G. LA FAMILLE
La famille et la vie privée. — La famille hindoue. Le mariage, la filiation, la puissance paternelle.
Après l’évolution de la religion et de la caste, étudions révolution de la famille. Dans la famille aussi tout est changement et confusion, tout dit la dissolution delà société ancienne, la formation d une société nouvelle aux tendances encore incertaines.
Il faut examiner séparément le développement des institutions familiales et leur transformation sous l’influence de la civilisation européenne.
D’abord le mariage.
Les auteurs anciens connaissent huit formes de mariage. Les premières, le rapt et le viol, Tappellent la barbarie primitive; solennelles et compliquées, les dernières nous montrent l’apogée du régime patriarcal : c’est un’acte grave entre tous
L'INDE MODERNE
que d’admettre une étrangère au culte du foyer et des ancêtres. Deux formes seulement ont survécu : l’une, le mariage bràhma, est conservé dans les familles respectueuses de la tradition : le père sépare sa fille de son foyer pour la donner au fils d autres aïeux, au représentant d’un autre foyer; dans le mariage àsura, condamné par les Çàstras, le père ne donne pas sa fille, il la vend ; le mariage âsura n’est plus en usage que chez les paysans de l’Inde méridionale (1) .
L’union matrimoniale est dominée par deux lois.
L’une très ancienne et qui perd de sa force : c’est une loi d’exogamie. L’hindou ne peut épouser une femme qui lui soit sapinda; l’on appelle sapindas tous les parents par les mâles jusqu’au sixième degré, tous les parents par les femmes jusqu’au quatrième. De plus certains auteurs défendent les mariages entre membres du même gotra, c’est-à-dire entre les descendants par les mâles d’un même rishi du Veda. Mais ces règles, la dernière surtout, ne sont appliquées rigoureusement que dans les hautes castes des brahmanes et quelques castes de banias (2) .
(1) Pour les huit formes de mariage, voir l’Appendice du premier volume. Le mariage bràhma est de fait le seul mariage légal. Cf. Mayne, Hindu law and Usage , p. 97 et suiv.
(2) De M. Ibbetson (par. 353, p. 182).
« Le mot gotra (plus communément got ) veut dire famille, il désigne les descendants d’un ancêtre commun... Les brahmanes prétendent que leurs gotras ont été nommés d’après les grands rishis hindous, mais ils ne disent pas clairement si les membres
La seconde loi est une loi d endogamie. L on doit se marier dans sa caste. Cette réglé est inconnue aux auteurs classiques : tous reconnaissent comme légitime le fils né d’une femme d’un rang inférieur, beaucoup lui attribuent les mêmes droits qu’aux enfants nés de femmes d’une condition égale. Mais dès le douzième siècle les commentateurs défendaient les unions entre personnes de différentes castes; la prohibition est absolue aujourd’hui (1).
des gotras descendent vraiment du rislii dont ils portent le nom ou s’ils ne réclament qu’une parenté spirituelle... Quoi qu’il en soit, les gotras brahmaniques sont devenus absolument héréditaires chez les brahmanes; tout brahmane appartient à l’un ou l’autre de ces gotras. Ainsi le gotra est plus étendu que la tribu; et tandis qu’il se forme toujours des tribus et des clans nouveaux, il ne peut se former aucun gotra.
« Mais le gotra brahmanique s’étend bien au delà de la classe des brahmanes; d’après la théorie de la religion hindoue, tout hindou, quelle que soit sa caste, appartient à l’un ou à l’autre de ces gotras... La plupart des paysans hindous ne savent pas qu’ils appartiennent à un gotra, ni ce qu’est un gotra. Mais toutes les castes strictes comme les banias, les khalris, les aroras connaissent leur gotra et le proclament. *
Il va de soi que les banias ou même la plupart des brahmanes ne descendent pas des rishis, à supposer qu’aucun brahmane en descende. La division en gotras est une nouvelle preuve du goût des hindous pour tout régler et tout classifier.
Je ne puis exposer ici en détail la théorie de la parenté sapinda. Il suffira de savoir que, dans le droit ancien, les agnats étaient seuls sapindas. Mais depuis longtemps déjà les commentateurs ont donné aux cognats le rang de sapinda : les uns n’admettent comme sapindas que les cognats jusqu’au quatrième degré; d’autres étendent cette parenté jusqu’au sixième degré ou même plus loin.
Cf. l’Appendice du premier volume.
(1) Cf. Manu, ix, 149 à 154. JUuouayana, ii, 2, 8. Gautama*
L’homme et la femme doivent se marier avant 1 âge de puberté ; différer jusqu’à cette époque le mariage d’un enfant est pour des parents de haute caste un crime emportant excommunication et un péché mortel.
Toutes les hautes castes condamnent le mariage des veuves et le divorce.
Tant que subsistèrent les coutumes aryennes, les hindous ne purent avoir qu’une épouse légitime; toute autre femme introduite dans la maison était une concubine. Cependant dès le temps de Manu la polygamie n’était pas rare chez les riches; elle se répandit après la conquête musulmane; les cours anglaises l’ont formellement sanctionnée (1).
xxviii, 35 à 38. Vasisutiia, xvii, 21, 25. Naiuda, xii, 4 à 6. Yajnavalkya, i, 56, 57. — Mayne, p. 104.
Voici le texte le plus important de Manu (ix, 151). Il suppose quatre fils d’un brahmane défunt par quatre femmes de castes différentes.
« Le brahmane prendra trois parts de l’héritage, le fils de la femme kshatriya deux, le fils de la femme vaiçya une part et demie, le fils de la femme çûdra une part. »
Le Mitakshara (i, 8, 2) reconnaît encore les mariages mixtes, mais la phrase semble indiquer qu’à cette époque ces mariages étaient rares.
Aujourd’hui ces mariages sont formellement prohibés, même le plus souvent, entre sous-castes d’une même caste.
(1) L’obligation de marier les enfants en bas âge ne remonte qu’au début de l’ère moderne; encore ne s’appliquait-elle qu’aux fill es. Manu veut que les hommes se marient entre vingt-quatre et trente ans, les femmes entre huit et douze; cependant, même pour les filles, la régie n’est pas absolue. Cf. Manu, iiï, 1-4; ix, 94; ix, 88; ix, 91), 91, etc. On trouve dans Yajnavalkya qui serait du troisième ou du quatrième siècle del’ère actuelle (i, 64\
Ainsi les lois qui règlent le mariage nous montrent une société dominée par des influences contraires : souvenir des lois aryennes, moeurs dravidiennes, coutumes musulmanes, mais un principe prévaut : l obligation d’avoir un fils qui célèbre les sacrifices familiaux et conserve le nom.
Les anciens hindous ne souhaitaient pas seulement la naissance d’un fils qui leur rendit les honneurs funèbres; ils souhaitaient la naissance de beaucoup de fils qui les défendissent et travaillassent pour leur amasser des richesses. Aussi les anciens auteurs reconnaissent-ils comme fils, outre l’enfant légitime, l’enfant naturel, l’enfant adopté, l’enfant de la femme adultère, le petit-fils né d’une fille (quand à l’époque du mariage son père a formellement stipulé qu’un des enfants à naître lui appartiendrait), le fils qu’on achète ou qui se donne, etc.
que le tuteur d’une jeune tille est coupable d’avortement s’il ne l’a pas mariée avant la puberté. Un auteur plus récent, Parasara, dit que les parents d une jeune tille formée et non mariée méritent l’enfer, vu, 6, 7.
Pour le mariage des veuves, voir p. 288.
Sur la polygamie, les textes de Manu sont contradictoires, cette compilation comprenant des préceptes de differents auteurs et de différentes époques. Cf. iii, 12, 13; v, 168; ix, 101, 102; ix, 77 à 82; ix, 85; x, 10. Cf. aussi Apastamba, ii, 5, n, 12, 13et i, 10, 28, 19.
Cf. Bose, ii, p. 58, et II. Mayne, p. 109.
L’INDE MODERNE
L’évolution de la société changea l’organisation de la famille ; les enfants ne furent plus une aide, mais une charge. Et la loi ne conserva que deux filiations : la filiation légitime et la filiation adoptive. Dans la société hindoue comme dans toutes les sociétés qui ont pour fondement le culte des ancêtres, l’adoption a une importance considérable; de fait la plupart des anciennes familles ne se sont perpétuées que grâce à l’adoption (1).
