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DEUXIÈME PÉRIODE

L’ insurrection de 1857-58.

Pour brillante qu’elle fût, cette œuvre était hâtive et comme faite par surprise. Entre la civilisation indienne et la civilisation européenne, elle rendait un conflit fatal. Des obstacles d’ordre matériel et d’ordre moral ayant retardé l’évolution de l’Asie, l’Europe devait écarter brusquement ces obstacles. De plus les indiens tenaient de leur climat, de leur sol et de leur histoire des mœurs et des sentiments particuliers; pour adopter même partiellement la civilisation européenne, combien de leurs croyances et de leurs coutumes leur faudrait-il abandonner?

Parmi les causes immédiates qui précipitèrent

construction (les chemins de fer (Capital prêté sous la garantie du gouvernement). V. dernier chapitre.

Chemins de fer . — Depuis 1850. En 1856-57 plusieurs milliers de milles en construction. Deux millions de voyageurs sur les tronçons des trois grandes lignes projetées par Lord Dalhousie : de Bombay dans la présidence de Madras, de Bombay à Calcutta, de Calcutta à Delhi et Lahore.

Routes. — Lord William Bentinck achève le grand trunk road de Calcutta à la frontière du Nord-Ouest.

Ca naux. — M. Thoinason fait commencer en 1836-37 de grands travaux d’irrigation et de canalisation, surtout dans le bassin du Gange (ou il continue l’œuvre des empereurs mongols).

Postes et télégraphes. — En 1854, déjà 19 millions de lettres, paquets, journaux (voir l’Appendice).

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ce conflit, il nous faut distinguer des causes morales, des causes politiques, et des causes économiques.

L’insurrection. Causes morales : La civilisation européenne menace la religion, la caste, le régime familial. Causes politiques : Les annexions. La loi qui enlève aux souverains le droit d’adopter. Situation de l’empereur mongol et de l’héritier des peshwâs. Les musulmans ne peuvent s’adapter au régime nouveau. Les hindous réclament une plus large part des places du gouvernement. Les seigneurs féodaux dans le bassin du Gange, surtout dans l’Oudh. Causes economiques : ltuine de l’industrie indienne par la concurrence anglaise. Les agriculteurs souffrent de devoir payer un impôt foncier fixe et se mettent entre les mains des usuriers.

Causes morales . — L’influence de l’Europe troublait la société indienne ; le trouble fut aggravé par les réformes des libéraux, par l’accueil favorable que ces réformes trouvèrent auprès de certains hindous. Diffusion de l’instruction, grands travaux publics, extension du commerce avec l’Europe, tel était le programme du gouvernement. Dans certaines provinces, surtout dans le Bengale, les jeunes gens instruits accueillirent ce programme avec enthousiasme : lisant livres et journaux, se servant des chemins de fer et des bateaux; achetant les produits de l’industrie anglaise; se vêtant, se nourrissant comme les européens; se disputant les places offertes par le gouvernement, les banques ou les compagnies

commerciales. En Europe de pareils actes sont la banalité même; dans l’Inde chacun d’eux marquait une révolution. C’était la famille brisée : le fils abandonnant la maison paternelle pour occuper un poste lointain ; il ne portait plus l’habillement traditionnel, mangeait ce que son père refusait de toucher, il faisait ce que son père ne voulait point faire et pensait ce que son père se défendait comme un crime de penser. C’était la caste brisée : des professions nouvelles, des métiers nouveaux dans une société fermée qui ne laissait point de place à la nouveauté; des gens de toutes castes confondus dans l’administration et les maisons de commerce, jetés pêle-mêle sur les bateaux ou dans les wagons des chemins de fer; des hommes de basse caste recevant la même instruction que le brahmane, concourant avec le brahmane, l’emportant sur le brahmane dans les examens et lui commandant ensuite comme représentants du gouvernement. C’était la religion menacée. Et menacée de toutes manières. Les lois de la famille violées, et ces lois étaient sacrées. Les lois de la caste violées, et ces lois étaient sacrées. Ceux-ci mangeant des choses défendues, jetant leurs restes dans la maison de pieux brahmanes; d’autres achetant de ces articles d’Europe faits par des inconnus, dans des lieux inconnus, avec des matières inconnues. Et la religion était même directement menacée : le gouvernement, la société anglaise favorisaient les missionnaires européens comme aussi Ram Molian

Rai et les fondateurs de sectes nouvelles. Le gouvernement faisait plus : il proscrivait les usages séculaires, le supplice des veuves, les suicides religieux, les pénitences des fanatiques. Enfin lord Palmerston disait dans un discours : « Peut-être nous appartiendra-t-il de conférer aux innombrables millions d’indiens un plus grand, un plus noble bienfait que celui de la science humaine, mais ce sera seulement avec l’aide du temps et par le développement progressif du peuple. » Les journaux défendaient les mêmes idées avec moins de discrétion. D’où chez musulmans et hindous la pensée que l’Angleterre songeait à les convertir de force au christianisme. Avec la violence de leur imagination, les indiens se figurèrent un vaste complot : places du gouvernement, emplois chez des européens, chemins de fer, bateaux, jusqu’à ces produits d’Europe fabriqués avec des matières impures, autant de pièges tendus à leur bonne foi, autant de moyens de leur faire perdre leur religion et leur caste.

