LA VIE SANS SOMMEIL
u 0 Dieu très puissant! quel crime a donc commis ton serviteur? J’ai beau consulter les jours de ma carrière, il me semble qu’ils se sont tous écoulés dans l’honnêteté; j’ai beau sonder ma conscience, j’ignore en quoi j’ai pu transgresser les lois de la pureté. Entre le riche et le pauvre, mon cœur n’a jamais établi de différence.
« Alors donc, ô Dieu très puissant! comment se fait-il que ma vie ne puisse pas connaître la paix du cœur? Comment se fait-il que mon esprit ignore la sérénité et que la santé soit refusée à mon pauvre corps? Ami inconnu, qui lis ces vers, écoute le récit que je vais faire, le récit d’une vie à laquelle toujours fut refusée la délivrance du sommeil.
« Depuis l’âge de dix ans, pour l’obtenir, j’ai tout rnis en œuvre, mais, quoique ma quarantième année ait aujourd’hui sonné, depuis longtemps, je ne me souviens pas d’avoir une seule
L’œuvre de M. Malaban dit la valeur de la littérature gujarâti, les chiffres suivants diront son importance. En 1899, 444 publications dont une traduction du Télémaque d’après une version an-
nuit fermé les yeux, d’avoir jamais pu oublier dans le sommeil la notion des choses qui s'accomplirent durant les heures de mes journées.
« Au milieu du silence nocturne, les pensées qui m’absorbèrent, les êtres qui me frôlèrent, les spectacles qui s’offrirent à ma vue durant les phases de la lumière se réprésentent à ma mémoire sous des aspects nouveaux, comme métamorphosés par des déformations imprévues ou des travestissement grotesques, et j’en éprouve alors, jusque dans les paumes de mes mains, des sueurs d’agonie.
« Même lorsque rayonne le soleil, je ne puis contempler les épreuves auxquelles sont en butte mes semblables, sans qu’aussitôt mon cœur déborde d’une pitié sans limites; mais quand les ténèbres ont assombri les vallées de ce monde, cette pitié, en me représentant avec une poignante vivacité les spectacles qui m’intéressèrent, m’emplit l’âme de terreur.
« Telle est ma nature, je ne saurais rencontrer une veuve éplorée sans éprouver les infortunes de cet état, sans croire que je vis une autre vie, condamné à porter, sous un autre sexe, le bonnet du veuvage. Si c’est un malade, un aveugle ou un meurtde-faim que je croise sur mon chemin, il en va de même; l’heure ne s’est point écoulée que je n’aie connu les transes, les affres de la maladie, de la cécité ou de la misère.
« Nuit et jour, les plaintes de ces infortunés me poursuivent. Eeurs revendications sollicitent sans cesse ma pensée; pas une minute leur souvenir ne s’efface de ma mémoire; j’en viens à ne plus oser sourire tant que ma charité ne sera point parvenue à soulager les malheurs de ces déshérités.
« C’est comme si une dalle de pierre glacée m’écrasait la poitrine. En songeant à l’immensité de la souffrance humaine, mon âme s’épouvante!... Telles sont, ami inconnu qui lis ces vers, les pensées de douleur qui me poursuivent, lorsque, étendu sur ma couche, je me tourne et me retourne en proie à l’insomnie sans trêve.
L’INDE MODERNE
glaise. En 1900, 453 publications comprenant des poèmes, des drames, des romans et des œuvres religieuses (1).
Dans l’ouest de l'Inde deux autres langues dérivées du sanscrit veulent encore être signalées : le maràthî (242 publications en 1900) et le panjàbî (347). Dans la première des vers, des romans et des traductions. Dans la seconde une littérature plus variée, partie musulmane et partie hindoue (2) .
Les langues dravidiennes se sont aussi développées; trois possèdent une abondante littérature : le tamul (286 livres en 1900), le telugu (258) et le malayalam (39). Mais les œuvres publiées sont pour la plupart des dissertations religieuses ou des romans sans grand intérêt, les madrasis instruits écrivant plus volontiers l’anglais : en 1900-1901 sur 1,229 livres anglais, 366 avaient été enregistrés dans la présidence de Madras.
(1) Trois clames pârsîes ont écrit en 1900-1901 une vie en fjujarâtî des Femmes célèbres^ soit : Victoria, Jane Grey, Marie- Thérèse, Marie-Antoinette, la mère de Napoléon Ier, etc.