(1) Filiations reconnues par les Çàstras : fils légitime ( aurasa ), fils d’une fille ( putrikâ putra ), fils de la femme qui connait un autre homme avec le consentement de son mari (kshetraja), fils né clandestinement (gûdhajo) , fils d’une jeune fille ( kânîna ), le fils de la fiancée épousée enceinte ( sahodha ), le fils d’une veuve qui se remarie (paunarbhava) , le fils d’une çûdra ( nishâda)9 d’une concubine (pârasava'), le fils adopté ( dattaka ), celui dont on fait son fils ( kritrima)y le fils acheté ( Krîtahci ), le fils que son propre père a chassé ( apavidd/ia ), le fils qui se donne lui-même {svayamdatlaka) . Gf. Mayne, p. 79.
Adoption . — Dans les temps anciens l’adoption proprement dite était peu commune, car, à défaut de fils ou de fils de son fils, l’aïeul pouvait faire assurer le culte familial par le fils de sa fille ou le fils d’un frère. Mais plus tard le fils d’un frère ne fut plus reconnu comme fils, s’il n’était pas adopté.
Manu (ix, 168). — Celui qu’un père ou une mère donne à un tiers comme fils (si le donataire n’a pas de postérité et que l’enfant soit de la même classe et de dispositions affectueuses) sera considéré comme le fils du donataire et le don sera confirmé par une libation d’eau.
Vasisijtiia (xv, 1 à 8). — Un fils formé par les fluides séminaux et le sang procède de son père et de sa mère comme l’effet procède de la cause. L’un et l’autre parents ont le droit de le vendre ou de l’abandonner. Mais que nul ne donne, que nul n’accepte un fils unique, puisque ce fils doit engendrer des descendants qui célèbrent les sacrifices dus aux ancêtres! Qu’aucune femme ne donne ou n’accepte un fils sans le consentement de son mari !
Prêtre du foyer, représentant des aïeux, le père exige l’obéissance et le respect. Mais dans le cours des temps son autorité a diminué.
Chez les aryens la puissance paternelle devait être absolue, puisque toutes les légendes parlent de pères qui sacrifient leurs fils ou les vendent comme esclaves.
Narada dit encore :
L’enfant est majeur et indépendant après la mort de ses parents; de leur vivant, il dépend d eux, quel que soit son âge (III, 38).
La légende du bouddha s’enfuyant dans la jungle montre que la puissance paternelle était déchue au sixième siècle avant l’ère actuelle.
Nous trouvons dans Manu (VIII, 299,300).
Pris en faute, la femme, le fils, l’esclave, l’élève, le frère cadet seront battus avec une corde ou avec le bambou — mais toujours sur le dos, jamais sur une partie
Celui qui veut adopter un fils doit assembler ses proches, avertir le roi, faire dans le milieu de sa demeure un sacrifice au feu en prononçant des paroles tirées des Vetlax ; il peut adopter un enfant qui lui soit proche ou, à défaut de tout enfant proche, un enfant dont la parenté soit plus éloignée. En cas de doute, que cet enfant de parenté éloignée soit traité comme un çùdra! La classe importe, car l’adoption d’un fils équivaut à la délivrance de beaucoup d’ancêtres.
Pour une théorie complète de l’adoption, Cf. Mayne, p. 127 et suiv., chap. v.
L’INDE MODE II N E
noble; celui qui les frapperait ainsi commettrait le même péché qu’un voleur.
Les versets, 225, 226, etc. ctu deuxième livre s’expriment ainsi :
Le maitre est l’image de Brâlima, le père l image de Prajâpati, la mère l image de la terre...
xVinsi nul ne doit manquer de respect à son maître, à son père ou à sa mère.
Celui qui est dévoué à sa mère obtient notre monde inférieur, celui qui est dévoué à son père le monde moyen; celui qui est dévoué à son maître le monde de Brahma.
Le père méritait donc moins de respect que le maître.
Un texte plus concluant encore (VIII, 27) :
Tout héritage reçu par un enfant devrait être gardé par le roi jusqu’au jour où l’enfant aura fini scs études ou atteint sa majorité. (Les auteurs hindous fixent la majorité à seize ans.)
Tuteur de tout hindou mineur, le roi délègue son autorité au père ou à son défaut à la mère. Le père n’est qu’un délégué, il n’a plus la puissance souveraine que lui attribuent les légendes aryennes. Déjà faible à l’époque classique, 1 autorité paternelle s’affaiblit davantage dans le cours des siècles. La loi anglaise la restreint encore, mais elle a reculé la majorité jusqu’à dix-huit ans ( l) .
(T) Voici les causes qui ont affaibli la puissance paternelle :
Le pouvoir absolu des rois. La suprématie des brahmanes qui, au nom de la tradition, interviennent dans toutes les affaires de»
Évolution du droit de propriété. — La propriété patriarcale. — La propriété familiale indivise. — La propriété individuelle.
Avec révolution de la famille, l’évolution du droit de propriété.
Trois périodes, marquées chacune par un régime différent.
familles. La vie en commun des sapindas : du vivant de l’aïeul, la puissance paternelle lui appartient plus qu’au père; apres la mort de l’aïeul, le chef de la communauté exerce une certaine autorité sur le père et sur l’enfant; tous les enfants des frères et des cousins sont d’ailleurs élevés en commun d’après la tradition; ils sont considérés comme les enfants de la famille et le père ne peut guère intervenir dans leur éducation. Le fait que les hindous se marient en bas âge et sont pères à douze ou treize ans : quelle autorité un père de cet âge peut-il avoir sur ses enfants? Enfin les règlements de la caste, qui contraignent le père à enseigner à son fils un certain métier^ à le marier dans de certaines conditions, à le traiter d’une certaine manière. L’on peut dire que dans l’Inde la caste a détruit l’indépendance de la famille, et si bien que le père est seulement considéré comme le tuteur de ses enfants. S’il contrevient aux règlements de la caste, le chef, le conseil ou l’assemblée de la caste lui retire la tutelle ; tel était le cas autrefois pour les hindous qui se convertissaient au christianisme.
Les cours indo-britanniques ont introduit dans l’Inde la législation anglaise. En équité un pouvoir discrétionnaire est donné aux juges de contrôler ces droits légaux de garde attribués au père et au tuteur quand l’exercice capricieux de ces droits pourrait nuire matériellement au bonheur et au bien-être de l’enfant; quand leur mauvaise conduite ou leur propre consentement leur a fait perdre ces droits; quand leur manière de vivre ou leur position rend non seulement désirable, mais essentiel au bien-être de 1 enfant, que leurs droits leur soient retirés ou soient diminués. Cf. Mayne, p. 269.
Tj’I N DE MODERNE
La propriété patriarcale. L’aïeul est maitre absolu et des biens qu'il gagne, et des biens dont il bérite, et des biens que ses enfants ou petits-enfants acquièrent par leur travail personnel.
Nous trouvons dans les Castras :
Trois personnes sont réputées par la loi incapables de rien posséder; ce sont la femme, le fils et l’esclave; tout ce qu’ils gagnent appartient au maître auquel euxmêmes appartiennent (1).
La propriété familiale indivise. Dans l’établissement de ce régime, deux étapes.
Le père meurt. A qui appartiendra la gérance des biens? Au fils aîné, dit Manu (IX, 105) ; mais la loi hindoue ne lui reconnaît aucun rang. Au fils le plus capable, disent d autres Çàsiras. De toutes façons, après la mort du père, la famille n a plus de chef véritable ; l’administration de la fortune revient à un membre d’une assemblée d égaux. Tous ont les mêmes droits et les mêmes devoirs : chacun travaille sans qu’on lui tienne compte de son travail et prend ce dont il a besoin sans qu’on enregistre ses prises.
(1) Manu (viii, 416). Cf. aussi Narada (v, 39).
La seconde étape marque un moment décisif dans l’évolution de la société. Le régime de la propriété famdiale indivise n’est plus un régime d’occasion que la mort de l’aïeul rend nécessaire ; c’est le régime légal. Les biens héréditaires ne peuvent plus être la propriété particulière d un membre de la famille, ce membre fût-il l’aïeul ; ces biens sont la propriété de la famille ellemême. Tous ses membres, à quelque génération qu’ils appartiennent, en sont co-propriétaires. Le petit-fils a sur les biens les mêmes droits que l’aïeul et la jouissance du père ne sera pas plus étendue que celle de l enfant. Par suite, nul ne peut engager les biens ou les aliéner (1).
