C. — Situation économique de T Inde
Pauvreté de l’Inde. Preuves de cette pauvreté. Les famines.
Telle est la condition matérielle de l’Inde contemporaine ; elle nous confirme ce que sa situation morale nous permettait déjà de prévoir : l’Inde est pauvre.
Voici les preuvres de cette pauvreté.
Lord Gurzon estime que le produit annuel de
(1) Les chiffres du commerce par terre sont beaucoup moins importants. En 1899-1900 : £ 4,705,804 et 3,760,185.
Comme nous le verrons plus loin, les adversaires du régime actuel regardent l’excédent des exportations sur les importations comme une preuve de l’appauvrissement de l’Inde, mais il faut remarquer que le commerce des Etats-Unis nous donne les chiffres suivants en millions de dollars (y compris les métaux précieux) :
Importations Exportations
Ainsi le grand développement commercial des États-Unis a produit un excédent considérable des exportations sur les
l'agriculture dans l'Inde britannique serait de 450 crores (crore =100 lacs de roupies). Le revenu moyen individuel provenant de l’agriculture serait de 20 roupies; en y ajoutant le revenu industriel, on atteindrait le chiffre de 30 roupies. Ainsi, d’après l’évaluation assurément optimiste du gouvernement, le revenu moyen d’un indien serait de 50 francs par an, mais, comme nous le verrons, dans l’Inde la richesse est très inégalement divisée et le cultivateur doit se contenter d’un revenu inférieur (1).
importations, excédent non compensé en métaux précieux. La différence est plus considérable encore si l’on observe qu’une partie des importations est réexportée : en 1901, métaux précieux (27,3), marchandises [(6,1), plus transit (106,4). Dans l’un et l’autre pays, les excédents des exportations ont d’ailleurs la même cause : les sommes énormes empruntées en Angleterre. Ce qui prouve que la balance du commerce n’indique qu’approximativement la richesse d’un pays, c’est que pour l’fnde nous trouvons en 1900-01 : excédent des exportations 10,983,073 ; en 1899-1900 : 13,841,029, la différence étant due à ce fait que la famine de 1900-1901 diminua les exportations et augmenta les importations de grain.
(1) Voici le discours de lord Curzon (Calcutta, 28 mars 1901) :
« J’ai dit à Simla que le revenu de l’agriculture devait être de 350 à 400 crores. Et voilà que, dans certains milieux, on cite mon autorité pour prouver que depuis vingt ans la richesse agricole du pays est demeurée stationnaire, pendant que la population s’est accrue comme par bonds et par sauts. L’on a même avancé une autre proposition erronée : depuis vingt ans également, les revenus non agricoles du pays n’auraient pas augmenté L’on m’a attribué l’assertion stupéfiante que le revenu moyen des habitants de l’Inde aurait baissé de 27 roupies en 1882 à 22 roupies dans les années ordinaires, et à 17 roupies et demie en 1900.
Mais, pour m’occuper seulement de l’agriculture,
j’ai dégagé des chiffres recueillis par la Commission de famine
L’INDE MODERNE
D’autres preuves encore de cette pauvreté. L’impôt sur le revenu : 482, 482 personnes avec un revenu de plus de 500 roupies, dont 71,069 avec un revenu de plus de 2,000. L’ensemble des revenus frappés de £ 50,630,000.
Le capital des banques évalué en 1889 à : Roupies 44,028,710 pour les banques qui ont leur siège dans l’Inde, à £ 8,944,963 pour les banques qui ont leur siège hors de l’Inde.
Les capitaux de toutes les compagnies par actions (banque, commerce, industrie, navigation, mines, plantations) s’élevant seulement à £ 23,625,550 en 1899-1900; £ 24,708,659 en 1900-01.
Les salaires. — Voici quelques salaires moyens par mois (1900). — Maçon, charpentier ou for-
en 1898, l'évaluation la plus récente de la production agricole de l’Inde. J’ai reconnu que, dans mon discours de Simla, j’avais, de crainte d’exagérer, évalué trop bas cette production. Je disais dans ce discours de 300 à 400 crores. C’est 450 crores qu’il aurait fallu dire. Les calculs de 1880 mettent le revenu agricole moyen à 18 roupies. En prenant pour la même superficie les chiffres du dernier recensement, soit 223 millions d’habitants, je trouve que^ malgré l’accroissement de la population, malgré le peu d’élasticité de la production agricole, le revenu moyen a de fait augmenté, 20 roupies au lieu de 18 en 1880. En admettant que les revenus non agricoles aient augmenté dans la même proportion, nous aurions 30 roupies par tête contre 27 en 1880... »
Lord Cromer avait évalué le revenu industriel et commercial d’une manière arbitraire en le fixant à la moitié du revenu agricole. Le commerce et toutes les industries de l’Inde s’étant beaucoup développés depuis vingt-deux-ans, on peut très bien admettre que le revenu non agricole égale encore la moitié du revenu agricole, soit 225 crores.
geron : à Calcutta, de 18 à 20 roupies; à Cawnpore, de 7,5 à 9,37; à Delhi, 15,5. — Ouvrier agricole dans la force de l’âge : à Gawnporc, de 3,56 à 5; à Delhi, 7,75; à Bombay, 11; à Nagpùr, 5.
Mais une preuve plus brutale de la pauvreté de l’Inde, nous l'avons dans la fréquence et la gravité des famines.
