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LA CIVILISATION MATÉRIELLE

Tous les éléments matériels et moraux dont l’ensemble constitue une civilisation sont connexes et suivent la même évolution. Dans l’organisation de la famille et des classes sociales, dans les mœurs, dans le costume, dans la législation, dans le gouvernement, dans la littérature, dans les arts, les sciences, l’industrie, les branches diverses du commerce et de l’agriculture, nous retrouvons les mêmes tendances, qui sont celles d’un peuple ou d’une race ou d’un ensemble de peuples ou de races à une époque déterminée; et continuellement ces tendances se modifient, car l’âge et les événements modifient continuellement le caractère de ces peuples ou de ces races. Sans doute une certaine tournure d’esprit peut être défavorable à telle faculté de l’intelligence, une certaine disposition générale peut gêner ou

(1) Pour tous les détails, voir l’Appendice du quatrième chapitre.

déformer telle qualité du caractère; mais toutes n’en subissent pas moins au même degré l’ influence de cette tournure d’esprit ou de cette disposition. Ainsi quelles sont les deux tendances maîtresses du dix-huitième siècle? Le rationnalisme et le naturalisme. L une et l’autre tendances sont contraires à l’épopée comme à la poésie lyrique : aussi ces deux genres n’ont-ils donné alors que des œuvres médiocres. Mais les nombreuses œuvres qu’ils ont données, la Henriade, la Pucelle, les poésies légères de Voltaire, les odes de Rousseau, de Parny sont ou rationnalistes ou d’un naturalisme libertin. De même les sciences ont toutes procédé au dix-huitième siècle par déductions et par idées générales, tandis qu’au dix-neuvième siècle elles durent leurs progrès à l’induction et à la méthode expérimentale. Et c’est pourquoi les sciences ont peu influencé la civilisation matérielle avant le milieu du dixhuitième siècle, mais l’ont renouvelée au dixneuvième. De même encore chaque forme de gouvernement correspond à une forme différente de civilisation, et les produits particuliers d’une certaine région, les qualités physiques et morales de ses habitants, assureront la prépondérance d’une nation à un moment de l’évolution humaine, mais à tel autre moment précipiteront sa décadence.

Dans la civilisation matérielle de l’Inde contemporaine nous retrouverons donc les mêmes caractères qui nous ont frappés dans sa civilisa-

tion morale : l’hésitation, la confusion, le contraste de coutumes séculaires et de changements radicaux accomplis brusquement, tout ensemble le conflit et le rapprochement de la civilisation asiatique et de la civilisation européenne.

A. — L'Inde agricole.

Les quatre-vingt-dix centièmes de la population vivant dans les campagnes, c’est par l’étude de l’Inde agricole qu’il faut commencer l’examen de la civilisation matérielle.

Trois points : le régime de la propriété foncière; la constitution du village; le tableau des principales cultures.

Le régime de la propriété foncière. — Communautés de villages. — Propriété féodale. — Le régime de la propriété établi par l’État dans les cinq grandes provinces.

Complexe et confus, le régime de la propriété foncière nous dit toute l’évolution de la civilisation indienne.

D’abord les formations communautaires propres aux sociétés encore mal développées : l’on a com-

linde moderne

paré les villages indiens aux mirs russes et aux muras japonais.

Il existe deux types de villages.

Voici le premier type, commun surtout dans le Deccan : chaque famille possède sa maison et son champ, mais les biens communaux appartiennent à tous les habitants, qui s’en partagent les produits.

Voilà le second type : le village est la propriété d’une caste, d’une famille ou d’un groupe de familles. La caste propriétaire a seule la jouissance des biens communaux, les membres des autres castes payent un loyer pour leurs maisons et leurs champs, dont ils 11e sont que locataires. Ce type de village est surtout commun dans le nord-ouest.

A ces formations primitives se superposa la féodalité, modifiée elle-même par l’organisation administrative des mongols. La population se partagea en nobles et en serfs ; les serfs sont aujourd’hui affranchis, mais dans beaucoup de provinces ils sont encore les tenanciers des anciens féodaux : zamîndàrs du Bengale, talukdârs de l’Oudh, màlguzârs des Provinces centrales, etc (1) .

(1) M. Baden Powell (f.ancl Systems of British India) considère les villages du second type comme des produits du régime féodal. La caste propriétaire serait la descendance de l’ancien seigneur. Je penserais que le plus souvent la caste propriétaire serait la descendance des premiers colons et non d une famille féodale.

Enfin l’administration britannique a pleinement reconnu le principe posé par l’ancien droit hindou et développé par les mongols inspirés des chinois, que toutes les terres appartiennent à l’État et que la rente se confond avec l’impôt foncier, mais, pour parer au conflit de droits tous incertains, tous précaires, elle a créé des sous-propriétaires.

Six grands systèmes. Dans le Bengale, la terre aux zamîndârs : les agriculteurs sont les fermiers des zamîndârs et leur paient des rentes; les zamîndârs versent au gouvernement un revenu annuel fixé pour toujours par le Permanent seulement de 1793 : ce revenu représente aujourd’hui de 5 à G pour 100 du produit brut. Le gouvernement laisse fermiers et zamîndârs débattre leurs intérêts ; mais l’acte X de 1859, l’acte VIII de 1868 et le Tenancy act de 1885 ont mis les agriculteurs à l’abri d’évictions injustifiées et empêché qu’on n’élevât sans raison le prix des fermages. Les fermiers ne paieraient au zamîndàr qu’un cinquième ou un sixième du produit brut (1) .

(1) Dans le Bengale, les propriétaires payant plus de 50,000 roupies d’impôt foncier possédaient 11,786,725 acres carrés (acre = quarante ares et demi). Onze domaines avaient une superficie moyenne de 397,896 acres et payaient une contribution moyenne de 276,502 roupies. Dans l’Oudh, les domaines sont moindres, dans les N. W Provinces, assez petits. ( St . ah. (35), p. 181.)