(2) En 1900-1901 des traductions panjâbî du Conte d'hiver et du Marc h and de Ve?iise.
Tous les chiffres d’après Administrative Statistics 9 p. xxv.
CI VI LIS ATI O N IN DI EN NE
Évolution de la littérature bengalie au dix-neuvième siècle. — Le Br âhma-Samâj . — Les journaux. — La philosophie. — Le roman. — Le drame. — L’épopée.
Si l’évolution de toutes les langues indiennes nous dit l’effort des indiens pour connaître l’Europe, la comprendre et l’imiter, seule pourtant révolution de la littérature bengalie se présente à nous comme un développement logique et complet. Avant l’occupation anglaise le Bengale ne jouait qu’un rôle secondaire dans le mouvement intellectuel de l’Inde, cependant son histoire littéraire montre d’une manière très nette la transformation de la pensée hindoue. Au moyen âge, les traducteurs naïfs des œuvres classiques : Ivasiram Das et son Mahâbhârata , Krittibas et son Râmàyana. Au seizième siècle, le mystique Gaitanya, le logicien Raghunath, le jurisconsulte Raghunandan : ainsi toutes les tendances de cette époque curieuse et complexe. Au dix-septième siècle, Mukunda Ram, un poète classique par le ton, bourgeois par les sujets traités, le véritable représentant d’une époque d’ordre et de paix. Au dix-huitième siècle, un poète élégant, précieux et libertin : Bharat Ghandra Rai ; un poète simple et rustique : Ram Prasad.
L’INDE MODERNE
Puis le Bengale subit une révolution plus complète que celle qui dans le même temps bouleverse la France et l’Europe : l’Angleterre le soumet et lui impose la civilisation européenne. Aux idylles de Ram Prasad, aux madrigaux, aux grivoiseries de Bharat Chandra succèdent les mâles et mystiques écrits de Ram MohanRai, comme en France Chateaubriand succède à Ducis et à Parny. Et cependant la tradition n’est pas interrompue, le développement littéraire se poursuit logique; mais de graves événements ont sollicité chez l’homme une puissance de réaction jusque-là inconnue.
Ap rès Ràm Mohan Rai, toute la littérature est renouvelée. Tandis que Iswar Chandra Gupta (1809-58), conservateur comme Aristophane et tant de satiristes, flagelle de ses moqueries les amis de l’Europe, les libres penseurs, les révolutionnaires, Akhay Kumar Datta (1820-86), Debendra Nath Tagore, Raj Narayan Basu, Keshab Chandra Sen soutiennent la cause du Bràhma Samâj, du monothéisme et des réformes. Le premierdetous, Iswar Chandra Yidyàsâgar (1 820-9 1) , l’un des plus nobles caractères de l lnde au dixneuvième siècle, un érudit, un puissant écrivain, surtout un réformateur : dans son fameux livre de 1855 il prouve que la loi hindoue ne défend pas le mariage des veuves. Inspiré par Y Ecce homo de M. Seeley, Bankim Chandra Ghatterjea représente Krishna non comme un dieu, mais comme un héros vertueux, pacifique et civilisateur;
CIVILISAI’ ION INDIENNE
Râdhà, les gopis, Rukminî, autant de mensonges des poètes (1) .
Dans les œuvres de la fiction, le même élan, la même souplesse, la même force. Le nombre des auteurs est légion, mais trois noms marquent toute la signification du mouvement.
Dina Bandliu Mitra (1829-73) donne au théâtre bengali son plus beau drame [NilDarpan, 1860), où il peint les misères des ràyats sous la tyrannie des planteurs d’indigo anglais. Ce drame détermine le gouvernement à faire une enquête et à prendre des mesures qui mettront fin aux abus.
Bankim Ghandra Chatterjea (1838-94) crée la fiction hindoue avec ses romans historiques Durges Nandini et KapaLa Kundala , son roman de mœurs Bisha Brikhha (2) .
Enfin Madhu Sudan Datta (1824-73) écrit la plus belle épopée bengalie, le Meghcinad Bcidh.Xjn sujet emprunté au Râmâyana : la mort de Meghanâd, fils de Râvan.
Madhu Sudan transforme le poème de Yâlmîki en épopée homérique. Plus de singes, de dieux ou de démons aux bras multiples. Râvan n’est pas un monstre, mais un roi ; s’il enlève Sîtâ, c’est par orgueil, non par désir. Du reste, malgré un beau chant, qui dit les malheurs de la reine emprisonnée, Sîtâ n’est pas l’héroïne du poème.