De 17 70 à 1900, vingt-deux famines reconnues officiellement.
Voici les dernières :
Présidence de Madras (1877) . Personnes secourues au moment le plus critique (septembre 1877) : 2,218,000.
Nord de l’Inde (1878). Moyenne des personnes secourues en même temps (pendant douze mois) :
557.000 employées à des travaux, 13,750 recueillies dans les asiles. Augmentation de la mortalité : 1,250,000.
Madras (1889) .
Madras, Bengale, Birmanie, Ajmir (1892).
Nord de l’Inde, Bengale, Birmanie, Madras, Bombay (1897). D’aprcs les rapports officiels il y eut, dans la seconde semaine de juin 1897,
4.240.000 personnes secourues par le gouvernement. La statistique de la mortalité donne : 7,658,642 décès en 1897 contre 5,569,552 en 1898. Causes diverses : 1,446,141 décès au lieu
de 1,344,927 l’année suivante. Dysenterie et diarrhée : 396,724 au lieu de 209,035. Fièvres : 4,989,911 au lieu de 3,8 17,456. Choléra : 550,787 contre 150,817. Petite vérole : 160,217 contre 55,713. L’augmentation de la mortalité doit être attribuée à la famine.
Panjàb, Râjputàna, Provinces Centrales, Bombay (1900-1901). Personnes secourues dans la première semaine d’août 1900 : 6,356,000 (dont un tiers dans les États indigènes) . Mortalité : 8,334,155 (1).
Examinons maintenant la cause de ces famines répétées. Sans doute l’agriculture indienne est soumise à la mousson. Dans le nord et dans le sud-ouest trois mois de pluie : entre le milieu de juin et la fin de septembre. Si la pluie est insuffisante point de récolte, car il ne pleut jamais pendant le reste de l’année. Les seules provinces dont le revenu soit certain sont celles où le gouvernement a exécuté des travaux d’irrigation ; tant que toutes les régions de l’Inde n’auront pas leurs barrages, leurs canaux, leurs citernes, l’on ne sera jamais sûr du lendemain.
Cependant les famines de l'Inde ne sont pas
(1) Mortalité en 1900 dans les provinces où sévit la famine. Ajrnir : 65,067 (1899, 18,013). Bombay : 1,318,783 (672,269). Berar : 236,022(113,992). Prov. Centrales : 608,691 (291,054). — ■ Proportion par 1000 habitants. Ajmir : 119,97 ; Bombay : 70,07; Berar : 82,7; Prov. Centrales : 57,82. — Choléra : 809,179. Fièvres : 4,891,477. Dysenterie et diarrhée : 532,704. Causes diverses : 1,915,684.
des famines au propre sens du mot. Les districts les plus éloignés peuvent être ravitaillés par le chemin de fer, et la production de l’Inde est si considérable, les besoins des indiens sont si modestes, le commerce avec l’extérieur est si actif qu’aucune province ne peut rester longtemps à court d’aliments. Ce qui le prouve, c’est qu’en 1896-1897 et 1897-98, années de famine rigoureuse, on a exporté respectivement27,827,262 et 26,359,988 quintaux (hundred weight) (1) de riz, 1,910,626 et 2,392,607 q. de blé, 2,696,217 et 2,232,694 q. d'autres graines. En 1899-1900, autre année de famine : 31,869,591, 9,704,097 et 3,076,409. En 1898-99, année favorable : 37,397,404,
1 9,520,496 et 4,513,208. L’importation de grains dans ces mêmes années était seulement de 1,072,415 quintaux (1897-98), 1,509,575 (1899- 1900) 1,955,095 (1900-01), contre 483,523
(1894-95, année normale).
De fait les famines de l’Inde ne sont donc pas causées par le manque de nourriture, mais par le manque d’argent; suivant l’expression anglaise, ce sont des nioney famines. Le paysan indien est à la fois si pauvre et si peu économe qu’il n’a jamais aucune avance. Quand une année de récolte médiocre est suivie d’une année où la récolte manque complètement, il se trouve réellement sans ressources, par suite incapable d’acheter les provisions que le gouvernement et les par-
(1) Itundredweight f exactement 112 livres avoirdupois (kil. 50,802).
L’INDE MODERNE
ticuliers envoient clans les districts où sévit la disette. Or le gouvernement ne peut aider les affamés que dans une proportion limitée. Ses ressources, il les demande à l’emprunt ou à l’impôt, et les finances indiennes sont déjà obérées par le service des emprunts; quant à l’impôt, un seul est productif, l’impôt foncier, mais le pays tout entier est trop imposé; pour secourir une province qui souffre de la famine, on ne peut réduire à la famine toutes les autres provinces.
Afin d’éviter de trop fréquents emprunts et de subites augmentations d’impôts, le gouvernement a créé un famine relief fund alimenté tous les ans par des taxes spéciales. Dans les années ordinaires, ce fond sert à construire les chemins de fer et les canaux qui porteront secours aux districts les plus menacés; une partie de ce fond est employé à l’amortissement de la dette (une notable partie de la dette ayant été contractée pour couvrir les frais des famines antérieures). Dans les années de famine l’on ouvre des chantiers où les nécessiteux peuvent exercer leurs métiers respectifs. En 1897-98 les frais de la famine supportés par le relief fund furent de £ 3,548,592, en 1900- 1901 de £ 4, 1 74,428. En Angleterre comme dans l’Inde la charité privée vient toujours largement en aide aux victimes des famines (1) .