Causes politiques . En cinq ans lord Dalliousie

avait annexé un million et demi de kilomètres carrés. Plusieurs de ses conquêtes, comme celles du Sindh, du Panjàb, de l’Oudh, faisaient craindre que l’Angleterre ne s’emparât de l’Inde tout entière; d’autres, comme cellesde la Birmanie et de Peshâwar, comme l’intervention en Afghâ-

nistân, donnaient à penser que l’Angleterre voulait se créer un grand empire asiatique où l’Inde perdrait son autonomie.

Cette inquiétude se manifesta d’abord chez les princes. La situation de l’empereur mongol était indécise. En 1804, les anglais s’étaient emparés de Delhi pour le délivrer de la tyrannie marathe, ils affectaient de gouverner en son nom et frappaient leurs monnaies à son effigie. Plus tard la Compagnie avait changé de politique, se déclarant elle-même souveraine, mettant sur ses monnaies l’effigie du roi de la Grande Bretagne. Cependant le descendant de Timur conservait son titre, sa pension, son palais; on lui rendait des honneurs royaux. Lord Dalhousie avait demandé qu’on éloignât le Grand Mongol de Delhi et qu’on refusât le titre impérial à son héritier. Incapables de prendre une décision, les directeurs ne changèrent rien à la situation de Bahâdur Shah et lui reconnurent un héritier, mais point celui qu’il désirait : cet héritier devait quitter Delhi le jour même de son avènement. Agir ainsi, c’était se faire du Grand Mongol un ennemi sans lui enlever son influence.

La Compagnie montrait la même maladresse dans ses rapports avec Nànâ Sàliib, l’héritier du peshwà (1). Il avait perdu le rang et la pension,

(1) Dundu Pantli, dit Nânâ Sâhib, né vers 1821, adopté par le dernier peshwâ Bâji Râo II (1795-1818), mort en 1853.

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mais conservé l’héritage de son père adoptif; dans son domaine de Bithûr, entre Gawnpore et Lucknow, il vivait en souverain.

Les deux grands titres indiens étaient des titres honorifiques, mais il restait près de six cents princes grands ou petits, possédant ensemble un million et demi de kilomètres carrés. Tous ces princes se trouvaient menacés par une loi de lord Dalhousie qui leur défendait de laisser leur trône à des héritiers adoptifs ; à défaut d’héritiers naturels, leurs Etats devaient faire retour à la Compagnie.

Les ràjas n’étaient pas seuls à protester contre la politique de lord Dalhousie. Leurs sujets souhaitaient aussi de conserver leur autonomie; les hindous de l’Oudh regrettaient la dynastie détrônée, bien qu’elle fût musulmane et que son despotisme leur pesât.

De plus chaque classe de la société avait ses griefs propres contre le régime de la Compagnie. Les musulmans souffraient de n’ètre plus les maîtres : ils haïssaient les fonctionnaires anglais et plus encore les fonctionnaires hindous, mais euxmêmes ne tentaient pas de s’éduquer, d’entrer dans l’administration, de s’adapter à la civilisation nouvelle. Leur seul espoir était qu’une insurrection ou une invasion persane leur rendît la suprématie perdue.

Au contraire, les hindous instruits, surtout les

bengalis et les tamuls se disputaient les places que leur offrait le gouvernement. Mais c’étaient des places mal rétribuées et de peu d’importance. Aussi demandaient-ils que le bill de 1833 reçût son application entière, qu’on leur permît de concourir avec les anglais pour tous les postes de l’administration, même les plus élevés.

Une classe entre toutes avait souffert de la conquête; la noblesse féodale, ces amîrs, ces mansabdârs, ces zamîndârs hindous ou musulmans qui gouvernaient leurs domaines en souverains, prêts à soutenir un siège dans leurs châteaux forts. Avec leurs droits politiques la Compagnie leur enlevait souvent leur droit de propriété. Comprenant que Lord Cornwallis avait commis une faute en traitant les zamîndârs du Bengale comme des landlords , ses agents tendaient à conférer au paysan luimême la propriété du sol. Mais la situation des zamîndârs bengalis différait de celle des mansabdârs dans les provinces du Nord-Ouest; enlever à ceux-ci leur droit de souveraineté était un acte révolutionnaire, leur enlever leur droit de propriété était une confiscation.

Dans l’Oudh, récemment conquis, la question présentait une gravité particulière; ce royaume avait conservé une organisation féodale. Les fonctionnaires anglais soutenaient en toutes circonstances les rayâls contre les propriétaires nobles (tâlukdârs) , dépouillant ceux-ci de leurs privilèges, quelquefois même de leurs biens.

Enfin, la plupart des anglais employés dans l’Inde conservaient les tendances commerciales de la Compagnie et le vieil esprit des tories qui prétendaient gouverner un peuple de cent cinquante millions d’hommes dans l’intérêt exclusif de l’Angleterre. Le parlement britannique restait fidèle aux idées libérales ; souvent le gouverneur général et quelques hauts fonctionnaires les partageaient; mais dans l’administration les anciennes traditions prévalaient comme les anciens préjugés de religion et de race.

