ARMÉE
Avec 1 administration, le gouvernement dut réorganiser l’armée qui avait causé les troubles de 1857.
Le développement du régime militaire a traversé trois phases dans la seconde moitié du dixneuvième siècle.
L’INDE MODERNE
Dans la première, un mot résume la politique du gouvernement : la défiance. Au lieu de défendre l’empire, les troupes voulurent le renverser, et les troupes indiennes qui pendant deux ans ont combattu contre leurs chefs, et les troupes européennes de la Compagnie qui, au lendemain de l’insurrection, se sont elle-mêmes révoltées. L’une et l’autre armée recevront une organisation nouvelle.
L’armée européenne d’abord. Les troupes de la Compagnie sont licenciées. L’effectif des troupes royales est augmenté; seules ces troupes fourniront l’artillerie et les corps spéciaux.
L’armée indienne. Celle-ci sera diminuée de près de moitié. Les anciens régiments du Bengale ont été supprimés ; l’on en formera de nouveaux : les hindostants de haute caste, qui ont causé l’insurrection, seront écartés du recrutement. A leur place on prendra des panjâbis (surtout des sikhs), des gurkhas, plus tard des afghans, des baluchîs.
Mais toutes ces mesures sont des mesures de prudence. L’organisation militaire ne change pas : même constitution en trois armées, même division en régiments de cavalerie et bataillons d’infanterie, même position inférieure faite aux officiers indigènes, à peine quelques modifica-
tions dans le recrutement et 1 avancement des officiers anglais. Ce qui change, c est 1 esprit : l’armée de lord Dalhousie était une armée de conquête; de 1857 à 1870, plus une conquête fors quelques districts du Bhutàn ; pour 1 armée, un simple rôle de surveillance, presque de police.
Dans la seconde phase, les guerres de l’Afghanistan et de la Birmanie rendent à l’armée son esprit militaire; les progrès de la Russie en Asie deviennent une menace pour llnde ; puis trente ans de loyauté ont enlevé au gouvernement les défiances que lui inspiraient et le peuple et l’armée. Plus nombreux désormais, les sepoys seront mieux équipés, ils recevront des fusils du dernier modèle (l) ; les troupes anglaises, dont la mission était de les surveiller, les associeront complètement à leur œuvre : faire de l’Inde une puissance militaire. L’on concentre à Calcutta les grands services, divisés entre les présidehces ; le commandant en chef abandonne le commandement de Parmée du Bengale, qui forme ellemême deux armées indépendantes : Bengale et Panjâb. En tout, quatre armées sous des lieutenants généraux. Bientôt l’on devra même sup-
(1) L armee indienne recevra cette année même un nouveau fusil, le Lee Enfield.
primer la division en armées et la remplacer par une division en corps d’armée. Le caractère national de ces corps peut être assuré par le recrutement régional.
L’évolution de l’armée indienne entre maintenant dans une troisième phase. L’extension de l’empire, le développement des colonies européennes en Asie mettront l’Inde en contact avec de redoutables ennemis ; d’autre part, les complications de la politique exigent l’envoi de troupes indiennes en Chine, au Soudan, à Aden. Dans les grandes villes, à la cour des souverains, il se forme des idées et des sentiments indiens ; une politique impériale deviendra impossible si le gouvernement n’obtient tantôt l'appui des hommes instruits, des fonctionnaires, des professeurs, de la presse et tantôt l’appui de l’ancienne féodalité, des races belliqueuses de l'Inde. En attendant qu’un nouveau mode de recrutement donne un jourà l’armée un caractère national, il faudra que les descendants des ràjputs, des nobles musulmans, des anciens chefs marathes puissent arriver aux plus hauts grades. Un pays qui possède toutes les libertés fors celle de se gouverner, une armée de mercenaires commandée par des officiers étrangers, voilà sans doute des conditions qui rendent impossible une politique belliqueuse.
L’évolution de l’armée indienne nous fait ainsi connaître l’évolution même de l’Inde depuis deux siècles. Conquête de l’Inde par des mercenaires indiens, révolte de ces mercenaires, période d’attente et de défiance, nouvelle période de guerres qui fait prévoir la formation progressive d’une armée nationale.