(1) Propriété familiale indivise {joint farnily System) . —
Textes attribuant la {gestion de la communauté au fils aîné : Manu, ix, 105. Texte l’attribuant au fils le plus capable : Narada, xiii, 5.
La propriété familiale indivise comprend : a) les biens héréditaires; b) les biens acquis par la communauté; c) les biens acquis par un membre en particulier et abandonnés par lui à la communauté(tel était toujours le cas dans le droit ancien). Cf. Maysk, chapitre vm.
Propriété personnelle . — Deux textes anonymes très importants sont cités dans le Mitakshara (i, 1, 31 et 32). L’un faisant allusion à la vente : « Il y a six modes de transfert de la propriété : consentement des habitants de la même ville, des membres du même clan, des voisins, des héritiers, et le don d’or ou d’eau. » L autre établissant l’hypotheque : « Pour les biens immuables, la vente est défendue, mais les parties intéressées peuvent consentir une hypotheque. »
lextes autorisant un membre à sortir de la communauté, mais en abandonnant ses droits sur la propriété indivise : Manu, ix, 207 ; Yajnavalkya, i i, 116, etc.
lextes autorisant un membre de la communauté à conserver
L’INDE MODERNE
Le régime de la propriété personnelle. Ce régime s’établit de deux manières :
D’une part I on distingue les biens acquis des biens héréditaires. La dot de la femme, les profits résultant de métiers spéciaux ne tombent plus dans la communauté.
D’autre part, les membres de la communauté auront la faculté delà dissoudre ; chaque membre pourra même demander à sortir de l’indivision. Le droit de partage est difficilement admis pour la propriété foncière ; car le sol appartient le plus souvent aux villages, puis les membres d’une famille ont intérêt à ne pas morceler leurs biens. Mais la création d’une propriété mobilière pousse les hommes intelligents et actifs à se séparer d’associés incapables, les brahmanes les y encouragent : autant de foyers distincts, autant de
pour lui seul les fruits de son travail personnel, sans renoncera sa part des Liens communs : Manu, ix, 206 à 209. Gautama, xxviii, 27 et 28; Nauada, xur, 6, 10 et 11, etc.
Textes autorisant les frères et les cousins à dissoudre la communauté : Manu, ix, 111. Gautama, xxviii, 4.
Textes autorisant la dissolution de la communauté du vivant du père et avec son consentement : Apastamba, xiv, 11; Bai — diiayana, n, 2, 1; Gautama, xxviii, 2, etc.
Textes autorisant les fils à sortir de l’indivision, même contre la volonté du père : Vishnu, xvii, 1, 2; Mitakshara, i, 2, 7 ; i, 3, 1 et 2; i, 6, de 5 à 11. Smriti Candrika, i, de 12 à 17; et i de 19 à 23, de 28 à 38.
Cf. Maynk, p. 306 et Maonaghten, chapitre iv.
cultes, par suite autant de profits pour le sacerdoce. Du temps de Manu tout membre d’une communauté familiale peut réclamer sa part à ses frères, il ne peut la réclamer à son père. Les auteurs du moyen âge lui accordent ce droit.
La constitution de la propriété individuelle a pour conséquence l’héritage. Sous le régime de la propriété collective, les enfants nouveau-nés entraient dans la communauté, sans hériter au propre sens du terme. Manu expose déjà un système des successions. Longtemps le droit d hériter est limité aux agnats; au moyen âge les droits des cognats sont pleinement reconnus.
Avec les successions ab intestat , des successions testamentaires conseillées par les brâhmanes, qui comptent sur les terreurs des mourants pour augmenter leurs richesses. Ces successions restreintes il est vrai et contraires au sentiment général : le mot même de testament n’existe pas dans la langue hindoue (1).
De meme que l’évolution du droit européen, l’évolution du droit hindou nous apprend donc la
(1) Successions ab intestat. Textes : Manu, ix, de 184 à 203; Apastamba, ii, 14 de 2 à 5; Gautama, xxviii, 18 ;Mitakshara i et il; Daya Bhaya, xi.
Cf. Mayne, chap. de xvi à xix et Macnaguten, chap. ii. Successions testamentaires. Les textes ne sont pas anciens et se trouvent seulement dans les Digestes compilés pour la Compagnie. Il existe des actes passés par les conseils législatifs; ainsi : Acte xxi de 1870, et de nombreuses décisions des cours de justice.
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transformation progressive de la famille. Après l’autorité absolue du père la reconnaissance des droits de l’enfant mineur, la liberté absolue de l’enfant majeur ; après le régime patriarcal la propriété collective, puis la propriété personnelle.
Mais révolution du droit a devancé l’évolution de la société. Si le régime patriarcal a disparu, si le père et les enfants sont considérés comme copropriétaires des biens héréditaires, les enfants exigent rarement de leur père le partage de ces biens; souvent frères et cousins travaillent en commun les terres de la famille, beaucoup continuent d habiter sous le même toit, le plus âgé gère la communauté.
La vie privée des hindous. Le brahmane orthodoxe. — Religion familiale. Les sacrements. Le mariage. Les funérailles; les croyances des hindous sur l’état de l’homme après la mort.
Gomme par leur situation légale, les familles hindoues diffèrent par leurs habitudes : ici les mœurs mêmes du passé, là celles de la société transformée, que connut le dix-huitième siècle, ailleurs encore les usages, les vêtements,, la nourriture des européens.
Représentons-nous la vie familiale des brahmanes orthodoxes. Quelques-uns possèdent des
fortunes considérables, beaucoup sont dans une condition médiocre ou misérable. Mais la fierté de tous est la même, comme leur rigide observance des rites.
Frères, neveux, cousins germains habitent ensemble et cultivent les biens héréditaires; avec eux des parents pauvres, des amis recueillis par charité, un nombreux personnel de serviteurs, chaque service exigeant un homme d une caste différente (1),
A la campagne un large enclos; au milieu de jardins des pavillons spéciaux pour les hommes, les femmes, les domestiques. Dans les villes, des bâtiments assez hauts entourant une cour rectangulaire. Le principal sur la rue : une grande porte en forme d’arche, au-dessus une large fenêtre à chaque étage : c’est la salle de réception ; des fenêtres plus étroites éclairent les appartements ; ce bâtiment est réservé aux hommes. Plus petites, plus basses, plus obscures, les chambres qui donnent sur la cour sont celles du zanâna.
Toute famille pieuse a sa chapelle. Sur l’autel un plateau avec une sonnette, la conque consacrée à Vishnu, un vase pour les libations et cinq pierres symboliques : le quartz blanc représente Çiva, le caillou noir Vishnu, la pierre métallique
(1) Le recensement de 1891 portait 10,008,387 personnes rendant des services domestiques, dont 2,402,544 serviteurs employés à l’intérieur et 1,241,521 serviteurs rendant des services divers, le reste surtout barbiers et blanchisseurs. Cf. Recensement de 1891 ( blue booA'), p. 101.
Parvàti, le cristal Sûrya, dieu du soleil, et la pierre rouge Ganeça, dieu de la sagesse. Quelques brahmanes conservent aussi le feu sacré comme c’était l’usage dans les temps anciens (1).
Voici la vie quotidienne d’une famille ortho-
(1) La pierre (le Vislmu est le çâla-grâma , la pierre de Civa le bâna-linga .
Bain du matin : sauna. Application des cendres : bhasma dhârana. Marque faite avec la cendre sur le front : pundra ou tilaka . L’acte de nouer les cheveux : çikliâ-bandhana . Prière du matin : prâtah-sandhyâ. Acte de prendre de l’eaudans la bouche : âcamana. Acte de respirer par les narines : prânâyâma.
La syllabe om est, de fait, composée de trois lettres, l’o pour les hindous étant formé d’un a et d’un u. L’a représente Brahma, Vu Vishnu et la nasale Çiva.
La pièce ni, 62, 10 du Veda s’appelle gâyatrî ou sâvitrî.
Baptême matinal : mârjana. L’hymne X, 190, du Veda : aghamarshana . Hommage au soleil : arghya dâna. Imposition des doigts : kara-nyâsa. La prière du matin se termine par un hymne à Mitra (/?. V. ni, 59) (cette prière se récite debout, d’où le nom d'upasthâna,) la récitation de la généalogie ( gottroc câra ) et un hymne à la trimurti.