(1) Les adversaires du gouvernement prétendent que les famines sont beaucoup plus nombreuses qu’autrefois. C'est jouer sur les mots : autrefois, on appelait famine une famine où des centaines de milliers de fjens mouraient de faim ; aujourd’hui Ton
Causes de la pauvreté de l'Inde. — Opinions des indiens de l’opposition et de certains libéraux anglais : l’Inde aurait etc ruinée par l’Angleterre. — Discussion de cette assertion. — Condition économique de I Inde sous les mongols. — Enrichissement de l’Inde depuis la conquête anglaise. — De Drain of India. — Les Home charges. — Les gains des compagnies anglaises dans l’Inde.
La pauvreté de l’Inde ainsi mise en évidence, cherchons quelles peuvent être les causes de cette pauvreté.
S’il fallait en croire les indiens et certains libéraux anglais, l’Inde aurait été ruinée par l’Angleterre, qui l’aurait exploitée depuis un siècle et demi comme la Compagnie internationale exploite le Congo.
Pour résoudre la question, il faut la scinder : étudier d’abord l’état économique de l’Inde avant
dit que le Bengale et l’Oudh ont souffert d’une famine en 1900-01 , alors que, cette même année, la mortalité n’avait augmente ni dans 1 une ni dans l’autre province. Dans les provinces mêmes où la mortalité avait augmenté en 1900-01, peu de personnes étaient mortes de faim. L’augmentation des décès était dû a la dysenterie, au choléra, aux fièvres produites par la mauvaise qualité des aliments. Autrefois les statistiques manquaient; un homme mort du choléra n’aurait jamais été compté parmi les victimes d une famine. D’ailleurs, le nombre des victimes a surtout augmenté parce que la population a augmenté.
Perte en bestiaux pendant la dernière famine 1900-01. Ajmîr 00,233 vaches contre 155,543 en 1898-99. Bombay : 1,099,005 contre 1,598,978; 84,776 chevaux contre 124,364, etc.
la conquête anglaise ; puis rechercher si l’Inde s’est véritablement appauvrie durant le cours du dix-neuvième siècle; enfin, examiner les profits de l’Angleterre et voir si ces profits ont leur contre-partie dans des services rendus à l’Inde.
Les adversaires du gouvernement ne cessent de vanter la richesse de l’Inde au temps des mongols; ils citent les chiffres élevés qu’atteignaient les impôts d’alors.
Mais il faut remarquer que la moitié des ressources provenait des revenus fonciers. Or ces revenus n’étaient pas à proprement parler un impôt, puisque la terre appartenait à l’État et que le fisc prélevait sur la récolte ce que bon lui convenait.
Akbar, le plus libéral des souverains mongols, prenait le tiers de la récolte, tandis que, d’après M. Dutt lui même, dont les assertions ont été contestées par le gouvernement, l’impôt foncier actuel serait de 5 pour 100 sur le produit brut dans le Bengale, de 8 pour 100 dans le nord de l’Inde, de 12 pour 100 à Madras. Pour Bombay il donne les chiffres de 20 à 33 pour 100 (1).
Ainsi, en prenant les chiffres d’un adversaire du gouvernement et des chiffres contestés, quel-
(1) Pour les provinces centrales, M. Dutt dit de 50 à 60 pour 100 de la rente, mais ne fixe pas le taux de la rente. Cf. p. 388 et Appendice i.
ques domaines seulement, et dans une seule province, paieraient autant que les terres les plus favorisées sous le plus libéral des grands mongols ; et, dans le revenu payé par ces domaines, il faut comprendre l’intérêt dû à l’État pour les travaux d’irrigation qu’il a lui-même exécutés.
Tous les étrangers qui visitèrent l’Inde sous le règne d’Aurangzeb, parlent de la misère générale, des serfs taillables et corvéables à merci, des artisans forcés de travailler pour les mansabdârs et payés avec des coups. L’anarchie du dix-huitième siècle, les guerres, les invasions ruinèrentle pays. A l’exception de quelques districts, tout le pays était misérable à l’époque de la conquête anglaise.
Voici d’autre part des chiffres qui prouvent que la richesse de l’Inde n’a cessé de s’accroître depuis cent cinquante ans.
Budgets de la Compagnie ( recettes ) .
(Il faut tenir compte de l'agrandissement du territoire, notamment sous lord Wellesley et sous lord Dalhousie.)
En 1793 £ 8,225,628
En 1808-09 £ 15,525,055
En 1840 £ 21,000,000 (chiffres ronds.)
Budgets de V Empire ( recettes ) .
En 1876-77 R. 586,519,070
En 1900-01 £ 75,166,000
L’INDE MODERNE
En 1840, l’impôt foncier rapporte 12,500,000 livres sterling; en 1900-01, 19,553,700.
Travaux publics exécutés depuis soixante ans. l'élégraphes : Lignes : 52,909 milles. Fils : 171 ,049 milles.
Chemins de fer : 25,035 1/2 milles.
Canaux : 7,412 milles de grands canaux et 28,337 milles de petits canaux.
Commerce extérieur .
En 1834-35. Importations : R. 61,541, 290. Exportations : 81,881,610.
En 1860-1861. Importations : R. 341,707,930. Exportations : 340,901, 540.
En 1880-81. Importations : R. 621,049,843. Exportations : R. 760,210,428.
En 1899-1900. Importations : 962,781,656.
