‹ Essai sur l'évolution de la civilisation indienneChapitre 16 sur 104 · B. — LÀ CASTE · texte numérisé non relu

B. — LÀ CASTE

Le système des castes. — Ce système, tel que Ta constitue révolution de la société indienne. — Quatre faits principaux : la confusion, la transformation, les changements dans la hiérarchie, le morcellemen t.

Gomme dans la religion, tout, dans le régime des castes, annonce le trouble, l’effort, une œuvre de dissolution et de rénovation.

Étudions d’abord ce régime tel que l’évolution de la société indienne l’a constitué en dehors de l’influence européenne.

Nous y trouvons quatre caractères : la confusion, la transformation, les changements dans la hiérarchie, le morcellement.

La confusion.' — Origine et constitution des principales castes de l’Inde : brahmanes, castes nobles, agriculteurs, banias, etc.

La confusion.

Les castes comprennent :

Des classes sociales,

Des corporations,

D es communautés cle villages,

Des sectes religieuses,

D es peuples et des races,

Des tribus errantes ou sauvages.

Il convient d’examiner ces divers éléments.

Au nombre de quinze millions, les brahmanes se divisaient en deux cent soixante-quinze castes principales. Rien de commun entre elles que le nom (1).

L’origine. — Les uns descendent véritablement des brahmanes d’autrefois. Les autres ont usurpé leur titre ou l’ont reçu d’un roi : beaucoup sont de sang dravidien ou appartiennent même aux races les plus basses de l’Inde.

Le lieu d’habitation. — Rien n’égale la Fierté des

(1) D’après le recensement de 189 L il y avait dans une seule province cent cinquante sous-castes 6e refusant le mariage et le droit de manger ensemble.

CHILAMBRAM — L ÉTANG SACRÉ

L’INDE MODERNE

brahmanes de l’Hindustàn et du Panjâb, mais les brahmanes bengalis et marathes sont méprisés même par des hindostanîs de caste inférieure.

Le respect des anciennes coutumes. — Quelques brahmanes de très haute caste suivent encore les préceptes de Manu , même ils entretiennent le feu sacré. D’autres, d'un rang inférieur, vivent, comme disait Abul Fazl, la vie des barbares, des mlecclias.

La profession. — Voici des pontifes au sens aryen du mot : les uns se consacrent au culte de leur propre famille; d’autres officient pour des castes, des villages ou des tribus. Voilà des prêtres tels qu’en ont les peuples asiatiques : déchus, méprisés, ils se mêlent aux membres des basses castes pour servir dans les sanctuaires de Çiva ou de Vishnu ; or les Castras leur défendent d’accepter de pareilles charges Tels brahmanes se vouent à leurs fonctions sacrées ; tels vivent d’un métier tout en exerçant le sacerdoce; d’autres ont renoncé au ministère religieux : ils font célébrer par des brahmanes non déchus leur propre culte familial ; d’autres enfin exercent des métiers défendus, quelquefois les plus bas métiers; ils se nourrissent de viande ou de charognes ; ceux-là n’ont plus de culte et leur ancien titre rappelle seulement leur déchéance.

Les honneurs reçus. — Devant un brahmane de haute caste les paysans se prosternent et frottent leur front dans la poussière. Il est des bràhmanes

impurs à qui les paysans défendent de franchir le seuil de leur village (1).

Les neuf dixièmes des indiens vivant hors des villes, les castes agricoles sont les plus nombreuses. La féodalité les a divisées en castes nobles et castes serves. En droit le servage est aboli, mais de fait l ancienne division subsiste.

Les castes nobles. — En première ligne les ràjputs (plus de dix millions répartis en quatre-vingtdix castes principales). Les ràjputs se prétendent les descendants des anciens kshatriyas. Mais ils

(1) M. Ibbetson cite les exemples suivants. Les brahmanes Taga de la division de Delhi ont abandonné leur caractère sacerdotal ( tâg dena ). Parmi les Thâvis (des collines), des artisans, quelques-uns sont fils de brâhmanes. Les Dharûkras de Delhi sont des brahmanes qui admettent le mariage des veuves. Le brahmane Mahâ n’a pas le droit de franchir le seuil de beaucoup de villages : son approche est une souillure.