Causes économiques . — Au dix-huitième siècle, plusieurs millions d’indiens tiraient de métiers particuliers leurs moyens de subsistance. Mais la prospérité de l’industrie indienne était factice. Le peuple appauvri fabriquait lui-même les objets dont il avait besoin. Réduit à la clientèle des nobles, l’artisan était devenu leur serviteur, puis leur esclave ; seuls les mansabdârs et quelques grands marchands profitaient de l’exportation; à l’exception des vêtements de coton, tous les produits de l’industrie indienne étaient des produits de luxe. L’anarchie qui suivit la mort d’Aurangzeb commença la perte de l’industrie indienne, la concurrence anglaise l’acheva. Malgré des droits de douane assez faibles (1), la lutte ne pouvait durer

(1) Voir l'appendice I.

CIVI YIS ATI ON INDIENNE

longtemps entre deux pays trop inégalement développés. D’une part l’Angleterre, la nation la plus libre, la plus riche et la mieux outillée du monde entier. D’autre part l’Inde appauvrie par les impôts des mongols et les exactions des mansabdârs, l’Inde où un régime séculaire attachait l’ouvrier à sa caste, lui défendait de changer de métier ou même de changer les instruments de son métier. En peu d’années l’industrie indienne disparut. La population des villes dut retourner à l’agriculture, et, comme les campagnes étaient trop peuplées, les artisans durent se résigner à défricher des terres d’une qualité inférieure.

La situation des agriculteurs était aussi malheureuse. Cependant la Compagnie s’efforcait d’améliorer leur sort: tout en maintenant le principe que les terres appartenaient à l’État, elle en donnait de fait la propriété aux paysans, puisqu’elle confondait la rente avec l’impôt foncier. Et la Compagnie ne dépouillait pas seulement l’État, dans plusieurs provinces elle dépouillait les mansabdârs de leurs droits réels, les zamindârs de droits usurpés mais couverts par la prescription. Sous Aurangzeb, Bernier dépeint les paysans indiens comme des serfs attachés à la glèbe : de la récolte le maître leur laissait à peine ce qu’il fallait pour leur nourriture. En 1857, à Madras, à Bombay, dans le Panjâb, dans certaines parties des provinces du Nord-Ouest, le paysan était propriétaire de sa terre, de sa mai-

son, de ses bestiaux. Il ne payait aucune rente et l’impôt foncier était peu élevé. Dans le cours d’une soixantaine d’années, les anglais avaient accompli, au profit des paysans et au détriment des nobles féodaux, une révolution économique et sociale analogue à celle qui transforma brusquement le Japon en 1870.

L’une et l’autre révolutions relevèrent d’abord la situation des agriculteurs, mais elles semblèrent ensuite l’empirer. Ignorant, imprévoyant, apathique, le paysan oriental se plie malaisément aux procédés méthodiques de l’État moderne. Si l’on tient compte de l’augmentation de la richesse, les impôts actuels paraissent faibles auprès des exactions des despotes asiatiques. Mais au contraire des anciennes taxes sans cesse remises et toujours irrégulièrement perçues, les impôts actuels sont fixes, ils doivent être payés à une époque déterminée, payés en espèces, quelles que soient la situation du paysan et la valeur de sa récolte. Sans doute le paysan devrait économiser une part de ses profits quand la récolte est abondante; mais sa légèreté d’esprit est celle d’un enfant; sa position est si précaire que dans les meilleures années il ne connaît pas le bienêtre du paysan européen dans les années mauvaises. Aussi vit-il au jour le jour et, la disette venue, le voilà forcé d’emprunter pour payer l’impôt. Tout prêteur honnête exige des intérêts payables à jour fixe, la restitution du capital à une époque déterminée, Pour échapper à ces

conditions, le paysan a recours aux usuriers : s’ils demandent des intérêts énormes ils n’en exigent pas le paiement; tranquille dans le présent, le paysan oublie l’avenir. Aujourd’hui dans l’Inde comme au Japon, une grande partie des terres appartient aux usuriers. C’est seulement en apprenant l’économie et la prévoyance, en fondant des sociétés d’assurance et des mutualités que les cultivateurs orientaux pourront jouir des bienfaits de la civilisation moderne; maintenant ils en connaissent surtout les rigueurs.

Déjà en 1857, le paysan indien, traqué par le fisc, traqué par les usuriers, regrettait le temps où, pauvre, esclave, il n’avait du moins besoin ni d’être laborieux, ni d’être prévoyant.

Telles étaient les causes du malaise économique dont souffrait l’Inde. Après 1850 les conquêtes, le développement du commerce, la construction précipitée de télégraphes et de chemins de fer produisirent cette angoisse qui en 1848 saisit tous les pays d’Europe devant la civilisation nouvelle, et qui alors dans l’Inde, comme aujourd’hui en Chine, tournait à la panique.

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L'armée. Recrutée surtout parmi les brahmanes et les râjputs ou les musulmans des provinces du nord-ouest et de l’Oudh. La profession de soldat devient héréditaire. L’armée indigène est quatre fois plus nombreuse que l’armée européenne. Privilèges exorbitants de l’armée du Bengale. Crainte des soldats qu’on veuille leur faire perdre leur caste. Le mauvais esprit de l’armée.

