‹ Essai sur l'évolution de la civilisation indienneChapitre 20 sur 104 · LA CIVILISATION MORALE DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

LA CIVILISATION MORALE DEUXIÈME PARTIE

Ap rès avoir étudié les mœurs des indiens, montré comment elles se transformèrent sous l’action des idées européennes, il faut chercher quels changements cette transformation a produits dans le rapport des indiens et des anglais.

J’examinerai successivement les relations sociales des deux peuples, puis leurs relations politiques.

A. — Relations sociales des anglais et des indiens

Difficulté qu’éprouvent les indiens à comprendre le caractère des anglais. Sentiments du peuple, des hindous cultivés.

Commençons par les relations sociales.

Entre la société indienne et la société anglaise, deux sortes d’oppositions. Les unes résultant de

la race, du climat, de l’histoire : d’où la différence des religions, des lois, des coutumes, comme aussi des conceptions particulières de l’État, de la société, de la famille. Les autres ayant pour cause des développements inégaux de civilisation; dans l’Europe elle-même les rapports ne sont-ils pas difficiles entre les personnes attachées au passé et celles qui voudraient réformer le présent d’après leurs rêves de l’avenir?

Deux nouvelles de M. Kipling peignent bien l’étonnement que produisent les mœurs anglaises dans l’esprit simple des illettrés.

Mariage sans prêtre raconte la liaison d’un officier anglais avec une jeune musulmane.

Amira hait les femmes d’Europe, les mem-logs . Elle les a vues passer le soir en voiture, si fortes, si hardies, si peu maternelles (des nourrices, des bonnes se chargent des enfants), pas fidèles, pas amoureuses (toujours dehors, occupées de leur toilette et de leurs plaisirs) .

— Ecoute, quand je mourrai, qu’est-ce que tu feras? Tu retourneras chez tes blanches mem-logs si hardies, car on retourne toujours chez les siens.

— Pas toujours.

— Les femmes pas toujours, les hommes toujours. Tôt ou tard tu retourneras chez les tiens. Pour cette vie, ça m’est encore égal; mais dans l’autre vie tu iras

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dans un autre paradis que le mien, un paradis que je ne connais pas... Est-ce vrai que tes grandes mem-logs blanches vivent trois fois autant que nous vivons? Estce vrai qu’elles se marient quand elles sont déjà vieilles?

— Elles font comme les autres, elles se marient quand elles deviennent femmes.

— Je sais bien, mais elles se marient quand elles ont vingt-cinq ans. C’est vrai.

— Oui.

— Ya illah! À vingt-cinq ans! Mais pas un homme à moins d’y être forcé ne voudrait d’une femme de dixhuit ans. Mais à vingt-cinq ans je serai une tout à fait vieille femme. Et ces mem-logs restent toujours jeunes, Comme je les déteste!

— Qu’est-ce qu elles t’ont fait?

— Je ne sais pas. Mais peut-être il y a quelque part dans le monde une femme qui a dix ans de plus que moi. Et cette femme, tu l’aimeras après que je serai une vieille, vieille femme. Ce n’est pas juste, elles devraient aussi mourir (1).

(1) Amira met au monde un fils, Tota (petit perroquet), un délicieux bébé aux membres frêles mais potelés, à la peau dorée comme un soleil couchant. Le bébé devient un gamin, affreusement gâté, qui aime et persécute le chat, le perroquet, sa vieille bonne et ses parents toujours à genoux devant lui. Un beau jour la fièvre emporte Tota; minée par le chagrin, la mère meurt du choléra. Seul, l’européen survit, affligé, mais d’une race plus robuste qui échappe à la maladie et surtout à la douleur.

Les dernières paroles d’Amira sont charmantes, mais ni d’une musulmane ni d’une indienne; l’on y sent trop ce que nous appellerions l’écriture artiste et la pensée artiste.

« Ne garde rien de moi. Pas une mèche de cheveux. Elle te forcerait plus tard à la brûler. Et cette flamme, je la sentirais me brûler. Penche-toi. Plus bas. Encore plus bas. llappelle-toi seulement cjue je fus tienne et que je t’ai donné un fils. Demain tu épouseras une femme blanche, mais tu ne lui devras pas la joie de tenir dans tes bras ton premier fils, llappelle-

Lispcth. Un missionnaire protestant, établi avec sa femme clans le Panjàb, recueille une petite montagnarde, il la baptise et lui donne le nom de Lispeth. L’enfant grandit; c’est la plus belle fille qu’on puisse voir : cinq pieds dix pouces, le visage ovale, un teint pâle, de grands yeux. 1res simple, très bonne, très fîère. Un jour elle trouve un naturaliste anglais qui, en poursuivant un papillon, est tombé dans un précipice; elle le prend dans ses bras et le rapporte à la maison, distante de quelques vingt kilomètres. En arrivant elle dit au pasteur : « Voici mon fiancé. Guérissez-le, puis vous nous marierez. » Le pasteur et sa femme soignent l’anglais de leur mieux; il se remet, on lui explique que Lispeth est amoureuse et prétend l’épouser; pour ne pas la contrarier, il feindra de consentir mais s’éloignera en promettant de revenir bientôt; avec le temps Lispeth oubliera tout. Ainsi dit, ainsi fait. L’anglais part; deux mois, trois mois s’écoulent. Chaque matin Lispeth attend son anglais sur la route; à la fin elle s’impatiente. La femme du clergyman lui dit .alors la vérité.

« Ainsi vous m’avez menti, s’écrie Lispeth. Tous les chrétiens sont des menteurs. »

Elle quitte ses habits européens, se vèt comme

toi de moi quand ton fils naîtra, le fils qui portera ton nom devant tous. Que tous ses malheurs retombent sur ma tète! Je rends témoignage, je rends témoignage, qu’il n’y a de Dieu que... toi, mon bien-aimé. (I Vit ho ut bencfit of clevgy dans Life s Handicap.

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les filles de la montagne et retourne dans son village ; redevenue païenne, elle épouse un gars qui la bat, mais qu’elle aime : lui du moins ne sait pas mentir (1).

Le peuple n’est pas seul à s’étonner des mœurs européennes. Les indiens instruits ont du mal à les comprendre. Dans l’Œil indien sur la vie anglaise de M. Malabari, nous trouvons cette description satirique de Londres :

Dans les rues tout le monde hors d’haleine. Goût, habitude ou nécessité. Sans doute le vent froid et piquant est pour beaucoup dans cette activité comme aussi l’excitation du moment, l’aiguillon du plaisir ou des affaires. Rien n’est amusant comme de voir hommes et femmes se précipiter (de vrais fous!) dans les gares, paquets sous le bras et parapluies brandis au nez des employés. Une matrone arrive soufflant, peinant à la minute où la locomotive siffle pour le départ...

Et M. Malabari ajoute en véritable asiatique :

Dans cette course folle pour la vie, c’est à peine si les gens ont le temps de parler : des sons brefs, inarticulés, rarement une phrase complète. Personne dans les rues dont la démarche ou le langage ait quelque dignité. Si vous 11e vous dérangez pas, l’on vous poussera rudement sans même vous regarder. Quelqu’un s’avise-t-il

(1) hispethp dans Plain taies of the hills.

de s excuser, vous avez le sentiment qu’à l’offense se joint encore l'insulte (1).

A ce tableau il faudrait ajouter les pages sévères où M. Malabari flétrit l’ivrognerie, la prostitution, tous les vices de la société européenne.

Écrivain impartial, il ne se refuse pas à reconnaître les qualités comme les défauts.

Ainsi cet éloge du home et de l’éducation.

Ch ez les anglais la vie familiale est une vie d’égalité pour tous. Et qui dit égalité dit aussi franchise et confiance. Le mari et la femme peuvent avoir des opinions contraires en religion et en politique; dans leur maison ils ne font qu’un. Ce sont l’un pour l’autre de fidèles

(1) Every body in the streets seems to be out of breath. It is difficult to say how much of tins hurry-scurry is a matter of necessity, and how much of choice or habit. The keen cold wind lias doubtless sornething to do with tliis rapid locomotion, as also the keen pursuit of pleasure or business under the excitement of the moment. It is arnusing to see men and wornen rushing franticly to the raîlway station or the omnibus stand, in the nick of time, hugging their packages under the arm and flourishing their umbrellas at the guard or the conductor. Here cornes a niatron, puffing and panting, just as the engine whistles departure. She runs from gâte to gâte, anxious to give cliase if the gate-keeper will let lier in. She is quite in a fluster, and as red in the face as lier national roast becf. Now why could she not hâve corne in a minute earlier? But that is just wliat she cannot or will not do. In such a mad rush for life, people can liardly talk in words. They hâve to use brief, sometimes inarticulate sounds instead. It is seldorn that you liear a complété sentence. People in the streets hâve no time for dignity of language or of behaviour. If you don’t inove, they will push and eibow you out, without so much as looking at you. And when sometimes the offender apologizes by accident for extra rudeness, it feels like insult added lo injury , (Malabai\i, The inclian cyc on cnglish life, p. 30.)

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associés, qui se donnent mutuellement amour, loyauté, dévouement; chacun apporte sa part au fond commun du bonheur. Entre parents et enfants ce sont les mêmes relations qu’entre mari et femme. Aucune réserve chez les enfants, aucune défiance chez les parents. Mère et filles vivent comme des sœurs, père et fils comme des frères. Les parents craignent d’user de leur autorité comme les enfants d’abuser de leur liberté. L’éducation du cœur commence de bonne heure presque quand l’enfant est encore dans les bras. Vient ensuite l’éducation physique, plus tard seulement l’éducation de l’intelligence. Et comme ce système d’éducation est naturel ! comme la manière de le donner est agréable ! Jamais l’élève n’est fatigué ou crispé (1).

(1) The life in a decent English home is a life of equality among ail the members. This means openness and mutual confidence. Wife and hushand are one at borne, however different their creed, political or religious. They love, trust, serve each other as true partners, each contributing his or lier share to the common stock of happiness. The children stand in the saine position witli the parents as the latter stand to each other. There are no secrets, and tlierefore no suspicion on the one hand or reserve on the other. Mother and daughter live more like sisters; father and son more like two brothers. The parent is as slow to assert his or lier autliority as the child is to abuse his or lier freedorn. The éducation of the heart begins very early, alrnost while the child is in arms. Then begins the physical éducation, followed after an interval by éducation of the mind. And how natural is the System of éducation ! how pleasant the mode of imparting it! It never wearies or cramps the récipient

I hâve often wondered why so many of our Indian youtlis return from England, soured and disgusted after a few years spent there at college. The reason is not far to seek, if one is in a position to find it. The Indian student cannot mix with hi^ Englisli companions on equal terms. He is ill-prepared for it bv his early training a home. For one tliing, he is so backward in the sports and games that enter so largely into the formation of character and friendship at an English college. He may bepatro-

M. Malabari se demande si l’indien ne pourrait pas profiter des qualités de ses maîtres sans prendre leurs défauts ; mais il remarque aussitôt que tout le contraire se produit chez les enfants élevés en Angleterre.

Je m’étonne souvent que tant de nos jeunes indiens reviennent aigris et dégoûtés après quelques années de collège en Angleterre. Cependant examiner la question c’est comprendre la réponse. L’étudiant indien ne peut frayer d’égal à égal avec ses camarades anglais. L’éducation reçue dans l’Inde ne l’a pas préparé à ce commerce : il est mal entraîné aux sports et aux jeux qui contribuent tant à la formation du caractère et des amitiés dans un collège anglais. Pendant quelques semaines de bons garçons le prennent sous leur protection, mais ses habitudes, ses sentiments diffèrent tant des leurs que bientôt il les fatigue. Après quelques jours d’un loyal essai on abandonne l’étranger : il doit vivre sur lui-même ou (c’est le cas neuf fois sur dix) il tombe entre les mains des pires personnes dans le collège ou dans le voisinage. Il apprend à fumer, à boire,

nized for a fevv weeks b y sonie good-natured fellows, Lut lie works like a drag upon tViem, so little can lie enter into their habits and feelings. When dropped after a fair trial, the stranger keeps bis own company, or, in seven cases out of ten, is taken in hand by the worst set at college or in the neiglibourhood. He learns to smoke, drink, gamble, to bet, and to squander his substance in worse ways. The life « in apartments *> , that he has often to accept, does not offer any relief froin this round of vulgar dissipation, lie may contract délits and disease, and return home witli or witout his degree. Ile carries away wrong impressions of English life, thanks mainly to his earlier home influences over which he could not soar. 1 am afraid this will continue in not a few cases so long as the différence in the home life of the two nations continues. [Ibid. p. 58.)

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à jouer, à parier et pire encore... Rarement il rapporte un diplôme, souvent il rapporte des dettes ou une maladie; de la vie anglaise il conservera une idée fausse et cela pour n’avoir pu se débarrasser des principes reçus chez lui. J’ai peur que presque toujours il n’en soit ainsi tant que les deux nations auront des habitudes aussi différentes.