Le Tenancy act distingue des occupancy tenants et des tenants

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Dans l’Oudh et les Provinces du nord-ouest, la terre appartient également à de grands propriétaires (zamîndàrs, talukdàrs, etc.), auxquels le paysan doit une rente, mais seul le district de Bénarès est sous le régime du Permanent seulement ; partout ailleurs les agents du fisc refont le cadastre tous les trente ans; les propriétaires paieraient actuellement de 8 à 10 pour 100 du produit brut. Les règles dites de Saharanpur, passées en 1855, établissent que l’État ne peut jamais leur réclamer plus de la moitié de la renie (avant, l’État en réclamait parfois les deux tiers) . Les tenanciers ne sont pas comme dans le Bengale protégés contre les propriétaires ; ils paieraient en moyenne un cinquième du produit brut.

Dans le Panjâb, la plus grande partie du sol appartient aux communautés de village : le taux de l’impôt foncier est généralement fixé pour trente ans. Les règles de Saharanpur valent dans le Panjâb (1) comme dans les Provinces du nordouest. Impôt et rente y atteignent presque le même taux que dans les Provinces du nord-ouest.

Dans la présidence de Bombay il y a peu de grands propriétaires et les paysans sont les tenanciers du gouvernement lui-même : la rente se

at will. Les premiers ont un droit aussi solide que celui du propriétaire.

(1) Je m’étonne que M. Dult range le Panjâb dans la même classe que l’Oudli et les Provinces du nord-ouest, puisque, d’après Statistical abstract (35), les communautés de village y possédaient 53,104,823 acres contre 13,273,851 à des particuliers ou à des

familles.

confond avec l’impôt. Le revenu à verser au fisc est évalué tous les trente ans. Le taux de ce revenu est assez élevé; M. Dutt dit de 20 à 33 pour 100 du produit brut, mais son évaluation a été contestée par le gouvernement.

A Madras, les zamîndàrs sont peu nombreux; ils ont obtenu un permanent seulement. Presque tous les paysans sont les tenanciers du gouvernement, qui leur passe des baux de trente ans ou de moindre durée. L’État réclame la moitié du produit net, mais jamais plus d’un tiers ou des deux cinquièmes du produit brut. M. Dutt estime que les terrains secs paient de 12 à 20 pour 100, les terrains arrosés (s’entend ceux qu’arrosent des

canaux construits par le gouvernement) de 16 à 31 pour 100. Ces chiffres semblent exagérés (1).

Dans les Provinces centrales, il y a des propriétaires et des tenanciers. Le gouvernement fixe et

le revenu que lui doivent les propriétaires, et les

rentes que les tenanciers verseront aux proprié-

taires. Le revenu s’élèverait à la moitié ou même

à soixante pour cent de la rente. M. Dutt prétend que, depuis la révision de 1890, certaines terres paieraient un impôt égal à la rente, mais le fait est nié par le gouvernement.

(1) Le système qui reconnaît le râyat lui-même comme propriétaire, a reçu le nom de liayatwâji System.

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Dans ce régime de la propriété foncière quelques traits veulent être relevés.

D’abord la conception tout asiatique d’un gouvernement seul propriétaire du sol.

Puis ce compromis entre les mœurs anglaises etles mœurs indiennes parlequcl le gouvernement seul propriétaire a créé des sous-propriétaires : ceux-ci ont de fait les droits de véritables propriétaires, puisque leur rente se confond avec l’impôt foncier. Cependant dans les Provinces centrales l’État fixe les revenus que les fermiers paieront aux sous-propriétaires.

Troisièmement, l’influence des idées anglaises, l’influence même des principes qui guident les deux grands partis anglais. De zamîndârs, c’est-àdire de fermiers généraux, les conservateurs ont fait des landlords; de serfs, qui n’avaient jamais rien possédé, les libéraux ont fait des propriétaires fonciers.

Enfin le souvenir des obstacles qu’a rencontrés l’Angleterre dans ses efforts pour conquérir l’Inde, en comprendre les institutions et lui donner un gouvernement. Existe-t-il dans aucun pays une disposition législative comparable au permanent seulement du Bengale? Que l’État propriétaire s’engage à ne jamais augmenter la rente de ses tenanciers, voilà qui peut encore se comprendre, mais que l’Étatagissant comme souverain s’engage

à ne jamais augmenter l'impôt de certains de ses sujets, c’est-à-dire à faire supporter aux contribuables qui n’ont pas traité avec lui tout le poids des dépenses à venir, c’est là sans doute une mesure aussi contraire à la justice qu’aux intérêts de l’État (1). D’autre part le régime des seulements de trente ans est plus étrange encore. Sans doute l’État propriétaire a le droit de ne traiter avec ses tenanciers que pour trente ans et, les trente ans écoulés, d’élever le prix de leur fermage : il faut cependant observer que l’État est propriétaire de tout le sol, et cela dans un pays où les quatrevingt centièmes des habitants vivent de l’agriculture; que par suite il ne discute pas avec ses tenanciers, il leur impose brutalement sa volonté. Mais l’État indien n’est pas seulement un propriétaire fixant le taux de la rente, c’est un gouvernement absolu fixant sans l’approbation d’aucune assemblée le taux de l’impôt foncier. Or, que penser d’un gouvernement qui, dans certaines provinces tous les trente ans, dans d’autres tous les dix ans, évalue les améliorations faites par les citoyens dans leurs domaines et augmente l’impôt foncier d’une somme égale ou presque égale à la somme dont le travail du propriétaire a fait augmenter ses revenus? N’est-ce point là un moyen sùr de décourager les cultivateurs et d’arrêter tout progrès agricole?

(1) Il est vrai qu’en France certains économistes, confondant l’Etat emprunteur et l’Etat gouvernement, s’opposent à l’imposition de la rente française*

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Ges réflexions emportent deux conclusions. Le régime foncier de l’Inde nous montre une société en voie de transformation ; il ne peut se comprendre que dans un pays pauvre et doit entraver, du moins dans une certaine mesure, les efforts que fait ce pays pour sortir de la pauvreté (1) .

