PÉRIODE MODERNE OÙ PHYSIOLOGIQUE
Après de longs siècles, caractérisés par une inaction presque complète et par des signes de décadence, la renaissance a bouleversé et réanimé le problème de la thérapeutique hydrologique. Le mouvement de la renaissance a été non seulement dans le domaine de l’art, mais dans tous les domaines de l’intellectualisme humain un véritable renouveau ; une révolution se déclancha dans la vie artistique et scientifique, et l’Europe, soudainement consciente de l’immensité de ses richesses intellectuelles accumulées et séduites par la renaissance des cultures antiques, semblait se réveiller d’un long sommeil et sortir rajeunie d’une inertie étrange.
Les répercussions de ce mouvement formidable ne manquèrent pas de s'exercer très rapidement sur la médecine en général et sur l’hydrologie en particulier. Mais, s’il est vrai que si l'attention des hommes fut appelée davantage vers l’action guérissante des eaux, il manquait cependant une méthode rationnelle de leur application. L’alchimie, science vague et mitigée de superstitions occidentales et de mysticisme oriental dominait presque souverainement l’action médicale et last not least la science hydrologique. Le contact que la période des croisades a créé entre les peuples de
lorient et de l'occident a eu pour effet, entre beaucoup d’autres, d'introduire en Eurcps les pratiques alchimiques, qui furent trop souvent un vrai défi au bon sens de la thérapeutique.
C’est ainsi que la thérapeutique hydrologique s’exerçait à cette époque sans aucun contrôle. On s'imaginait en effet que l’absorption des eaux thermales et minérales ne pourrait être efficace et ne pouvait avoir une action guérissante que si elle était prise en grande quantité. On pouvait voir des malades absorber coup sur coup 6 à 12 verres d’eau. Cette pratique était générale et observée aussi bien par les gens instruits que par le peuple.
Montaigne, dont le scepticisme est bien connu, nous raconte dans le récit du grand voyage qu'il a fait à travers la France, l'Allemagne et la Suisse pour se rendre à une station d'Italie, quelles furent les habitudes dans les grandes villes d’eau qu'il a vues et combien grande fut sa propre foi dans les conceptions si naïves au sujet de l’action guérissante des sources. Parlant de Plombières, où il séjournait en été 1580; il dit: « Aucuns prennent leur repas au bain, où ils se font communément ventouser et scarifier, et ne s’en servent qu'après s'être purgés. S'ils boivent, c’est un verre ou deux dans le bain. Ils trouvaient étrange ma façon d'agir, qui, sans médecine précédente, en buvais neuf verres, revenant environ à un pot, tous les matins à sept heures ; dînais à midi et les jours. où je me baignais, qui était de deux jours l’un, sur les quatre heures, ne restais au bain qu'environ une heure : ce jour-là, je me passais volontiers de souper »1.
1 Cf.: Constantin James, Guide pratique aux eaux minérales, p. 516.
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À Lucques, où il a passé à la même époque une assez lorgue cure, il écrit :
« Je m'ingurgite tous les matins coup sur coup 7 à 8 livres d’eau minérale ! ; puis je prends chaque aprèsmidi un bain d’une à deux heures suivi d’une forte douche. Mais, dit-il, cetraitement ne lui réussit pas très bien : « Je sentais de. la pesanteur sur le front et des bourdonnements d'oreilles. Quand je voulais lire ou regarder fixement un objet, mes yeux se couvraient de certains nuages qui, sans rerdre la vue plus courte, y occasionnaient je ne sais. quel trouble. J'avais en même temps des étourdissements »?.