Aversion clés indiens pour les étrangers. — Hauteur des anglo-

indiens.

Aux raisons d’ordre général qui rendent difficiles les relations des deux peuples s’en ajoutent de plus spéciales.

Les mœurs des indiens. Pour eux tout étranger est un mlecclia. Les objets qu’il touche sont souillés : les soldats de haute caste jettent la nourriture qu’a rayée l’ombre d’un officier anglais. Des européens qui ont consacré leur vie entière à défendre les droits des indiens ou à les secourir n’ont jamais obtenu de frayer librement avec eux. L’on a considéré comme un acte d’une hardiesse inouie que des hindous de Madras aient consenti à manger avec M. Hume, le fondateur du Congrès national indien, et M. Hume est un végétarien, et M. Hume a presque embrassé la religion hindoue. Les dames anglaises sont peu volontiers admises dans les zanânas et, comme Amira, les indiennes de haute caste les traiteraient volontiers de memlogs.

D’autre part le caractère des anglais. Silencieux autant que l’oriental est bavard, rudes autant qu’il est souple et poli, d’esprit précis en face d’hommes tout imagination et tout oiseuse éloquence. Un anglais, M. Gotton, juge ainsi ses compatriotes.

Une intense satisfaction de soi-même voilà l’un des caractères distinctifs de l’anglo-saxon : perceptible en Angleterre, trop souvent déplaisant chez les anglais mal élevés qui voyagent sur le continent, cet amourpropre devient vite extravagant dans l’Inde. Les fonctionnaires qui servent dans l’Inde ne sont pas exempts — il s’en faut — de cette humaine faiblesse que taquine la flatterie et que satisfait la servilité. Nos sujets orientaux ont compris cette faiblesse et, suivant les coutumes de l’Orient, ils témoignent de la plus basse adulation pour ceux qui ont de l’autorité sur eux. Les fonctionnaires anglais affectent de mépriser pareille attitude mais au fond ils en sont charmés et si bien qu’ils laissent libre cours à leur mauvaise humeur quand on ose s’en écarter. Tel fonctionnaire civil cravachait un sepoy de service qui négligeait avec raison de lui obéir; tel autre frappait un agent de police. D’autres encore ont maltraité d’honorables propriétaires qui, en croisant un européen sur la route, n’étaient pas descendus de cheval pour témoigner de leur respect (I).

Bienveillant pour l’indien, l’anglais garde sa hauteur et l’offense en voulant le protéger.

(1) H.I.S. Cotton, JVew India (1885), p. 42.

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M. Malabari (I) :

Je voudrais parler des relations qui devraient exister entre anglais et indiens tant en Angleterre que dans l’Inde. Nous sommes tous d’accord : ces relations devraient être amicales. Sur ce point les anglais insistent autant que les indiens. Pour ma part je ne doute pas que la plupart des anglais, fonctionnaires ou non fonctionnaires, sympathisent avec les aspirations des indigènes; mais je suis aussi certain que plusieurs de ces gens bien intentionnés dépassent la mesure dans leurs démonstrations. D’amitié, telle que nous la comprenons, nous autres asiatiques, il ne saurait être question et l’anglais protecteur fait autant de mal que l’anglais hostile ou dénigrant... Qu’on nous traite en égaux, si nous le méritons. Nous voulons notre dû, mais nous ne vouions pas autre chose ni en paroles, ni autrement. Au collège, à l’université, dans la vie publique, la lutte pour la vie, l’égalité, la justice, rien de plus.

Les différentes classes de la société indienne dans leurs rapports avec les anglais. — Les paysans. — Le peuple des villes.

Passons maintenant en revue les différentes classes de la société indienne.

(1) I refer to the relations that should subsist between Englishmen and Indians, wlielher in England or in India. \Ve are ail agreed tbat these relations should be friendly. Englishmen vie vitb Indians in insisting upon this condition. I hâve very little doubt tnyself that the majority of Englishmen, official or unofficial, sympalhize with native aspirations; but I ain equally certain that some of these well-meaning friends overdo their part

Asservi depuis des milliers d’années, pauvre, doux, indifférent, Je paysan supporte la domination anglaise comme il a supporté toutes les dominations étrangères. Il la supporte môme plus facilement. Son sort est meilleur : partout l’ordre, la paix, la justice, aucune persécution religieuse; la loi l’a rendu propriétaire et les impôts sont moins lourds qu’autrefois. Puis la plupart des râyats voient rarement les anglais. Sur près de trois cents millions d’habitants, l’Inde ne compte que 1G8,000 européens, dont 64,000 soldats. Des cent et quelques mille européens non soldats les trois quarts vivent dans les villes. Les autres sont des fonctionnaires ou des propriétaires. Les fonctionnaires anglais occupent des postes importants ou sont chargés de services spéciaux (télégraphes, voirie, statistique). Peu d’européens sont propriétaires : les uns ont des plantations de thé, leurs coolies appartiennent aux tribus à moitié sauvages de l llimàlaya; les autres cultivent l’indigo, le jute ou l’opium. Presque tous vivent dans le Bengale. Cette province est la seule où des dif-

of friendliness (real friendship, sucli as \ve Asiatics feel, it would be too mucli to look for), and It seems to me tliat tlie patronizing Englishman does us as mueh harin as lie who alvvays disparates and décriés our merits. Strange as it inay sound, I hold tliat it is as bad for us to be given more tban less considération. We sliould be treated exactly as equals, if we deserve to be. You must not give us less tban our due; and pray don’t give us more either — in tlie shape of words or otlierwise. We must rough it out wilh you at school, college, and in public Iife. Equal justice — and no more. ( Ibid , p. 60.)

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férends se soient produits entre anglais et ràyats. Dans la présidence de Madras et dans le Gujarat l’on trouve peu de propriétaires anglais, dans le reste de l’Inde on n’en trouve pas. Sans doute le zamîndàr anglais est souvent âpre au gain, souvent brutal avec l’indigène; mais, plus pauvre, le zamîndàr indien est plus avide, et, si ses mœurs sont douces, son mépris pour les gens de basse caste est grand, sa tyrannie rigoureuse.

D’une manière générale on peut dire que la domination anglaise laisse le râyat indifférent; il ne se produit aucun courant d’émigration du territoire britannique dans les États féodaux, non plus d’ailleurs que des États féodaux dans le territoire britannique.

Dans les grandes villes les rapports entre anglais et indiens sont au contraire journaliers.

M. Kipling a bien peint ce mélange de respect et de crainte, d’étonnement et d’admiration que l’indien du peuple ressent pour l’anglais.

Ainsi le vieil Iman Din demandant à son maître une balle de polo pour son fils le petit Muhammad Din (1).

Le fdsdu ciel a-t-il encore besoin de cette balle? Avec la permission de Votre Honneur j’ai un petit garçon qui l’a vue et voudrait l’avoir pour jouer.

(1) The story of Muhammad Din , dans Plain taies from the hills.

« Le lendemain, raconte R. Kipling, comme je rentrais du bureau une demi-heure plus tôt que d’habitude, je vis dans la salle à manger un petit être tout rond avec une chemise trop courte qui couvrait seulement la moitié de son gros ventre... J’entre. Le voilà qui tombe assis yeux ouverts et bouche bée. Je sais ce qui m’attend : je prends la fuite, poursuivi par un hurlement... En dix secondes Iman Din est dans la salle à manger. Des sanglots désespérés. Je reviens. Iman Din grondant le petit qui se sert de sa chemise comme d'un mouchoir : Ce petit, dit Iman, est un budmash qui finira en prison.

— Dites au bébé que le saliib n’est pas fâché et emmenez-le.

— Son nom, dit Iman, est Muhammad Din et c’est un budmash.

Se sentant hors d’affaire, le petit se retourne dans les bras de son père et dit bravement : C’est vrai, Tahib, que je m’appelle Muhammad Din. Mais je ne suis pas un budmash ; je suis un homme.

Et voici une scène amusante de Gujaràt et Gujarâtis.

Quelque soir qu’il était gris un soldat irlandais a roué de coups un barbier de Bombay (1).

(1) Magistrate, to the barber s mother-in-law . — Here. woman, stand up. Did tlie Sahib assault you?

Woman, blubbering . — You are my father and motlier.

Magistrate. — You will hâve to be flogged if you don’t answerdirectly. Did the Sahib beat you?

Woman. — I am a poor widow; my husband used to shave you, mâbâp! ( Mother and father.)

Magistrate, losing temper. — Here, constable. Now will you answer or not? Did this sojer beat you?

Woman. — Mâbâp, beating my son in law is beating me!

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Porter plainte, se dit l’hindou. A quoi bon? un soldat anglais a bien le droit de battre un barbier.

Il va trouver sa belle-mère, lui conte son cas.

accusera l’irlandais d’avoir voulu

la violer. La vieille consent : un bouillant avocat

radical saisit avec joie cette occasion de flétrir les

mœurs des tyrans étrangers. Quant au juge — un hindou — il meurt de peur; s’il commet la

(P leader hanging down his head , barber looking daggers at bis dear wife's mother , magistrale tittering , and soldier smiling .)

The whole town knows it.

Macistrate. — Knows what?

W Oman. — That I am an honest woman !

Magistrate. — Rut, woman, that is not the question.

Woman. — That my Lakhi’s father sliaved you!

Magistrate, turning indisgust to the Pleader. — Mr. Râmrâs, you see the défendant may hâve assaulted another person.

Pleader, taking np the eue. — Did you assault this gentleman barber? ( Asking the soldier .)

Soldier. — Now, say ye so, my jewel!

Pleader, sententiously . — Weigh your words.

Soldier. — How kin I weigh my words?

Pleader. — Sir, hâve you corne here to brandy words with me?

Soldier. — Do ye think so?

Pleader, furiously. — Now, hold out your tongue, Sir.

Pat seized this golden opportunity, and throwing a world of solemnity into his attitude, held out his tongue — a big, red, lolling thing — to the infinité amusement of the spectators, who knew not why they laughed. The Pleader was dumb-founded ; the barber looked at him with pi ty and contempt. The Magistrate was convulsed with laughter; lie thrust his silk handkerchief into his mouth till he was fairly suffocated.

The case was dismissed. (Malabari : Gujarat and The Gujarâtisy Scenes in a mofussil magistrate' s court.')

moindre erreur, la presse anglaise le traitera de manière impitoyable.

Dans la salle du tribunal :

Lemagistrvt, à la belle-mère du barbier. — Femme, debout, est-ce que le saliib vous a fait violence?

La femme, balbutiant. — Vous êtes mon père et ma mère.

Magistrat. — Répondez ou vous aurez le fouet. Est-ce que le saliib vous a battue?

Femme. — Je suis une pauvre femme. Mon mari avait l'habitude de vous raser, ô vous, mon père et ma mère.

Magistrat, perdant patience. — Agent, approchez. Et vous, femme, répondez : oui ou non. Ce soldat vous a battue?

Femme. — Battre mon gendre c’est me battre moimême... Toute la ville le sait.

Magistrat. — Sait quoi?

Femme. — Que je suis une honnête femme.

Magistrat. — Ce n’est pas la question.

Femme. — Mon beau-père vous rasait.

Magistrat, se tournant vers l'avocat de la plaignante. — M. Râmrâs, peut-être l’accusé a-t-il frappé quelqu’un d’autre.

Avocat. — Soldat, avez-vous frappé monsieur le barbier ici présent?

Soldat. — Maintenant, tu dis cela, mon chéri.

Avocat. — Tenez un peu mieux votre langue.

Pour la mieux tenir, le soldat tire une grosse langue rouge. Ecrasement de l’avocat. Hilarité des spectateurs. Hilarité du magistrat. L’accusé est renvoyé des fins de la plainte.

L 'lndian Mirror, un journal hindou de Calcutta, expose bien les sentiments du peuple à l’égard des anglais :

C’est avec raison que l’on accuse les indiens de haïr

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la race dominante, mais on ne doit pas oublier que rattachement individuel à certains anglais pris en particulier est un trait distinctif du caractère national.

En quelque région de l’Inde que vous voyagiez, peuple et pays vous montreront l’empreinte laissée par le gouvernement d’un anglais. Et c’est assurément à l’honneur des indiens qu’ils aient presque oublié les noms des hommes mauvais et tyranniques, mais qu ils aient fidèlement conservé les noms des hommes bons, justes et charitables. Haïr amèrement n’est pas un trait du caractère indien. L’indien est de nature tendre, mais sa tendresse se fait plus chaude quand il s’agit d’un maitre. Intérêt, direz-vous? Oui, mais surtout reconnaissance pour la race à qui nous devons tant, nous peuple tombé, peuple asservi. Si les torts n’avaient pas égalé les services, peut-être aurions-nous rendu aux anglais un culte idolatrique, tels sont notre respect, notre enthousiasme, notre affection pour ceux qui nous procurent ou nous ont procuré de grands bienfaits... C’est faux que les indiens haïssent un anglais parce qu’il est anglais. C’est vrai que les indiens haïssent les européens qui ne laissent échapper aucune occasion de les mépriser, de les injurier, de les dégrader, de leur faire du mal ; mais il est également vrai que leur attachement est presque sans bornes pour les occidentaux qui leur ont fait du bien ou ont seulement tenté de leur en faire (1).