(I) Je ne prétends nullement ici condamner l'administration anglaise, mais seulement montrer les difficultés presque insurmontables qu’emporte la transformation d’un pays de trois cents millions d’hommes emprisonnés dans une organisation séculaire. Je ferai pourtant encore une remarque. Si, à chaque évaluation nouvelle, les agents du fisc indien augmentent le loyer des fermiers ou sous-propriétaires d’une somme égale à l’intérêt de la plus-value due aux améliorations du sous-propriétaire, c’est qu’en Angleterre, le propriétaire d’un terrain donné à bail emphytéotique reprend, au bout de cent ans, son terrain avec toutes les constructions élevées par le locataire; si celui-ci veut relouer, il doit payer au propriétaire l’intérêt de ses propres constructions. Mais pour l’Inde, il faut faire trois remarques. D’abord, pourquoi appliquer à l’Inde une loi tout anglaise et qui est condamnée par la plupart des économistes? Ensuite, le locataire anglais est libre, le tenancier indien ne l’est pas. (La Chambre des communes a bien été obligée de reconnaître les droits des tenanciers irlandais qui se trouvaient dans une situation cependant moins défavorable que celle des tenanciers indiens.) Enfin, il est injuste que l’Etat indien applique à l’impôt foncier (car en réalité son revenu foncier est un impôt et pas une rente) une disposition empruntée non au droit public, mais au droit privé de l’Angleterre.

Le village indien. — Aspect. — Organisation. — Le chef.

Le panchâyet . — Les petits fonctionnaire* et les artisans à la

solde du village. — L’usurier, le marwârî (1).

Que le sol appartienne à de grands propriétaires, à une caste privilégiée, ou qu’il leur appartienne

(1) Les provinces où prévaut le système rayatwâri sont le Bengale, la présidence de Bombay, Madras, Ajmîr, Coorg, Provinces centrales, Berâr, Assam; celles où prévaut le système du joint village sont le Panjâb, l’Oudh et les N. W. Provinces.

Dans les villages rayatwâri, chaque paysan est le propriétaire de sa maison et les terres communales (des jachères, non comprises dans les terres payant l’impôt foncier) sont accessibles à tous les habitants : ils y font paître leurs troupeaux. Le maire du village est un véritable chef aux fonctions héréditaires ; autrefois, quand le chef laissait plusieurs fils, ils exerçaient l’autorité ou conjointement ou à tour de rôle. Le chef possède une maison spacieuse, autrefois le fort (dans les Provinces centrales garhî), un domaine héréditaire et de nombreux privilèges (; mân pân) . Terres et privilèges constituent le watan (mot arabe).

Dans les joint villages les terres communales appartiennent à la caste propriétaire, elles paient l’impôt foncier et sont souvent divisées entre les familles. Tandis que dans Je premier système il n’y a pas de responsabilité collective a l’égard du lise, dans les joint villages tous les membres de la caste propriétaire sont solidairement responsables du paiement de l’impôt foncier. Autrefois les joint villages n’avaient pas de maire, ils étaient gouvernés par un panchâyet composé de membres de la caste propriétaire. Les mongols et les anglais leur ont imposé l’obligation d’avoir un maire responsable devant le gouvernement.

Dans l’une et l’autre formes de village, le gouvernement centralisé (musulman, marâtlie, anglais) voulut avoir son représentant héréditaire qui surveillât le maire. C’est le palwârî (autre-

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en propre, cultivateurs et artisans sont groupés en villages et, dans l’Inde entière, les villages ont des institutions semblables. L’aspect même des villages varie peu. Une rue tortueuse que coupent des rues plus petites. Une place avec la maison commune, le plus souvent un porche de terre ou de bois. Des temples grossiers. Au milieu de cours où l’on enferme le bétail, des maisons de boue couvertes de paille; dans les contrées riches, des toits de tuile, les murs souvent revêtus de chaux: les maisons blanches et rouges ont un air de joie sous la chaude lumière tropicale.

Dans chaque village les familles sont réparties en castes; chacune exerce son métier propre : agriculteurs, pasteurs, artisans, petits marchands, bas employés. La disparition d une famille romprait l’équilibre du village.

Dans tous les villages un chef héréditaire. Si le

fois mâ/iato dans le Deccan ). h tient le cadastre, les registres de l’état civil; il remplit les fonctions de notaire, de receveur de l'enregistrement et de conservateur des hypothèques.

Dans Tune et l’autre formes de village nous trouvons les mêmes fonctionnaires et les mêmes artisans. Fonctionnaires et artisans remplissent un emploi héréditaire, ils ne sont pas payés pour les services qu’ils rendent, mais reçoivent une subvention en nature. Quelques-uns ont la jouissance héréditaire d un domaine et ne reçoivent aucune subvention. Ainsi le savetier, le chaudronnier, le charpentier, le blanchisseur, le barbier sont des domestiques du village comme le balayeur et le veilleur et ne demandent aucun salaire aux particuliers.

village contient des hindous et des musulmans, deux chefs, un pour chaque religion. Sous le chef du village, un panchâyet ou conseil des cinq. Le panchàyct est une institution purement indienne et d une origine très ancienne (l).

Le chef et le conseil des anciens ont sous leurs ordres une douzaine de fonctionnaires. L’un tient le cadastre. L’autre célèbre les cérémonies religieuses, pratique l’astrologie, fait les almanachs et sert quelquefois de maître d’école. D’autres encore ont des emplois plus modestes : le barbier, le potier, le charpentier, le forgeron, le laveur, le porteur d’eau, le tailleur, le sabotier, les veilleurs. De plus, dans les grands villages, le maître d’école, l’astrologue, le pharmacien-médecin, le tissscur, le teinturier, etc.

(1) Les chefs des villages portent des noms différents : dans le nord, mukacldam et lambardàr (un mot hybride moitié anglais et moitié persan); dans le centre, patel, mandai , deçâî , c/eeinukh, etc. Dans le Deccan, surtout patcl.

Dans les villages ou il y a une caste propriétaire, ses membres sont souvent appelés pati-dârs , comme aussi lambardârs .

Le secrétaire du village nommé par le gouvernement et tenant le jama-bandî (cadastre) : patwârî, majmûdâr ou talâti. Le prêtre : purohila en sanscrit, y or en gujaràti. Le barbier : nâi ou hajjam (un mot arabe). Le potier : kumbhâr . Le charpentier ; sùldr. Le forgeron : lohâr. Le blanchisseur : dhobî. Le porteur d eau : bhisti ou pakhâh. Le tailleur : darzî. Le savetier : mochî. Le veilleur : chaukidâr, rakhewâd ou paharî , etc. beaucoup de ces mots sont hindis. Village : (sanscrit grâma) .