Exportations: 1,170,397,092.
Banques .
En 1871, capital : R. 34,607,610. Total des dépôts : R. 119,660,427.
En 1880, capital : R. 36,800,000. Dépôts : 120,381,680.
En 1899, capital : R. 44,028,710. Dépôts : 211,147,542.
En 1900, capital : R. 44,052,480. Dépôts : 236,474,930.
Capitaux engagés dans V industrie.
Manufactures de coton (industrie datant de 1851).
] 878-79. Broches : 1,436,464. — Capital : R. 57,067,500.
1900-1901. Broches : 4,932,602. — Capital : R. 165,305,000.
Gages des ouvriers.
Si les gages des agriculteurs n’ont guère augmenté que d’un quart ou d’un tiers depuis 1873, les gages des maçons, charpentiers, forgerons se sont accrus dans la proportion de 217 à 100 (Calcutta), 150 à 100 Delhi (etc.). Les plus grosses augmentations se trouvent dans la grande industrie : un contremaître qui touchait 17 roupies en 1885 en touche près de 40 aujourd’hui.
Sans doute l’Inde est encore pauvre, très pauvre même, mais elle ne s’est pas appauvrie sous la domination britannique; elle s’est au contraire enrichie.
Si, loin de la ruiner, les relations de l’Inde avec l’Angleterre ont contribué à son développement matériel, encore pourrait-on admettre qu’en suivant une politique plus généreuse l’Angleterre eût développé l’Inde davantage. C’est le point que nous devons maintenant discuter.
L’INDE MODERNE
Dans l’histoire de l’Inde britannique nous distinguerons deux périodes.
Sous Clive et sous Warren Hastings la Compagnie extorqua aux princes hindous des sommes considérables; ces sommes sortirent de l’Inde et l’Inde ne reçut en retour aucune compensation. Cependant les bénéfices de la Compagnie étaient bien moindres qu’on ne le croit généralement. En 1772, recettes : £ 2,373,650; dépenses : £ 1,705,279. En 1785, recettes : £ 5,3 15, 197 ; dépenses :£ 4,312,519(1). Dès la fin du dix-huitième siècle apparaissent les déficits : £ 1 18,746 en 1797-98; £ 26,042 en 1808-09.
D’autre part la politique égoïste de l’Angleterre au dix-huitième siècle causa la misère de l’Irlande et poussa les colonies américaines à la révolte. Même rigueur dans les rapports avec l’Inde : on prohiba l’entrée en Angleterre de tous les produits manufacturés de l’Inde qui faisaient concurrence aux produits anglais, tandis que les produits anglais pouvaient entrer dans l’Inde en payant un droit de 10 pour 100.
Sous la Compagnie, l’Inde eut donc à se plaindre du régime britannique, mais les exactions de la Compagnie au dix-liuitième siècle furent moindres qu’on ne l’a prétendu; elles cessèrent dès le temps de lord Cornwallis, et l’adoption du libre
(i) Les dépenses comprennent, il est vrai, l’intérêt des emprunts faits parla Compagnie, tous couverts en Angleterre.
échange en Angleterre date déjà de près de soixante ans; mais les mauvais résultats de ce régime ont disparu : la province la plus prospère de l’Inde est le Bengale et c’est la seule qui en ait souffert.
I Étudions maintenant la politique économique
de la Grande-Bretagne pendant la seconde période. — Depuis plus d’un siècle les exportations de l’Inde dépassent de beaucoup ses importations. Sous la Compagnie l’excédent annuel était de quarante millions de roupies (en chiffres ronds) ; depuis trente ans il est de deux cents millions de roupies (sans compensation en métaux précieux.) Les adversaires du régime actuel prétendent que cette somme est le tribut payé par l’Inde à l’Angleterre. Ils additionnent tous les excédents depuis l’établissement du régime britannique ; le total représenterait les sommes extorquées par l’Angleterre, soit le drain of India (J). Il est inutile d’insister sur le procédé qui consiste à additionner tous les excédents annuels. Autant vaudrait dire que le débiteur qui paierait pendant un siècle l’intérêt de 100,000 francs à 5 pour 100 serait volé de 400,000 francs, puisqu’au bout du
(1) Certain* auteurs vont plus loin encore; ils calculent les intérêts composés des excédents annuels et comme taux de l’intérêt, ils prennent 12 pour 100, le taux le plus élevé que l’Inde ait connu dans le dernier siècle. Ils ajoutent la somme ainsi obtenue au total des excédents : c’est le drain of India.
L’INDE MODERNE
siècle le total des sommes versées s’élèverait à 500,000 fr. L’excédent des exportations de l’Inde sur ses importations représente l’intérêt des dettes qu’elle a contractées envers l’Angleterre. Ce qu’il convient de déterminer, c’est la nature de ces dettes.
J’examinerai d’abord les dettes publiques; on les appelle les home charges ; ce sont les sommes dues annuellement par le gouvernement indien au ministère de l’Inde à Londres, soit £ 16,392,846 pour 1899-1900; £ 17,200,957 pour 1900-01 (1).