(1) It is a practical commentary on the trutli and justice of tlie charge brought against natives, that they Litterly hâte the dominant race as a ride, that individual attachaient to individual Englishmen should lie so marked a trait in native character. It is hardly possible to travel over any part of India ivhere sonie individual Englishman lias not left the impress of his hand, whether for good or evil, on the locality and its people. And it reflccts the highest crédit and honour on the native races that, while the naines of the bad and oppressive men hâve almost been forgotten, the memory of the good, just or charitable Englishmen lias bcen preserved by tradition in perfect fresliness — a perpétuai testi-

Rapport des anglais avec les membres des classes supéru .es.

— Les brahmanes. — Les nobles.

Examinons maintenant les rapports des anglais avec les membres des classes supérieures.

Les brahmanes. Sans doute les brahmanes, surtout ceux de haute caste, ont un profond mépris pour les mlecchas ; s’approcher d eux leur semble une souillure. Mais c’est la domination de

l’étranger qui a fondé leur puissance. A la cour

inonv to the simplicity, forgiving spirit, and gratitude of the Indian cliaracter. To hâte bitterly is not in native nature. The native heart is naturally kind, but the kindness becomes warmer Avhen the object of it is a mernber of the dominant class. It is not always because we expect any return from liim, but it is a peculiar feeling with us to be anxious to stand well writh a race to whom we owe so many obligations as a fallen and subject people. If tliose obligations had been uninixedwith quite as great \v rangs, it is our fear that Englishmen might bave becorne objects of our idolatry, so enthusiastic is our regard and affection for ail who really inean to confer or bave conferred on us any great benefits.

It is ntterly false to say, as lias been said, that natives hâte Englishmen as such. It is quite truc that tliey do hâte Europeans who miss no opportunity to scorn, abuse, and dégradé thera, or to injure them; but it is equally true that thcir respect and attaclirnent to such men of Western races as do or inean to do them any good is almost unbounded. (Cité dans New India , p. 32.)

CS

CJ

HH

des rajas leur influence est médiocre. En aucun temps, ils n ont joui comme à présent d’une complète liberté. Le gouvernement n’intervient plus ni dans la nomination des prébendés, ni dans l’administration des biens ecclésiastiques : ces biens considérables, les riches trésors des temples sont aux mains de trustées qui obéissent aveuglément aux brahmanes de haute caste. Dans un demi-siècle, la diffusion des idées européennes aura peut-être éloigné nombre d’hindous de la religion, diminué la foi et la générosité de ceux qui lui demeureront fidèles. Mais aujourd’hui les néo-hindous forment encore une faible minorité; la plupart ne sont ni nobles, ni riches; beaucoup se font absoudre de leurs manquements aux i ègles en portant aux prêtres de généreuses aumônes. Les brahmanes ne se plaignent donc pas du présent régime.

De rapports sociaux entre les brahmanes de haute caste et les anglais il n’en existe aucun. Si les anglais s’éloignent des fanatiques, les brahmanes jetteraient le vêtement que le mleccha aurait touché et purifieraient le seuil delà maison que son pas aurait franchi.

Au contraire des brahmanes, les rois et les nobles, hindous etmusulmans, ràjputs, marathes, hindostanîs, persans, turcs ou mongols respectent l’empereur comme leur suzerain; ils font aux

anglais bon accueil, ils sont flattés des égards qu’on leur témoigne. L anglais hait le brahmane, méprise le marchand ou le fonctionnaire élevé à l’européenne, mais, habitué dès l’enfance à respecter la noblesse il ne traite pas les nobles indiens comme des hommes ordinaires. Les fiers cavaliers pathàns ou râjputs, leurs costumes imposants, leurs belles armes, leur train oriental éveillent chez lui des souvenirs romantiques. Le souverain de l’empire britannique voit avec plaisir des rajas hindous figurer dans le cortège qui aux jours solennels l’accompagne à Westminster; le vice-roi est flatté d’avoir une cour des Mille et une nuits. Le boutiquier anglais, qui n’a jamais abordé un lord, est fier de traiter d’égal à égal avec un prince indien.

Puis les traditions de la Compagnie, les souvenirs de l’insurrection, l’exemple de la Russie ont persuadé le gouvernement qu’il fallait traiter rois et nobles en souverains : un prince parait-il dans une ville, on hisse les drapeaux, on tire le canon; le moindre service lui vaudra des titres et des décorations (1).

Rien ne fait mieux comprendre cette politique qu’un darbâr du vice-roi : le camp aux tentes somptueuses, des régiments anglais et indiens,

(1) L 'India List (p. 171) donne la table des saluts. L’empereur a droit à 101 coups de canon; le vice-roi à 31; pour le nizârn, Baroda et Mysore, 21; Bhopal, Gwàlior, Indore, le Kashmir, Kalat, Kolhapur, Udaipur, Travencore, 19. La plupart des princes n’ont droit qu’à 11 ou même 9 coups de canon.

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les troupes des souverains indigènes, les ràjputs à l’air belliqueux, les musulmans aux nobles manières, les ràjas couverts de bijoux. Des éléphants, des chameaux, des chevaux arabes, des léopards tenus en laisse. Soldats, piqueurs, fauconniers, serviteurs. Des processions de chariots traînés par les bœufs blancs aux cornes recourbées. La foule : hommes aux vêtements blancs, femme aux robes de couleurs voyantes, cou, jambes, et bras couverts de bijoux; enfants nus ou presque; le tout étincelant sous le soleil de feu, dans la poussière d’or. Et les cris des bêtes, les exclamations des hommes, les conversations des femmes à la voix criarde, le cliquetis des armes, le bruit des canons ( l) .

Les anglais conservent les traditions des Grands Mongols; la splendeur de l’Orient les a grisés. Trop sans doute, car les nobles représentent l’influence des mœurs de l’Asie Centrale, la féodalité, une époque de guerres déjà lointaines; tout dans le passé, ils sont peu de chose dans le présent et ne seront rien dans l’avenir.

(1) Au darbàr de 1902-03, le cortège était ainsi composé : dragons, artilleurs à cheval, douze trompettes vêtus d’écarlate brodé d’or, des hérauts d’armes, des gardes du corps en uniforme rose et or, les cadets en redingote blanche brodée bleu et or, turban bleu. Le vice-roi, le duc de Connauglit, chacun sur un éléphant énorme couvert de soie brodée, cent cinquante éléphants, de la cavalerie.

Rapports des anglais et des néo-liindous. — Hostilité des deux races. — Les torts des indiens. — Les torts des anglais.

Ceux-là qui formèrent l’Inde nouvelle et la gouverneront un jour sont justement ces hommes ambitieux, inquiets, qui semblent à beaucoup des parvenus et des déclassés. Pour comprendre les rapports de ces hommes avec les anglais, il faut examiner séparément les dispositions des uns et des autres.

D’abord les dispositions des indiens.

Dans la première moitié du dix-neuvième siècle les néo-hindous avaient comme la folie de tout ce qui était anglais : s’habillant à l’anglaise, vivant à l’anglaise, parlant, écrivant l’anglais. Peu nombreux d’ailleurs, et très humbles. D’autre part le régime de la Compagnie était mal assuré : elle s’appuyait sur les indiens anglicisés pour combattre nobles et brahmanes, puis la mode était aux idées libérales et I on voulait civiliser l’Inde : autant de raisons qui rendaient faciles les rapports des anglais et des néo-hindous.

L’insurrection de 1857 détruisit la confiance des anglais; les crimes commis à Delhi et à Cawnpore les exaspérèrent; dans leur frayeur ils ne

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voulaient plus distinguer entre les révoltés et les sujets loyaux, leur presse accablait tous les indiens d outrages, on les repoussait de la société. Puis, ce fut l'ivresse de la victoire. Du temps de la Compagnie on se sentait menacé ; sous le régime de la Couronne, on eut le sentiment que l’indien était écrasé, écrasé pour toujours.

Cependant les lois sur l’instruction produisirent leur effet, chaque année voyait augmenter le nombre des indiens élevés à l’européenne; occupant tous les postes inférieurs de l’administration, ils commençaient à prendre conscience de leur force. Pauvres, stimulés par le luxe des européens, par les besoins nouveaux que leur créait leur éducation, ils réclamaient leur part des gros traitements réservés aux anglais. Des traitements de 20, de 40, de 100,000 francs dans un pays où sur trois cents millions d’habitants quatre cent cinquante mille seulement ont 800 francs de revenu. Tous les jeunes gens formés dans les écoles du gouvernement se destinaient aux carrières de l’État, mais beaucoup échouaient aux examens ; beaucoup, dégoûtés d’une vie monotone et de salaires médiocres, donnaient leur démission ; les uns et les autres se tournaient vers la littérature ou devenaient journalistes, conférenrenciers, pamphlétaires. Plusieurs se firent un nom glorieux. La plupart échouèrent : sortis souvent de castes inférieures, ayant rompu toutes relations avec leurs parents, repoussés par les indiens, repoussés par les anglais, sans éduca-

lion, misérables, aigris, ces hommes déclassés apportèrent dans les polémiques la violence, l’amertume, la grossièreté, l injustice, le mépris des égards dus à la femme, du respect dû à la souffrance et au malheur; sans mesure dans la passion, ils excitèrent la foule à la rébellion, au crime. Et malheureusement leur violence fut considérée comme la preuve de leur sincérité; souvent ils entraînèrent ces réformateurs qui par leur talent et leur caractère se sont faits les défenseurs véritables du peuple indien trop ignorant pour se charger lui-même de sa défense.

Après les torts des indiens, les torts des anglais. M. Bose les résume dans le passage suivant :

Les anglais ne s’établissent pas dans l’Inde, ils regardent l’Inde comme un pays où, marchands, manufacturiers ou fonctionnaires, ils sont venus pour gagner de l’argent. C’est surtout le cas aujourd’hui où la rapidité des moyens de transport leur permet d’aller passer en Angleterre un congé de trois mois. La plupart d’ailleurs refuseraient de regarder les hindous comme civilisés et de frayer avec eux sur un pied d’égalité (1).

(1) They do not settle in India. They look upon India as a country where, whether as merchants or manufacturer or Government servants, their prime concern is to makc inoney. This is especially tlie case novv-a-days when improved steain communication enahles them to hâve a run home even on tliree months’ leave. Besides, not a few of them would deny to the Ilindus tlic rank of a civilized nation, and would scarcely dream of mixing with them on a footing of perfect cquality, ( Itindu Civilisation ,

i, p. LXII.)

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Examinons ces accusations.

Il est certain, qu’établis dans l’Inde pour faire fortune ou simplement pour gagner leur vie, la plupart des immigrés anglais s’intéressent peu à l’Inde et aux indiens. Il est certain aussi que le mal s’aggrave toujours. Autrefois on restait vingt, trente ans dans l’Inde sans revenir en Angleterre et comme, dans les plus grandes villes, la communauté européenne se réduisait à quelques membres, force était bien de frayer avec les indigènes. Aujourd’hui marchands et fonctionnaires pensent toujours à l’Angleterre, quelques-uns y vont tous les ans, beaucoup tous les trois ou quatre ans. De plus la colonie anglaise est nombreuse : l’hiver des voyageurs, des hommes politiques. Dans toutes les villes importantes les anglais vivent entre eux. Un quartier anglais (cantonment) . Clubs anglais, boutiques anglaises, journaux anglais, conversations anglaises, une opinion anglaise qui se désintéresse de l’opinion indigène. Fréquenter des hindous, fussent-ils des hommes éminents, est tenu pour une preuve de mauvaise éducation. Longtemps les fonctionnaires ont cherché à s’interposer entre les deux partis; alors au premier club de Calcutta l’on n’eùt jamais reçu un fonctionnaire. Aujourd’hui, parmi les jeunes gens qui doivent gouverner trois cents millions d’indiens, beaucoup rient de l’Inde et tournent le dos aux indiens.

Une seconde cause contribue à l’hostilité des

deux races : les progrès des hindous. Partout maintenant on les trouve en face de soi : se présentant aux examens, rédigeant des journaux, fondant des manufactures, des banques, des maisons de commerce. Parmi ces vieux anglo-indiens d’esprit libéral qui se plaisaient à protéger les indigènes, combien supportent que leurs anciens protégés les critiquent dans les journaux, leur commandent comme juges ou comme fonctionnaires? L’acte qui donne aux magistrats indiens le droit de faire arrêter les européens et de les juger a porté au comble l’exaspération de la colonie anglaise. Son promoteur, Lord Ripon, est haï des anglo-indiens : mais lors de son retour en Angleterre, des millions d’hindous se pressaient sur son passage à Calcutta, Allahàbàd, Bombay, le saluant d’acclamations telles que dans l’Inde aucun souverain, aucun réformateur n’en recueillit jamais de semblables (1).