Pour les ràjputs, voici comment s’exprime M. Lyall :

« C’est récemment que dans les populations des collines les castes ont été immuablement fixées comme elles l’étaient déjà dans les populations des plaines. Le raja était la fontaine des honneurs; il agissait suivant son bon plaisir. De vieilles gens m’ont cité des cas où, en échange de services ou d’argent, un raja avait élevé un girth au rang de rathi ou un thakur au rang de ràjput; encore aujourd’hui les rajas jagirdar rendent la caste à des personnes bannies pour offense ; c’est meme une de leurs sources de revenus. »

M. Ibbetson ajoute que les sahnsars d’il ushyàrpur sont des ràjputs déchus pour s’être mis à planter des légumes; les chauhâns de Karnâl, des ràjputs, se sont faits tisserands et sont devenus des aheikhs.. ( Census of the Panjâb , p, 175.)

L’INDE MODERNE

représentent toute autre chose. D’une part des tribus d envahisseurs : indo-scythes, turcs, afghans, mongols. D’autre part la noblesse féodale, car des clans ont pris le nom de râjput ou l’ont reçu des rois (l une et l’autre formes d’anoblissement se produisent encore). Tel fut aussi le cas pour beaucoup de familles : quand une peuplade sauvage se convertit à l’hinduisme, le chef obtient le titre de râjput, la tribu elle-même forme une caste nouvelle, généralement une très basse caste. Dispersés dans l’Inde entière, les ràjputs y contituent une noblesse terrienne dont les droits, les mœurs et les préjugés rappellent ceux de la noblesse terrienne en Europe.

Parmi les autres castes portées dans le recensement comme castes dominantes figurent les jats (6,688,733), les gûjars (2, 171 ,627), les marathes (3,224,095), les bâbhans (1,222,674), les nairs (980,860).

D’après les ethnologistes, les jats seraient les descendants des scythes. Le terme désignait autrefois une race; il désigne aujourd’hui une classe d’agriculteurs inférieurs aux râjputs, mais supérieurs aux paysans qui ont connu le servage ; les jats correspondraient à nos anciens propriétaires d 'alleux. De même les gûjars, qui ont donné leur nom au Gujarat et qui sont aujourd’hui répandus dans tout le nord-est.

Les marâthes formaient un peuple de tendances démocratiques, mais qui comprenait toute une hiérarchie de castes. Aujourd’hui le nom de

marathe désigne la classe noble dans le Deccan ; beaucoup le prennent qui ne sont ni nobles ni marathes.

Les bâbhans du Bihar semblent de sang aryen assez pur, tandis que les nairs du Coromandel sont d’origine dravidienne et pratiquent la polyandrie.

Aux castes des nobles s’opposent celles des serfs affranchis. Les unes sont des classes : ainsi les kunbis ou kûrmis (10,531,300); ces termes correspondent à notre terme d’agriculteurs : aussi la classe des kûrmis se subdivise-t-elle en de nombreuses fractions, cinquante-deux, dit-on, mais probablement davantage. D’autres castes sont des sectes religieuses (ainsi les lingaites) , d’autres encore des corporations, des clans, des tribus; leur nom est souvent celui d’un clan ou d’une famille dont elles prétendent descendre, souvent c’est le nom d’un clan ou d’une famille qui les asservit autrefois. Des castes agricoles plusieurs occupent un rang élevé (elles s’abstiennent de labourer) ; plusieurs sont considérées comme infâmes : ainsi les nàmaçûdras du Bengale oriental (1,948,658).

Peu estimés au temps des Çastr'âs , les marchands (banias, mahâjans ou vaiçyas) (3,186,666) forment aujourd’hui une des classes les plus res-

L’INDE MODERNE

pectées et les plus attachées aux anciennes traditions ; ils portent le cordon sacré, se prétendent les descendants des anciens vaiçyas dont ils ont pris le nom ; leurs nombreuses castes se répartissent en treize groupes principaux. Les écrivains (kâyasthas 2,239,810) ont conquis depuis un demi-siècle une grande influence.

Les castes d’artisans (28,882,551) sont pour la plupart des groupes ethniques ; ils se divisent en sous-castes dont les règlements et les privilèges rappellent ceux de nos anciennes corporations (1) .