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Au-dessous d eux les castes impures à qui incombent les travaux répugnants : tanneurs, faiseurs de paniers, balayeurs; les membres de ces castes peuvent manger de la viande, même de la viande de bœuf, et boire des liqueurs fermentées. Leur sort n’est pas pire que celui des autres villageois. De fait, ils ne sont réputés infâmes que dans les livres théoriques des brahmanes. Ils tiennent à leur caste autant et plus parfois que les autres hindous et leur caste leur assure le monopole d’un métier qui peut être lucratif.

Le paysan indien est tranquille, doux, sobre, charitable, volontiers hospitalier pour ceux que la loi des castes lui permet de recevoir. Mais il manque de caractère, sa faiblesse physique lui défend les grands efforts. D’esprit routinier, il demeure fidèle aux errements de ses aïeux. Faux, bêche, charrue, tous les instruments sont fabriqués dans les villages et d’une simplicité primitive ; de même les attelages des buffles et des bœufs. On ne retourne pas la terre, on trace à peine un sillon léger à la surface du sol.

Resté enfant, l’indien ne saitpas économiser, et d’un esprit léger, il ne prévoit pas l’avenir. Les noces, les funérailles lui imposent de lourdes dépenses ; nombreuses sont les fêtes religieuses :

les plus pauvres les chôment ou même les célèbrent d’une manière coûteuse. Qu’une maladie survienne ou une mauvaise récolte, voici le paysan endetté. Le fisc veut être payé à jour fixe. Où emprunter? Point de banques dans la campagne ; peu de grands propriétaires : l’on n’ose les aborder, A qui s’adresser? A l’usurier.

Dans tout l’Ouest il est un type d’usurier souvent décrit, le mârwârî (originaire du Mârwâr, une province du Itâjputàna).

Élevé par ses parents en petit sauvage et en enfant gâté. A huit ans envoyé en apprentissage chez un mârwârî, dans une ville ou dans un village. Mal nourri, souventmaltraité. Ne gagnant d’abord rien, puis quelques sous par semaine, puis quelques francs chaque mois. L’associé de son patron. S’établissant pour son compte, le plus souvent dans un village éloigné des grands centres : il débite du sel, de l’huile, du grain, des combustibles. Achetant en gros dans les villes des marchandises au rabais ; revendant au détail et à crédit, le plus souvent à faux poids. Demandant des intérêts usuraires, prenant en gage des bijoux, des ustensiles de ménage, des vêtements, qu’il loue. Quand son débiteur est perdu, point de moyens qu’il n’emploie pour recouvrer le montant de sa créance : vendant le domaine hypothéqué, le mobilier de la maison, faisant arrêt sur les gages, plaçant la mère, la sœur, la fille de son débiteur comme bonnes, comme ouvrières dans

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des manufactures, les envoyant dans des maisons de prostitution.

Dans plusieurs provinces, le gouvernement a pris des mesures pour défendre les paysans contre les usuriers; il a cherché à leur créer des homesteads inaliénables. Ces mesures semblent avoir empiré le sort de ceux qu’elles devaient protéger. Le paysan ne possède rien que sa terre ; pressé par l’usurier, il pouvait la vendre en tout ou en partie pour se libérer : aujourd’hui cette faculté lui est refusée.

Combien d’années s’écouleront encore avant que les ràyats ne soient capables de s’unir pour former des syndicats et des banques agricoles? De leur misère actuelle, seule l’éducation pourrait les sauver.

État général de l’Inde agricole. — Les cultures de consommation : riz, millet, graines oléagineuses, canne à sucre. — Les cultures d’exportation : blé, jute, opium, indigo, thé, café, etc. — Les diverses régions agricoles : Bengale, Assam, Himalaya, Provinces du nord-ouest, Panjàb, Sind, Inde centrale, Gujarat, côte de Malabar, côte de Coromandel, Birmanie.

Étudions maintenant les principales cultures.

D’une part les produits destinés à la nourriture des habitants : riz, millet, graines oléagineuses, canne à sucre. Le riz, qui croît seulement dans le

delta des fleuves ou sur leurs rives immédiates, est l’aliment principal de soixante-sept millions d’habitants (sans compter la Birmanie). Dans les contrées moins riches, la population se nourrit de millet ou de légumes. La canne produit annuellement deux millions et demi de tonnes de sucre brut et le tabac est très répandu. D’une manière générale le régime qui prévaut est celui de la petite ou même de la très petite culture.

D’autre part, les produits d’exportation : coton, jute, indigo, opium, soie, thé, cinchona, café, comme aussi le blé, qui, en dehors du Panjâb et du Sind, n’est pas consommé par les indigènes.

Presque partout la terre donne deux récoltes par an.

Ap rès ces données générales une description plus détaillée des différentes provinces.

Le Bengale. Les rivages de la mer. Des marais où frémissent les roseaux, des landes aux rares arbustes : chétifs, brûlés, tordus par le vent. Le long des lagunes où plongent les hérons, des milliers de cigognes qui dorment sur un pied ou se battent, agitant les ailes, tandis que du bec les vautours fouillent sous leurs plumes ou tendent leur long cou chauve.

En s’éloignant de la mer, les cocotiers, les palmes, les arecs, les dattiers, les bambous. Des

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canaux, des rivières, où se traînent les longs convois de chalands; où, penchées d’un côté, glissent, rapides, les barques aux grandes voiles que dépassent les vapeurs. Sur les bords, des villages dont les huttes grises se cachent sous les bananiers. Dans l’eau lcjute etle riz; dans les champs les arbres qui donnent les épices, l’opium et l’indigo. Le ciel parfois d’un bleu intense, le plus souvent imprégné de vapeurs. Le soir, un décor magnifique. D’abord le soleil disparaissant en gerbes de feu, puis dans le ciel tout entier de gros nuages aux reflets écarlates : l’on ne sait où chercher le couchant. Tout à coup la nuit, la brise du large chassant les nuées, l’azur profond, les étoiles éclatantes, et la lune à la chaude clarté qui monte lentement, rayant de reflets d’or les canaux, les lagunes, les flaques des rizières.