Le mécontentement de la colonie anglaise se manifeste le plus souvent par des propos amers, mais polis; quelquefois pourtant le dépit amène l’insulte. Ainsi dans cet article plusieurs fois cité.

Babu Lal Mohun Gliosh a résolu d’accepter l’offre que lui ont faite quatre cents électeurs de Deptford et

(1) Le Ilbert Inll (1883) fut, il est vrai, amendé : un anglais ne peut être jugé au criminel que par un jury anglais ; seuls, des magistrats indigènes de première classe peuvent l'arrêter* des juges indigènes de première classe le juger; au civil et au criminel, l’appel est permis jusqu’aux Hautes Cours où les juges anglais ont la majorité.

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de se présenter comme candidat libéral dans le bourg nouvellement créé. Vraiment ces quatre cents vauriens enragés sont plutôt faits pour habiter une asile d’aliénés que pour veiller au sort de notre pays. Si un babu bengali entre au Parlement, ce sera bientôt un lieu de prédilection pour les aryens. Où s’arrêtera la populace anglaise dans son besoin stupide de nouveauté? Dressez un chimpanzé, vous verrez qu’il aura de belles chances dans une circonscription de comté. D’ailleurs un chimpanzé serait un animal plus intelligent que ce Ghosli Babu dont les sentiments publiquement exprimés dans le Decca lui ont valu le surnom distingué de polecat. Grâce au ciel, quatre cents électeurs ne font pas une circonscription électorale et le babu peut apprendre à ses dépens qu’au dernier moment le patriotisme anglais s’est réveillé. Une foule de voyous en furie lui ferait alors payer cher son insolente suffisance. Nous ferions volontiers justice de toutes ces canailles bengalies qui osent prétendre à la main d’une femme anglaise; pour l’anglaise qui a épousé un indigène, on devrait l’exposer publiquement comme une femme perdue, une créature sans pudeur, qui est la honte de son sexe et le deshonneur de sa nation. ( Bengal Times , juin 1885).

Voilà jusqu’où peut aller, l’amertume dans les relations sociales des deux peuples. Le mal est-il sans remède? Nombre d’anglais ou d’indiens ne le pensent pas. Des livres généreux comme ceux de M. Gotton, de Sir William Hunier, de M. Digby, de Sir William Wedderburn, des discours comme ceux de Brigbt et de Gladstone, prouvent qu’il y a des anglais capables de comprendre la valeur intellectuelle et morale des indiens comme les ouvrages de M. Malabari, de M. Ghose, de M. Dutt montrent que, parmi les indiens, beaucoup re-

connaissent ce que l’Inde doit à l’Angleterre et aux anglais.

B — Relations politiques des anglais et des indiens .

Relations politiques des anglais et des indiens. — Influence des idées démocratiques de l’Europe.

Les sentiments des anglais et des indiens dans la vie privée font déjà prévoir leurs sentiments dans la vie publique. En tous pays la politique est dominée par les questions sociales et la solution de ces questions dépend pour une grande part des rapports journaliers entre riches et pauvres, maîtres et ouvriers; dans un pays gouverné par des étrangers, le ton de leurs relations quotidiennes avec les nationaux augmentera ou diminuera le désir qu’auront ceux-ci de recouvrer leur indépendance.

Pauvres, indifférents, absorbés par le travail, les agriculteurs obéissent au râj anglais comme ils obéissaient au râj hindou ou musulman. Les brahmanes orthodoxes condamnent toute idée nouvelle. La plupart des musulmans s’en tiennent au Coran et à la tradition , le seul désir des nobles serait d’obtenir des grades dans l’armée. Seuls les néo-hindous, les pârsîs et quelques musulmans

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élevés clans les idées anglaises s’intéressent aux questions politiques.

Depuis des siècles, tyrannisés par les brahmanes, tyrannisés par les rois, quel ne fut pas l’étonnement des hindous en lisant l’histoire de l’Europe (1) !

L’éducation anglaise, dit IM. bose, révéla aux hindous une littérature historique qu'ils ne soupçonnaient pas.

(1) English éducation first initiated the llindus into a historical literature which sliowed how t lie people had corne to lie a great political power among several of the inost civilized nations of the West; how they had wrested important privilèges from unwilling tyrants; how they liad risen against despots, deposed tliein, nay even executed them and estahlished republican forms of government. The H indus liad known of kings wading to the throne through blood even of near relatives, they liad known of conspiracies among liighplaced officiais to déposé or kill tyrannical or otherwise ohnoxious eovereigns, but they had never known lhe people to hâve bcen associated with any political inovemenl of importance, It is true they had long been familiar with représentative government; but it was strictly of a local character. The jurisdiction of lhe village or caste puncliayet never extended far beyond the limits ot the village. It was with English éducation, that the Hindus imbibed the idea of a national représentative government. They came to know that the sovereign of the great British Empire could not get a single penny unless the représentatives of the people voted it; that the great Englishinen, who in India set np or deposed, rewarded or punished kings ruling over large territories were accountable for their deeds to those représentatives, and that one of tliose magnates had actually heen arraigned before a tribunal of justice for bis misdeeds in India. They had known of emperors summarily punishing erring governors, but the idea of the people or thei représentatives liaving any voice in such matters was quite new to them. The growth of democraev in the West was quite a révélation to them; and it inade a powerful impression. ( Ilinriu Civilisation y ni, 55.)

Cette littérature leur apprit comment dans les nations les plus civilisées de l’Occident le peuple avait réussi à devenir un grand pouvoir politique et su arracher d’importants privilèges au mauvais vouloir des tyrans; comment il s’était soulevé contre les despotes, les avait déposés ou même exécutés; comment s’étaient établis des gouvernements républicains. Les hindous avaient vu des rois se frayer leur chemin jusqu’au trône en se baignant dans le sang de leurs proches ; ils avaient vu de hauts fonctionnaires conspirer contre leurs souverains, les déposer, les mettre à mort; ils n’avaient jamais ouï dire que le peuple se fût associé à aucun mouvement important. Assurément les hindous avaient toujours possédé des institutions représentatives, mais c’étaient des institutions locales; la juridiction du pancliayet de village ou de la caste ne s’étendait guère au delà des limites du village.

L’éducation anglaise donna aux hindous l’idée d’une représentation nationale. Ils apprirent que le souverain du puissant empire britannique ne pouvait recevoir un sou sans un vote des mandataires du peuple : ces hommes d’Etat qui, dans l’Inde, faisaient et défaisaient les rois, étaient en Angleterre responsables de leurs actes devant le Parlement; l’un d’eux (Warren Ilastings) avait été traduit devant un tribunal pour les actes de son administration dans l’Inde. Les hindous avaient entendu parler de gouverneurs punis par leurs souverains, mais un gouverneur puni par le peuple, c’était là une idée toute nouvelle. Le développement de la démocratie dans l’Occident fut pour eux une révélation, l’impression fut immense.

Aussi dès 1888, vingt ans après l’établissement de la première école anglaise dans le Bengale, Sir Charles Treveylan reconnaissait que les jeunes gens formés par les européens avaient adopté les

principes politiques de l’Europe. Dans le nordouest, où les écoles étaient rares, un seul vœu : chasser l’étranger. Dans le Bengale, où l’instruction faisait de sensibles progrès, le désir d’obtenir un gouvernement représentatif.

Depuis lors, des millions d’hindous ont reçu l’éducation européenne. Le droit de réunion et d’association, la liberté de la presse ont élargi, fortifié leurs idées et les anglais leur ont appris comment on suscitait une agitation politique sans sortir de la légalité. L’obtention de nombreuses libertés fait souhaiter aux hindous d’avoir toutes les institutions des pays libres, la large part qui leur est faite dans l’administration leur a donné l’ambition d’en occuper tous les postes.

Le mouvement libéral indien. — Trois phases : fondation des associations politiques. — Le Congrès national indien. — Influence des idées anticoloniales des libéraux anglais. — Le Congrès national et l’impérialisme britannique.

Dans l’évolution du mouvement libéral indien il faut noter plusieurs phases.

D’abord une période d’essais encore craintifs. Tandis que les membres du Brâhma Samaj , Isvar Ghandra Vidyâsâgar, d’autres encore demandaient au gouvernement de réformer les mœurs des hindous, Harish Chandra Mukherji et Râmgopâl

Ghose réclamaient que le peuple indien fût protégé contre le gouvernement. En vingt ans il se fonda de nombreuses associations politiques : ainsi la British indian association de Calcutta (1851); le Punà Scirvajanik Sabhâ et Y East indian association (vers 1870); la Bombay presidency association (1889).

Voici la seconde phase.

Sous l impulsion de Gobden, de Briglit, de Gladstone, le parti libéral souhaitait l’abandon des colonies, car point de colonies sans politique impériale, et toute politique impériale détourne l’attention populaire des réformes sociales, tend à diminuer le respect des libertés politiques. Ce sont des anglais eux-mêmes que les indiens ont appris qu’ils pouvaient, qu’ils devaient souhaiter de s’affranchir (1).

(1) Spencer a exposé d’une manière toute scientifique les craintes et les scrupules du parti libéral menacé par la politique impérialiste.

« Des guerres à faire, des guerres à préparer ont contribué à produire un pareil changement dans l’esprit du peuple anglais. D’abord, depuis l’avènement de Louis-Napoléon qui amena ce changement, la guerre de Crimée, la révolte de l’Inde, la guerre de Chine, l’expédition contre les Abyssins et les Achantis (plus tard les guerres contre les Afghans, les Zulus et les Égyptiens). Ensuite et surtout le développement de notre organisation militaire, le réveil de nos sentiments militaires causés par la même organisation, le même réveil à l’étranger... Ce retour au type militaire de la société a produit ses conséquences accoutumées.

Un membre du civil service , M. Cotton, s'exprimait ainsi en 1885 :

Notre devoir, notre intérêt sont d'accord : évacuons l’Inde le plus tôt que nous pourrons. Mais d’abord il nous faut garantir la vie et les biens des européens,

En premier lieu, je signalerai la reprise des tendances pillardes. Toutes les fois que, pour se défendre, on adopte des moyens bons pour l'attaque, il est certain que l’attaque ne saurait tarder. Chez les Athéniens, l’organisation militaire et navale, destinée à repousser l’invasion, produit le désir de l’hégémonie; en France, les armées de la Dépublique formées pour repouser l’invasion, deviennent, après leur triomphe, envahissantes à leur tour. Tel est aussi le cas pour nous. En Chine, aux Indes, en Polynésie, en Afrique, dans l’archipel des Indes Orientales, ces raisons (qui ne manquent jamais à l’agresseur) sont toujours mises en avant pour agrandir notre empire. »

Puis, après avoir rappelé l’annexion des îles Fij i, la prise de possession de Samoa, Sherbro, Perak, etc.. Spencer ajoute :

u Dans la Chambre des communes, dans la Presse, partout le même esprit. Pendant le débat sur l’achat des actions du canal île Suez, notre premier ministre fit allusion à l’annexion possible de l’Egypte et dit que le peuple anglais, désirant le maintien de l’Empire, « ne s’alarmerait pas qu’on l’agrandit»...

u Et maintenant que nous avons observé ce développement des armements, ce retour de l’esprit de conquête, nous noterons dans toutes nos institutions un retour au type militaire. D’abord dans le gouvernement : les fonctions des conseils maritimes usurpées par le ministère de la marine ; les pouvoirs du gouvernement indien restreints par le ministère de l’Inde anglaise; les corps clus des comtés se déchargeant de leurs obligations au détriment de la nation et lui abandonnant en retour leurs pouvoirs. Le fonctionnarisme militaire remplaçant le fonctionnarisme civil : des chefs militaires de la police métropolitaine et provinciale ; des militaires employés aux travaux publics, dans le Art départaient, comme inspecteurs des chemins de fer, etc. Comme résultat, la tendance dans l’administration a exagérer l’autorité, à tenir de moins en moins compte des réclamations de l’individu. » Spencer proteste alors contre les lois nouvelles sur les ma-

assurer l’indépendance et le bon gouvernement de Tlnde... Car l’Inde nous offre l’exemple d'une tutelle politique sans précédent dans l’histoire; nous y avons pris des engagements que nous n’avons pas le droit de répudier à la légère. Personne que je sache ne conseillerait une retraite immédiate. L’Angleterre ne peut pas plus briser avec son passé que l’Inde ne peut briser avec les traditions de son histoire. Évacuer l’Inde immédiatement et sans précautions correspondrait à l’acte d’un homme qui s’emparerait d’un enfant, puis l’abandonnerait dans une jungle pleine de tigres. Des années, des générations passeront peut-être avant que nous puissions réaliser la politique que je défends. Mais cette politique, nous devrions toujours l’avoir en vue comme le but de nos efforts. Tôt ou tard l’Inde reprendra son ancien rang parmi les nations de l’Orient, tous nos actes devraient tendre à faciliter son émancipation.

ladies contagieuses, les secours donnés aux pauvres, etc. Il continue :

« Avec l’admission tacite du principe qu’aucune limite ne doit restreindre l’autorité de l’Etat — un principe propre au type de société militaire — se produit une foi sans hésitation dans le jugement de l’Etat — foi également propre au type militaire.