(1) L ’Ecce Homo (1856) est la Vie de Jésus des anglais.
(2) Pour ce roman, cf. p. 235, 286, 293, 402.
L’INDE MODERNE
L'intérêt se concentre sur Meghanàd et sa femme Pramila, dont les adieux rappellent ceux d’Hector et d’Andromaque. Meghanàd est tué par Lakshman, le frère de Rama, et Ràvan tue à son tour Lakshman. Mais Ràma descend aux enfers et obtient des sombres dieux qu’ils lui rendent son frère. Le dernier livre décrit les funérailles de Meghanàd ; sa femme Pramila se brûle sur le bûcher.
Les bengalis vantent fort le style de Madu Sudan et le beau rythme de ses vers, les premiers vers blancs que l’on ait écrits dans leur langue. Ils louent les descriptions de bataille et de nobles scènes pleine d’une émotion vraiment humaine. Ce qui frappe le plus l’européen, c’est l’esprit du poème; limitation d’Homère et de Vàlmiki, l’union des idées anciennes et modernes, hindoues et européennes dit bien l'effort des indiens pour développer leur intelligence et retremper leur caractère sous l’influence de l Occident (I).
Portons maintenant un jugement d’ensemble sur la littérature indienne. Deux faits nous frapperont.
(i) En 1900, 2590 publications enregistrées dans le Bengale (contre 2718 en 1899), soit : 095 périodiques et 1895 livres, dont oeuvres originales : 832 en bengali, 257 en anglais, 99 en sanscrit, 140 en uriya ; le reste, des traductions ou de nouvelles éditions. En tout, bengali : 1336.
Voici le premier.
La littérature indienne s’est renouvelée sous l’influence de l’Europe, renouvelée à ce point que les traités de philosophie s’inspirent directement de Comte et de Spencer, que les romans sont romantiques ou naturalistes, que les épopées reflètent le génie d’Homère tel que nous-mêmes le comprenons. Gomment cette transformation a t-elle pu s’accomplir? Grâce à l’évolution même de la littérature indienne, qui, pendant les quatre derniers siècles, a traversé les mêmes phases que la littérature européenne : Renaissance, clascisme, époque philosophique et libertine, période révolutionnaire, période des doctrines utilitaires.
En s’assimilant les idées et les formes littéraires de l’Europe, l’Inde n’a donc fait que précipiter sa propre évolution.
Voici le second fait. La littérature (comme la presse et plus complètement encore que la presse) nous donne l’image de l'Inde traditionnaliste et révolutionnaire, patriarcale et individualiste, l’image de l’Inde qui compte, avec des centaines de millions d’illettrés, quelques hommes politiques, quelques écrivains de premier ordre; de l’Inde où les langues populaires se développent difficilement, tandis qu’une langue domine toutes les autres, l’anglais.
KOMBAKONAM — PELERINS SE BAIGNANT DANS l’ÉTANG SACRÉ (MAHAMOHAN)
L’INDE MODERNE
Si nous voulons ensuite résumer ces deux chapitres consacrés à la civilisation morale de l’Inde, nous dirons que tout y semblerait angoisse et chaos.
Trois cents millions d’hommes. Toutes les races. Toutes les religions et tous les sentiments religieux, depuis le positivisme jusqu’aux extases du .yogi émacié qui, les membres raidis, la peau desséchée, nie la réalité de ce rêve du monde qui trouble sa contemplation de la Divinité. Toutes les formes sociales : tribus primitives, clans, castes, famille fondée sur la polyandrie, famille patriarcale, famille à propriété indivise, individualisme européen. Des lois, des coutumes séculaires, des réformes improvisées. Tous les régimes politiques sous la tutelle de l’étranger. L’amour du passé, l’horreur du passé. La haine de l’étranger, une admiration passionnée de l’étranger. Cent peuples et point de patrie, l’apparition d’un patriotisme ardent et agressif.
Mais, avec plus d attention, nous découvrons que dans ce chaos la civilisation indienne se développe logiquement et transforme ses institutions nationales en institutions européennes. IN’est-ce point là une nouvelle preuve que, malgré les différences secondaires causées par les races et les climats, la civilisation humaine est une et que son évolution est fatale?