Après ce premier office (sandhyâ) , le brahmane orthodoxe en célèbre deux autres appelés brahmayajna et tarpana. Puis il rentre dans sa maison et honore les dieux par le sacrifice du feu (Aoma), les pierres symboliques par l’office appelé deva-pûjâ. Chambre consacrée au culte du feu : homa-çâlâ. Chambre consacrée au culte des pierres symboliques : maudira. Le plateau portant les pierres, la clochette et la conque : pancâyatana. Clochette : g hanta. Conque : pâncajanya . Vase pour les libations : kalaça.
Cérémonies précédant le repas du midi : vaiçvadeva et bali harana. Cérémonie du repas lui-même : bhojanavidhi.
Toutes ces cérémonies sont décrites dans Moniku- Williams, Brâhmanism and Hindûismy chap. xv.
doxe. Il fait encore nuit et déjà la maîtresse est debout qui réveille les servantes et met tout en ordre dans la maison. Dès que le ciel s’éclaircit, le maître se lève et nettoie ses dents avec un morceau de figuier (c’est la première purification). Puis il se rend au bord d’une rivière ou d’un étang sacré.
Sur les rives du Gange, que rougissent les premières lueurs de l’aurore, des milliers d’hindous : point de femmes, leur présence serait une souillure. De ces hindous, ceux-ci des brahmanes au front orgueilleux, ceux-là d’humbles gens qui se tiennent à l’écart.
Seul le brahmane de haute caste accomplit toutes les cérémonies ordonnées.
Debout il dit :
Je fais mes ablutions du matin dans ce fleuve sacré en présence des dieux et des b rA h mânes pour me purifier de toute faute commise par pensée, par parole, par action ou par omission.
Puis il se frotte le corps avec les cendres de son foyer, se marque le front des raies de Giva ou du trident de Vishnu et relève ses cheveux en houppe.
Cependant les premiers rayons du soleil jaillissent de 1 horizon. Tourné vers l’astre divin, le brahmane purifie sa bouche en prenant de l’eau, ses narines en aspirant de l’air; il prononce la syllabe sacrée Om, répète les noms des éléments et fait cette prière ;
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Méditons sur la gloire et la bonté du dieu qui a tout vivifié; puisse-t-il éclairer notre entendement (1)!
Soudain l'astre apparaît, inondant de clarté l’immense plaine couverte de rizières, les hauteurs sablonneuses qui bordent le fleuve, les eaux changées en feu. Le brahmane se baptise luimême dans le Gange.
Eaux saintes, s’écrie-t-il, donnez-nous la santé, la vigueur et la joie. Tombez du ciel en pluie bienfaisante. Pareilles à des mères aimantes, bénissez-nous, faitesnous participer à votre essence divine. Coupables, nous venons à vous : purifiez-nous. Faibles, nous venons à vous : rendez-nous heureux et bons (12) !
Que le soleil, que les dieux vainqueurs de la colère me délivrent de la luxure et de l’orgueil ! La nuit m’a fait pécher par pensée, par parole, par action; pécher par mes mains, par mes pieds, par les organes de tous mes sens. Puisse la nuit, qui se dissipe, emporter toutes mes fautes! Pour être sanctifié par ton immortelle lumière, je m’offre à toi, soleil radieux (3).
Rentré dans sa demeure, le brahmane offre des feuilles de tulasî et de bilva aux pierres symboliques. Puis il vaque à ses occupations, mais deux fois encore, à midi et le soir, il devra honorer la Divinité.
Au milieu du jour le repas principal. Seuls les hommes y prennent part. Debout ils célèbrent tous les dieux et leur offrent les prémisses de leur nourriture; puis, formant une longue rangée, ils
(1) Rig veda , m, 62, (296) 10.
(2) Rig veda, x, 9.
(3) Taittirîya ara ny ah a (x, 25).
s’assoient sur des nattes, leurs jambes repliées; mères, femmes et filles font le service. Gomme plats des sucreries, de la farine et du riz bouilli présentés sur des feuilles. Ni poisson, ni viande, ni liqueur fermentée. Le soir un second repas moins copieux. Puis les hommes fument le hukâ, les femmes mâchent des feuilles de bétel préparées avec de la noix d’arec et d’autres substances (pân) .
Les pieux brahmanes portent encore le costume d’autrefois : deux pièces d’étoffe blanche non cousues, le dhuti roulé autour des hanches, le châdar passé sur l’épaule (I).
Ils condamnent la danse ; beaucoup aiment la musique, peu permettent à leur femme de la cultiver. Ils font représenter chez eux des pièces religieuses (yâtrâs ou rasas).
Le brahmane observe les jeûnes prescrits par la tradition, il célèbre les fêtes sacrées (2). Des quarante sacrements d’autrefois quelques-uns seulement sont administrés. Le baptême du fils : son horoscope tiré, il reçoit un nom, le plus souvent celui d’une divinité. Les fiançailles. La remise du
(1) Cependant, depuis la conquête musulmane, l’usage des vêtements cousus devient général; beaucoup ont la tunique ou chûpkan. L’influence de l’Europe s’impose même aux plus orthodoxes : quelques-uns portent du linge, des chaussettes, des souliers, un court veston d’étoffe sombre et boutonné jusqu’en haut.
(2) Pour les fêtes religieuses, voir p. 18/ ; pour les sacrements, Appendice II du premier volume.
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cordon brahmanique : comme les brahmanes et les ràjputs, les banias, les kàyasthas portent aujourd’hui le cordon sacré, même les membres de certaines castes méprisées.
De tous les sacrements le plus important est le mariage. Riches et pauvres mettent leur honneur à donner des fêtes pour les noces de leurs enfants.
Le jardin d’un riche brahmane. Une claire jit de printemps. Les arbres enguirlandés de lanternes de papier; sur toutes les façades de la maison des verres de couleur. Dans les reflets "dychromes la foule pressée : turbans en spirale, draperies blanches, jaunes, rouges, les épaules et les membres nus à la peau sombre ou claire. La grande salle : les invités forment cercle, assis sur ,0s nattes. Au milieu deux ou trois bayadères : ou longues robes aux larges plis, des teintes voyantes, surtout le rouge. Grimées, les yeux peints, de grands anneaux dans les oreilles et le nez. Et lentement, remuant à peine, chantant d’une voix monotone, elles miment les amours de Krishna et de Râdhâ.
Puis, à la lueur des torches, par les rues où se presse la foule, c’est une longue procession de cavaliers, de chariots, de voitures, des milliers d’hommes et de femmes avec leurs plus beaux abits. Sur un cheval richement caparaçonné, le marié (dix ans à peine, quelquefois moins) : vêtement de drap d’or, mitre couverte de bijoux, col-
liers de diamants et de pierres précieuses. 11 tient dans ses bras sa petite fiancée, une enfant de cinq ou six ans, voilée, enveloppée dans un grand châle de soie jaune ou rouge. Au-dessus de leur tête une ombrelle de pourpre ; on les évente avec des éventails d’argent.
Cette procession conduit la fiancée à la maison de ses beaux-parents. Déjà dans la demeure de son père on a fait les cérémonies du mariage. Cérémonies nombreuses et compliquées. Un brahmane lie par un morceau d’étoffe les vêtements des fiancés; sous l’étoffe ils unissent leurs mains ; on leur marque le visage de taches rouges, on jette des guirlandes de fleurs sur leurs épaules. Un brahmane met une corde à leur cou. Le fiancé trempe ses mains dans du lait. Suivent d’autres actes accompagnés de prières; aucun n’affecte cependant un caractère sacramentel. Plus tard l’on célébrera dans la maison du marié une cérémonie plus importante en l’honneur du foyer.
Les noces terminées, le petit marié reprendra ses études, la petite mariée sera élevée dans le zanâna de ses beaux-parents. L’âge de puberté venu, on les réunira sans que rien soit changé à leurs occupations journalières. La plupart des étudiants sont déjà pères de famille.
Les parents se ruinent pour le mariage de leurs
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enfants, les enfants se ruinent pour les funérailles de leurs parents : I on cite des exemples où les obsèques coûtèrent plusieurs laklis de roupies ou même plusieurs millions.