« Ce retour partiel à un système social basé sur la contrainte produit un changement de sentiments approprié. En principe, le torysme maintient le contrôle de l’Etat contre la liberté de l’individu; en principe, le libéralisme maintient la liberté de l’individu contre le contrôle de l’Etat. Mais, durant la période de paix, les libéraux étendirent la liberté individuelle en faisant abolir les incapacités basées sur la religion, en votant le libre échange, en abolissant les lois restrictives de la liberté de la Presse. Et voilà que, depuis le retour au type militaire, ces mêmes libéraux, qui menèrent à bien ces réformes, rivalisent d’ardeur avec les tories pour étendre les pouvoirs de l’Etat et restreindre la liberté individuelle. » ( Principles of Sociology , i, p. 568.) Dans son

dernier ouvrage, Facts and Continents , Spencer va jusqu’à traiter les idées et les mœurs de l’Angleterre moderne de retour à la barbarie.

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De pareilles déclarations, le gouvernement libéral de lord Ripon, les polémiques soulevées par Y liber l bill, la popularité du parti libéral en Angleterre, l’influence de Gladstone, les efforts des home-rulers irlandais grisèrent les néo-hindous : le moment était enfin venu où l’Inde recevrait une constitution parlementaire qui préparerait l’œuvre de l’émancipation. Quelques anglais, dontM. Hume, prirentla direction du mouvement, qui aboutit à la formation du Congrès national indien. Puisque l’Angleterre refusait à l’Inde un parlement, l’Inde s’en donnerait un elle-même : sans doute les votes de ce parlement n’auraient point de sanction légale, mais du moins ils feraient connaître les revendications des indiens.

Le Congrès se réunit chaque année dans l’une des grandes villes : les délégués sont élus dans des réunions publiques par les représentants que désignent des associations politiques, les conseils municipaux, les assemblées de districts, des castes ou des communautés religieuses.

Le premier congrès (7 1 délégués) se tint à Bombay (1885), sous la présidence de M. Bonnerji; le second à Calcutta : 431 délégués, comme président M. Naoroji, le célèbre agitateur parsî. Au troisième congrès, à Madras, 607 délégués, comme président l’honorable Budruddin Tyabij, un musulman (1). Au quatrième (Allaliàbàd),

(1) Les musulmans sont en général hostiles au congrès. Cf. L*-Gl Graham. Life and Work of Syed Ahmed Khan .

1,248 délégués, présidés par M. Yule, un marchand anglais de Calcutta.

Le succès des premières réunions lit tourner les têtes; l’on se crut déjà formé en assemblée constituante. M. Hume, le secrétaire général du Congrès, écrivit deux brochures, qui, traduites dans les vernaculaires, furent distribués aux ouvriers et aux paysans. L’une était rédigée sous forme de dialogue entre un avocat et un chef de village. On y relevait des passages comme celui-ci :

Chef. — Quoi! prétendez-vous que nous nous unissions pour combattre le sirkar? Si nous massacrions les européens, que deviendrions-nous? Tout serait anarchie. Non, sûrement, telle n’est pas votre intention.

Avocat. — Dieu m’en préserve! ce serait un péché. Pourquoi tuer ces pauvres européens? Beaucoup sont de braves gens (1).

Le gouvernement pensa qu’il était au moins maladroit de parler de révoltes et de massacres, fût-ce pour les condamner. Indifférent d’abord au Congrès national, il lui devint dès lors nettement hostile. Les délégués n’en votèrent pas moins des résolutions politiques, économiques, sociales, les unes raisonnables, d autres prématurées, d autres encore violentes ou absurdes.

Examinons les plus importantes de ces résolutions.

Admission d’un élément représentatif dans les

(1) Report of the third indian congress fiefd at Madras( 1888).

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conseils législatifs. — Ce vœu a reçu satisfaction par la loi de 1892, mais le Congrès demande de nouvelles réformes qui des conseils feraient de véritables parlements. La difficulté serait de fixer le mode électoral : pour les conseils municipaux et les conseils de districts on a établi un cens qui exclut les neuf dixièmes des habitants, et cependant la grande majorité de ces électeurs censitaires s’abstient de voter; il est impossible de trouver un marchand qui veuille représenter une circonscription urbaine, un propriétaire qui veuille représenter une circonscription rurale (1).

Constitution d’un conseil législatif et d’une haute cour de justice dans le Panjàb. — Le gouvernement a déféré au premier de ces désirs.

Établissement dans toutes les provinces d’un impôt foncier immuable comme c’est le cas dans le Bengale. — Une pareille mesure serait contraire à tous les principes financiers.

La séparation complète des fonctions administratives et judiciaires. — Cette réforme, qui entraînerait un surcroît de dépenses, présenteraitelle de grands avantages, au moins pour le présent?

L’admission d’hommes de loi hindous soit dans la pairie, soit dans la section judiciaire du conseil privé, pour qu ils puissent siéger dans les appels portés des tribunaux indiens à ce conseil. — Demande juste dans son principe. Resterait à

(i) Ees élections de Pondichéry montrent ce que serait 1 Inde sous le régime du suffrage universel.

savoir s’il ne vaudrait pas mieux supprimer les appels au conseil privé et donner de pleins pouvoirs à la cour suprême de Calcutta.

La permission pour les indiens de s’établir en Australie et dans le sud de l’Afrique. — Les indiens ont déjà revendiqué, et très justement, le droit d’émigrer dans toutes les parties de l’empire britannique, mais le gouvernement anglais s’est heurté au mauvais vouloir des colonies; le mal paraît donc sans remède (1).

Réforme de la police. — Une mesure reconnue indispensable par tous les partis.

Recrutement de \ India civil service par des examens passés simultanément en Angleterre et dans l’Inde. — Le gouvernement indien s’est toujours opposé à cette réforme que la Chambre des communes déclarait jadis désirable.

M ise à la charge de l’Angleterre des frais occasionnés par l’entretien des troupes anglaises servant dans l’Inde et les expéditions faites par les troupes indiennes. — Réclamation sans doute exagérée, car les troupes indiennes ne suffiraient pas à protéger l’Inde, et plusieurs des guerres entreprises depuis vingt ans avaient pour but de faire respecter les frontières de l’empire.

Droit pour les indiens de porter des armes. — Ce qui amènerait des révoltes et des guerres civiles.

(1) I^e Coloured races restriction and régulation act (Nouvelle-Galles du Sud, 1890) étend les provisions du Chinese restriction and régulation act de 1888 à toutes les personnes de couleur habitant le continent asiatique ou le continent africain.

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Fondation d’écoles où les jeunes indiens se prépareraient à la carrière militaire; les officiers indigènes pourraient, comme les officiers anglais, parvenir à tous les grades.

Enfin des mesures économiques qui seront étudiées dans le chapitre suivant.

De fait, les délégués au congrès se souciaient peu de faire aboutir la plupart de leurs projets ; ce qu’ils souhaitaient, c’était que le gouvernement nommât des commissions composées de membres fonctionnaires et de membres non fonctionnaires. Ils espéraient entrer dans ces commissions et contrôler ainsi les actes de l’administration, mais, si le gouvernement s’inspira de plusieurs de leurs vœux, il refusa de former des commissions qui eussent donné à l’Inde une sorte de régime parlementaire.

Voici maintenant la troisième phase de cette évolution politique.

Ee développement de l’impérialisme britannique a fait évanouir les espérances suscitées par l’esprit anti-colonial des libéraux. Aucun indien ne se flatte plus de voir l’Angleterre abandonner ses possessions orientales. D’autre part, la pratique de la vie publique assagit bien des agitateurs, comme aussi les promotions dans la magistrature,

les décorations, les candidatures au parlement britannique.

Sans doute les dernières assemblées ont maintenu les vœux des précédents congrès, mais c’était pour mémoire ; elles ont surtout traité les questions économiques et financières. La modération du langage, de meilleurs rapports avec le gouvernement ont marqué pour le Congrès national le commencement d’une ère nouvelle.

Le congrès de Lahorc en décembre 1000 fut présidé par un membre de la haute cour de Bombay, M. Chandawarkar ; fonctionnaire du gouvernement, il devait tenir un langage conciliant.

C’est dans ces termes qu’il parle du présent vice-roi. Lord Curzon :

De l'homme d’Ltat qui dirige le gouvernement indien nous pouvons dire justement qu’il promet d’être tout ce que doit être un vice-roi de l’Inde. A quoi bon répéter qu’il a gagné le cœur, la confiance du peuple? Les acclamations qui l’ont partout accueilli pendant son dernier voyage prouvent assez sa popularité toujours croissante. Si Lord Curzon a conquis le cœur du peuple, c’est que, depuis son arrivée parmi nous, il s’est montré plus qu’une simple abstraction, il s’est montré un viceroi en chair et en os. Qu’il promulgue des résolutions ou qu’il fasse des discours sur les affaires de l’Ltat, Lord Curzon semble s’adresser au peuple, le mettre dans ses confidences, partout dans le pays il fait sentir sa présence, sa personnalité, son énergie (1).

(1) We lia vc novv at tlie lielm of llie Government of India a slatesman of whoin we may justly say tliat lie promises lo be ail tliat a Viceroy of India ought to be. Tliat lie has won the licarts of tlie people and the people trust in liim goes without saying, and

L’IN D E MODERNE

Quand M. Ghandawarkar critique le gouvernement, ce n’est pas avec le langage d’un démagogue ; ses pensées, son style sont ceux d’un homme politique véritable.

Ge qui manque au gouvernement, c’est un esprit large et capable de maîtriser l’ensemble d’une question, c’est une politique digne du nom britannique, d’un empire aussi grand que celui de Sa Majesté. Dans le caractère britannique bien des traits méritent l’admiration : un génie pratique, le respect du devoir, la pitié pour la souffrance, une bienveillance qui se montre par des actes. . . Ces traits font la force du caractère britannique, mais notre force devient souvent la cause de notre faiblesse. Un peuple d’un génie tout pratique et qui, conscient de sa force, prétend seulement s’émouvoir pour des maux intolérables laissera volontiers aller les choses; il ne leur cherchera point remède avant qu’il n’en ait souffert tandis qu’avec de la prudence et des précautions il aurait pu les éviter. Voilà ce qui arrive souvent dans l’Inde et en Angleterre. On peut appliquer à l’Inde ce que lord Rosebery disait il y a un an de l’Angleterre : « Nous vivons beaucoup trop au jour le jour. Nous gâclions énormément, et nous gâchons parce que nous agissons sans méthode » (1).

the enlhusiastic réceptions he met with during his recent tour bear unmistakable testimony to his growing popularity. Lord Curzon has won the hearts of the people, because since he came amongzst us as our Viceroy he has been more than a mere abstraction — lie as been a flesh-and-blood Viceroy, who, whether he issues resolutions, or makes speeches on State matters, seeins to the people to address them and desire to take them into bis confidence, and makes his presence, his personnality, and his energy felt throughout the land. (India, 11 janvier 1901.)

(1) But my point is this : that the Government has not ap proached its solution in a broad, comprehensive, masterly spirit,

Je donnerai maintenant le discours prononcé Calcutta par le président du congrès de décembre 1901. M. Dinshaw Edulji Wacha traite exclusivement de questions économiques; mais, d’esprit peu précis, les indiens ne jugent pas toujours ces questions avec sagesse, et, au contraire du discours de M. Chandawarkar , celùi de M. Wacha montre un parti pris de dénigrement.

Quels sont les fondements scientifiques sur quoi baser une théorie de la prospérité commerciale? L’Inde est soumise à une puissance étrangère, c’est une contrée débitrice : comment peut-elle atteindre à la prospérité

worthy of British statesmanship and worthy of so great an Empire as that of her Majesty in India. The policy it has pursued in dealing with the problern and attempting its solution has been a policy of what Lord Rosebery would call « patches » . And we need not be surprised at that, however much we may déploré it. There is indeed much in the British character which justly calls for admiration and appréciation. Its genius is practical, its dévotion to duty, its sympathy for suffering, and its practical benevolence^ as the last famine administration has shown, are unflinching and unswerving — and it has « the old strength to dominate circumstances » . This is its strength; but, as often happens, what is our strength becomes at times our weakness. A people whose genius is practical, and whose saving quality is the capacity to be roused in the face of an intolérable evil, is apt to let things slide untill they cause suffering, which might hâve been by wise foresight and judicious management prevented. And this is what has often happened both in England and in India. What Lord Rosebery complained of nearly a year ago is the case of administration in England holds good in the case of administration in India also. « I hurnbly think, said his lordship * , that in this country — meaning England — we live a great deal too much from hand to mouth... We are a people of enormous waste. We waste simply by not pursuing scientific methods. ( India , 11 janvier 1901, p. 21.)