Cela prouve que Montaigne n’a pas hésité à créer un système propre de traitement et qui ne cadrait pas avec celui préconisé par les médecins d’alors. Inutile de dire que le traitement, qu’il s’imposait, lui était plus nuisible que salutaire. Sentant à la suite des fortes douches qu’il se donnait «des troubles et des étourdissements », il estimait que ce n'était là que la conséquence d’une faiblesse. C'était en réalité les signes d’un état congestif cérébral. Mais fidèle à sa méthode, Montaigne en jugeait tout autrement. Voulant remédier à ces faiblesses, il supprima simplement le bain et la douche et absorka en compensation des quantités d’eau minéra!e d’autant plus fortes en buvant 9 à 10 livres tous les matins. Là encore l'échec était fatal et ce procédé soit-disant dépuratif, -n’aboutit qu’à des vomissements et des crampes d'estomac.
Mais toutes ces douloureuses expériences n'ont pas
1 La livre française était de 16 onces et la livre d'Italie de 12 onces seulement. L’once correspondait à 30 gr. environ. 2 Cf.: Lautrey-Montaigne. Journal de Voyage. ,
appris aux hommes qu'ils se trompaient, et longtemps encore on a pratiqué ces erieurs. Au temps de Louis XIV, Fagon, son médecin attitré et toujours occupé à la cour, continue à accorder beaucoup de crédit aux stations minérales en les recommandant surtout au roi lui-même. Ce fut probablement lui qui envoya Madame de Sévigné à Vichy et à Bourbon-l’Archambault. Dans une lettre qu’elle adressa à sa fille, le 20 mai 1676 de Vichy, nous relevons ce passage intéressant : « J'ai donc pris les eaux ce matin. Ah, qu’elles sont mauvaises ! On va à six heures à la fontaine ; tout le monde s’y trouve ; on boit et on fait une fort vilaine mine, car imaginez-vous qu’elles sont bouillantes et d’un goût de salpêtre désagréable. On tourne, on va, on vient, on se promène, on rend les eaux, on parle confidentiellement de la manière dont on les prend. Il n’est question de cela jusqu’à midi. Enfin on dîne ; après le dîner on va chez quelqu'un... à cinq heures on va se promener dans des pays délicieux, à sept heures on soupe légèrement ; on se couche à dix »..
Les habitudes médicales n’ont donc pas changé. Il était d'usage de soumettre les malades, qu’on envoyait aux eaux, à un traitement préparatoire très énergique, ce dont nous pouvons nous rendre compte dans une lettre que Boileau écrivit le 21 juillet 1687 de Bourbon-l’Archambault, où il était en traitement pour une larÿngite, à son ami Racine: « J'ai été purgé et saigné ; il ne manque plus aucune des formalités prétendues nécessaires pour prendre les eaux ».
«La médecine que j'ai prise aujourd’hui m'a fait tomber quatre fois en faiblesse et m’a mis en état qu'à peine je puis me soutenir. C’est demain que je
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dois commencer le grand œuvre, je veux dire que demain je dois commencer à prendre les eaux». Et, quelques jours après, il ajoute: «qu’il prend tous les matins plus de douze verrées d’eau plus pénibles encore à rendre qu’à avaler, lesquelles lui ont, pour ainsi dire, tout fait sortir du corps, sauf la maladie pour laquelle il les prend »1. Certes la «grande œuvre» n’a pu produire l'effet désiré, étant donné que depuis longtemps cette station n'est plus utilisée pour le traitement des maladies de l’appareil respiratoire.
Il faut arriver au seuil du xrx® siècle pour voir apparaître enfin la science hydrologique sous un aspect plus scientifique. C’est qu’on se décida à refouler au second plan l'importance des observations empiriques et à baser le traitement médical sur des considérations appuyées sur l’étude de chaque variété d’eau. Vers 1850 Trousseau et son école attirèrent l'attention des médecins d’une façon très précise sur les eaux thermales et minérales. Depuis que Bordeu a publié son traité des maladies chroniques et depuis que lui et ses élèves ont publié dans le Journal des Pyrénées la série de leurs précieuses observations, l’hydrologie est entrée dans la véritable voie du progrès.
1 Cf.: P. Blum. Précis Pratique d’'Hydrologie Thérapeutique, p. 21.