Voici les croyances des hindous sur l’état de l’homme après la mort. Le corps meurt, mais l ame survit, revêtue d’un corps subtil pas plus gros que le pouce. Se nourrissant des offrandes faites par les enfants, ce corps subtil grossit et devient un corps intermédiaire, corps que l’âme conservera jusqu’au moment d’une nouvelle métempsycose. Revêtue du corps intermédiaire, l’àme reçoit le prix de ses vertus dans de nombreux paradis. Coupable, les démons l'entraînent aux enfers où règne Yama impitoyable. Affreux voyage : tantôt le désert brûlé par le soleil, tantôt des jungles embroussaillées de ronces et d’épines, hantées de bêtes féroces et de serpents venimeux. Des forêts dont les branches sont des épées. Des précipices. Des routes couvertes de piques et de rasoirs. Sous un ciel d’orage que noircissent encore des vols de vautours et d’oiseaux formidables, un fleuve large de cent lieues, grondant, bouillonnant; un fleuve de sang. Plein de cadavres et de débris. Plein de crocodiles, de requins et de monstres. Sur les bords, des milliers de damnés les yeux hagards, les bras tordus. Brûlés de soif, ils se baissent, boivent le sang par lampées, ce sang les ronge et les dévore. Hurlant alors, désespérés, ils plongent dans le
fleuve, les vagues de pourpre les roulent comme des épaves au milieu des enfers.
Pour sauver les âmes de pareils supplices, un seul moyen : les offrandes des survivants aux brahmanes, dont les divines prières commandent même aux démons. D’où les rites compliqués des funérailles et des sacrifices aux morts ou Çrâddhas (1).
Dès qu’une personne entre en agonie, ses parents la déposent sur les bords du Gange ou d’une rivière sacrée. La mort survenue, on baigne le corps, on lui met des vêtements neufs, des guirlandes, on brûle du bois de santal. Des hommes appartenant à la caste du défunt le portent au lieu désigné pour la crémation. Un bûcher fait de tulàsi, de bois de santal et de palâca : le cadavre est étendu sur la plate-forme, avec quatre gâteaux de riz sur la poitrine. La flamme monte : « Puisse Pùshan, s’écrient les assistants, puisse la divinité gardienne, te conduire par la route lointaine et te remettre aux aïeux. » ( Rig-Veda , x, 17, 3.) Quand le corps est à demi consumé, l’on brise le crâne pour permettre à l’âme de s’échapper, au cas où quelque obstacle retarderait sa délivrance,
(1) Le paradis du brahmanisme orthodoxe s’appelle svarqa, celui de Vishnu vaikuntha, celui de Krishna goloka, celui de Çiva kailasa; ces paradis sont situés au sommet de montagnes inaccessibles. Il y a quatre degrés de béatitude : vie dans la demeure du dieu (sâlokya) , voisinage immédiat de la personne divine (sa.mipya') , assimilation de Lame à la personne divine dont
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Quatre jours après la crémation, les parents du mort recueillent les ossements et les déposent dans un vase qu’on enterre. Un nouveau délai de quatre jours et le vase est retiré ; cendres et débris sont jetés dans un fleuve.
Prier, célébrer des sacrifices, se conformer aux rites, telle est la vie du brahmane orthodoxe Même dans les plus hautes castes, combien la mènent aujourd’hui !
Les brahmanes qui exercent des métiers, les râjputs, les banias, observeront, celui-ci telle coutume et celui-là telle autre. Mais de prier, de méditer ils n’ont pas le temps. Le travail, les plai-
elle prend en quelque sorte l’apparence (sârûpya) , enfin absorption complète dans la divinité (^àyujya) .
11 y a 21 enfers, chacun avec des supplices différents; aucun n’est éternel ; quand l’âme est purifiée, elle reprend le cours des métempsycoses. Le livre sacré qui décrit le plus complètement les enfers est le Garuda-purâna .
L’ame des justes s’échappe du corps par une suture au sommet du crâne (brahma-randhraiix) , l’aine des méchants par l’orifice de la digestion.
Les hideux messagers de Yàma : ycmia-dûtau . Les supplices de l’enfer : yâtana. Le registre de Yama où sont écrites les bonnes et les mauvaises actions de chaque homme : citragnpta (pour certains auteurs ce nom est celui du greffier infernal).
Les saints ne sont pas brûlés, mais enterrés; absorbés mentalement dans le Grand Tout, ils sont censés ne plus exister. Entre le corps de l’ascète et les autres corps, il y a la même différence qu’entre une ville et le mirage d’une ville sur le sable du désert.
Les Çrâddhas , comme les cérémonies des chinois en l’honneur des morts, ont surtout pour but de porter bonheur aux vivants. Ainsi le vriddhi-çrâddha donne la fortune, le pushty-artha la santé, le yâtrârtha un heureux voyage, etc.
sirs, les soucis du ménage les absorbent. La décadence de la civilisation hindoue, l’influence de la civilisation musulmane, la transformation de la société avaient changé les idées et les habitudes bien avant que l’exemple des anglais, 1 école, la presse, le livre, l’administration n’eussent fait douter la plupart des anciens dieux comme ils les ont fait rire des anciennes mœurs.
IY
La famille musulmane. — Le droit musulman; comment il s’est transformé dans l’Inde. — Vie privée des musulmans. — Les nobles. — Le peuple.
Près de la famille hindoue, la famille musulmane. En opposition au droit hindou, le droit musulman, qui, dans ses principes, est resté l’ancien droit arabe.
D’un esprit net et précis, les arabes ont montré dans la législation un tout autre génie que les indiens; puis les traditions hébraïques les dirigeaient, ils subissaient l’influence de la Grèce antique, de la Perse, de Hoirie, de Byzance et des jeunes nations européennes. Mais, fondé sur une théologie immuable, leur droit ne peut évoluer avec les mœurs comme le droit coutumier des hindous; partie arabe, partie européen, il convient mal aux musulmans de l’Inde : hindous d’origine, les uns sont restés hindous même après
leur conversion; turcs, mongols, afghans, les autres ont bientôt cédé au climat comme à l’exemple des indigènes plus nombreux. Cette opposition entre les lois et tempérament du peuple a produit un double résultat : des usages différents des lois, la décadence de la communauté maliométane.
Voici les grandes lignes du droit musulman. De la famille patriarcale des arabes à peine reste-t-il le souvenir. La majorité est fixée à seize ans; la garde du mineur est confiée au père, aux ascendants paternels ou à ceux qu’ils auront désignés ; la mère et les ascendants maternels n’ont droit à la tutelle qu’à défaut de toutes les personnes précitées ; mais la mère non remariée veille à l’éducation de son fils mineur et de sa fille qui n’a pas atteint 1 âge de puberté (1).
Le droit musulman ne connaît pas comme le droit hindou de propriété familiale indivise ; il marque ainsi un degré de civilisation plus élevé. Il admet des successions ab intestat et des successions testamentaires, celles-ci limitées au tiers de l’héritage quand il se présente des héritiers ab in -
(1) L’enfant est appelé sabi , le jeune homme mineur mûrahik • De seize à trente-quatre ans, le musulman est un shah, de trentequatre à cinquante et un ans un Ao/ia/, puis on l’honore du titre de sfieik/i , titre que prennent d’ailleurs beaucoup de castes indiennes converties à l’islam ; le recensement de 1891 portait 27,644,993 sheikhs.
testât. Aucun droit de primogéniture. La part des filles est égale à la moitié de la part des fils; les enfants d’un fils défunt ne viennent pas en concurrence avec leurs oncles ; les parents, les enfants, l’époux survivant sont héritiers réservataires.
Au contraire du droit hindou, le droit musulman défend le mariage contracté avant la puberté ; pour la validité du contrat nuptial il exige que les parties soient libres et saines d’esprit. La jeune fille majeure choisit librement son mari, la jeune fille mineure demandera le consentement de son père ou de son tuteur : le père fiance-t-il sa fille en bas âge, l’engagement est valable pourvu que le mariage ait lieu avant la majorité de la fille.
Toutes ces dispositions placent le droit musulman au-dessus du droit hindou ; et le droit musulman ne connaît pas non plus les dispositions du droit hindou sur l’endogamie et l’exogamie.