L’administration et l’armée devaient conquérir l’Inde dans le présent, la législation et l’éducation assurer cette conquête dans l’avenir.
La législation indienne est complexe. De l’insurrection le gouvernement avait recueilli cette double leçon : il lui fallait montrer plus de respect pour la civilisation indienne; et cependant travailler avec une prudente persévérance à la rénovation de l’Inde par la civilisation européenne.
Voici les grandes lignes de la nouvelle législation indienne.
D’une manière générale, l’état des personnes et les successions sont régis par les anciennes lois
L'INDE MODERNE
hindoues et musulmanes, les coutumes de races et des castes (1). Mais ces lois, ces coutumes, les décisions des tribunaux, les ouvrages des commentateurs ont contribué à en faciliter l’étude comme à les dégager des fausses interprétations qu’avaient fait prévaloir les intérêts des castes privilégiées. Il se crée une jurisprudence savante et précise, trop savante même, car elle complique inutilement les simples formes des coutumes populaires; trop précise, car cette jurisprudence fixe des usages variables, rétablit des dispositions abandonnées, impose la loi hindoue aux tribus sauvages, aux castes infâmes qu’en affranchissait leur bassesse même. Voici la cause de ces exagérations : d’esprit systématique et subtil, les indiens se plaisent à tirer de faits isolés des règles générales qu’en véritables orientaux il ne prétendent pas appliquer; mais les anglais, de caractère ferme et d intelligence précise, s’en tiennent toujours à la lettre de la loi, ils appliquent invariablement les règles théoriques tracées par les indiens.
Les défauts de cette jurisprudence ne doivent pas cacher ses qualités, l’ordre apporté dans le chaos des coutumes, la fixité remplaçant 1 incertitude et le changement : déjà les sucessions et les contrats sont régis ou par des lois réunies systématiquement ou par une jurisprudence éta-
(1) Pour l’exposé de cette législation, voir dans le chapitre il. Castes et Famille .
blie. Avant longtemps, certaines lois pourrontêtre codifiées. Pour le droit musulman, 1 œuvre ne présentera pas de difficultés : elle a été préparée depuis des siècles par les grands jurisconsultes de la Mecque, de Bagdad et de Delhi. Il n en sera pas de même pour le droit hindou : Manu et les autres recueils de Castras n’ont jamais obtenu force de loi ; le droit hindou restera toujours un droit coutumier. Cependant les conseils législatifs des diverses provinces pourraient rédiger des codes provinciaux, et certains titres formeraient un code hindou.
Avec cette législation tout indienne, une législation qui se propose de concilier les idées de l’Asie et celles de l’Europe; ce sont les actes des différents conseils législatifs. Ges actes ne touchent qu’avec prudence à l’état des personnes et aux successions comme aux contrats passés entre gens de même race et de même religion. Mais il a fallu poser quelques principes d’une législation relative à l’état civil, fixer la procédure civile, régler les contrats passés entre européens, hindous et musulmans. Le droit criminel forme aujourd’hui une législation applicable à l’Inde tout entière : code pénal de 1800, code de procédure criminelle cle 1861 (refondu en 1882 et souvent amendé), Evidence act de 1872, etc.
l’inde moderne
Enfin une législation tout européenne, les actes du parlement anglais qui sont applicables à l’Inde. Ces actes décident le plus souvent de questions politiques comme la constitution des conseils législatifs, du civil service , de l’armée, mais ils ont une influence sur la législation civile, puisqu’ils déterminent qui fera la loi, comment elle sera faite et comment appliquée.
Ainsi dans l’évolution de la législation indienne nous distinguons deux caractères :
D’une part, cette législation tend à se fixer; car c’est un trait distinctil des sociétés modernes que d’établir l’ordre et de subordonner toutes les coutumes changeantes à des principes immuables.
D’autre part, cette législation travaille à fondre le droit hindou et le droit européen dans un droit commun qui préparerait une civilisation indoeuropéenne.