Au-dessous de ces castes, qui constituent la société hindoue elle-même, il faut ranger les peuplades sauvages, les tribus des bûcherons, des chasseurs, des pêcheurs, les castes de devins, de

(1) D’après le recensement de 1891 ( Blue book, p. 196), les artisans 28,882,551 se répartissaient ainsi : Groupe premier, orfèvres, 1,661,088 (sonar : 1,178,795; aksâle : 307,670; taltan : 56,044). — Groupe deuxième, forgerons , 2,625,103 (luhâr : 1,869,273; kammar : 666,887). — Groupe troisième, charpentiers et maçons , 3,442,201 (sutâr : 681,790; barhai : 932,718; tarkhàn : 696,781; badagi : 452,339 ; asâri : 100,409; kbàti : 301,476 ; gaundia : 76,995 ; raj : 19,770). — Groupe quatrième, ouvriers en cuivre et en laiton , 301,519 (kasêra : 161,596; tathèra : 60,837; bogâr : 37,002).

Presque toutes ces castes correspondent à des groupes ethniques ; toutes forment des corporations. — Voir Civilisation matérielle et Appendice Au chapitre II.

chanteurs, d’acrobates, de danseuses, de prostituées, de voleurs (1).

La transformation : les castes ont perdu leur caractère religieux.

— Influence du lieu d’habitation, de la race, de la profession.

— Chefs et conseils des castes. — Les règlements. — L’cxcommunicatioîi.

Gomme second caractère du régime des castes au dix-neuvième siècle nous avons marqué la transformation.

Dans l’Inde ancienne la caste nous apparaît comme une institution propre de la société hindoue, s’entend d’une société tliéocratique. D’où le caractère religieux de la caste; manquer aux lois de la caste, c’était s’excommunier soi-même et mériter la damnation éternelle.

Avec le temps la caste perdit son caractère religieux. Dans l’Inde elle-même le régime tliéocratique a pris fin et de religieuse la société est devenue civile. Cette évolution de la société, les européens ne l’ont pas comprise tout d’abord, trompés par l'influence que donnait aux brahmanes la domination des étrangers, asiatiques et

(1) Les tables du recensement font figurer les castes de voleurs comme castes de chasseurs, de tresseurs de canne, de vagabonds, de mendiants, etc. Mais ce sont bien des castes de voleurs : ainsi les Minas et les Hârnis du Panjâb (Ibbetson, p. 308, par. 572).

L’fNDE MODERNE

européens, musulmans ou chrétiens. En haine des envahisseurs, les hindous s’étaient rapprochés; dans le nord, quand leurs chefs politiques eurent succombé, c’est aux prêtres qu’ils demandèrent de les conduire; vaincus d’ailleurs et las de combattre, ils ne cherchaient plus leur salut dans la lutte, mais dans la résistance passive : la fidélité aux croyances, aux coutumes d’autrefois. C’est pourquoi les brahmanes n’exercent pas la même autorité dans les régions où musulmans et européens ont détruit la noblesse et dans les régions où cette noblesse a maintenu ses droits : ici d’humbles serviteurs des princes ou des rois, là des prêtres arrogants et tyranniques.

Aussi, malgré ses traditions religieuses, la caste est-elle devenue une institution civile. Les tribus sauvages forment des castes, les unes indépendantes de la communauté hindoue, les autres incorporées dans cette communauté, mais en conservant leurs cultes fétichistes et leurs anciennes coutumes. De même les mahométans, les sikhs, les jains forment des castes. Dans le Panjâb, certaines castes de ràjputs, de gùjars et de jats comptent parmi leurs membres des hindous, des musulmans et des sikhs; un rûjput hindou peut embrasser l’islam sans perdre sa caste.

Si, dans la caste, l’influence religieuse s’affaiblit, d’autres influences s’affirment au contraire ;

ainsi celles du lieu d’habitation, de la race, de la profession.

Le lieu d’habitation. — Les grandes classes : brahmanes, râjputs, banias, kâyasthas, etc., se sont morcelées en centaines de castes locales. Ces castes n’entretiennent aucun rapport.

La race. — Nombre de castes sont des clans, des tribus; dans beaucoup d’autres, les membres se reconnaissent une origine commune. Un métier commun ne suffit pas à rapprocher des castes qui diffèrent par le sang et les coutumes.

La profession. — Toutes les castes d’artisans et de marchands forment des gildes aux monopoles rigoureusement protégés. Pour exercer le métier d’une gilde il faut en faire partie. Les membres d’une gilde ne peuvent changer de métier, ni changer les instruments de leur métier. A la tête de chaque corporation un chef et un conseil élu (panchâyet) (1) : ils règlent toutes les questions relatives à la durée du travail, aux salaires, aux rapports des ouvriers entre eux ou avec ceux qui les emploient. Leurs décisions sont sans appel : quiconque résiste est frappé d’une amende ou même chassé de la caste, s’entend privé de l’usage de son métier.