Il est seulement défendu au mahométan de contracter mariage avec sa mère, sa grand’mère, sa fille, sa belle-fille, sa petite-fille, sa sœur, sa tante et sa nourrice. Le mahométan peut épouser une infidèle, pourvu qu’elle soit juive ou chrétienne (dans l’Inde les musulmans épousent aussi des hindoues) . L’islam permet au fidèle d’avoir quatre femmes légitimes et un nombre illimité de concubines; aucune restriction au divorce, mais défense est faite au mari d’épouser la femme qu’il a répudiée trois fois, si depuis le troisième divorce
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elle n’est devenue l’épouse d’un autre. Chez les musulmans orthodoxes aucune des cérémonies chères aux hindous; pour eux le mariage est un contrat qui légitime la postérité; les morts sont enterrés sans pompe : sur leur tombe une simple pierre. Mais l’exemple des hindous donne à beaucoup de mahométans le goût des noces et des funérailles somptueuses.
Quelques traits de la vie des mahométans indiens. Gomme type de l’hindou, j’ai choisi le brahmane orthodoxe. Gomme type du musulman je choisirai un noble féodal de famille arabe ou mongole établie depuis plusieurs siècles dans l’Inde, par exemple un nawâb d’Haidaràbàd.
Riche, puissant, habitant un palais, s’entend de nombreux pavillons dans une large enceinte protégée par des murailles. Ce mélange de grandeur et de délabrement qui caractérise les demeures musulmanes. Un train féodal : vassaux, soldats, serviteurs, des fauconniers, des piqueurs qui veillent sur les chiens et les léopards dressés pour la chasse. Des éléphants, des centaines de chevaux. Soldats et serviteurs avec les costumes les plus variés : hindous, arabes, mongols, européens. L’hospitalité fastueuse chère aux arabes. Dans les grandes salles, des nobles, des gens du peuple, des mendiants assis sur des nattes ou des divans* les jambes repliées : on leur donne des
mets divers, le café, le hukâ. Voici le maître. Tous se lèvent. Jeune homme au visage presque imberbe ou sheikli à la longue barbe blanche, il a le calme et la dignité d’un vrai musulman : le turban rond, la robe ou le vêtement de chasse avec les armes. Un parler lent, de nobles manières, cette politesse hautaine que tous les musulmans ont apprise des arabes.
Fidèle aux prières, mais peu religieux. Observant les jeunes prescrits, s’abstenant de vin dans la journée, mais buvant volontiers la nuit. Un harem nombreux, mais point de vie familiale : les fils mariés quittent la maison paternelle. Gomme occupations : les affaires de l’État si ce noble est au service d’un prince indépendant; la chasse, les réceptions des vassaux. Dans l’ensemble une vie oisive, ennuyée et fastueuse.
Peu de nobles musulmans sont encore riches et puissants; et le musulman n’a ni souplesse d’esprit, ni désir de s’adapter à une civilisation nouvelle. Soldat dans l’âme, il ne sait que faire dans un pays pacifié; habitué à commander, il hait un pays où commande l’infidèle.
Un parsî, M. Malabari, dépeint ainsi les nobles musulmans du Gujarat (1) :
(1) The Mahomedans were lords of Surat, and more or Iess of Gujarat. But at présent, generally speaking, they are probably the poorest as a class. Their aristocraey live without aim or ambition, men crushed by their ovvn « pride of birth » men vvho would borrow ratlier than earn, and starve rather than beg. They are ever ready to « grasp the skirts of happy chance». But that chance never cornes to them. Their life is a round of inane
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L’aristocratie musulmane n’a point de but et point d’ambition. Des hommes paralysés par l’orgueil de leur naissance, des hommes qui aimeraient mieux emprunter que gagner en travaillant et mourir de faim que mendier... Une vie toute faite de plaisirs stupides et d’oiseuses cérémonies. Le peu qui leur reste, ces gens le dépensent à jouer au roi. Ils languissent le bon vieux temps; espéreurs désespérés, avec une incroyable patience ils se rongent la vie à sans cesse espérer. Toujours, toujours, toujours, ils espèrent le retour du bon vieux temps. Beaucoup trouvent l'attente trop longue; ils se laissent aller aux plus bas plaisirs des sens : danses, noces et festins... Ils ont l borreur de tout travail honnête... La plupart vivent dans une abjecte pauvreté; pour garder quelque air de noblesse (et sa noblesse lui est plus chère que sa vie) un chef de famille permettra dignement que sa femme et sa fille se sacrifient. Pauvres femmes qu’on peut appeler les victimes du devoir mal compris! Mais que penser du mari ou du père? Poly-
pleasures and idle cérémonials, and tl»e little substance novv left to them is being exbausted in « playing tbe king». Tliey are pining for tbe « old good limes » , and being desperate hopers they hope away life witli astounding patience; they hope and bope and still they hope for « tbe good tiines Corning » . Many, finding time banging heavy on their bands, abandon themselves to !o\v gratitications of tire sense — feasting and dancing and carousing — in sucb « looks paradise » they wile away time. They b ave a horror of lionest work. Poor fellows ! As friends I hâve always found them faithful and true. Most of them are in abject poverty, and to keep up sonie show of gentility — dearer to them than life itself — the head of a fainily at time acquiesces in the sacrifice whicli a too-loving wife or daughter feels bound to undergo. One might well excuse this mistaking of duty — the practice is very limited — as an act of true martyrdom on the part of the female; but it is impossible to contemplate the husband or father’s sliare in it without loalhing. ïo him, a confirmed polygamist, the matter may not look quite so serious.
( Gujarat and Gujai'âtis : Mahomeduns
game endurci, il ne prend peut-être pas la chose au sérieux.
Pour compléter ce tableau, M. Malabari donne les mémoires d’un intendant hindou; ce modèle des serviteurs a si bien volé ses maîtres, de nobles musulmans, qu’après une dizaine d’années leur fortune ^st devenue sienne. Ses maîtres? un jeune mîr, une femme admirable de grâce et d’esprit. Brouillé avec son père, le mîr espère toujours le voir mourir; il paierait ses dettes avec l’héritage, mais le père ne meurt pas et l’on ne sait où donner de la tête (1) .
(1) To add to the inisery of suspense, llie son and heir fell sick. The parcnt’s anxiety was terrible. Night and day the Mahoincdan doctor remained by the side of the little sufferer, and night and day prayed the priest for his recovery. The parents hovered over the child in agonised suspense. The mother gave me lier Iast ring, lier husband’s wedding gift, to sell. Rut no earthly power could save the child — he sickened and died.
In this lier cruel extrernity the niistress came to the door of the room ^outside which we servants were assembled). She asked to see me. This was the first time I saw her. She was in lier sleeping dress; her beauty of person was truly divine, and recent sufferings had hallowed it with that dignihed composure before which the rnost supercilious could not hclp bending his head. I bowed to her, trernlding froin a hundred little agitations in my heart. She swept a haughty glance over nie, and asked if 1 could not bring money. I pleaded inability, butpromisedl would try. Then she whispered : « See, Nyâlchand, you must save your master s honour, so don’t go to his fatlier’s house. Rut give my boy a decent burial : bave you nothing, nothing left to sell?» She shut the door before receiving my reply, and I went ont for money. I could spare none, nor borrow any ; the only chance was with the ohl Meer. I went to him wiht the news of his grandson’s death. He was himself sick unto death, but witbout îisking any question lie ordered Rs: 100 to be given me. Ibid.)
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Pour comble de malheur, écrit l’intendant, le fils l’héritier tomba malade. L’angoisse des parents fut terrible. Nuit et jour le médecin musulman veillait au chevet du petit malade, nuit et jour le prêtre priait pour la guérison. Toujours penchés sur l’enfant, les parents semblaient eux-mêmes à l’agonie. La mère me donna sa dernière bague, le cadeau de noce de son mari. Mais rien sur la terre ne pouvait sauver l’enfant : il languit quelque temps et mourut... Les serviteurs se tenaient dehors. Ouvrant la porte, ma maîtresse me demanda de venir. C’était la première fois que je la voyais. Elle portait une robe de nuit ; sa beauté me parut vraiment divine, ennoblie encore par l’auréole de la souffrance... Je m’inclinai... Elle jeta sur moi un regard hautain et me demanda si je pouvais apporter de l’argent. « Impossible, répondis-je, mais j’essaierai! » Elle, alors à voix basse : « Il faut sauver l’honneur de ton maître; aussi ne va pas chez son père. Mais mon enfant doit être enterré convenablement. N’avons-nous plus rien à vendre, rien? » Elle referma la porte... Moi j’allai chez le vieux mîr... il était à la mort; sans rien me demander, il me fit donner cent roupies.