Plus avant dans l’intérieur, de douces ondulations sur le bord des rivières lentes. À l’ombre de beaux arbres, les villages aux huttes de boue couvertes de tuiles rouges; des bosquets de manguiers, des banians, des pépals, des tamarins, des casuarinas, des palmiers éventails, des cotonniers sauvages. Dans les champs l’opium, l’indigo, les mûriers ; le long des cours d’eau les nombreuses variétés du riz.

Établis sur un sol d’une fertilité inouïe, protégés par la loi, les paysans du Bengale vivent dans l’aisance; les famines sont rares, depuis un siècle aucune n’a fait de victime.

Indigènes ou européens, les zamîndârs possèdent des domaines d’une étendue considérable, qui peuvent comprendre jusqu’à deux cent mille hectares.

Voici comment un romancier décrit l’habitation d’un riche zamîndâr hindou.

Dans la maison de Nagendra, trois divisions extérieures et trois divisions intérieures. Chaque division, une ville, et même une grande ville. L’enceinte extérieure entourée d’un haut treillis de fer; on y pénètre par une grille. Au milieu, le mahâl des affaires ( kacheri bari). Des prairies qui feraient le paradis des vaches, des massifs d’arbustes aux Heurs de toutes nuances. Au bout d’une large allée de sable rouge la haute salle de réception à deux étages {boita kliana) avec un perron et une véranda aux fins piliers : le rez-de-chaussée pavé de marbre, sur le parapet un lion de terre cuite, la crinière pendante et la langue hors la bouche. Au delà des prairies, des bâtiments à un étage : ici la chancellerie {claftar khana) et la salle de justice ( kacheri ); là des magasins, le trésor et les logements des serviteurs. Contre la grille, les maisons des concierges.

A droite du mahâl central, le puja mahâl consacré aux grands dieux; dans le fond le sanctuaire, de part et d’autre des bâtiments à deux étages. Personne n’habite ce mahâl. La foule s’y pressera pendant les fêtes de Durgâ, mais maintenant 1<; gazon pousse entre les tuiles qui forment le pavé de la cour, les pigeons sautent dans les salles, les maisons sont encombrées de mobilier et les portes restent fermées.

A gauche du mahâl central le thakur bari , consacré aux dieux domestiques. Le temple des dieux et une belle salle de danse bâtie en pierre ; sur les côtés la cuisine des dieux, les habitations des prêtres et une maison destinée aux hôtes. Dans ce mahâl, des prêtres

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le front marqué, le cou orné de guirlandes; des cuisiniers; des gens avec des paniers de fleurs pour les autels, d’autres qui baignent les dieux, sonnent les cloches, parlent, cuisent, écrasent du bois de santal. Des serviteurs, des servantes portant de l’eau, nettoyant le pavé, lavant du riz, injuriant les cuisiniers. Dans la maison des hôtes, un ascète couvert de cendre, les cheveux épars : il dort étendu; un autre, qui depuis des années tient en l’air son bras raidi : il distribue des drogues et des charmes aux serviteurs de la maison. Un brahmachari, barbe blanche et robe rouge, balance son chapelet et lit un vieux manuscrit du Bhayavat-Gîlâ en caractères devanagari, de saints mendiants se querellent pour leur portion de beurre et de farine. Ici une bande de boiragis émaciés avec des guirlandes de tulsi autour de leur cou, leurs cheveux relevés en houppe. Ils battent du tambour et chantent. Leurs femmes chantent aussi, mais un autre air en s’accompagnant de tambourins. Plus loin des boisnavis (une caste de danseuses).

Maintenant les trois enceintes intérieures. La première derrière le kacheri bari pour l’usage privé du zamîndàr : seuls, lui, sa femme et ses domestiques personnels pénètrent dans cette enceinte. La maison neuve et bien meublée.

Derrière le pvja bari un autre maliâl, des bâtiments vieux, mal construits, aux chambre basses, petites et sales. Une pleine ville de parentes, tantes et cousines paternelles et maternelles. Toutes coassant jour et nuit comme des corneilles dans un banian : à tout moment des cris, des rires, des disputes, mauvaises raisons et criailleries et reproches, garçons rabroués, filletles qui pleurent.

Derrière le thakur bari la cuisine : des femmes et des femmes encore. Un pot de riz sur le feu. Un fagot de bois vert qui fume. Un poisson dans de l’huile bouillante. Des femmes coupant des courges et des brinjals.

Au delà de ces trois mahals intérieurs, les juidins et plus loin encore un large étang bleu comme le ciel. Ce jardin entouré d’une muraille. Au milieu un bakul à l’épais feuillage. Des allées pavées. D’épaisses rangées d’arbres couverts de lianes. Des arbustes aux fleurs jaunes, bleues, blanches, rouges : au-dessus, des essaims d’insectes bourdonnants, oui cherchent le miel et sui

une fleur plus attirante se posent tous en même temps. Voltigeant au-dessus des fleurs, de petits oiseaux qui, de couleurs variées, semblent eux-mêmes des fleurs : ils aspirent le doux jus et répandent des flots de mélodies. Les branches lourdes de fleurs se balancent sous la brise ; les branches sans fleurs restent fixes que n incline aucun poids. Et, caché dans le bakul, le fier coucou domine tous les bruits de son chant.

Fécondé par le Brahmaputra, les abondantes averses de la mousson, l’Assam est fertile, mais l’humidité rend le pays dangereux même poulies rudes mongols dont les aïeux l’ont habité depuis des milliers d’années. Couvert de jungles, le nord de la vallée est presque inexploré; le sud produit du riz, de l’opium, du tabac, de la graine de moutarde, surtout du thé. Dans le monde entier, le thé de l’Assam fait aujourd’hui concurrence aux produits de la Chine et de Geylan.

L’ Himalaya.