Un peu plus de 9 millions de livres représente les intérêts des emprunts contractés par l’Inde en Angleterre ou les garanties promises aux compagnies de chemins de fer. Une grande partie des sommes empruntées a été consacrée à des travaux productifs, dont le revenu est supérieur aux intérêts de l’emprunt. D’autres sommes correspondent aux frais de la conquête et de l’insurrection, mais de pareilles charges ne pèsent-elles pas sur tous
(1) Cf. Statistical Abstract (35), p. 113 et (36), p. 69. Ces sommes représentent les dépenses brutes ( Gross Expenditure) , elles sont en partie couvertes par des recettes; seulement £ 153,214 en 1900-01 ( Home Accounts, 12 mai 1902, p. 2). Les comptes présentés par les publications spéciales sont plus compliqués; le total général des dépenses s’élevait en 1901 à £ 38,920,221, mais certaines dépenses comme l’achat de métaux précieux ne représentent pas une charge pour l’Inde (Ibid., p. 23). — Il faut distinguer la dette en livres à Londres de la dette en roupies dans l’Inde (voir App.).
CIVILISA T ION I N D I EN N E
les peuples? Tous n’ont-ils pas dû faire des sacrifices pour réaliser 1 oeuvre de leur unité? Enfin d’autres emprunts ont servi à payer les déficits annuels des budgets. G est seulement sut ce tioisièmc point qu’il convient de faire des réserves. Gouvernement de 1 Inde et ministère de 1 Inde prennent trop facilement leur parti des déficits budgétaires : ils devraient être d’autant plus soucieux des intérêts du pays qu’ils ne sont pas autorisés par une assemblée représentative. Mais le chiffre des rentes ainsi émises n’est pas très considérable et dans beaucoup de cas (surtout dans les années de famine) l’émission de rentes étdit indispensable.
Parmi les autres sommes payées par le gouvernement au ministère de l’Inde je relèverai surtout les items suivants.
Dépenses militaires. — L’Inde ne devrait pas entretenir entièrement l’armée anglaise de l’Inde et il est injuste de lui faire payer les frais d’expéditions qui ne servent qu’à l’empire britannique, comme l’envoi de troupes indiennes au Soudan, en Chine.
Les dépenses de l’administration. — Le budget du ministère de l’Inde devrait être mis à la charge du contribuable anglais. Les fonctionnaires anglais du gouvernement indien dépensent en Angleterre une partie de leur traitement et la totalité de leur retraite ; c’est par suite une perte nette pour l’Inde : il y aurait intérêt à remplacer progressivement beaucoup d’entre eux par des
L’INDE MODEIINE
fonctionnaires indiens qui dépenseraient dans le pays la totalité de leur salaire.
Il convient cependant de faire les remarques suivantes :
Les anglais ont rendu et rendent encore de réels services à l’Inde; il serait impossible d’avoir une administration entièrement indienne.
Sans l’aide de l'Angleterre l’Inde n’emprunterait pas à un taux d’intérêt aussi bas. Ne prenons que les sommes consacrées aux travaux publics ; le total de ces sommes se montait en 1899-1900 ࣠208 millions. (Compagnies : 82; Etat : 120) L’Inde gouvernée exclusivement par des indiens n’aurait certainement pas emprunté à moins de 10 pour 100; aurait-elle pu emprunter plus de cinq milliards à pareil taux? Or l intérèt de ces 208 millions est seulement de 2 1/2 à 3 1/2 pour 100 (l).
Pour nous résumer nous dirons donc que :
Les dépenses du gouvernement sont exagérées, surtout les dépenses faites en Angleterre;
(I) En 1899-1900. Total des Home charges: £ 16,392,846. Intérêts et annuités des chemins de fer de l’État : £, 3,741,444. Garanties d’intérêt dues aux compagnies : £ 2,172,336. En 1900- 01 : 17,200,957, 4,556,471 et 1,587,417. Pour avoir le total des intérêts de la dette productive, il faudrait ajouter à ces chiffres l’intérêt des sommes empruntées pour les canaux, mais l’intérêt de ces sommes est confondu avec l’intérêt de la dette improductive. Les sommes dépensées par l’Etat pour la construction des canaux se montaient en 1899-1900 à : £, 22,840,866. Elles ne proviennent pas toutes d’emprunts.
Que toute exagération de dépenses est dangereuse dans un pays à court de capital ;
Qu’il est impossible d’attribuer à ces dépenses l’appauvrissement de l’Inde.
Avec les dettes publiques les dettes privées, c’est-à-dire l’intérêt des sommes placées par les anglais dans des entreprises indiennes : plantations de thé, d’indigo, de café ; mines, manufactures de coton et de jute; compagnies de navigation, banques, etc.
Il est toujours avantageux pour un pays d’attirer du capital étranger, c’est nécessaire pour un pays qui a très peu de capital. Les reproches faits à l’absentéisme ne s’appliquent pas à de pareils cas. L’absentéiste dépense à l’étranger le produit du travail des habitants sans leur donner en échange aucun capital nouveau. Le prêteur étranger apporte dans un pays un capital dont ce pays a besoin, c’est-à-dire le produit du travail fait par un autre peuple. Sans doute il serait plus avantageux pour le peuple emprunteur que ce capital lui appartint, mais il n’a pas non plus fourni le travail représenté par ce capital. Les sommes payées de ce chef à l’Angleterre sont donc le prix d’un service rendu à l’Inde.
Maintenant le bénéfice obtenu est-il supérieur au service rendu?
Distinguons :
L INDE MODERNE
Il y a l’intérêt normal des sommes engagées dans l’Inde. A ce taux l’Inde ne saurait trop attirer de capitaux étrangers.