Des lois sévères maintiennent l’homogénéité des castes. Nul ne peut se marier en dehors de sa

(1) Tous les corps élus proprement indiens portent le nom des panchâyet ou conseil de cinq membres; mais le nombre de membres varie*

L’INDE MODERNE

caste. Nul ne peut fréquenter la maison ou partager les repas d’un homme étranger à sa caste. Cependant beaucoup de castes passent des traités où elles se reconnaissent le droit au mariage.

D’autres lois conservent la pureté de la caste. On ne doit acheter des aliments que des membres de certaines castes; lombre d’un homme impur souille la nourriture d’un râjput ou d’un brahmane.

Enfin d’autres coutumes assurent à la caste un rang social élevé. En première ligne la défense faite aux veuves de se marier. Ensuite l’obligation pour les femmes de vivre dans le zanâna. Dans quelques castes toutes les filles doivent épouser des hommes d’une naissance supérieure.

D’autres obligations ont un caractère plus spécialement religieux : ainsi l’interdiction des voyages en mer, l’abstention de liqueurs fortes et de viande, surtout la volaille et le bœuf.

Quiconque manque aux règlements de la caste est condamné à une pénitence ou excommunié. Souvent des brahmanes prononcent la condamnation et souvent c’est le conseil de la caste, présidé par le chef. L’homme excommunié est frappé de mort civile : les membres de sa caste se détournent de lui, souvent aussi les membres des autres castes. Quelquefois sa femme et ses enfants l’abandonnent (1).

(1) Je citerai ce passage de M. Sénart (Les castes dans l'Inde, p- 76)-

« Les chefs reçoivent, suivant les classes et suivant les régions,

Changements dans la hiérarchie. — Comment les castes gagnent et perdent en considération.

Le régime actuel des castes présente un troisième caractère : changements dans la hiérarchie.

Loin d’être immuable, la hiérarchie des castes se modifie continuellement.

des titres très variés : Mihtar, Choudry, Naik, Patel, Parganait, Sardar, etc. L’emploi est généralement héréditaire... Le chef jouit de privilèges honorifiques. . . et d’avantages matériels... Dans son ressort il préside à toutes les fêtes... Il est entouré d’un conseil d’anciens où les représentants les plus considérés de la caste prennent place. Ce conseil n’est pas nécessairement permanent; il peut être désigné en vue de telle ou telle affaire... Il semble que son autorité soit rarement décisive. C’est aux assemblées de la caste qu’appartient le dernier mot. »

Avant la domination anglaise, ces assemblées pouvaient prononcer la peine de mort : dans certaines castes les chefs paraissent avoir eu le même droit.

Sénart (p. 86) .

« Le cérémonial (de l’excommunication) est significatif : on célèbre proprement les funérailles du coupable exclu de la caste; c’est bien la mort civile avec tous scs effets. Si l’exclu est un homme, sa femme et ses enfants ne peuvent rester purs et garder leur place dans la caste qu’en abandonnant le maudit. »

Aussi, dans le temps où la Compagnie refusait d’intervenir dans le droit privé, l’hindou qui se convertissait au christianisme était exclu de la caste, par suite perdait sa femme et ses enfants.

L’INDE MODERNE

D’une part un mouvement d’ascension.

Des individus, des familles s’élèvent : ainsi les chefs des tribus sauvages reçus dans l’hinduisme, ainsi les familles qui ont reçu des rois le rang de brahmane ou la noblesse.

Des castes s’élèvent. Les unes usurpent de fausses qualités ou s'en font reconnaître par des princes. Les autres s’astreignent à pratiquer certaines coutumes, principalement l’interdiction du mariage des veuves, la réclusion des femmes dans le zanàna, le choix de gendres d’un rang supérieur; après plusieurs générations, les familles qui se sont astreintes à ces obligations se séparent des autres familles de la même caste pour former une caste nouvelle avec un nom particulier; souvent elles changent aussi de classe sociale, des jats et des gujàrs se proclament râjputs. Enfin beaucoup de castes obtiennent l’estime avec la richesse.