L’anxiété des esprits se manifestait surtout dans l’armée. Or la Compagnie était restée une puissance militaire; les guerres de lord Dalhousie avaient grisé les sepoys, qui s’en attribuaient la gloire ; leur état d’esprit était celui de mercenaires qui en cinq ans ont conquis un empire. Si leurs victoires les rendaient exigeants, elles ne laissaient pas que de les effrayer. C’étaient des mercenaires combattant contre leur patrie : euxmêmes ne seraient-ils pas traités comme des vaincus? En grande partie recrutée dans l’Oudh, l’armée du Bengale avait désapprouvé l’annexion de ce royaume ; les sepoys voulaient aider les anglais à soumettre des nations rivales, pas à soumettre leur propre nation. Ne les forcerait-on pas à renier leur religion, leur caste, leurs coutumes séculaires? L’armée du Bengale se composait surtout de brahmanes et de râjputs ; dans certains régiments les brahmanes formaient le tiers du contingent. Tout les effrayait. On les envoyait en

Birmanie ; mais la religion hindoue défend les voyages en mer. On leur donnait des vivres, des munitions, des fournitures diverses : la moindre erreur commise pouvait leur enlever leur caste, faire d’eux des excommuniés dans cette vie et dans l’autre vie des damnés. En 1857 l’armée reçut un nouveau fusil; la manufacture de Dumdum (près Calcutta) livra des cartouches enduites de graisse de vache et de porc; or la vache est sacrée pour les hindous, le porc souille les musulmans. Les sepoys connurent l’erreur et protestèrent. On remplaça les cartouches. Mais les hommes, restés méfiants, prétendirent contre toute vérité que le papier était fabriqué avec des matières impures. Il fallut user de sévérité pour imposer aux troupes le nouveau fusil.

De pareils malentendus étaient inévitables, ce n’est point en cinquante ans que l’on peut réconcilier deux sociétés hostiles. Mais l’agitation tenait aussi à la mauvaise organisation de l’armée.

L’armée indigène était trop nombreuse :

233,000 hommes contre 45,322 hommes de troupes anglaises.

Le recrutement était défectueux. Les sepoys formaient comme des castes militaires : le père, musulman ou hindou, exigeaitquon engageât son fils ; un étranger n’osait se présenter de crainte d’être mal accueilli. Les sepoys, qui rendaient tout

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libre recrutement impossible, pensaient tenir la Compagnie. Et, faiblesse ou indifférence, la Compagnie faisait tout pour les en persuader. Point de privilèges qu elle ne leur accordât. Point de faveurs qu’ils ne reçussent des officiers anglais qui se croyaient sûrs du dévouement de leurs hommes. Cependant, malgré leurs protestations, les sepoys étaient loin d’aimer leurs chefs. Sousofficiers et officiers indigènes ressentaient d’être méprisés par les anglais et privés d’avancement. D’ailleurs les plus intelligents des officiers anglais, ceux qui connaissaient bien les langues indigènes, quittaient l’armée pour suivre des carrières civiles : il fallait de nouveaux fonctionnaires pour administrer les provinces conquises par lord Dalhousie.

Ainsi toutes les causes de troubles signalées dans la société civile se retrouvaient et plus marquées dans l’armée. A plusieurs reprises des actes de mutinerie s’étaient produits : il avait fallu licencier des régiments indigènes ou les faire écraser par des régiments anglais. En 1857, l’armée tout entière avait perdu le sentiment de la discipline ; elle était prête à donner le signal d’une insurrection (1).

(i) Voici quelques-unes (les principales révoltes des sepoys : Vellore (province de Madras) (1800). Barrakpur (résidence de campagne des gouverneurs généraux) (1824). Deux régiments de

Insurrection tle 1857. Événements de Delhi, de Cawnpore, de Lucknow, des provinces centrales. Politique généreuse de lord Canning. Fin de l’insurrection.

Les événements de Grimée, commentés par la presse, les menaces d’une invasion russe achevèrent de jeter la confusion dans les esprits. L’Angleterre régnait par la force ; les indiens crurent sa force ébranlée.

Dès le début de 1857, les officiers sentent leurs hommes leur échapper : dans presque tous les camps des incendies répétés, de graves actes d’indiscipline. Plusieurs régiments sont licenciés. Le 10 mai une insurrection éclate dans le camp de Meerut (Mirath) où de sévères punitions ont exaspéré les sepoys. Avec trois régiments anglais sous ses ordres le général pourrait écraser les révoltés. L’énergie lui manque, les sepoys gagnent Delhi, où ils entraînent leurs camarades. Acclamés par les musulmans, soutenus tacitement par les hindous, les rebelles forcent les anglais à fuir, puis, se rendant au palais, ils rétablissent l’empereur dans ses droits souverains. Droits précaires sans doute, puisque, bientôt maltraité, le vieillard demandera, mais en vain, qu’on

1 armée du Panjàb (1849). Govindgarh, le fort qui domine Arnritsar (1850). Le 38e régiment refuse de s’embarquer pour la Birmanie (1852), etc.

le laisse se retirer à la Mecque. Ainsi dans le premier centre d’insurrection nous trouvons un mouvement musulman et national. Les insurgés prétendent rétablir l’empire mongol.