Des montagnes qui s’élèvent brusquement au-

dessus de la plaine immense. Dans les liantes régions la flore des pays froids, dans les moyennes celle des pays tempérés, puis la flore des tropiques, que rend plus vigoureuse l’abondance des pluies. Ici des pentes ravagées par les torrents, là de fertiles vallées : rhododendrons aux fleurs de pourpre, déodars, bambous d’un vert tendre, les cèdres, les pins d’un vert presque noir, noyers, érables, châtaigniers, et les mousses, les orchidées toujours humides dans les vapeurs qui montent, dans les nuages suspendus aux flancs des montagnes. Au printemps, les clématites, les fleurs blanches des néfliers; en automne les lianes du virginia, pourpres et violettes. Sur les versants les bandes claires de l’orge, les bandes rouges du millet, près de Darjiling les jardins de thé. Par les sentiers étroits qui serpentent au-dessus des torrents grondant sur les pierres, blanchissant de leur écume les forêts aux cent couleurs, les fourrés de rhododendrons que dominent des fougères grandes comme des arbres, voici que montent les poneys au pied sur, bœufs et moutons de la montagne chargés de paquets. Derrière eux des mongols : grands et forts, le visage plat, les yeux obliques. L’été presque nus, l’hiver de longues robes et des peaux. Les femmes grandes, fortes comme les hommes. Le même costume, mais par le froid le plus piquant le corsage ouvert en rond, montrant leurs seins durs et bleuis. Et voilà qu’au détour du sentier, le soleil, perçant les nuages, enflamme barète dure d’une roche, la surface

lisse d’un glacier. Déjà les nuées cachent le soleil, le brouillard tombe plus épais, vous enveloppe : on ne voit plus ni conducteurs ni chevaux. Et l’on monte toujours, toujours. Un coup de vent à vous jeter en bas. . . Le col ! On s’arrête essoufflé. . . Sous les branches, d’où pendent des lianes, dans le brouillard, qui recule, un point s’éclaire tout à coup. Dix, vingt, cent plaques brillantes. Chassées par la tourmente, les nuées se précipitent : au loin dans le ciel une ligne enflammée. Des nuages? non, les arêtes se précisent et renvoient brusquement la lumière. Des montagnes? si haut, impossible. Des montagnes pourtant. Le vent redouble, les nuées passent plus vite, donnant le vertige. Des trous dans le brouillard. Ici une forêt; là, dans le fond du précipice, des vallées où roulent des torrents; là des rochers abrupts; là de formidables glaciers. Une large déchirure. La chaine tout entière : des centaines de lieues, le plus haut sommet à 9,000 mètres (I), le plus bas dépassant le Mont Blanc. Voici les trois pointes du Gorisankar et voilà les puissantes assises du Kanchanjanga. De cette mer de glace le couchant fait une mer de feu. Il semble qu’on voie bouilli r, se gonfler ses ondes écarlates. Lentement l’éclat s’amortit : les glaciers deviennent rouges, puis pourpres, puis violets, enfin ils s’éteignent. Les nuées les recouvrent. Une pluie

L’INDE MODERNE

fine; la brume; on ne distingue rien, pas même l’arbre contre lequel on s’appuie.

L’Hindûstân, la grande plaine fertile qu’arrosent le Gange et ses affluents. Le riz, la canne à sucre, l’opium, l’indigo, les graines oléagineuses, l’orge, le maïs, le sésame, le millet, au nord-ouest le blé. Dans les hautes herbes, de grands troupeaux de vaches. Traînant le rude chariot que surmonte un baldaquin ou la charrue primitive dont le soc est en bois avec une pointe en fer, les buffles noirs dont la léte semble prise dans les épaules, les petits bœufs à la bosse pointue. Partout des canaux maintenus par des digues plus hautes que la plaine, des puits, des bœufs faisant tourner la machine grinçante et des hommes presque nus, le dhuti blanc roulé sur la peau noire, portant l’eau dans de grandes outres de cuir.

Sur les collines, d’où, l’automne, on découvre la ligne blanche de T Himalaya, les demeures des zamîndârs : pavillons des hindous, châteaux gothiques des anglais, dans des parcs plantés de bambous, de banians et de palmiers, pleins de singes, de huppes, de corneilles et de perroquets.

Le Panjâb, une grande plaine monotone presque sans ondulations, coupée seulement par le large lit des rivières peu profondes ou même taries au printemps. Un sol crayeux ou sablonneux. Le climat sec, froid l’hiver, brûlant 1 été. Dans la partie nord qui touche à la région des collines, derniers renforts de l’IIimâlaya, les pluies de la mousson sont assez abondantes : un sol riche; partout des arbres, des champs bien cultivés, des villages populeux aux maisons pressées comme au temps où l’on devait se fortifier contre les afghans et les marathes. Le blé, le millet, les graines oléagineuses, l indigo; dans certains endroits, le riz comme aussi les dattiers, les manguiers, les orangers, les citronniers, les figuiers; l’hiver, dans le lit des rivières, des melons d’eau. Quand on s’éloigne des collines, la mousson devient insuffisante : bois et villages se font plus rares. Dans le midi, seules les vallées des fleuves sont fertiles. Entre ces vallées la lande aux arbres nains où paissent de grands troupeaux de bœufs, de buffles, de chameaux, de moutons et de chèvres. Puis commence le désert du Ràjputàna; l’on enfonce dans la poussière que brûle le soleil et que le vent emporte en tourbillons.

L’INDE MODERNE

Le Kashmîr. Au pied des pics aux formes étranges, des glaciers, des montagnes couvertes de pins, la célébré vallée du Biliat ou Djhilam. Un climat tempéré. Le fleuve, des canaux, des lacs bordés de peupliers, d'ormes et de platanes ; des vergers, des champs plantés de céréales ; sous les noyers les villages aux maisons de bois où vivent des hommes robustes, élancés, des femmes au teint clair, aux traits nobles et réguliers.

Le Sind. A l'ouest des montagnes, au sud un marais (le delta de l’Indus) , à l est un désert de sable. Avant la conquête anglaise, un parc de chasse pour les chefs haluchîs; indifférents et paresseux, les si n dis y gardaient leurs troupeaux. Les grands travaux accomplis par les anglais ont transformé les landes, les marais et même une partie du désert en terres fertiles, qui donnent au printemps le blé, l’orge, le millet, les graines oléagineuses, le chanvre, l’opium et le tabac; en automne du riz, du maïs, du coton, l’indigo et la canne à sucre.