D’autre part un mouvement de décadence. Des familles, des castes s’abaissent parce qu elles s’appauvrissent : d’où l’impossibilité d’enfermer les femmes dans les zanànas, de respecter certaines coutumes, de célébrer certains sacrifices, l’obligation de marier les filles dans de basses castes. Les mœurs se relâchant, l’on permet le mariage des

veuves; voilà une famille excommuniée ou une caste déchue.

Ce mouvement d’ascension et de décadence est si marqué que M. Ibbetson a pu écrire dans son rapport sur le Recensement du Panjàb :

Rien n’est plus variable que la caste, rien n’est plus difficile à définir. Le fait qu’une génération a pour ancêtres des membres d’une caste déterminée produit seulement la présomption que cette génération appartient à la même caste; des circonstances sans nombre peuvent être la cause que cette présomption ne soit pas vraie (1).

Morcellement des castes.

Confusion, transformation, changements dans la hiérarchie ont amené le morcellement des castes. Le dix-neuvième siècle a continué l’œuvre commencée par le moyen âge. D’après des travaux faits sur le recensement de 1881, il y avait alors 2,889 castes : encore beaucoup se subdivisaient-elles en sections qui se refusaient le droit au mariage.

(1) Census of the Panjâb, p. 172.

L’IN DK MODERNE

La civilisation européenne et le régime des castes. — La civilisation morale. — La civilisation matérielle. — Les révolutionnaires.

Voilà donc le système des castes tel que l’ont fait le développement naturel de la société hindoue, les invasions des barbares, la féodalité, l’islam, les troubles du moyen âge, le gouvernement centralisé des mongols et l’anarchie du dixhuitième siècle.

Cherchons maintenant dans quelle mesure ce système s’est modifié sous l’action de la civilisation européenne.

La civilisation matérielle.

Esclavage et servage ont été abolis par l’acte V de 1843; d’où le relèvement progressif des basses castes agricoles.

Les moyens de communication rapprochent les peuples de l’Inde, tendent à diminuer le particularisme ; des gens de toute caste se mêlent sur les bateaux, dans les chemins de fer, les tramways, les salles de spectacle.

Grâce à leur bon marché, les produits de l’Eu-

rope se répandent; en 1857, toucher à ces produits était tenu pour une souillure.

Entraînés par l’exemple, des hindous de tout rang adoptent les mœurs et même les vices de leurs vainqueurs : les statistiques annuelles montrent les progrès de l’alcoolisme.

Les emplois du gouvernement sont accessibles à tous : un homme de basse caste entre dans l’administration et gouverne râjputs et brahmanes, il obtient un siège de juge et les condamne; tout entière, la police est recrutée parmi des hommes de rang inférieur.

Le développement de certaines industries enrichit les castes qui les exercent et les tire de leur abjection : ainsi les fileurs de coton, les forgerons, même les tanneurs. L’introduction de nouveaux métiers exige la création de nouvelles castes.

Enfin les nouvelles conditions économiques amènent la transformation rapide de la société tout entière : dans l’Inde comme en tant d’autres pays, ceux qui occupent le rang le plus élevé sont arrêtés par les préjugés, énervés par la puissance, la richesse, les plaisirs, l’attachement à des coutumes mauvaises, les unions qu’inspire l’orgueil ou l’intérêt. Ils succombent dans la lutte pour la vie devant les fils des humbles qui n’ont pas, eux, le mépris, l horreur du travail et la crainte de la souffrance. Dans un demi-siècle, l’Inde, renouvelée de force par la civilisation de l’Angleterre, par la civilisation du monde entier, commencera de devenir un grand pays industriel

et commercial. Lia population urbaine augmentera aux dépens de la population rurale et l’usage des machines agricoles changera l’esprit de la population rurale. La lutte pour la vie, l’àpreté au gain, le goût du bien-être briseront les associations communautaires qui faisaient l’originalité de la société indienne.

L’influence morale.

Sans doute le peuple tout entier a subi cette influence. Avec la foi religieuse on voit diminuer l’autorité des brahmanes et la déchéance politique des ràjputs a fait tomber leur prestige. Partout les anciennes traditions perdent de leur empire. Mais seuls les hindous élevés dans les établissements de l’Etat cherchent à s'assimiler les mœurs et les idées de l’Angleterre.