Il y a l’intérêt rémunérateur. Or cet intérêt rémunérateur pourrait rester en partie entre les mains des indiens si eux-mêmes avaient les capitaux et la science nécessaires pour prendre à leur compte tout ou partie des entreprises lancées par les anglais. Cependant il faut dire que l’Inde est si grande et encore si peu exploitée qu'il ne saurait à vrai dire être question de concurrence. Les gains des compagnies anglaises n’ont donc pas arrêté le développement de l’Inde.
Tout en devant à l’Angleterre ce qu’elle a de richesse et d’activité, peut-être l’Inde a-t-elle souffert de sa subjection à un pays plus puissant, plus riche et mieux outillé, mais ce n’est assurément pas d’une manière aussi simple que celle qu’ont imaginée les inventeurs du drain of I relia
Analyse de Tétât économique de l’Inde. — Production de la richesse. — Les industries de luxe^ les industries populaires, la grande industrie. — L’agriculture. — Les exportations de produits bruts. — L’influence de l’Angleterre sur l’Inde au point de vue économique. — La part des indiens dans l’enrichissement du pays. Avantage de l’importation anglaise pour le consommateur.
Cette première solution écartée, recherchons pour quelles raisons l'Inde ne s’est pas enrichie
depuis un siècle autant cju elle 1 aurait du, étant donnés l'accroissement de sa population, 1 étendue de son territoire, la paix dont elle a joui et les qualités de son gouvernement.
Nous distinguerons deux questions :
Production de la richesse.
Distribution de la richesse.
Production de la richesse.
Pour mener à bien cette étude il faut examiner les principales sources de la richesse.
L’industrie.
Dans l’Inde ancienne il y avait deux sortes d’industries :
Les industries de luxe : cachemires, mousselines, objets d’or et d’argent, bois sculptés, etc.
Les industries populaires. — L’on rencontrait et l’on rencontre encore dans l’Inde toutes les étapes de la civilisation. Dans les tribus des collines ou des forêts, des familles où la femme fait les vêtements, où le mari fabrique les ustensiles de ménage.
Dans les districts plus avancés toutes les industries nécessaires à la vie du village s’exercent dans le village.
Enfin, dans les régions le plus développées, les villageois joignent aux industries qui leur sont
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nécessaires une certaine industrie particulière dont ils retirent un profit.
Aujourd’hui les industries de luxe ont presque disparu, les industries populaires sont sur le point de disparaître. Dans la maison des riches, dans la maison des pauvres, partout on voit les produits de 1 Europe.
Je citerai cette page d’un écrivain indien.
Prenez le plus humble ménage. Qu’y verrez-vous? Des pots et des poêles en métal ; de l’huile minérale, des allumettes ; des boutons de coton, d’os ou de métal, des épingles, des boucles, des agrafes, des aiguilles, du fil ; des pointes, des clous, de la ficelle, de la corde, un marteau et d’autres outils : autant d’objets de fabrication étrangère.
Passez à un ménage plus élevé dans l'échelle sociale. Vous y trouverez presque tous les articles qui sont d’un usage quotidien dans la maison de l’ouvrier européen : ustensiles de cuisine, lampes, chandelles, savon, papier, encre, plumes, crayons; pas un de ces articles de fabrication indienne.
Montons encore un degré : dans la demeure d’un homme de la police (peon), d’un petit maître d’école, d’un employé de bureau, les quatre cinquièmes des objets seront de provenance étrangère. . .
... Dans le palais d’un prince ou d’un millionnaire, je cherche en vain des articles qui pourraient être de fabrication indienne. O11 me dira : le mobilier... Mais les ressorts des chaises, les sommiers, les étoffes, les boutons, le fil, les gonds, les charnières, les vis, les clous, les serrures... autant d’articles d’importation. D’indien rien que le bois et le travail (1).
(1) Take lhe humblest houseliold first. You will find there me(al pots and pans for cookin^ purposes ; kerosene or minerai
La grande industrie.
Deux cents manufactures de jute et de coton, vingt-huit brasseries, quelques papeteries, voilà
oil and matches for light ; cotton, bone or métal Luttons, pins, liooks and eyes, needles and tliread, which enter into the préparation of the Family garments of rough native-made fabrics. Then there are tacks and nails, twine and string, a hamrner, and other tools, in many houses. Ail tliese articles, every one of tliein, is of foreign make,
Peering into another household a stage or two upraised in the social scale, you find nearlv ail the articles common to the daily use of a European working inan ; most of the culinary utensils, lamps, candie and soap, paper, ink, pen, pencil, nota single one of which is made in India. Mis liouse is painted with colour or washes of foreign composition, the woodwork of it is varnished vvith foreign varnish, his clothes are of European manufacture. One degree higher, again, and four-fifths of the articles you find in the domicile of a peon, a petty scliool-master, or a clerk., and on Iris own and wife and children’s persons, are of foreign make. Then corne the liouseholds of the large middle class, of the successful and comfortable tradesman, the merchant, and the professionnal inan. There, and in a still greater degree in the mansions of millionaires and the palaces of princes, the predominating proportion of articles is ail of foreign manufacture. I try hard to recall to my rnind wliat particular article I should find of Indian workmanship in places like these last, and I do see many of that description, from the kitchen and stable to the drawing room and the hall. Some cri tics wlio do not fall in with my view might point to the furniture. That would make a somewhat important exception if I viewed tliis considérable part of a houseliold as a superficial observer would, but then he does not remember that, save in the simplest and crudest class of furniture, a good proportion of what is known as local furniture is not native-made at ail. The springs of a couch or chair, the lining, the buttons, the thrend, the hinges of a cupboard or box, the screws, the nails, the locks, the very tools with vhich these are put together and formed into sliape, are ail made abroad. So that what remains is the wood and the labour. (Sir M. M. Bhownaggree. Industries dans India de British Empire sériés , p. 319).
tout. Et l’Inde envoie ses produits bruts à l’étranger pour les racheter ensuite manufacturés.