L’INDE MODERNE

commerciale si sa dette augmente chaque année et si elle a un large excédent d’exportations?

L’on parle de prospérité dans un pays où il n’y a ni réserve, ni accumulation, ni richesse! Ce qu il faut, c’est une amélioration sage, progressive et continuelle de la classe populaire. Mais cette amélioration est impossible tant que continuera l’absentéisme, le caractère principal de la domination anglaise. Un grand obstacle à la prospérité nationale c’est le prélèvement annuel de trente ou quarante millions (de dizaines de roupies). Jamais on n’a demandé le consentement des indiens en cette matière et les paiements eux-mêmes sont excessifs. Les anciens maîtres de l’Inde vivaient dans le pays et employaient les indigènes. Depuis 1860, l’Inde a dû payer à l’Angleterre 624 millions (de dizaines de roupies) sans compter les versements privés au profit des marchands, des commerçants et des planteurs. Voilà la cause réelle de la pauvreté de l’Inde (I).

(!) But what were tlie scientific data on which to base a theory of commercial prosperity? Gould India, whicli was a debtor country, and subject to foreign rule, be comtnercially prosperous with an annually increasing indebtedness and a large balance of exports? Where therc was no reserve, no accumulation, no wealth — where millions lived from hand to mouth on a bare wage — it was rather bold to assert that there was increasing prosperity. They wanted a wise, graduai and continuons betterment of the poor — enrichment, enlightenment, and émancipation. So long as absenteeism, the principal feature of British rule, continued, it wras impossible to see any improvement. The abstraction from year to year of the national produce to the estent of tliirty or forty millions without any hope of return was a great obstacle in the way of national prosperity. The consent of the Indians had never been taken in the matter, and the payments themselves were excessive. The former rulers of India lived in the country and employed indigenous agency. The aggregate amount of the drain from India since 1860 was 624 millions, without regard to private remittances in the form of profits of inerchants, traders

CIVILISATION I N D I EN N E

Il faut remarquer que la plus grande partie des sommes dues à l’Angleterre représente l’intérêt des emprunts qui ont permis de construire des ports, des chemins de fer, des routes, des canaux, des télégraphes, etc., et de donner des secours dans les grandes famines. Si les indiens se plaignent de l’absentéisme des capitalistes anglais, les russes pourraient aussi se plaindre de l’absentéisme des capitalistes français. L’Inde a emprunté à un taux d’intérêt très bas ; elle a donc retiré tous les bénéfices de l’opération. Sans doute la situation d’un pays devient difficile quand il a dû contracter d’énormes dettes à l’étranger et c’est pourquoi les japonais n’ont émis de rentes qu’à l’intérieur. Mais d’autre part les seuls emprunts vraiment utiles ne sontils pas ceux qu’a souscrits l’étranger? Dans un pays assez riche pour posséder tous ses fonds d’Etat, les emprunts ne peuvent solder que des guerres, des déficits budgétaires ou des travaux, que l’Etat devrait le plus souvent abandonner à

and planters. Tliis was tlie real cause of tlie povertv of India, and drained India of capital... It was ingenious but not ingenuous to create a surplus by debasing tlie currcncy and putting into circulation a rupee at IG pence whieh was wortli only 11 pence. Meantime tlie ardficial appréciation of tlie rupee had bcen desastrous to Indian commerce, and tlie coinage of over 140 millions of new rupecs lastvear for Dritisli India had exploted the fallacy of a former Finance Minister as to tlie redundancy of tliat coin. The ignorance and stubbornness of rulers entaileil injury to tlie community. (India, 3 janvier 1902.) Sur le Drain of India, voir chapitre iv, III. Les chiffres donnés par M. Wacha ne reposent sur aucune base sérieuse.

L’INDE MODERNE

l’initiative privée. D’ailleurs si leur situation économique est mauvaise, les indiens doivent surtout en accuser le système des castes, l’esprit de routine de leurs marchands, le caractère des hindous élevés dans les écoles anglaises, qui, au lieu de s’adonner au commerce et à l’industrie, recherchent tous lçs carrières libérales [et les fonctions du gouvernement.

Le passage suivant fera mieux comprendre à quel point les indiens les plus intelligents et les plus instruits comprennent encore mal les questions économiques.

L’étalon monétaire indien est la roupie d’argent. La baisse du taux de l’argent empira donc beaucoup la situation financière jde l’Inde débitrice de sommes considérables en Angleterre, pays qui reconnaît seulement l’étalon d’or. D’où un louable effort du gouvernement indien pour relever le taux de la roupie : ^suppression de la frappe libre de l’argent, fixation :du taux Jde la roupie, adoption d’un étalon d’or, la livre sterling.

Or voici comment M. Wacha juge cet effort :

C’était ingénieux mais malhonnête d’avilir la monnaie et de mettre en circulation comme roupie de 16 pence une roupie qui valait seulement 11 pence... La hausse artificielle de la roupie a été désastreuse pour le commerce indien, et la frappe, faite l’année dernière, de 1 40 millions de nouvelles roupies a montré combien l’ancien ministre des finances se trompait en disant qu’il y avait pléthore d’argent. L’ignorance et l’entête-

ment du gouvernement ont causé de grands torts au peuple (1).

(1) La baisse du change augmentait les charges de la dette, les contribuables indiens payaient la différence, ils ont profité de la réforme; or les neuf dixièmes sont très pauvres. D’autre part ont seuls perdu, au relèvement du change, les exportateurs qui payaient leurs frais au taux de l’argent et vendaient leurs produits au taux de l’or. Mais l’exportateur lui-même ne gagne pas longtemps à la baisse du change, les fluctuations des cours découragent les acheteurs. Toujours le relèvement du change amène une crise (pour le Japon, voir p. 449), mais la réforme finit par profiter à tous.

Articles de journaux anglais d’Angleterre sur le Congrès national Manchester Guardian (libéral, 28 déc. 1901). — Le Congrès national indien se réunira cette semaine. Ces réunions provoquent généralement tant d’articles injurieux dans une bonne moitié de la presse anglaise qu’il n’est pas mauvais de se demander ce qu’est le Congrès et ce qu’il a fait. Voici une admirable réponse à ces deux questions, et celui qui la donna est un homme de loi, un tory, un membre du conseil privé qui avait rempli au Bengale les fonctions déjugé suprême. Sir Richard Garth s’exprime ainsi : « De toutes les injustices commises récemment par le gouvernement de l’Inde, je n’en sache pas de comparable à son dénigrement du Congrès national indien. Il n’est aucun sujet que les partisans de ce gouvernement aient aussi délibérément dénaturé aux yeux de la presse anglaise et du public anglais. » Les adversaires du Congrès prétendent, sans preuves à l’appui, que ce Congrès ne représente pas les races, les classes et les religions de l’Inde dans leur diversité. Sir Richard Garth a pris la peine d’aaalyser la liste des délégués au congrès d Allahâbâd; et cette analyse lui a prouvé que, sous tous les rapports, ces délégués étaient vraiment représentatifs et « qu’ils formaient une nombreuse assemblée, influente et importante, d’hommes de condition sincères et patriotes » . Il se demande comment ces hommes ont mérité tant d’attaques et d’insultes, et il répond : « Ce qu’ils ont fait, je veux vous le dire. Ils ont osé penser pour eux-mêmes; bien plus, ils ont osé penser pour ces millions de pauvres ignorants qui forment la population de notre empire de l’Inde. Pour aider ces malheureux, ils ont sacrifié leurs propres intérêts, ils n’ont pas craint de braver le gouvernement. Ils ont

L’INDE MODERNE

L’œuvre du Congrès national. — La patrie indienne. — La civilisation indo-britannique.

Essayons maintenant de porter un jugement sur l’œuvre du Congrès national.

Son mérite est d’avoir donné pour la première fois aux indiens l’idée qu’ils formaient un peuple. Sans doute les agriculteurs illettrés se soucient peu de l’Inde et du Congrès, mais quiconque lit ou

eu le courage et le patriotisme de dénoncer des abus qui, depuis des années, déshonorent notre administration dans rinde,Jdes abus que l’opinion publique a condamnés dans l’Inde et en Angleterre, mais auxquels le gouvernement de l’Inde s’attache avec une ténacité inexplicable. »

Standai'd (tory, 28 décembre 1901). — Jeudi dernier, la session annuelle du Congrès national indien s’est ouverte à Calcutta. Nous remarquons avec joie la grande modération de son langage. Plus de ces discours violents où, grisés de leur mandat, des gens qui s’étaient eux-mêmes nommés se plaisaient à récriminer au nom du peuple indien. L’opposition tenace de la masse des mahométan8 a eu pour résultat de calmer ces ardeurs. Les plus enthousiastes des congressistes commencent à comprendre l’absurdité de réclamer des changements révolutionnaires, quand une fraction aussi importante de la communauté se sépare si résolument des agitateurs ou va même jusqu’à protester énergiquement contre leurs principes essentiels... Si le Congrès renonce à d’oiseuses réclamations et se contente d’aider Lord Curzon, dont il reconnaît lui-même la bonne volonté, il pourra se dégager des folies passées et rendre au pays de réels services.

Congrès de décembre 1902 (Ahmadâbâd), président M. Surendra Nath Banerjea.

se fait lire un journal sait aujourd’hui qu’il a une patrie, l'Inde, et que, malgré les différences des langues et des mœurs, toutes les nations de l’Inde ont des intérêts communs.

Seulement cette patrie indienne, ce sont les anglais qui l’ont faite, c’est aux anglais qu’elle doit et son éducation morale, et son développement matériel; la langue de l’Inde est l’anglais; marathes, bengalis, sikhs, tamuls, hindostanîs réunis au Congrès ne peuvent se comprendre qu’en anglais; et les institutions dont ils réclament l’établissement sont des institutions anglaises. C’est au Congrès national que nous voyons pour la première fois l’évolution politique de l’Inde aboutir à l’idée de patrie, mais c’est là aussi que nous voyons le plus distinctement combien l’Inde est devenue anglaise et que nous comprenons ce que sera la civilisation indo-britannique. Pourquoi d’ailleurs faire aux indiens le même reproche qu’on a fait aux japonais, les accuser de renoncer à leurs traditions nationales pour copier l’étranger? Si indiens et japonais n’avaient possédé aucune institution représentative, s’ils n’avaient eu aucune notion de ce que les anglais appellent le self-cjovemment , jamais ils n’auraient songé à s’adapter le régime parlementaire des européens. Mais les japonais avaient des conseils de clan, des assemblées de princes, de nobles, de bourgeois, de paysans et voilà pourquoi il leur a paru tout naturel d’avoir des Chambres et un ministère. De même pour les

L’INDE MODERNE

indiens. Dès les temps les plus reculés nous voyons ràjas et brahmanes forcés de respecter les coutumes des castes. Sous tous les régimes le conseil de la caste a rendu la justice au civil et au criminel; dans quelques castes le chef ou le conseil pouvait prononcer des sentences de mort. Sous tous les régimes le maire et le panchàyet des villages ont conservé leur autorité. Formés par des coutumes séculaires, les indiens ont pu s’assimiler et le système municipal, et le jury des anglais; l’un et l’autre les prépareront au gouvernement représentatif.

Que si japonais et indiens ont réclamé des institutions européennes, au lieu de chercher à développer leurs propres institutions, l’on peut en donner deux raisons. D’une part des circonstances d’ordres divers avaient arrêté l’évolution de leur civilisation, par suite causé la décadence de leurs institutions nationales. D’autre part, il est légitime, il est nécessaire que chaque peuple profite de l’enseignement donné par les autres peuples. Japonais et indiens n’ont d’ailleurs fait que suivre l’exemple des allemands, des italiens, des espagnols, des hongrois, des russes, qui tous ont plus ou moins subi l’influence de l’Angleterre libérale et de la France révolutionnaire.

G. — La Presse

La presse. — Emancipation progressive de la presse anglaise et de la presse indigène. — Actes de Sir Charles Metcalfe, de Lord Lyttonetde Lord Ripon.

Réformes religieuses, réformes sociales, réformes politiques se reflètent dans la presse et dans la littérature; d’autre part presse et littérature doivent être comptées parmi les principaux facteurs de ces réformes.

L’évolution de la société indienne nous apparaît clairement dans le développement de la presse. Autrefois le droit d’écrire, le droit de penser réservés à une caste; aujourd’hui la faculté pour tous d’exprimer librement leurs opinions dans les journaux, la faculté pour tous de discuter publiquement les opinions des journaux. Et la presse nous révèle aussi la fusion progressive de la civilisation indienne et de la civilisation européenne : une institution toute anglaise est devenue pour des millions d’hindous un élément capital de la vie quotidienne.

Dans la presse comme en toute matière, l’impulsion vint des conquérants. Les premiers journaux anglais parurent vers la fin du siècle der-

L’I N DE MODERNE

nier; le premier journal en langue vernaculaire fut imprimé par des missionnaires en 1818.