Longtemps l’Hindustàn et le Panjàb demeurèrent réfractaires à la civilisation européenne; il n’en fut pas de même à Madras et dans le Bengale plus anciennement conquis. La population de ces provinces n’est pas d’origine hindoue; puis des qualités contraires rendaient tamuls et bengalis propres à embrasser des mœurs et des doctrines nouvelles : chez les premiers l’énergie, le bon sens, des tendances démocratiques, une grande liberté d’esprit qui n’exclut pas la prudence; chez les seconds, la souplesse du caractère, le mépris du travail physique, un esprit révolutionnaire, le

goût de l’éloquence sonore et des raisonnements subtils.

Ce qui séduisait le plus les jeunes gens aventureux, c’était la faculté d’entrer dans l’administration ; des hommes de toute origine pouvaient aspirer à tous les emplois. Tandis que nobles et brâhmanes méprisaient les charges publiques offertes par l’étranger, les membres de castes plus humbles les briguaient avec passion : ainsi les kâyasthas, les écrivains publics, dédaignés autrefois, influents, redoutés aujourd’hui. Fonctionnaires, écrivains, journalistes, employés des banques et des maisons de commerce affectèrent de mépriser les mœurs et les croyances de l’Inde ancienne. Pour eux plus de religion, de caste, de communauté familiale ; habillés à l’européenne, ils mangeaient du bœuf et buvaient des liqueurs fermentées, poursuivaient les croyants de leurs moqueries ou même de leurs insultes.

Les événements de 185 7 arrêtèrent cette ardeur. Entre hindous et européens les rapports devinrent difficiles : repoussés par les anglais, les néo-hindous se rapprochèrent de leurs compatriotes. Parmi ceux qui depuis un demi-siècle ont continué de combattre les anciens préjugés, il faut distinguer des tempéraments bien divers.

Préparés par de fortes études, trempés par la lutte, les uns exercèrent une heureuse influence. Entre 1850 et 187 0 le poète Madliu Sudan, converti au christianisme; Iswar Ghandra Vidya-

L’INDE MODERNE

sagar, qui recommandait le mariage des veuves; les chefs du Bràhma Samaj ; aujourd’hui M. Ghose, le chef de l’école positiviste, M. Bonnerjee, le meilleur avocat de Calcutta, et M. Dutt, professeur de littérature hindoue à l’Université de Londres. Bien qu’ayant rompu avec toutes les traditions de leur caste, de pareils hommes jugent avec indulgence ou même avec sympathie les croyances et les coutumes de leurs concitoyens.

D’autres, plus violents, rêvent d’une révolution indienne ; ils voudraient supprimer les privilèges de la naissance, la division en castes, les croyances religieuses, donner à la société hindoue la constitution laïque et démocratique de la société européenne. Leurs conférences, leurs articles de journaux exaspèrent les hindous conservateurs. Cependant, depuis quinze ans, leur hostilité contre le gouvernement a quelque peu diminué leur hostilité contre leurs compatriotes; ils insultent moins les hindous d’ancien régime depuis qu’ils insultent davantage les anglais.

Enfin d’autres n’ont vu dans le radicalisme qu’un prétexte à s’affranchir de toutes les obligations morales imposées par leur religion et leur société.

Dans son romande l’ Arbre empois onne, M. Bankim Ghandra Chatterjee a bien peint le caractère du néo-hindou débauché. Debendra Datta, d’une famille de zamîndârs ruinés par de longs procès,

épouse une femme riche, mais d’un visage déplaisant et d’un caractère acariâtre . Il l’abandonne pour vivre à Calcutta dans la société de jeunes radicaux. D’abord, il s’éprend de réformes sociales, devient membre du Brâhnia Samàj , fonde des écoles et s’occupe de marier des veuves pauvres. Puis, de pareilles occupations fatiguent son caractère énervé; par réforme sociale il ne comprend plus que le relâchement des mœurs : il boit de l’alcool, débauche les filles, plaisante tout ce qui est respectable. Pour montrer son mépris des préjugés, un membre du Bràhma Samàj l’introduit dans son zanâna; Debendra se promet de séduire la femme de son ami ; veuve, elle est recueillie dans la maison d’un parent moins complaisant; il se déguise en chanteuse des rues pour la revoir, puis tourne la tête d’une jolie servante et s’assure ainsi des intelligences dans la maison. Ses intrigues amènent la mort de la maîtresse, la folie de la servante et lui-même meurt du delirium tremens.