Dans le second centre, à Cawnpore, un mouvement également national mais hindou. Les événements de Delhi amènent la rébellion des sepoys ; ils choisissent pour chef ÎNànâ Sàhib, toute la population se rallie à l’héritier des pesliwâs. Attirés dans un guet-apens, les résidents anglais périssent dans les tortures.

Un troisième centre, l’Oudh, où, dépouillés par la Compagnie, les tâlukdârs se révoltent et entraînent leurs anciens serfs. Tout le pays échappe à l’Angleterre; la garnison anglaise de Lucknow doit soutenir un siège héroïque de six mois.

Les Provinces centrales forment un quatrième centre insurrectionnel. La loi de lord Dalhousie sur les adoptions y soulève de nombreuses protestations. Dépouillée de ses États, la jeune begam marathe deJhanzi recrute une armée et se signale par son courage et sa ténacité.

Tel était l’état de l’Inde en mai et juin 1857. 11 semblait que la domination anglaise fût condamnée. Mais les centres insurrectionnels restèrent isolés. Sans doute, tout le pays entre Delhi, Lucknow et Cawnpore appartenait aux insurgés.

Sans doute les armées de Holkar et de Sindhia se joignirent à eux malgré la neutralité des princes. Sans doute dans le Bengale, le Panjâb, les présidences de Madras et de Bombay, l’on craignit des insurrections, surtout la révolte des sepoys. Mais dans ces provinces l’armée et la population restèrent loyales; les souverains indépendants firent cause commune avec l’Angleterre. Mais le Grand Mongol ne chercha pas à s’entendre avec Nànâ Sâhib et les musulmans de l’Oudh. Si dans l’Inde tout entière les mêmes causes de mécontentement produisirent des rébellions ou des menaces de rébellion, nulle part il n’apparut de sentiment indien.

Ce sentiment, les anglais faillirent le faire naître. Irrités par les crimes des insurgés, ils voulaient d’éclatantes vengeances, parlaient de raser Delhi, demandaient que tous les non-chrétiens fussent tenus pour suspects. Les hauts fonctionnaires montrèrent plus de calme, surtout le gouverneur général lord Ganning. A ceux qui l’abreuvaient d’outrages, l’accusant de faiblesse et demandant la proscription du pays tout entier, il répondait avec dignité dans cette lettre à lord Granville :

Supposez que les hostilités traînent en longueur, que nous ne puissions venir à bout de l’Oudh et des autres provinces révoltées, qu’on doute encore de notre

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puissance, un gouvernement sage ne devra-t-il pas se conserver la loyauté de trois grandes provinces? Est-ce possible que des classes entières soient proscrites, rejetées comme indignes? Pour l’amour de Dieu, élevez la voix, arrêtez cela. Pour moi, tant que le souffle me restera, je ne poursuivrai pas d’autre politique que celle que j’ai suivie, et cela non seulement par raison d’opportunité et d’habileté, mais parce que cette politique est invariablement juste. Je ne veux pas gouverner dans un esprit de colère. Je serai juste, et juste aussi sévèrement, aussi inflexiblement que le permettront la loi et la puissance. Mais tant que je serai responsable du gouvernement indien, je ne souffrirai de sa part aucun acte, aucune parole qui trahisse la colère ou l’absence de discernement.

Gomme le disait lord Ganning, cette politique était la plus sage. 11 n’y eut ni guerre de race, ni révolte générale, mais seulement des insurrections partielles. On les réprima séparément. Gawnpore fut pris le 15 juillet, Delhi le 14 septembre, Lucknow le 16 novembre. La pacification complète de l’Oudh et des Provinces Centrales demanda près de deux ans. Si l’ardeur de la lutte entraîna quelques officiers à des actes condamnables, le gouvernement montra autant de modération que d’habileté.

L’histoire de l’insurrection de 185 7 emporte plusieurs leçons (1).

(1) L'insurrection de 1857. — Démission de Lord Dalhousie (mars 1856). Lord Ganning gouverneur général de l’Inde (1er août 1855).

La politique de conquête et de développement économique inaugurée par lord Dalhousie précipita seulement un conflit rendu nécessaire par l’opposition de deux civilisations ; peut-être cou-

Débarque à Bombay (26 janvier 1856), à Calcutta (28 février). Traité avec l’Aghànistân (commencement de 1857). Guerre avec la Perse (1857). Affaire des cartouches. Mouvements à Barrackpur et Murshidabâd (commencement de 1857). Nouvelle révolte à Barrackpur (mars). Les sepoys du camp de Meerut (Mirath) se révoltent le 10 mai 1857; ils s’emparent de Delhi, soulèvent la garnison, rétablissent l’empereur (11 mai). Sir John Lawrence, gouverneur du Panjâb, désarme les sepoys de cette province et conserve la fidélité des Sikhs.

Delhi . — Insurrection à Delhi (11 mai). Les anglais mettent le siège devant Delhi (8 juin). x\rrivée de Nicholson avec des renforts du Panjàh (août). Assaut de Delhi (14 septembre). Combats dans les rues (14-20 septembre) . Meurtre des princes impériaux par Ilodson, le chef d’un corps franc. L’empereur, condamné et déporté à Rangoon, meurt en 1862.