L’intendant raconte ensuite comment il fut chargé de payer les dettes sur l’héritage du vieux. Telle fut son honnêteté que d’une fortune considérable ses maîtres recueillirent 4,000 roupies; ils vivent d’une petite pension que leur fait le gouvernement. Lui s’est retiré pour entrer dans le commerce ; riche, considéré, il craindrait de déchoir s’il saluait ses maîtres.
Pour les mahométans du peuple, ajoute M. Malabari, mieux vaudrait ne pas en parler. Ils sont tout vanterie et rodomontade; la vérité leur reste en travers de la
gorge. Comme les uol)lcs ils méprisent le travail, mais au contraire des nobles ils mendient, empruntent et volent, môme avec délices. Leurs occupations : le vin et les femmes. Beaucoup dorment le jour et se prisent la nuit. Avec tons ces vices, bien musulmans, ils ont aussi leurs qualités. Ce sont des amis et des serviteurs sans pareils; et, si vous les traitez avec bonté, ils donneront leur vie pour vous (1).
Ainsi, tandis que la société hindoue s’est lentement transformée au cours des siècles, la société musulmane, qui marquait pourtant un degré de civilisation supérieur, n’a pu se développer. Mais tout surorganisme qui ne progresse pas déchoit ; la dissolution même de la société musulmane facilitera la diffusion de la civilisation européenne.
Influence de la civilisation européenne et des idées britanniques sur l’évolution de la famille indienne. — Développement de l’individualisme.
Telle était la société indienne lorque l’Angleterre commença d’y répandre ses doctrines individualistes. Pour en montrer toute la portée, je
(1) The lowers orders of Mahornedans are — « unspeakable >» . They are made up of hragand bluster; and « truth often slicks in their throats » . Like their betters they despise work, but, unlike
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donnerai d’abord le début du Self Help de Smiles, un livre populaire entre tous chez les peuples de race anglo-saxonne.
L'idéede s’aider soi-même est chez l'individu le principe de tout sain développement... Trop souvent, l’aide venue d’un autre nous affaiblit, toute aide venue de nous-mêmes ne peut que nous fortifier. Toute œuvre accomplie dans l’intérêt d’une classe sociale ou de l’humanité est en quelque sorte un déprimant puisqu’elle enlève à l’individu la nécessité d’agir pour luimême; trop guidés, trop gouvernés, les hommes deviennent forcement impuissants. Les meilleures institutions ne peuvent aider l’homme à agir. Le mieux qu’on puisse espérer d’elles, c’est qu'elles laissent à l’homme toute liberté de se développer et d’améliorer sa condition particulière.
D’autre part, pour citer deux des grands penseurs de l’Angleterre au dix-neuvième siècle :
De John Stuart Mill :
Le despotisme lui-même ne produit qu’un mal limité tant qu’il n’écrase pas l’individualité, mais, de quelque nom qu’on l’appelle, tout ce qui écrase l’individualité est du despotisme.
De Spencer :
Ne regrettez pas de trouver des enfants volontaires, c’est la contre-partie de cette diminution de l’autorité
them, will beg, borrow, or steal, with tbe utmost pleasure in life. They live in a world of — wine and woman. Many of them sieep by day, and make the nigbt hideous by their drunken revels. But against ali these vices, coimnon to tbe Mussalman « about town » , they set off some very fine redeeming traits. As friends and servants they are invaluable; and if you treat them kindly they will lay down life in your service. (Ibid,)
qui caractérise l’éducation moderne. La tendance des enfants à se montrer libres correspond à la tendance des parents à moins tyranniser. L’une et l’autre présagent rétablissement du système d’éducation que nous défendons : de plus en plus les enfants seront habitués à se guider par l’expérience des effets que produiront leurs actes. L’une et l’autre tendances prouvent les progrès de notre état social. De l’enfant anglais indépendant sort l’homme anglais indépendant; vous n’aurez jamais l’un sans l’autre (1).
De pareils appels à l’individualisme ne devaient pas laisser que de produire leur effet.
D’un auteur bengali :
Les embarras, les ennuis, qui attendent le bengali
(l) Cette citation est empruntée au traité sur l’éducation. Nous y trouvons encore :
« L’opinion courante sur le gouvernement de la famille est la même que sur le gouvernement de l’Etat : les gouvernants auraient toutes les vertus et les gouvernés tous les vices. A en croire les théories sur l’éducation, hommes et femmes seraient transfigurés quand ils s’occupent de leurs enfants. Les citoyens avec qui nous avons affaire, les personnes que nous rencontrons dans le monde sont des créatures bien imparfaites, nous le savons. Les scandales quotidiens, les querelles entre amis, les révélations des banqueroutes, les procès, les rapports de police nous rappellent sans cesse l’égoïsme foncier de ces gens, leur malhonnêteté, leur brutalité. Mais parlons d’éducation, d’enfants difficiles, et voilà que tous ces gens pleins de vices sont tenus pour des êtres moraux parfaits dans leurs rapports avec leurs fils et leurs filles. Pour nous, nous n’hésiterons pas à rendre la mauvaise conduite des parents responsable pour une grande part des désordres domestiques qu’on attribue à la perversité des enfants. »
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chez lui, voilà trop souvent la cause de ses échecs dans toute œuvre qui exige de la tranquillité d’esprit et un travail soutenu. Le doux intérieur du bengali qu’est-ce d’ordinaire sinon la cause de distractions et d’embarras continuels? Interrogez les murailles qui ont emprisonné la vie et l’effort du génie : quel triste récit ces murailles vous feront! combien de larmes, de douleurs, d’accès de désespoir! Combien de cœurs déchirés, de nerfs paralysés, d’efforts vaincus, renouvelés, vaincus de nouveau ! et la reddition fatale des âmes héroïques aux forces écrasantes des misères domestiques. La famille hindoue éteignit plus d’une étincelle, ensevelit plus d’un noble projet. Et des agents destructeurs le pire n’est pas la pauvreté; non, c’est l’agitation, la nervosité que produit la vie commune de beaucoup d hommes et de femmes sans sympathie les uns pour les autres, que dis-je ? souvent pleins de rancune les uns contre les autres. Point de repos pour l’habitant infortuné de la maison hindoue : les querelles des femmes, la profonde malice des hommes et les grandes luttes qui naissent des plus mesquines causes. Pourquoi ces luttes? Mais pour une question de dignité, une question d’argent, une question d’autorité ou d’obéissance. Parfois sans doute on signe une trêve, mais jamais de paix plus solide qu’une neutralité armée (l).
(1) The annoyance and the worry to wliich a Bengali is subjected in lus home are, very often, fatal to lus success in any work which demands tranquillity of soûl and steady industry. The « sweet home » of a Bengali is, in the largest number of cases, a source of endless distraction and enibarrassment. If the walls within which talent and genius liave had to live and work could be questioned, wliat a taie they would tell! What a shedding of tears they hâve \vitnessed, what sighs of grief and despair they liave heardî What scènes they liave seen of hearts lacerated and nerves paralvsed, of struggles baffled and renewed and baffled again, of the unwilling surrender of heroic soûls to the overpowering forces of domestie misery! The Hindu home has
Un autre écrivain bengali, M. Bose, s’exprime ainsi dans son Histoire de la civilisation hindoue .
L’influence de l’occident a développé dans la société hindoue le sentiment de l’intérêt personnel. C’était là une transformation inévitable. Mais nous devons reconnaître les avantages des institutions qui disparaissent et tâcher de conserver ces avantages le plus longtemps que nous pourrons. Aujourd’hui les hommes qui ont reçu de l’éducation ne comprennent pas l’utilité des fêtes sociales et religieuses dont ils ne retirent pas directement quelque plaisir pour eux-mêmes. La constitution de la famille a été ébranlée : elle est incompatible avec les sentiments égoïstes qu’a développés l’influence anglaise. Dans la société nouvelle, les pauvres ont perdu les droits que l’ancienne société leur reconnaissait et les préceptes de l’économie politique ont condamné la charité. . .