Les beaux livres, les nobles efforts d'hommes comme M. Ghose et M. Dutt; les articles violents des journalistes déclassés ; la vie débauchée et criminelle d un Debendra, voilà donc les trois extrêmes où aboutit le mouvement radical hindou. Mais ne retrouvons-nous pas ces tendances dans toutes les révolutions? Avant de devenir le grand orateur de la Constituante , Mirabeau ne futil pas 1 un des pires débauchés d’une époque débauchée ! Lt qui sait si 1 œuvre salutaire de la

L’INDE MODERNE

Révolution française aurait été possible sans son œuvre de violence?

Les néo-hindous partisans de réformes progressives. — Comment ils se fondent sur le principe de révolution. Les associa-

tions qui s’occupent de réformes sociales.

Aux tendances radicales s opposent les tendances des néo-hindous d’opinion modérée, cpii voudraient amener une transformation progressive de la société.

Il convient d’étudier leur psychologie. En Europe ce sont les doutes religieux qui ont provoqué une crise morale intense; c'est la perte de la foi qui inspira leurs pages les plus éloquentes à Lamennais, à Jouffroy, à Renan. Aucun problème politique ou social n’a produit de pareilles angoisses. Dans l'Inde, pays d esprit traditionnel et sans dogmes religieux arrêtés, c’est la transformation sociale qui a posé les cas de conscience les plus graves.

Dans un discours sur la mort de M. Telang, juge à la haute cour de Bombay, son successeur, M. Ranade s’exprimait ainsi (l) :

(1) Many of you, ldessed vvitli a full-grown and integrating civilisation of your o wn ^ will find it hard to imagine tlie twofold life — tlie divided and conflicting life — that we bave to live in the midst of two civilisations, two forma of failli* two ideals of

Beaucoup d’entre vous jouissent d’une civilisation une et complète ; vous comprendrez difficilement la vie double, la vie d’hésitations et de combats, que nous menons, pris entre deux civilisations, deux formes de foi, deux idéals de vie et de conduite. Beaucoup parmi nous ne voient pas la nécessité de cette double existence. Pour quelques-uns, le passé, l’irrévocable passé, est encore le présent, un présent plein de vie; le temps, les événements n’auraient rien changé; comme leurs ancêtres avant eux, ils pourraient vivre et prospérer en s’isolant du monde entier. Pour d’autres le passé est mort, le passé est enterré, le passé ne peut exercer aucun droit sur nous; nos hommages, nous les devons

life and conduct. There are those among us who think that tliere is no occasion for sucli a divided existence. To some of them lhe past, the irrevocable past, is still the living présent. They think that lime and tide bave worked no change, and that tliey mav still live and strive, as their anccstors did before them, isolated from al! the world. There are others among us, again, who think that the past is dead and buried, and lias no obligation on us, and that our allegiance is solely due to the présent and the future. Between these extreme views there are a sinall number ainong us who, wliile they revere the past, would see it gradually adapt itself to the nevv circumstances with which it lias pîeased Providence to surround us, as vve helieve, for our own ultimate good. We cling to the past and yet would keep our liold on the future. We are tlius liable to lie too often misunderstood liy foes and friends alike. Of this class of men our late lamented friend was the guide and the philosopher, and the hero or martyr. 1 verily believe that if his honesty of purpose would hâve permitted him to cast off the toils of such a divided life and led hin» to live in the past as though the présent did not exist, or in the présent as though it had no past, lie would hâve been spared longer-, his liealth would hâve not broken down and his anxieties would hâve been at rest. Our European friends cannot réalisé the character of this struggle which M. Telang and his friends bave to wage. — Bombay, 13 octobre 1893. Cité dans l’article nécrologique de M. Ranade, Ç India , 25 janvier 1901.)

L’INDE MODERNE

au présent et à l’avenir. Un petit nombre garde le milieu entre ces opinions extrêmes; ils respectent le passé, mais ils souhaitent de le voir s’adapter progressivement aux conditions nouvelles que la Providence nous impose et qu’Elle nous impose, nous le croyons fermement, pour notre plus grand bien. Nous tenons au passé, mais nous voulons garder prise sur l’avenir. Aussi amis et ennemis nous méconnaissent-ils souvent. De ces hommes, qui tiennent tout ensemble au passé et à l’avenir, l’ami dont nous déplorons la perte fut à la fois le guide, le philosophe, le héros et le martyr. L aurions-nous déjà perdu si, moins honnête, il se fût soustrait aux peines d’une pareille existence, et qu il eût pu vivre dans le passé comme si le présent n’existait pas, vivre dans le présent comme s’il n’y eût pas eu de passé.