Cawnpore . — Soulèvement des sepoys (6 juin). Nânâ Sahib (Dundu Panth) se met à leur tète. Siège des retranchements où se sont réfugiés les anglais (hommes, femmes et enfants). Le 27 juin ils traitent avec Nànâ Sahib et s’embarquent sur les bateaux du Gange pour se rendre à Allaliabad ; ils sont 450. Nànâ Sahib les fait canonner et fusiller par des troupes placées sur les rives : quatre hommes seulement échappent au massacre; cent vingt-cinq femmes et enfants sont jetés en prison et massacrés après d’affreuses tortures le 15 juillet. Les anglais sous Havelock s’emparent le même jour de Cawnpore. Après avoir combattu avec les insurgés de l’Oudh, le nânâ se réfugie dans le Nipâl en octobre 1858.

Lucknow . — Sir Henry Lawrence, chef cornrnissioner de l’Oudh se réfugie avec tous les européens dans la résidence fortifiée à 1 avance le 2 juillet. Il est tué par un boulet le 4 juillet. Première dél ivrance de la résidence de Lucknow par Havelok et Outram. Ceux-ci sont eux-mêmes assiégés par les rebelles. Seconde délivrance par le commandant en chef Sir Colin Campbell (plus tard Lord Glyde) (16 novembre 1857). Victoire sur Tàntia Topî,

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tribua-t-elle aussi à l’aggraver, mais ce fut à l’avantage de l’Inde et de l’Angleterre. Sans cette lutte sanglante, les deux pays eussent continué de se combattre sourdement sans jamais comprendre leurs griefs réciproques. L’insurrection de 185 7 découvrit à l’Angleterre les fautes qu’elle avait commises, à l’Inde l’inutilité de sa résistance. Dans la conquête lente et comme insensible de l’Inde par la civilisation européenne, cette insurrection fut le seul acte apparent qui permit de connaître et le chemin parcouru, et le chemin encore à parcourir.

Bien que produite par des causes générales, l’insurrection de 185 7 se résolut en révoltes partielles. Aucune ne révéla une pensée sociale ou politique bien arrêtée. Les musulmans de Delhi ne firent rien pour rendre l’Inde au Grand Mongol, ni les hindous de Gawnpore pour la rendre au Peshwâ. Les musulmans ne prêchèrent pas la guerre sainte contre les infidèles et les brahmanes n’exigèrent pas le rétablissement du supplice des veuves, ni l’exclusion des produits

le général de Nânâ Sâliib. Occupation définitive de Lucknow (mars 1858). Pacification complète de l’Oudh (janvier 1859).

Provinces centrales. — Campagne de Sir Hugh Rose (plus tard Lord Strathnairn) contre la begam de Jhânsî (âgée de vingt ans) et Tântia Topi. La prise de Jliànsî (3 avril 1858) et de Kâlpi (23 mai) semblent mettre fin à la guerre dans les Provinces Centrales quand la défection de l’armée de Sindhia livre Gwâlior aux rebelles. Reprise des hostilités. La begam de Jhânsî est tuée à la tête de ses troupes (juin 1858). Prise de Gwâlior (20 juin). La campagne contre Tàntia Tôpi dure encore de longs mois. Il est pris au printemps de 1859, pendu le 18 avril.

européens. Les hindous se révoltèrent comme des gens vaincus d’avance, et qui, sans confiance dans le succès, ne formaient même pas de projets d’avenir.

La révolte écrasée, point de ces protestations nationales, de ces révoltes religieuses qui subsistent en Pologne et en Irlande. Tous dans l’Inde eurent l’impression que la civilisation hindoue était condamnée et qu'il fallait se résigner aux temps nouveaux.

TROISIÈME PÉRIODE L’empire de L’Inde .

La conquête définitive de l’Inde par la civilisation européenne. — L’Inde après l’insurrection de 1857-58. — La proclamation de la reine Victoria. — L’amnistie.

Dans l’histoire de la transformation de l’Inde par la conquête anglaise, l’échec de la grande insurrection marque un moment décisif. Alors commence la troisième partie de cette histoire, celle où la civilisation européenne et la civilisation asiatique se fondent progressivement.

Les événements de 185 7-58 découvrirent aux anglais les fautes qu’ils avaient commises. Après de longs débats dans les deux Chambres, le bill qui réorganisait le gouvernement de l’Inde reçut

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force de loi le 2 août 1858. La Compagnie perdait son privilège et ses possessions passaient à la couronne d’Angleterre. Lord Canning, devenu vice-roi, promulgua le 1er novembre 1858 la proclamation royale qui devint la charte de la nouvelle colonie.

La reine annonçait son intention de gouverner directement l lnde, de maintenir dans leurs fonctions les agents de la Compagnie, de respecter tous les traités conclus entre la Compagnie et les princes, de défendre les droits de ceux-ci aussi jalousement que les siens propres.

Elle garantissait à tous les anciens seigneurs féodaux la propriété de leurs terres (la Compagnie avait sacrifié leurs droits à ceux des paysans).