En 1894-95, exportations de peaux : 2,179,5 76 roupies ; importations de cuirs (non compris la cordonnerie) 17 8,597 roupies. Exportation de laines brutes : R. 2,016,086; importation de laines manufacturées : R. 1,541 ,639. Exportation de graines oléagineuses : 14,206,042; importation d’huile
faite avec ces graines : 2,122,999. Exportation de sucre brut : R. 1,230,903; importation de sucre raffiné : 2,875,297.
En 1899-1900, coton brut exporté : £6,616,720; tissus de coton importés : £ 18,001,409. Soie brute exportée : £ 477,201; tissus de soie importés : £ 753,221.
Sur 300 millions d indiens le nombre des ouvriers employés par la grande industrie n’est probablement pas d’un million.
Gomme résumé : les industries de luxe disparues, les petites industries expirantes, la grande industrie encore hésitante.
L’agriculture .
La situation de l’agriculture se présente à nous comme l'opposé de celle de l’industrie. D’une part, aucune exportation, mais une importation considérable de produits manufacturés. D’autre part, aucune ou presque aucune importation,
mais une exportation considérable de produits bruts.
Pour comprendre ce que représente cette exportation de produits bruts, il faut remarquer :
Que l’Inde exporte des produits d’alimentation alors que les neuf dixièmes de la population sont insuffisamment nourris ;
Que les salaires payés aux agriculteurs sont très bas ;
Que des plantations considérablesappartiennent à des compagnies anglaises qui distribuent leurs dividendes à l’étranger;
Qu’une partie du revenu agricole est prélevée par l’impôt foncier et que le quart du budget indien sert à payer les dettes de l’Inde en Angleterre.
La situation de l’Inde au point de vue du commerce extérieur présente donc ces quatre caractères également défavorables :
Un large excédent des exportations sur les importations sans compensation en métaux précieux (excédent causé, il est vrai, par l’intérêt des emprunts contractés, emprunts qui ont permis le développement économique du pays);
Une exportation de produits bruts dont l’Inde aurait grand besoin pour son alimentation ;
Une importation de produits manufacturés qu elle pourrait manufacturer elle-même ;
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L’Inde avilissant ses propres produits parce que, trop pauvre pour les conserver, elle en inonde le marché ; parce que, insuffisamment développée, il est peu de produits qu elle puisse demander en retour ( l) .
A cet état fâcheux deux sortes de causes.
D’une part, l’histoire de l’Inde et son organisation sociale. Si les industries de luxe ont disparu, c’est que les artisans, devenus des esclaves, travaillaient seulement pour le grand Mongol et les princes féodaux; l’empire tombé, la noblesse ruinée, ces industries n’avaient plus de raison d’être. Si les industries de village disparaissent, c’est que l’ouvrier indien, prisonnier de sa caste et de la tradition, ne peut lutter même dans son propre village contre les produits des manufactures européennes. Enfin si la grande industrie se développe si lentement, c’est que toutes les institutions de l’Inde lui sont contraires : la propriété familiale indivise empêche la libre disposition des capitaux; avec le régime patriarcal les enfants 11e peuvent quitter leur lieu d’origine, pour chercher un travail rémunérateur; les lois de la caste défendent à l’artisan et à l’agriculteur d’abandonner son métier héréditaire. De même
(1) L’industrie cotonnière s’est développée dans le Lancashire parce qu’il fallait un produit à importer dans l’Inde comme compensation d’exportations toujours plus considérables.
avec le système des castes et la communauté de village, aucun progrès possible dans le mode de culture ou la position du cultivateur.
D’autre part la situation anormale que fait à l’Inde son union avec l’Angleterre. Après lui avoir donné l’ordre et la paix, un gouvernement régulier, l’Angleterre a construit dans l’Inde des chemins de fer, des canaux, des télégraphes, établi la poste, lancé des emprunts, fondé des banques, des maisons de commerce, des manufactures, ouvert des mines, créé des industries, introduit de nouvelles cultures, enrichi le pays de toutes manières. Mais, le peuple indien s’étant trop lentement développé, il est longtemps resté comme étranger aux progrès accomplis dans son pays ; le commerce se faisait entre anglais de l’Inde et anglais d’Angleterre, et lui-même ne retirait qu’une faible part des bénéfices; les industries indigènes disparurent, les artisans durent cultiver la terre et l’accroissement de la population rendait déjà les paysans misérables.
Cependant cette situation emporte quatre réflexions.
Voici la première. Il est difficile de juger la situation économique de l’Inde.
Pratiquement d’abord, car nous manquons des données nécessaires pour estimer exactement la
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fraction de la richesse de l’Inde qui appartient aux anglais et celle qui appartient aux indiens.