Le Gujarat. Les riches vallées de la INarbada et

de la Tapti. Un paysage anglais : de beaux arbres dans des prairies bien arrosées ; mais aussi la mer bleue, la côte aux profondes échancrures, les grands palmiers et le soleil d Orient. Au milieu de buissons et de haies, les maisons au toit de tuiles rouges. Des cailles, des bécassines, des canards sauvages, les écureuils familiers. Des centaines, des milliers de perroquets qui, le soir et le matin, font un bruit assourdissant, des grues à la tète rouge et la multitude des singes bruns ou gris. Le coton, la soie, 1 indigo, les arbres fruitiers, le riz, les céréales.

L’Inde Centrale.

A l’est, le grand plateau de Sàtpura, les vallées aux montagnes abruptes qui descendent vers les plaines; refuge des gonds et des autres races chassées par les dravidiens et les aryens.

A l’ouest, les riches vallées de la Narbada, de la Tapti et des affluents de la Godàvari : le blé, le coton, la soie, les graines oléagineuses, l’opium.

La côte de Coromandel.

D’abord la région aride du Deccan, que coupent deux bandes fertiles : les bassins du Krishna et de la Godàvari enrichis par les grands travaux d irrigation exécutés dans le cours du dix-neu-

vième siècle; là les dattiers, le tabac, le coton et le riz.

Plus au midi une plaine où poussent les plantes des tropiques; vue du rocher de Trichinopolly, la plaine semble un jardin : le delta de la Gaveri aux nombreux canaux, des vergers, le tabac, les rizières et les hauts palmiers se profilant sur le ciel pur.

La côte de Malabar.

La longue ligne des Gliâts dont les châteaux de rochers, les terrasses, les pentes boisées dominent la mer bleue. Au nord, une végétation encore rude; à Kûrg la foret tropicale, les lianes se nouant aux banians ; des bouquets de bambous hauts de trente ou quarante mètres; des massifs d’arbres de toutes couleurs que surmontent les palmiers. Éléphants, tigres, bisons, cerfs et léopards au milieu des arbres touffus que les lianes unissent.

Entre les Ghâts et la mer, une région fertile où l’on récolte tous les produits des contrées les plus chaudes, dans le midi même le café.

A l’intérieur le pays Canarais, dont les terres

noires, cultivées par de petits propriétaires, donnent d’abondantes récoltes. Plus au sud, une plaine aride entre les Ghàts et les belles campagnes de Tinevelly.

Dans la Birmanie pluvieuse cinq régions distinctes : la vallée de l’Irawaddy; les montagnes qui la bordent : à l’est les collines du pays Shân, à l’ouest les monts Yoma ; entre les monts Yoma et la mer une bande de plaines, l’Aracan; entre les collines Shân et la mer une autre bande de plaines, le Tenasserim. Sur les montagnes les forêts tropicales : bois de tec, bambou, palmiers, dans l’humidité chaude les fougères, les mousses, les orchidées. Les vallées de l’Irawaddy, l’Aracan et le Tenasserim ne forment qu’une rizière; ici et là le tabac, les épices, les graines oléagineuses.

Ainsi, dans l’empire, tous les sols, tous les climats, les produits les plus variés. Mais c’est à tort qu’on vante la richesse de l’Inde. Combien de régions arides! les montagnes du centre, le nord du Deccan, les déserts du Sind et du Râjputâna, le Baluchistan. Combien de régions que 1 homme ne pourra défricher qu’après un demisiècle ou même un siècle de travail! le nord de

MANDALAY — COUVENT BOUDDHISTE

L’INDE MODERNE

l’Assam, tout le pays qui sépare l’Assam de la Birmanie, les jungles des provinces centrales. Et les contrées les plus fertiles de l’Inde sont menacées par la sécheresse. Une mousson insuffisante, voilà des milliers de lieues sans récoltes : il faudra encore des années et des milliards avant que les travaux d’irrigation n’aient mis l’Inde tout entière à l’abri de la famine. L’œuvre de l’Angleterre fut immense, mais, loin d’être achevée, cette œuvre semblerait à peine ébauchée.

B. — Les villes. — L'Inde industrielle .

Mieux encore que les campagnes et que l’agriculture, la vie des grands centres, leur industrie nous diront le trouble de la société indienne, ses efforts, les progrès de la civilisation européenne et les résistances qui s’opposent à sa diffusion.

Les villes. — Leur aspect general. — Quartier européen. — Quartier indigène. — Les principales villes île l’Inde (1).

Ce qui frappe tout d’abord dans les villes de l’Inde, ce qui fait bien comprendre son état poli-

(1) Voici la population des principales villes de l’Inde d’après le recensement de 190 L : Calcutta et faubourgs, 1,026,987 (741,144 en 1891); Bombay, 776,006 (la peste et la famine expliquent la diminution de la population de Bombay qui, en 1891,

tique et social, c’est la séparation des européens et des indigènes. Sans doute beaucoup d’indigènes habitent la ville anglaise; d’autres y ont leurs comptoirs ou leurs boutiques. Mais il y a deux villes distinctes, aussi distinctes que le sont en Chine la cité chinoise et la concession européenne.

A Bombay, à Calcutta, à Madras, les quartiers européens rappellent l’Europe : des palais, des hôtels, les grands édifices des banques, des compagnies industrielles, financières ou commerciales, des boutiques bien achalandées avec tous les articles des manufactures anglaises.

A Calcutta le style classique tel qu’on l’entendait au commencement du dix-neuvième siècle; à Bombay le gothique vénitien, le lombard, le roman, tels que nous les voyons dans les récents édifices de Londres.

Les maisons d’habitation du tvpe anglais; petites, mais confortables, avec un perron et une véranda; la plupart au milieu de jardins; les villas dans des parcs plantés d’arbres fruitiers, de palmiers et de bambous. Des squares, de belles

avait 821,764 habitants) ; Madras, 509,346 (452,518 en 1891); llaidarâbâd (capitale du INizârn), 448,466; Lucknow, 264,049; Rangoon, 234,881; Delhi, 208,575; Bénarès, 209,331; Cavvnpvir, 197,170; Agra, 188,022; Mandalay, 183,816; Allahûhâd, 172,032; Amritsar, 162,429; Jaipur, 160,167; Bangalore, 159,046; Howra, 157,594; Ahmadâbâd (1891), 185,889; Patna, 134,785; Nagpûr, 127,734; Srinagar, 122,618; Lahore, 202,964; Meerut, 118,129; Surat, 119,306; Bareli, 131,208; Karachi, 116,663; Pûna, 153,820; Madura, 105,984; Trichinopolv, 104,721; Gvvâljor (1891), 104,000; Baroda, 103,790.