Puis la reine ajoutait :

Nous nous tenons pour liée envers les habitants de nos territoires indiens par les mêmes obligations, les mêmes devoirs qui nous lient envers tous nos sujets : ces obligations, la protection de Dieu tout-puissant nous permettra de les remplir fidèlement et consciencieusement. Nous avons nous-même une foi aveugle dans la vérité du christianisme, nous acceptons avec reconnaissance les consolations de la religion, mais nous déclarons hautement que nous n’avons ni le droit, ni le désir d’imposer nos convictions à aucun de nos sujets. Nous proclamons de plus que c’est notre volonté royale et notre plaisir que personne ne soit favorisé en aucune manière, personne molesté ou troublé en raison de sa foi ou de ses habitudes religieuses ; mais que tous reçoivent au même degré l’égale et impartiale protection de la loi; et nous enjoignons et ordonnons formellement à tous ceux qui représentent notre autorité de s’abstenir

de toute ingérence dans les croyances religieuses ou le culte d’aucun de nos sujets sous peine de notre déplaisir... Et c’est de plus notre volonté que, dans la mesure du possible, tous nos sujets, quelles que soient leurs races ou leurs croyances, soient librement et impartialement admis aux charges de notre service.

La reine accordait une amnistie complète à tous les révoltés, pourvu qu’ils rendissent leurs armes et regagnassent leurs demeures avant le 1er janvier 1859. Étaient seuls exceptés de la clémence royale les meurtriers de sujets britanniques.

Les promesses faites par la reine, l’Angleterre les a tenues; le programme que traçait la reine, l’Angleterre depuis près d’un demi-siècle s’efforce de le remplir.

Il convient d’étudier successivement les diverses parties de ce programme : d’abord la politique générale, puis l’administration, l’organisation militaire, la législation, l’éducation, enfin les progrès matériels

Développement de l’Inde comme puissance politique. — L’Inde rattachée à la couronne. — Nouvelle politique à l’égard des États feudataires. — Développement de ces États. — La proclamation de l’empire indien. — La politique extérieure de l’empire indien.

Le décret de 1858 achevait l’œuvre tentée par Açoka et par Akbar. Pour la troisième fois tous

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les États de la péninsule ne formèrent qu’un seul empire. La Compagnie avait imposé aux râjas des traités qui les mettaient dans sa dépendance. Mais elle les regardait comme des ennemis vaincus, non comme des vassaux. Loin de les protéger, elle cherchait à les affaiblir ou même à les déposséder. Cependant en 1857 les princes lui restèrent fidèles (1), beaucoup lui prêtèrent une aide efficace. Aussi, les désordres passés, l’Angleterre voulut donner à sa puissance une hase nouvelle. Tous les États de l’Inde, principautés indigènes et possessions britanniques, formeraient une confédération dont le roi de la Grande-Bretagne serait le suzerain.

Dans un discours de 1862, Lord Canning exposait ainsi cette politique.

Rien ne subsiste de la maison royale de Delhi. Le dernier prétendant à l’héritage des pesliwâs a disparu. La couronne d’Angleterre est aujourd’hui la maîtresse indiscutée et la première puissance de l’Inde entière ; pour la première fois elle se trouve directement en présence des feudataires. La souveraine suzeraineté de l’Angleterre a maintenant une réalité qu’elle n’avait pas autrefois, tous les chefs le sentent, tous le reconnaissent avec empressement.

Et Lord Canning développait ailleurs sa pensée en comparant les États feudataires aux brise-

(1) Les chefs de l’insurrection étaient des princes dépossédés. Les princes régnants furent tous fidèles ou neutres, à l’exception de quelques seigneurs féodaux de médiocre importance dont la mauvaise administration avait été censurée.

lames qui arrêtent la mer soulevée par la tempête. Il écrivait aussi :

Le maintien des princes indigènes qui nous sont affectionnés ne diminue pas la sécurité de notre empire, elle l’augmente. Si jamais une invasion étrangère menaçait l’Inde, si les intérêts de l’Angleterre en d’autres parties du monde exposaient son empire oriental à des dangers exceptionnels, les Etats indigènes formeraient l’une de ses meilleures défenses (1).

Cette politique emportait l’abrogation du décret de Lord Dalhousie : les princes eurent pleine liberté d’adopter des héritiers et de régler leur succession. Loin d’annexer aucune principauté, le gouvernement indien a rendu leur trône à d’anciennes dynasties; ainsi en 1881 la maison hindoue de Mysore (Maisûr) a recouvré cet État que les anglais administraient depuis 1831. Mais les princes ont un résident britannique à leur cour, une garnison britannique sur leur territoire ; ils ne peuvent entretenir de relations entre eux, ni avec aucune puissance asiatique ou européenne.

L’empire indien comprend aujourd’hui près de sept cents États grands ou petits ; leur territoire forme le tiers de la superficie de l’Inde avec une population de soixante-trois millions d’habitants.

Protégés par le gouvernement britannique, les princes se sont montrés ses loyaux alliés. La visite du prince de Galles, la proclamation de l’empire, les deux jubilés de la reine, sa mort ontpro-

(1) Cf. Vie de Lord Mayo (R. O. I.), p. 99 et suiv.