Lt la civilisation occidentale développé en même temps 1 individualisme. La famille hindoue, la société hindoue étaient constituées de manière à supprimer 1 individualité... Mais le développement de l’éducation anglaise et 1 exemple de l’éducation anglaise ont fait à
crushed many a spark of native fire, bmied niany a noble project. Poverty is not the worst of its destructive amendes; but the agitation offeeling caused by the living together of a large nurnber of men and women, very few of whomare in sympathy with each other, and almost eyery one of whom has «orne grievance against the rest, cannot fail to deaden the énergies. The quarrels of women, the deep seated malice of men, the « mighty contests » which « nse from trivial things », give no rest to the unfortunate înmate ofthe Hindu home. The fight rages sometimes about a po.nt of dign.ty , sometimes about money, sometimes about questions of authority and obédience. Oceasionnally of course, there is intermission of active l.ostilities : but no more peaceful condmon is ordinarily reached thant that of armed neutralitv. ■N. Ghose, Kristodas Pâl, pp. 146-147.
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l’individu une place tout autrement considérable. Il commence à sentir qu’il ne se doit pas tout entier à sa famille etfcà son milieu social. Quelle que soit sa caste il peut recevoir l’instruction à tous les degrés et parvenir aux plus hautes dignités. Et l’invidualisme produit le besoin de la liberté; ce besoin causera la plupart des changements que relatera un jour notre histoire (1). »
M. llose a raison de voir dans le développement de l’individualisme le résultat capital de l’influence anglaise. Mais il a tort d’attribuer la transformation de la société indienne à une brusque révolution causée uniquement par l'influence de l’Angleterre. Cette transformation est le résultat même de l’évolution de la société. Quoique plus lentement que la société européenne, la société indienne tendait vers le même but : l’affranchissement de l’individu. Le morcellement des castes, les changements dans leur hiérarchie, la disparition de la puissance paternelle et de la propriété patriarcale, le droit pour les frères, pour les fils
(1) Another important moral change due to Western contact, which is closely connected with the last, is an increased sense of individuality. The structure of the Hindu family, as well as of the Hindu society, has tended to suppress individuality.
... The spread of English éducation, and the example ofEnglish society hâve now brought the individual into greater prominence than before. Me is beginning to feel, tliat bis existence is not solely, or chiefly, for bis family or his society. Whatever h is caste may be, lie can receive the highest éducation which the country gives, and obtain the highest honours which the Government bestows upon lus coufttrymen. An increased sense of freedom, which is produced by that of individuality, is at the root of rnany of the changes which we shall hâve to record in our history. ( Hindu civilisation , I, p. lxix, lxx.
de sortir de l’indivision, la reconnaissance des successions féminines et des successions testamentaires, les doctrines d’égalité et de charité répandues par les sectes vishnuites, voila les facteurs purement hindous de cette évolution. Et il faut tenir compte aussi des facteurs étrangers qui pendant mille ans ont bouleversé cette société avant toute influence de l’Europe. Ainsi les moeurs des scythes, des turcs et des mongols, la féodalité, l’esprit chevaleresque, les principes égalitaires de l’islam, les prodigieuses carrières des aventuriers, surtout au seizième et au dix-huitième siècle.
D’autres facteurs interviennent aussi : les facteurs économiques. M. Bose observe justement que le besoin de bien-être, le goût des plaisirs, la vanité de se bien vêtir, les conditions difficiles de la vie moderne, la dépréciation des métaux précieux contribuent à la dissolution de la communauté familiale. Mais si ces facteurs économiques ont agi plus efficacement au dix-neuvième siècle et sous la domination anglaise, depuis longtemps leur action se faisait sentir : l’obligation d’enfermer les femmes dans leszanànas, l’usage répandu par les musulmans de porter des vêtements cousus, le luxe appris des nobles mongols et persans contribuèrent à la déchéance de nombreuses familles brahmanes et ràjputes. Sous le rapport matériel comme sous le rapport moral, la civilisation européenne ne fait que précipiter et compléter l’œuvre séculaire mais longtemps
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inapparente de la civilisation asiatique elle même (1).
D. — CONDITION Dlî LA. FEMME
La condition de la femme. — Satis. — Infanticides. — Mariages d’enfants. — Polygamie. — Condition des veuves.
Cette œuvre de transformation de la famille qu’amène l’évolution de toutes les civilisations se produit de deux manières :
La dispersion des membres mâles (les frères se séparent, les fils quittent le toit paternel) ;
L’émancipation de la femme.
Sous le premier rapport la société hindoue subit, bien que lentement, une évolution progressive; l’Angleterre 11e fit que précipiter cette évolution.
Sous le second rapport l’évolution fut au con-
(1) Un effet des nouvelles conditions économiques est la diminution du nombre des mariages et des naissances. Sans doute, la condition de l’Inde est encore bien différente de celle de l’Europe, puisque le recensement de 1891 donne pour dix mille indiens mâles, 4,873 non mariés, 4,647 mariés, 480 veufs ; et pour dix mille indiennes, 3,389 non mariées, 4,851 mariées* 1,760 veuves. (Voir les tableaux à l’Appendice.)
Cependant, nous trouvons dans le rapport de M. Ibbetson, que dans le Panjâb, 14,5 pour 100 des hommes entre trente et quarante ans ne sont pas mariés; dans le Defajât* 20 pour 100.
traire régressive et les anglais durent réagir législativement contre les mœurs.
D’abord l’interdiction des satîs.
Puis la suppression des infanticides.
Les membres des hautes castes voulaient éviter les dépenses énormes qu’exigent les cérémonies du mariage; d’ailleurs il était malaisé de trouver pour les filles un mari de leur caste. En 1856, une enquête faite dans les Ràjputâna apprit que sur 308 villages 26 ne comptaient pas une fillette de moins de six ans. Dans 38 autres villages il n’y avait pas une seule fille. Cette coutume n’était pas d’ailleurs particulière au Ràjputâna. A Bénarès, on noyait les petites filles dans du lait en demandant aux dieux de les faire renaître comme garçons. Aujourd’hui la loi défend l’infanticide, qui se pratique encore secrètement (1).
Voici les coutumes que les anglais et les néohindous s’efforcent de faire disparaître.
Les mariages d’enfants surtout communs dans les hautes castes. En 1891, sur 10,000 indiens
(1) Dans certains districts du Ràjputâna, il n’y avait pas eu de mariage de lille noble depuis quatre-vingts ans; dans certains districts de Bénnres, nul ne se rappelait en avoir vu. (Wilkins, Modem Uinduism .) M. Ibbetson estime que dàns le Panjàb beaucoup de petites filles meurent faute de soins çft que les cas d’infanticide prémédité ne sont pas rares dans certaines tribus. '
au-dessous de quinze ans 606 étaient mariés et 20 veufs; sur 10,000 indiennes du même âge 1,752 étaient mariées et 52 veuves. Cette statistique comprend la population entière, même les musulmans à qui leur religion interdit les unions contractées avant la puberté et les tribus sauvages qui ne connaissent pas cet usage. La coutume prévaut surtout dans le Nord-Ouest. Le recensement de 1891 donne les chiffres suivants pour le Bihàr septentrional : sur 10,000 fillettes audessous de dix ans, 2,639 étaient mariées, dont 1,7 73 hindoues et 866 musulmanes; la proportion était presque la même dans le reste du Biliàr et le Bengale occidental.
Une campagne menée par quelques réformateurs pârsîs et néo-hindous aboutit en 1890 au consent act qui défend la consommation du mariage avant l’àge de douze ans; mais comme l entrée des zanànas est interdite à tous, les défenses de la loi sont sans valeur (1).
La polygamie surtout répandue chez les musulmans.
(1) Pour les textes des Çâstras sur les mariages d’enfants, voir p. 245.
Justice Mathu-Swâmi Iver (cite par M. Ilees dans le iVi/ieteenth Century y octobre 1890) s’exprime ainsi :
<t L’idée que la conception et la naissance sont une souillure et le résultat de péchés commis dans une vie antérieure, que par suite une purification est nécessaire, cette idée provient d une aspiration vers l’immortalité et de la croyance que tout être est
Dans le Deccan le nombre des femmes mariées dépasse celui des hommes mariés de 40
condamné à des renaissances successives dans ce monde tant qu’il n’aura pas expié son péché. Le mariage est comme le rite nécessaire de la purification et c’est le seul sacrement obligatoire pour les femmes. »
D’après le recensement de 1891, telle était la condition civile des femmes hindoues. (Pour la condition des hommes, voir l’Appendice.)