Bientôt les indigènes se mirent courageusement à l’œuvre, surtout après la loi plus libérale de 1835. Dans le Bengale deux journaux dominèrent le mouvement intellectuel : le Sambad Prabhakar, fondé en 1830 par Iswar Chandra Gupta : c’était l’organe des hindous attachés aux anciennes idées ; le Tatwabodhini Pairika , fondé par Debrenda Natli Tagore, puis dirigé par Akhay Kumar Datta, qui soutint les revendications des néo-hindous.

La loi de 1867 donna un grand essor à la presse ; plus tard Lord Lytton restreignit la liberté de la presse vernaculaire, mais Lord Ripon enleva toutes les restrictions apportées par ses prédécesseurs (1) .

Les principaux journaux de l’Inde. — Les polémiques de presse,

Quelques chiffres d’abord pour montrer l’importance de la presse indienne.

En 1900-1901, 695 publications périodiques dans le Bengale, 463 dans la province de Bombay (dont 228 en gujâràtî, 109 en marâthî et 77 en anglais); 130 journaux vernaculaires dans la pro-

(1) Acte de Sir Charles Metcalfe, 1835; Acte XXV de 1867 donnant à la presse indienne les mêmes libertés qu’à la presse anglaise et lui imposant les mêmes restrictions.

vince de Madras. En 1899-1900, 86 journaux dans les provinces du Nord-Ouest et 1 Oudh; 117 périodiques dans le Panjâb, dont 24 en anglais, 2 en anglais et langues vernaculaires, 87 en urdu, 2 en gurmukhî et 2 en hindi (1).

Le journal officiel de l’Inde est la Gazelle of India. Les provinces ont aussi leurs gazettes en anglais et en langues vernaculaires.

Presse anglaise.

D’une part, les journaux publiés par des anglais pour la colonie anglaise. Les plus importants sont Y ALlahàbàd Pioneer , le journal officiel du gouvernement, le Calcutta Englishman , le Bombay Gazelle , le Indian Daily News et le Times of India.

D’autre part les journaux écrits en anglais par des indigènes et par les hindous élevés à l’européenne. Le plus important de beaucoup est Y Indian spectator de M. Malabari ; viennent ensuite la Voice of India, également à M. Malabari, le Hindu Patriot, le Indian Mirror (Bengale) .

(1) Statistical abstract de septembre 1902 donne les chiffres suivants :

1900-1. — P rcsses à imprimer, 2,198; journaux, 655; périodiques, 491; livres en anglais et langues européennes, 1,229; en langues indigènes, 6,807. Les journaux se répartissent ainsi : Bengale (101), iN.-W. Provinces et Oudh (129), Panjâb (94). Birmanie (26), Provinces centrales (10), Assam (12), Ajtnîr (6), Madras (93), Bombay (178), Berar (6).

L’INDE moderne

Voici les principaux journaux vernaculaires. Bengali : le Bangabasi (tirage 20,000), le Dainik Cliandrika , le Sàhitya Sanhita, une importante publication philosophique et littéraire. Hindi : le Bharat Jiwan de Bénarès (tirage 1,500). Urdû : le Paisa Akhbar de Lahore (tirage 13,000).

Des journaux anglais et vernaculaires, beaucoup sont rédigés avec talent et dignité; d'autres au contraire vont jusqu’aux dernières limites de linsulte.

Ainsi l’article déjà cité du journal anglais, le Bengal Times.

Ainsi ces deux articles tirés de feuilles indigènes :

L’un parut le 4 décembre 1888 dans le Dainik Chandrika \ c’est un adieu à lord Dufferin, qui, ses cinq ans de vice-royauté achevés, retournait en Angleterre :

Ami des anglais, rentrez chez vous, Dufferin, votre départ ne nous cause aucun regret, c’est sans larmes que nous vous dirons adieu. Car nous vous connaissons, comte d’Ava. L’affection, l’amour des indiens vous laissent froid. L’on a dit que vous aviez du cœur; parler ainsi c’est montrer qu’on avait du cœur pour vous et que pour soi l’on n’avait pas de cervelle... Landlord anglo-irlandais, à votre avis l'Inde est faite pour donner aux anglo-indiens plaisir et richesse ; sous prétexte d’une guerre contre la Russie, vous avez pris aux indiens leur argent.

Un article du 26 octobre 1888 emprunté au journal bengali Projabandhu publié à Chandernagor :

Les anglais sont la méchanceté même ; ils ne peuveut supporter de voir prospérer personne. Rampez devant eux, les anglais vous feront du bien; relevez la tête, ils vous haïront... Les anglais protègent les musulmans et oppriment les hindous. Mais ils verront ce que pareil jeu leur coûtera. Exaspérés par leur rivalité, hindous et musulmans seront prêts à tout faire. Pour avoir ainsi excité la haine de ses sujets, Sirâj-ud-Daûla vit tomber son empire aux mains des anglais. Il avait perdu la tête. Les anglais ont-ils perdu la tête?

D’autres articles plus violents encore où l’on supplie Durgâ de rendre aux indiens leur ancien courage et de les exciter au massacre des mlecchas ; des appels au meurtre et à la révolte : plusieurs journalistes ont été sévèrement punis lors des troubles occasionnés parla peste (1).

Beaucoup d'anglais reprochent à Lord Ripon d’avoir rendu la presse libre. Mais n’est-il pas préférable pour un gouvernement, surtout un gouvernement despotique, de connaître amis et ennemis, de savoir les dangers auxquels son despotisme l’expose? Et n’est-il pas naturel qu’un

(1) La loi indienne ne connaît aucun délit de presse, mais, comme la loi anglaise, elle tient ceux qui ont conseillé un crime pour les complices de ceux qui l’ont commis. Les deux articles sont cités dans India Past and Présent de M. Samuelson.

L’INDE MODERNE

peuple longtemps opprimé abuse tout d’abord de la liberté enfin accordée?

Pour nous, ce qui nous apparaît dans la presse, c’est l’image fidèle de l’Inde moderne avec ses incertitudes, ses violences, ses timidités, ses vertus et ses vices, cette curieuse hésitation de l’àme asiatique que la civilisation de l’Europe attire et repousse tout ensemble.

D. L,a littérature

Littérature. — Littérature en langue anglaise. — La poésie. — La presse. — Œuvres de MM. Malabari, Naoroji, Ghose, Dutt, Bose, Bonnarjee, etc.

Mieux encore que dans la presse l’évolution de la société se montre dans la littérature.

D’abord la littérature en langue anglaise. Dans les premiers temps l’enthousiasme un peu naïf des vaincus pour la civilisation des vainqueurs, le mépris de leur propre littérature tombée dans la convention, l’admiration des grands poètes romantiques de l’Angleterre, surtout de Byron.

Entre 1840 et 1850 les bengalis aimaient à écrire des vers anglais, Madliu Sudan Datta, plus

tard connu pour ses œuvres bengalies, publia Captive Ladie (1849). Fiancé à une anglaise, il lui disait :

Oui, pour moi tu es l’étoile qui, dans le désert de l’océan, sourit à l’oeil anxieux du marin abandonné. — L’étoile lui sourit, elle le bénit, qui porte sur le front le signe de l’espérance. Lui ne craint plus les sombres vagues, les ténèbres des cieux.

Oui, pour moi tu es comme l’inspiration qui remplit la poitrine du poète, mystérieux sanctuaire dont le culte est l’harmonie. Sois donc la bienvenue. Notre maison est la maison du besoin. Mais je n’ai point de regret. Cette maison reçut une perle d’un prix inestimable. Cette perle? toi-même, et tu es mienne (1).

Bientôt pourtant l’enthousiasme se calma. Les hindous comprirent qu’ils ne maîtriseraient jamais un idiome étranger : traduire dans leurs langues les maîtres anglais, Shakespeare surtout, aujourd’hui si populaire dans l’Inde, voilà sans doute une œuvre plus utile que de prétendre rivaliser avec Bvron et Tennyson (2).

(1) Yes — like that star which on the wilderness Of vastv océan wooes the anxious eye

Of lonely mariner — and wooes to bless —

For lhere be hope writ on her brow on high :

He recks not darkling wawes — nor fears the lightless sky.

Oh! beautiful as inspiration, when

She lills the poet’s breast — her fairy shrine ;

Wooed by melodious worship ! Welcome then ;

Though ours the home of want, I ne’er repine.

Art thou not there, even thou, a priceless gem and mine?

(Cité dans Lite rature of Bengal , p. 199).

(2) Nous trouvons dans Statement exhibitimj moral pro gress 1900-01 (p. 1/2) : « L’influence de Shakespeare se fait

T/ INDE MODERNE

Cependant une jeune fille, Mlle Dutt, écrivait en 18 76 ces vers charmants, où lame indienne s’allie si bien à lame anglaise.

C’est l’histoire de Savitri. Elle vient de rencontrer Satyavân.

Qu’est-ce? s’écrie-t-elle. — L’amour? Les poètes ne mentent donc pas, l’on peut aimer à première vue ! Le ciel le sait : souvent il suffit d’un éclair, un seul, et le cœur a trouvé son maître. Nous de jouer, de rire, insouciantes. Soudain, un pas — et c’est la vie avec la plénitude de ses joies ou le silencieux désespoir... Ainsi leurs yeux se rencontrèrent. Savitri pénétra dans la butte du sage. La rose de son cœur s’était enfin ouverte, fleur ouverte ne se referme plus.

Quand le Sage vient et révèle que Satyavân doit mourir dans l’année, les parents veulent s’opposer au mariage, mais Savitri :

Non, j’ai donné mon cœur; ne serait-ce qu’en pensée, je ne puis le reprendre. Le ciel m’en préserve! Car reprendre son cœur est un péché mortel. Pourquoi d’ailleurs? Je n’ai rien à lui reprocher.

Son père :

Un enfant ne peut donner sa main et nul contrat ne vaut qu’un père ne sanctionne.

Savitri :

Une fois, une seule l’homme se soumet au destin, telle est la volonté de Dieu. Une fois, une seule, telle

sentir dans le drame bengali. Nombre de pièces contiennent des imitations du discours de Lady Macbeth avant le meurtre de Duncan. Tl a paru cette année une bonne ti'aduction en vers de Macbeth , — comme aussi de Danton et l’ythias de Banim et de Pizarro de Sheridàn, — et un poème très vanté, imité^de Milton : Sara Sangîta , Chants en V honneur des dieux. »

CIVI LI S AT ION INDIENNE

est la volonté de Dieu, la femme doit donner et sa foi et sa main... Une fois, une seule, j’ai donné mon cœur, j’ai donné ma foi... c’est fait, je ne saurais me rétracter. Nul sans déchoir n’agit contre sa conscience. Pour n’avoir pas été prononcé, mon serment n’en fut que plus solennel. Est-ce un moindre crime de violer un sentiment que de violer une parole (I) ?

(1) What was the meaning — was it love?

Love at first sight, as poets sing,

Is then no fiction ! Heaven above

Is witness, tbat the heart its long Finds often like a lightning flash;

We play, — we jest, — we hâve no care, —

When hark a step, — there cornes no crash, —

But life, or silent slow despair.

Their eyes just met, — Savitri past Into the friendly Muni’s hut,

Her heart-rose opened had at last —

Opened no flower can ever shut...

This was enough. The rnonarch knew The future was no sealèd book To Brahma s son. A clammy dew

Spread on his brow, — he gently took Savitri’s palm in his, and said :

« No child can give away her hand,

A pledge is nought unsanctionèd ;

And here, if right I understand,

There was no pledge at ail, — a thought,

A shadow, — barely crossed the mind — Unblamed, it may be clean forgot,

Before the gods it cannot bind

In the meek grâce of virginhood,

Unblanched her cheek, undimmed her eye,

Savitri, like a statue, stood,

Somewhat austere was her reply.

“ Once, and once only, ail subrnit

To De8tiny, — ’tis God’s command ;

L’INDE MODERNE

Ce qu’a perdu la poésie, la prose l’a gagné. Élevés dans des écoles anglaises, les néo-hindous se servent de l’anglais pour faire connaître leurs revendications à leurs maîtres, puis pour discuter

Once, and once only, so’tis writ,

Shall woman pledge her faith and liand;

Once and once only can a sire

Unto his well-loved daughter say,

In presence of the witness fire,

I give thee to this man away.

Once, and once only, hâve I given

My heart and faith ’tis past recall;

With conscience none hâve ever striven,

And none inay strive, witliout a fall.

Not the less solemu was my vow

Because unheard, and oh! the sin

Will not be less, if 1 should now Deny the feeling felt within.

Unwedded to my dying day

I rnust, my fatlier dear, remain;

’Tis weil, if so thou wili’st, but say

Can man balk Fate, or break its cliain?