Pour calmer leurs scrupules les néo-liindous s’efforcent de conserver à la civilisation hindoue son caractère original tout en la réformant sous l’inspiration de la civilisation européenne.

Je citerai cet autre discours de M. Ranade.

Pour se développer sûrement, il faut se développer lentement. Des plus hardis voudraient achever en dix ans l’œuvre de tout un siècle. Il faut résister à cette tentation; sous ce rapport je 11e sache pas de meilleur enseignement que la doctrine de l’évolution; ne nous apprend-elle pas que la croissance doit être structurale et organique, et affecter toutes les parties de l’organisme, 11’en négliger aucune aux dépens des autres?... Briser avec le passé, nous ne le pouvons pas et nous ne le devons pas non plus, car ce passé est un héritage de gloire qui doit nous enorgueillir et non pas nous faire honte (1).

(1) Maliatlev Govind Ranade, né le 20 janvier 1842. Élève de l’Université de Bombay ( Felloiv , 1865). Professeur au collège

Les néo-hindous ont fondé des associations : les unes conservatrices comme le D/wma Mandai ; les unes d’opinions plus avancées, comme la Pùna social reform Association. Les membres de la National Social Conférence tiennent chaque année un congrès dans l’une des villes de l’Inde. Ces associations ont différents moyens d’action : réunions périodiques, livres, journaux, brochures, visites à domicile; elles cherchent à lier leurs membres par des vœux. Voici les points sur lesquels porte surtout leur effort : autorisation donnée aux

Elphinstone. Entré dans la magistrature en 1866. Membre de la Haute-Cour de Bombay (1893). Mort en janvier 1901. L’un des hindous les plus influents par son intelligence, sa science et sa philanthropie. (Article nécrologique dans India , 25 janvier 190 1.)

Depuis 1894. la conférence provinciale du Bengale demande que les castes autorisent les voyages en mer, nécessaires pour l éducation des hindous. Ce vœu a été exprimé par d’autres conférences.

M. Bose (il, 94) donne les chiffres suivants, qui sont curieux. Dans le sanatorium de Darjiling, il y avait en 1888-89, 114 hindous vivant et mangeant à l’hindoue, contre 181 vivant et mangeant à l’européenne; en 1889-90, les chiffres étaient 163 et 222; en 1890-91, 135 et 186. 11 faut observer que les hindous orthodoxes fréquentent peu les sanatoriums.

Parmi les associations, il faut encore citer la Kûyastha Conférence et le Walterkrit Râjputra HitakArinî Sabliâ. Elles cherchent a restreindre les dépenses des mariages et ont émis le vœu qu on ne dépensât pas plus de six mois de revenus pour le mariage d un fils et d’un an de revenus pour le mariage d’une fille. (Congrès de Bareilly, 1891.) (Bose, i, 68.)

L’INDE MODERNE 241

veuves de se remarier; interdiction de marier les enlants avant l’âge nubile; abandon des cérémonies ruineuses qu’occasionnent les noces et les enterrements ; défense de faire danser des bavadères dans les fêtes familiales.

Sur les questions les plus importantes, les réformateurs n’ont obtenu que de médiocres succès. Les hindous qui les suivent forment une faible minorité.

Mais bien des adoucissements ont été apportés au régime delà caste. Seules quelques très hautes castes défendent encore l’usage de la viande et des liqueurs fermentées; même le fait de manger dubœuf est toléré dans les grandes villes. Et ceux qui voyagent sur mer (un péché mortel) obtiennent facilement leur pardon des brahmanes.

Bien qu’indécise encore, l’influence morale de la civilisation européenne s’étend chaque jour davantage. Six cent mille jeunes gens reçoivent l’enseignement secondaire ou l’enseignement supérieur; par suite, il se trouve plusieurs millions d’hindous élevés à l’européenne. A un moindre degré, les petits fonctionnaires, les employés, les hommes de la police, les soldats, les commis des magasins et des maisons de banque, les ouvriers employés dans les usines, tous ceux qui lisent les journaux anglais ou indigènes, perdent de leurs superstitions et de leurs préjugés. Euxmèmes exercent une action sur la masse. Gomme

le morcellement des castes, les doctrines morales de l’Europe, ses efforts matériels contribuent à détruire lentement la forte organisation de l’ancienne société.

Page 1