prouve que, en dépit de certaines apparences contraires, l’Ind e se développe normalement.
Les pays qui se transforment ne sauraient se contenter des capitaux que le fisc leur fournit. Après la grande insurrection, l’Inde dut accroître le chiffre déjà élevé de ses emprunts à l’intérieur et à l’extérieur. Les dettes de l’Inde en 1860 se répartissaient sous trois chefs : remboursement du capital de la Compagnie, dette antérieure à 1857 et représentant les frais de la conquête, dette représentant les frais de la grande insurrection. Il semblerait que l’exemple de pareilles dettes ne pourrait se retrouver dans l’histoire financière des autres nations. Mais ce n’est là qu’une apparence. Aucune nation ne s’est formée sans des guerres extérieures, des guerres civiles, des révolutions, des réformes coûteuses : milliard des émigrés, indemnités accordées aux nobles japonais et aux landlords irlandais expropriés; une partie de la dette nationale de tous les peuples
représente le prix de leurs efforts pour achever l’œuvre de leur unité politique et sociale. Ainsi des emprunts indiens qui correspondent aux frais de la conquête anglaise, car des races, des royaumes ennemis de l’Inde les anglais ont fait un empire.
Pour une autre partie, la dette d’un pays provient des fautes commises par ce pays, principalement les guerres et les révolutions inutiles. L insurrection indienne de 1857, comme la révolte des samurais en 1877, fut une réaction des admirateurs du passé contre les mœurs du présent, par suite elle eut pour cause une erreur du jugement. Ces événements pèsent sur les forces des générations présentes sous forme d’une dette considérable.
Deux autres causes de dépenses augmentèrent la dette de l’Inde. L’une, commune aujourd’hui à tous les peuples civilisés, les dépenses militaires, avec cette différence pourtant que l’armée de 1 Inde est à proprement parler une armée étrangère et que la politique militaire de J’Inde sert aussi souvent les intérêts de la Grande-Bretagne que les intérêts de l’Inde elle-même. La seconde cause des emprunts est le retour fréquent des famines ; ces famines devenues rares dans les autres pays gouvernés par des européens nous
montrent combien la civilisation de l’Inde est précaire.
La plus grande partie des sommes empruntées
L’INDE MODERNE
par l’Inde a reçu un emploi productif. Pour développer la richesse du pays, le gouvernement devait exécuter de grands travaux publics. Or l’Inde ne possède pas de capitaux considérables et, comme ceux des pays mal civilisés, ses capitaux s’immobilisent sous forme de trésors. Le gouvernement recourut au marché anglais et cela de deux manières : d’une part, il émit de la rente; d’autre part, il garantit un minimum d’intérêt aux compagnies de chemins de fer qui se fondèrent à Londres. Grâce à la bonne gestion des finances, l’Inde contracta des emprunts avantageux et les convertit plusieurs fois; elle ne paye aujourd’hui que de 2 1/2 à 4 pour 100 d’intérêts. L’État retire des canaux et des chemins de fer un revenu plus élevé, mais il faut surtout envisager le grand développement que les travaux publics ont donné à l’agriculture, à l’industrie et au commerce.
Les milliards dus à l’Angleterre montrent bien la situation particulière de l’Inde. Ce n’est pas comme le Japon un pays qui se civilise volontairement sous l’influence de l’Europe; c’est un pays que l’Europe civilise de force. Lancés par des anglais, les emprunts de l’Inde sont couverts à Londres, ils sont employés à des travaux dont les anglais ont seuls décidé l’exécution. D’où ce premier fait que les entreprises servent quelquefois l’Angleterre mieux que l’Inde ou répondent à des
conceptions anglaises plutôt qu’à des conceptions indiennes. D’où ce second fait que ces travaux peuvent souvent devancer le développement général du pays, occasionner pendant certaines années des charges supérieures à leur rendement. Les japonais ont construit des voies ferrées, parce qu’ils en comprenaient l’utilité; ils en ont dès lors aussitôt profité. Les anglais ont donné des chemins de fer à l’Inde avant qu elle en exprimât le désir ; aussi les indiens n’en ont-ils pas tiré tout le parti qu’ils auraient dû, leurs meilleurs auteurs se plaignent des charges que les chemins de fer leur imposent. D’autre part, la dette de l’Inde l’a rendue, financièrement comme politiquement, tributaire de l’Angleterre.
Un fait a prouvé combien une pareille dépendance peut devenir onéreuse, c’est la baisse du change due à la dépréciation de l’argent. L’étalon indien est un étalon d’argent, et, tous les ans, l’Inde doit payer entre 15 et 20 millions de livres à l’Angleterre, qui a l’étalon d’or. Aussi la baisse de la roupie de deux shillings à près d’un shilling doubla-t-elle les charges de l’Inde. Par contre, cette baisse a pu contribuer au développement des exportations indiennes pendant ces vingt dernières années.
Le gouvernement jugea que son premier devoir était de rétablir une circulation normale. En 1 898, il ferma ses hôtels de monnaie à la frappe libre
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de l’argent. En 1900, il adopta l’étalon d’or, la livre anglaise fixée à 15 roupies. Cependant le régime monétaire de l'Inde rappelle plutôt celui de la France que celui de l’Angleterre. Car l’unité monétaire est toujours la roupie, on continue à frapper de l’argent et le gouvernement n’est pas tenu de donner de l’or contre de l’argent, bien qu’il l’ait fait jusqu’ici.