Toru Dutt, d’une famille bengalie de haute caste, née à Calcutta le 4 mars 1856, vient en Europe en 1869, publie à dix-huit ans dans le Bengal magazine un article sur Leconte de Lisle. En 1876, Sheaf Gleaned in French Fields , traduction en vers anglais de cent poètes français de la Renaissance et du dix-neuvième siècle : entre Du Bartas et André Chénier aucun de nos auteurs classiques ne lui avait semblé vraiment poète. Morte à vingt et un ans, le 30 août 1877. Mlle Clarisse Bader publia en 1879 un roman français de Toru Dutt : «< Le Journal de mademoiselle d* Arv ers. « — Ancient ballads and le g ends of Hindustan , avec introduction d’Edmond Gosse (1881).

de philosophie, de questions sociales, d’économie politique : aucun idiome indien n’est encore assez formé pour servir à l’exposé de questions scientifiques ; d’ailleurs l’anglais est la seule langue que possèdent tous les indiens instruits. Chaque année voit paraître des œuvres de tous les genres (1).

Des livres d’histoire sociale, comme la Civilisation dans V Inde ancienne de M. Dutt et la Civilisation hindoue sous lé gouvernement anglais de, M.Bose.

Des ouvrages d’économie politique. Ainsi Famines dans V Inde de M. Dutt, Pauvreté et gouvernement anti-britannique de M. Naoroji.

Des traités de philosophie comme les dialogues

(1) Malabari (Mehta, fils adoptif de Behramji Merwanji, dit), poète et philanthrope pàrsî né à Baroda en 1853, inspirateur de Y Age of consent act et promoteur d’une campagne contre la destitution of conjugal rights. Principales oeuvres : The Indian eye on english Life (1893). The India problem (1894). India in 1897 (1898). Anubhavika ( expériences [of Life ) (1894). Man and his world (1898).

Dutt (Romesh Ghunder Dutt), entré dans le covenanted civil service en 1869, collector-magistrate (1888), commissioner de Bardwan (1894-95), membre du provincial legislative council (1895), président du Congrès national indien (1 899), professeur des littératures indiennes à l’Université de Londres . Literature of Benrjal (1877). A History of civilisation iti ancient India (1888-89). A brief hi.story of ancient and modem Indi i (1891). Lays of ancient India (1894), etc.

Ghose (Babu Jogendro Chunder), le chef de l’école positiviste indienne. U y a d’autres écrivains du même nom.

Beaucoup d indiens ont anglicisé leur nom : ainsi Dutt pour Datta.

En 1899-1900, 1164 livres anglais publiés dans l’Inde, en 1900-1901, 1229. Ces chiffres comprennent quelques livres en d’autres langues européennes.

L’INDE MODERNE

sur la philosophie hindoue de M. Bonnerjee et Y Essai sur la morale de Caitanya de M. Ghose.

Des œuvres de critique et d’histoire littéraires. Telle la Littérature Bengalie de M. Dutt.

Des écrits humoristiques.

Ainsi Gujaràt and Gujaràtis de M. Malabari (1).

Entre autres pages spirituelles, l’on y trouve cette peinture du dustùr, l’évêque pârsî; M. Malabari est lui-même un pàrsi de Bombay.

Le DusttjR. — Son origine , son asce?ision , sa décadence, sa chute sans fond, ses manières de vivre , ses sympathies , antipathies et misères; ce que l'on doit faire de lui.

(1) The Dustoor . — His origin ; rise ; décliné ; his fait unfathomahle ; his ways of Life; his sympathies, antipathies, and miseries ; what to do ivith him.

The Dustoor is the ignis fatuus of the dark âges of religion. Historians of free-thought consider him a rnyth whilst the faithful daim for him a direct descent from the Magi of old. If magi is Greek for maggots, then there is much sense in the latter interprétation, as the Dustoor’s creed is, above ail, very maggoty.

There is absolutely no truth in Darwin’s alleged insinuation that the genus Dustoor includes the hedgehog and the porcupine. — The Dustoor Sâhib is very pious, and prays day and night for anyone that will pay him. He is chief mourner at a funeral, and gets handsomely paid. He is chief actor at wedding and other social parties, and is more handsomely paid. He is a good hand at matchmaking and match-breaking, and is most handsomely paid. These are his doors of income, or his « Windows of income » as he modestly and sorrovvfully ptits it.

To the widow in affliction — that is, with a large property and no heirs — the Dustoor’s soûl goes forth with resistless ardour. Well cndowed young widows are very wild créatures; but between the Dustoor, the doctor, and the lawyer, they are soon tamed into lambs.

Le dustûr est Yignis fatuus des âges sombres de la religion. Les historiens de la libre pensée le considèrent comme un mythe, tandis que les fidèles font remonter son ascendance directe aux mages d'autrefois. Si mage est le grec de magot, cette ascendance peut être vraie, car le credo du dustûr est surtout du magotisme... II n’y a aucune vérité dans la prétendue insinuation de Darwin que le genre dustûr comprend le hérisson et le porc-épic... Le dustûr sâhib est très pieux; jour et nuit il priera pour quiconque voudra le payer. Aux funérailles il est pleureur en chef : bon salaire. Aux noces, aux cérémonies de société, il est acteur en chef : bon salaire. Faut-il faire un mariage, défaire un mariage, le dustûr est prêt : bon salaire... Des veuves affligées, riches et sans héritier! Aussitôt le dustûr se précipite avec une irrésistible ardeur. De jeunes veuves bien dotées ! Des créatures sauvages, dira-t-on, mais c’est assez d’un dustûr, d’un médecin et d’un homme de loi pour les apprivoiser, en faire des agneaux. j

Littératures des langues vernaculaires. — L’urdû. Les derniers poètes. Les drames, les romans, les livres d’histoire. — L’hindi. Le P rem Sâgar. — Le gujaràtî. Les œuvres de M. Malabari. — Le marâthî. — Le panjâbi. — Les langues dravidiennes (1 ).

Sans doute, sous l’influence de l’Europe, l’esprit des indiens s’est modifié ; ils s’appliquent à l’histoire, aux sciences, à l’économie politique, à

(1) Administrative Statistics 1900-01, p. xxiv et 217. Livres en anglais et langues européennes : Bengale (518), N. W. et

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la philosophie, mais comment, eux, des orientaux, ne se plairaient-ils plus à la poésie, aux contes et aux satires? Ges genres sont cultivés dans les langues indigènes. L imitation de l’Angleterre lésa transformés tous. Au lieu des récits merveilleux, le roman historique, puis le roman bourgeois; au lieu du mystère et de la tragédie légendaire, le drame et la comédie de mœurs. La poésie tout extérieure des orientaux remplacée par la poésie intime des européens. En même temps un effort pour plier les langues indigènes aux genres demandant un style plus grave et plus précis.

Suivons cette évolution dans les principales langues indiennes.

L’urdù. Dans la première moitié du dix-neuvième siècle une poésie conventionnelle qui suit les traditions du dix-huitième. Ainsi Mumin(mort en 1852) ; Nacîr (mort en 1842 ou 43) ; Atash (mort en 1847).

Oudh (lit), Panjàb (80), Birmanie (12), Provinces centrales (3), Ajniir (2), Madras (366), Bombay (137). Livres en langues vernaculaires et en langues orientales classiques : Bengale (2072), N. W. et Oudh (1454), Panjàb (1221), Birmanie (103), Provinces centrales (27), Assam (28), Ajmîr (9), Madras (855), Bombay (1021), Berar (17).

Une pièce de Mamnûn (mort en 1845) :

La nuit mes gémissements se sont élevés pareils à ceux du rossignol, mais leur flèche s’est brisée contre un cœur de pierre...

Sans ami à qui confier mes peines, mon cœur prendra pour confident ma poitrine...

Des flammes ont jailli de mon papier qûand mon calam y a dit la brûlure de mon cœur... (1.)

Avec la poésie, des livres de loi et de religion, qui répètent les œuvres classiques des arabes et des persans.

Depuis une trentaine d’années, une littérature plus abondante (en 1900, 1078 publications) et retrempée par l’étude des œuvres européennes. Si la poésie et la théologie musulmane restent fidèles aux types conventionnels, le roman s’inspire de l’Angleterre. Beaucoup de traductions : Shakespeare, Lytton (même Les derniers jours de Pompéi ), mais aussi nombre de romans immoraux, des récits de vols ou d’assassinats.

Dans les trois dernières aimées, quelques œuvres intéressantes : la Guerre lur co-grecque, une Elude sur La poésie de Saadi, la Vie de C amxr Abdur-Ràhman , une Histoire dé Angleterre ( Fa sâna-B ritann ia . )

L’hindî écrit est de fait une langue littéraire, il diffère des nombreux dialectes parlés dans

(1) Garcin de Tassy, TÀttérature hindouie et hindostanie.

l’Oudh et les Provinces du nord-ouest. Aussi dans ces derniers temps l’hindi n’a-t-il point produit une littérature aussi vigoureuse que les autres langues dérivées du sanscrit.

Au début du dix-neuvième siècle, Lallù Làl Kavi traduisit le Bhagavat Gilà sous le titre de Prem Saga?' ( Océan d'amour) ; ce livre est avec le Râmâyan de Tulsî Dàs l’œuvre la plus populaire de l’Hindustân. Le soir les villageois se réunissent autour du conteur : il chante la prose rythmée du Prem Sdgar, dit les plaisirs et la mort de Krishna, le dieu de l’amour.

Voici un extrait du Prem Sàgar : Krishna s’est fiancé à la princesse Rukminî. Pour l’éprouver il prétend que leur mariage est contraire aux lois divines. Itukminî tombe sans connaissance.

Alors Çrî Krishna : « Cette femme va mourir. » Aussitôt, revêtant sa forme immortelle, il se penche sur elle, la soulève avec deux bras, l’asseoit sur ses genoux; de son troisième bras il l’évente, du quatrième il arrange les boucles éparses... Tantôt le dieu essuie de sa robe de soie le doux visage de lune, tantôt il met sur le cœur de Rukminî sa douce main de lotus.

« Ma beauté, dit Hari, mon amoureuse, ton cœur est donc sans courage que tu pris au sérieux une plaisanterie et te crus vraiment abandonnée. Console-toi, ma beauté; calme ton esprit, ouvre tes yeux; tant que mon amour ne m’aura point parlé, mon cœur ne se remettra pas de son affliction. »

Et la dame, écoutant ces paroles, reprit connaissance, ouvrit ses yeux de lotus. Mais quoi ! Elle se voit sur les genoux de Krishna. Honteuse, troublée, elle bondit,

joint les mains et tombe aux pieds de Hari pour l’adorer (1).

L’influence du Prem Sàgar et d’œuvres semblables s’est conservée dans la littérature hindie; le peuple, les femmes, beaucoup d’hindous instruits ne veulent rien connaître encore que le passé. Mais, bonne ou mauvaise, fortifiante ou malsaine, l’influence du présent se fait déjà sentir et dans les œuvres de la fiction et dans les œuvres plus sérieuses. Cependant la littérature hindîe présente peu d’intérêt, malgré le nombre considérable des livres publiés : 799 en 1899, 700 en

Par contre, le gujaràtî, sans importance au siècle dernier, est devenu l’une des premières langues de l’Inde, grâce au développement de Bombay et à l’influence croissante des pârsîs.

Le plus célèbre écrivain gujarâtî est M. Malabari. Rédacteur de deux journaux anglais de Bombay, l’auteur de récits et de vers anglais, il doit surtout sa réputation à ses poèmes gujarâtîs : JS iti Vinod , Tarod-i-ltlefaq et plus récemment Expériences de la vie ( Anubhavika ) (1894) et

i Homme et Le Monde (1898). Éprise d’action, inspirée par la charité, la poésie de M. Malabari est

(1) Prem Sâcjar (cliap. lxi). Trad Pincott, p. 215.

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tout européenne de style et de pensée (1).

(1) J’emprunte a la traduction de M. Tissot ( Bibliothèque Universelle) les vers suivants que M. Malabari composa sur la mort de sa mcre.

« Lorsque ma mère, ma sainte mère fut morte, j’errai comme une âme en peine, ne sachant où poser ma tête pour trouver une consolation a ma douleur !

« Pauvre chère mère, sa destinée connut tant d’épreuves que la fleur de sa beauté se fana dans son avril et que la flamme de sa vie devint si vacillante, qu’un souffle devait suffire à l’éteindre.

« Néanmoins, tandis que d’année en année la douleur cruelle gagnait son noble cœur et la maladie son pauvre corps, jamais sa sollicitude n’oublia de prendre soin de me nourrrir du nectar le plus suave!

« Sous ses baisers affectueux, mes joues s’épanouissaient heureuses, comme les boutons des roses s’épanouissent sous les effluves de la brise printanière.

« Quel malheur pour un enfant de perdre sa mère!,.. Dans la succession des jours futurs, cet orphelin apprendra sans doute à tirer profit de ses dons naturels et sans doute aussi qu’il lui arrivera dégoûter de furtifs bonheurs, mais plus jamais dorénavant, il ne connaîtra la plénitude de la joie parfaite. Lorsqu’il a perdu sa mère, comment un fils pourrait-il être heureux? »

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