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voqué d’imposantes démonstrations. Lors des difficultés avec la Russie en 1885, de la guerre contre les Boers, de l’expédition de Chine, tous les râjas se sont empressés d’offrir leurs troupes à l’Angleterre.

Sans doute de bruyantes protestations de dévouement sont une médiocre garantie de fidélité, surtout de la part de princes orientaux. Mais la plupart des râjas ont intérêt au maintien de la suprématie britannique. Peu de dynasties sont nationales, moins encore sont anciennes; le premier des feudataires, le nizâm, un musulman, gouverne dix millions de sujets hindous. Les indiens sont peu attachés à leurs souverains. Nul doute que la chute de la puissance anglaise n’entraînât la chute de presque toutes les dynasties.

Représentant du suzerain, le vice-roi doit contrôler le gouvernement des vassaux. En Allemagne, aux États-Unis, certaines lois sont applicables à toute la confédération. L’Inde n’a point de lois générales, mais, comme le dit judicieusement Sir Henry Maine, dans chaque État le droit de souveraineté est partagé entre le roi de la Grande-Bretagne, chef de la confédération, et son vassal ; leur part de souveraineté est déterminée par les clauses du traité qui lie l’État à l’empire.

Le but de l’Angleterre est d’obtenir que les princes ne gouvernent pas en despotes, mais en monarques soucieux du bien-être de leurs sujets.

Voici un discours de Lord Mayo aux princes du lia j pu tâna (1869).

Représentant de la reine, je suis venu vous répéter ce que d’autres vous ont dit avant moi : le gouvernement de Sa Majesté désire vous assurer à vous et à vos successeurs la pleine jouissance de vos anciens droits, le libre exercice de toutes vos coutumes qui ne sont pas contraires aux lois; il veut vous aider à maintenir le rang, à conserver l’autorité que depuis des siècles vous et vos pères avez possédés dans ce pays.

Mais pour mener à bien ce projet, nous avons besoin de toute votre assistance, de votre plus cordiale assistance. Si nous respectons vos droits et vos privilèges, vous devez vous-mêmes respecter les droits et les privilèges des sujets confiés à vos soins. Nous maintiendrons votre puissance, mais en retour nous exigeons de vous que vous gouverniez bien. Nous demandons que la justiceetl’ordrerègnentdans tout le Râjputâna; que chaque homme soit sûr de sa propriété; que le voyageur puisse aller et venir en toute sécurité; que le cultivateur jouisse des fruits de son travail, le marchand des produits de son commerce ; que vous fassiez des routes, que vous entrepreniez la construction de ces ouvrages d’irrigation qui amélioreront la condition du peuple et augmenteront le revenu de vos Etats; que vous encouragiez l’éducation et vous occupiez du soulagement des malades.

Ces exigences, soyez assurés qu’elles vous profiteront. Si nous souhaitions votre faiblesse, nous dirions : Restez dans la pauvreté, l’ignorance et l’anarchie. C’est pour vous voir forts que nous voulons vous voir riches, instruits et bien administrés. Voilà le but que se proposent les sujets que la reine appelle au gouvernement de l’Inde; la Providence protégera les souverains qui n’ont qu’un but : le bien du peuple.

Je ne suis ici que pour quelques années. Ces fonctionnaires habiles et sérieux que j’ai auprès de moi re-

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tourneront avant longtemps en Angleterre, mais la Puissance que nous représentons durera des siècles. Chaque heure rapproche cet empire du trône de notre reine. Les bateaux à vapeur et les chemins de fer permettent chaque année à l’Angleterre d’embrasser plus fortement l’Inde. Ces nœuds ne sont pas des liens de fer, ce sont les chaînes d’or de l’affection et de la paix. Les jours de la conquête sont finis; les jours du progrès ont commencé.

Chefs et princes, avancez dans le droit chemin; assurez aux enfants de vos enfants et aux futures générations de vos sujets les faveurs, la protection d’une Puissance qui ne cherche que votre bien (I).

Pour l’accomplissement de cette mission, Lord Mayo posa trois principes que le gouvernement indien a suivis.

Le premier est d’agir avec modération, même quand les déportements d’un prince rendent l’intervention du vice-roi nécessaire; dans ce cas le vice-roi confiera l’administration à des conseillers anglais ou indigènes, au besoin il déposera le prince et constituera une régence, ou appellera au trône le successeur désigné : ainsi fut fait pour l’État de Baroda en 1875 et pour le Kashmîr de 1889 à 1891.

Comme second principe, ne point intervenir dans le gouvernement des États qui maintiennent l’ordre et cherchent à se développer. Il suffit à un

(1) Vie de Lord Mayo par «ur W. W. Huxter (R. O. I.), p. 100.

souverain de bien administrer son royaume pour s’assurer une complète indépendance. Presque tous les États ont leurs propres lois, avec le droit de rendre la justice au civil et au criminel. Ils lèvent eux-mêmes leurs impôts, quelques-uns ont même des douanes : en 1899-1900 les revenus de tous les États feudatairesmontaient࣠15,400,000 dontils versaient seulement £ 615,000 au gouvernement indien (1). A la même époque, les armées de ces États présentaient un effectif de

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