Théoriquement ensuite. La situation d’un peuple civilisé matériellement par un autre peuple se présente à nous comme un problème complexe. L’histoire de l’Inde rappellerait celle de l’Irlande. Au dix-liuitième siècle l’un et l’autre pays eurent à souffrir de la politique économique de l’Angleterre ; il n’en est plus de même aujourd’hui. L’Irlande s’est développée, Belfast devient l’une des grandes villes industrielles du monde. L’Angleterre pratique le libre échange, tandis que l’Inde frappe de droits sans doute peu considérables les marchandises anglaises.
Que si vraiment l’ Angleterre entravait sous certains rapports le développement de l’Inde, ce ne serait pas d’une manière brutale et volontaire, ce serait d’une manière en quelque sorte inconsciente. Mais ce développement, seule l’Angleterre l’a suscité en civilisant l’Inde, en lui donnant la paix, en lui procurant d’abondants capitaux.
Seconde réflexion. Les indiens ont aujourd’hui leur large part dans l’enrichissement de leur pays. Presque toutes les plantations et les manufactures de jute, une grande partie des manufactures de coton. De la dette en roupies 472,519,1(14 roupies appartiennent aux indiens contre G52,698,494 à des européens (1899-
1900). En 1890-91 ils n’en possédaient que 29 1 ,527 ,950 roupies,enl 880-8 1 que 187 ,534,400. Les écrivains hostiles au gouvernement ont fait observer que les rentes possédées par les indiens étaient pour la plupart des placements de mineurs imposés par les tribunaux. Mais, fortunes de mineurs ou fortunes de majeurs, ce n’en sont pas moins des fortunes indiennes.
Troisième réflexion. Bénéfice du consommateur. Si les industries européennes ont tué lindustrie indienne, c’est que leurs produits étaient meilleur marché. Assurément, quand la concurrence étrangère ruine l’industrie d’un pays non exportateur d’articles manufacturés, il est difficile de dire si les bénéfices réalisés par ce pays comme consommateur compensent ou même dépassent les pertes subies par ce pays comme producteur. Mais dans l’Inde il faut observer que les huit dixièmes de la population s’occupent exclusivement de travaux agricoles; par suite que pour les produits industriels les huit dixièmes des indiens étaient consommateurs et pas du tout producteurs. Ces huit dixièmes ont donc entièrement bénéficié de l’abaissement des prix sur les produits achetés (1).
Quatrième réflexion. La situation de l’Inde est
(1) L’on remarque, il est vrai, que le développement du commerce a avili les métaux précieux, que par suite tous les articles ont renchéri. Mais ce serait tout à l’avantage des agriculteurs qui se nourrissent de leurs propres produits : ils vendraient l’ex-
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celle de tous les pays brusquement civilisés par l’étranger. Une nation victorieuse n’ouvre pas un marché par philanthropie : dans les premiers temps, elle abuse toujours de sa force et réalise des bénéfices exagérés. Puis toute transformation subite de la vie économique d’un pays amène des perturbations que nul ne saurait prévoir ou arrêter. Quand les européens s’établirent au Japon, l’or n’y avait que cinq fois la valeur de l’argent : d’où une exportation d’or qu’on évalue à plus de 22 millions de francs. Dans la seule année 1860-01 l’on exporta 540,000 kilos de soie achetés bien au-dessous de leur valeur. Plus tard encore, pendant la crise que produisirent l’agio sur le change, puis le rétablissement d’une circulation normale, nous voyons les faillites monter de 1,282,344 (1880) à 4,713,904 (1884), les suicides de 4,195 (1880) à 7,282 (1885), les vols de 25,819 (1882) à 61,940 (1885); en 1883, 9,405 crimes contre un peu plus de 4,000 à partir de 1886. Pour tristes qu’elles soient, de pareilles crises n’empêchent pas l’enrichissement d’un pays; souvent elles le hâtent au contraire; l’exemple du Japon sert encore à le prouver.
cèdent plus cher. Pour la hausse des prix, qui est inférieure à celle des salaires, voir l’appendice.
La population non urbaine est de 90 pour 100, maïs de 10 à 15 pour 100 de campagnards vivent de petits métiers.
Distribution de la richesse : dans les état» indigènes, dans l’Inde britannique. — Analyse de Y income-tax.
Mais la misère du paysan indien provient surtout de l’inégale distribution de la richesse.
Dans les États indigènes le souverain et les nobles possèdent presque toutes les terres, la condition des paysans est en réalité celle de serfs.
Nous avons vu que Lord Curzon estimait le revenu agricole de l’Inde britannique à 4 milliards 500 millions de roupies et le revenu industriel à la moitié du revenu agricole, soit 2 milliards 250 millions. En tout 6 milliards 750 millions, soit £ 450 millions. Or l’ensemble des revenus payant Yincome tax (soit des revenus supérieurs à 500 roupies) est de £ 50,630,000 réparties entre 482,482 personnes, dont 7 1 ,000 fournissent les 63 pour 100 du produit de l’impôt (bien que leur contribution soit seulement de 2,6 pour 100 contre 2,08 pour 1 00 dans les classes inférieures) . La classe XV (Revenus de 100,000 roupies et au-dessus) rendait en 1899-1900 : 1,657,063 roupies (ce qui suppose à 2,6 pour 100, montant de la taxe, un revenu de 63,733,192 roupies, soit approximativement £ 4,248,879). La classe XIV (revenus entre 50,000 et 100,000 roupies) payait 601,613 roupies. Classe XIII (de 40,000 à 50,000), 286,888. Classe XII (de
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