L’INDE MODERNE

places, de larges rues bien tenues éclairées au gaz (1). Voitures, omnibus, tramways, à Bombay un métropolitain. Une nombreuse population européenne. Des indigènes, beaucoup habillés à l’européenne, les autres complètement vêtus avec des turbans et des souliers. Peu d’indiennes, seulement des domestiques.

Dans les villes, où la colonie anglaise est moins nombreuse, le cantonment (2). Bâtiments officiels, demeures des principaux fonctionnaires, casernes, hôpitaux, collèges, l’église anglicane, le presbytère. De charmantes rues ombragées de grands arbres; dans des jardins où fleurissent les plantes de l’Europe et celles de l’Asie, d’aimables villas, que protègent du soleil leurs vérandas à plusieurs étages : la simplicité, le confortable anglais, un peu du faste de l’Orient, la vie facile que font les services de nombreux domestiques soumis, comme des esclaves.

La ville indigène. De grandes routes, sillonnées de tramways, qui unissent la cité européenne à la campagne. Quelques belles rues : les maisons en bois peint ou en terre recouverte de chaux, un

(1) S’entend à Calcutta et à Bombay. Il n’y a encore dans l’Inde que trois usines à gaz.

(2) Ce terme désigne proprement les cantonnements des troupes anglaises, mais on l’applique à tout le quartier européen.

toit bas ou une terrasse; (les balcons, les fenêtres grillées des zanànas. D’élégantes demeures pour les riches élevés à l’européenne : zamîndàrs bengalis à Calcutta, banquiers et commerçants gujaràlis et pârsis à Bombay. De part et d’autre de ces rues un écheveau de ruelles en zigzag : étroites, sordides; des maisons de boue aux toits de briques, des paillottes couvertes de chaume. Entre les paillottes, des bananiers, des acacias, des figuiers. Les étalages dans la rue. Hommes et femmes travaillant sur le seuil de leur porte ou dans leur cabane grande ouverte. Hindous rasés, musulmans à la longue barbe; femmes au sari de couleur ou les jambes, les cuisses découvertes, une écbarpe blanche roulée autour de la taille et passée par-dessus l’épaule; les enfants nus. Ici un brodeur accroupi devant son métier, là un potier, là un sculpteur sur bois. Des femmes broyant du riz ou pétrissant de la farine.

Autour du bazar, des rues encombrées. Tous les types, tous les costumes. Les charrettes attelées de bœufs ou de chevaux, des troupeaux; dans le nord-ouest, des caravanes de chameaux. Dans beaucoup de villes, de vrais bazars orientaux. A Bombay, à Calcutta, des halles couvertes : tous les fruits de l’Inde, ceux de Ceylan et de Singapore qu’ont apportés les bateaux; des poissons, des huîtres, des tortues de mer; la viande, le gibier, les légumes; les épices, l’opium.

A Bombay, à Calcutta, le port : les barques indigènes se pressant autour des grands vapeurs

L’INDE MODE II N E

européens et la foule se bousculant sur les quais, tandis que, à l’abri d’un mur, un marchand ambulant défait son sac; une devineresse dit la bonne aventure; un charmeur lance une mangouste sur un serpent ou, soufflant dans ses pipeaux, fait se raidir un beau cobra, la queue enroulée, le cou élargi, aplati, dont se détache la petite tête aux yeux fixes.

Les industries indiennes. — Les anciennes industries de luxe; comment elles ont disparu. — Les nouvelles industries : coton, jutef brasseries, papeteries, etc.

Ce tableau des villes pour nous aider à comprendre le développement industriel et commercial.

Les industries de l’Inde ancienne étaient surtout des industries d’art ou des industries de luxe : miniatures sur papier ou sur ivoire à Jaipur, à Lahore, à Delhi; figurines de terre cuite à Lucknow, instruments de musique, bois sculpté, bijouterie, objets d’or, d’argent et de cuivre, émaux, acier damasquiné, laques, incrustations sur bois et sur marbre (Agra) , poterie, verreries, cuir repoussé, étoffes brodées, tapis, cachemires, mousselines, étoffes de soie et de coton.

L’appauvrissement de l’ancienne noblesse, la concurrence anglaise ont amené la décadence de

toutes ces industries, l’imitation des produits importés d’Europe a fait perdre aux œuvres indiennes leur charme et leur originalité. Par contre l’Inde apprit de l’Europe la typographie, la gravure sur bois et la photographie (1).

Des grandes industries européennes peu se sont établies dans l'Inde. Les compagnies de chemins de fer fabriquent leur matériel; il y a des manufactures de tissus de laine, des poteries, des tanneries, des brasseries, des papeteries, mais en petit nombre (2). Deux industries seulement sont prospères : le jute et le coton.

En 1899-1900, 186 manufactures de coton avec un capital de 156,974,000 roupies ; broches : 4,728,324 ; ouvriers : 163,241 ; — en 1900-1901 , capital : 165,305,000; broches : 4,932,602.

33 manufactures de jute et de chanvre; en 1899-1900, capital : 51,900,000; broches :

(1) Je n’étudierai pas l’art de l’Inde moderne, il est sans intérêt. Pour l’architecture, voir les gravures p. 200 et 418; des monuments importants ont été construits par des architectes anglais, soit dans les styles anglais, soit dans un style moitié européen, moitié oriental. La sculpture n’existe plus. Pour la peinture, seulement des miniatures imitées des persans.

(2) La plupart de ces industries ne sont guère que des industries de montage. Ainsi toutes les pièces des machines employées par les chemins de fer sont fabriquées en Europe. Pour les meubles, on envoie d’Europe les clous, les vis, les roulettes, les étoffes, etc.

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