II. — LE COMMENTAIRE DE SERVIUS
Nous venons de voir tout ce qu'on peut tirer du texte de Virgile . Son plus ancien commentateur , Servius, du V° siècle, nous en apprendra-t-il davantage? On l'a cru; mais on a été victime d'une illusion. Voici ce qu'il dit sur la IV® églogue :
CuM.Ei, id est : sibylla cjuœ Cumana fuit et sœcula per metalla dicisit. Dixit etiani quis quo sœculo imperarct et solem ultinium, idest, decimuni volait, Novimus autem eumdem esse Apollinem iinde dicit : tuusjam vegnat Apollo. Dixit etiani, Jfnitis omnibus sœcutis, eademvenooari. Quant rem etiam philosophi hac disputatione colligunt dicentes : compléta magna anno, omnia sidéra in ortus suas redire et referri rursus eodem motu. Quod si est idem siderum motus, necesse est ut omnia quœfuerunt Iiabeant iterationem. Universa enim ex astrorum motu pendere manifestum est. Hoc secutus Virgilius dicit rêver ti aurea sœcula et iterari omnia quœ fuerunt.
Il suffit de presser ce texte de quelques interrogations précises pour en faire éclater le vide et l'insignifiance. Non seulement Servius n'a ni vu ni lu aucun document qui pût Stre pris pour le poème sibyllin cité par Virgile, mais sur ce sujet il n'a rien su de plus que nous, et il n'en parle que d'après des inductions tirées du texte même qu'il commente, DU suivant des conjectures philosophiques.
Ces premiers mots, quœ Cumanafuit ne sont que rexplication tautologique de Cumœi et impliquent même un contresens historique. Parlant ensuite de la division de l'histoire en âges successifs caractérisés par des métaux, il ne fait que suivre la tradition établie depuis Hésiode et repétée par Ovide au commencement des Métamorphoses. Mais cette tradition réduit ces âges à quatre : 1 âge d'or, Tàge d'argent, l'âge d'airain et l'âge de fer.
... déduro est ultimaferro,
dit Ovide (Metam., I, v., 127). Et Virgile passe également, sans en supposer d'autres, de lïvge de fer îi Tàge d'or qui va revenir :
... quo Jerrea pr/mum Desinet ac toto surget gens aurea mundo.
{EgloQ., IV, V. 8 et 9.)
Or Servius ne parle pas de quatre âges, mais il en comple dix. Quels métaux pouvait bien choisir la sibylle pour caractériser ainsi dix périodes? Servius fnit ici une confusion.il mêle deux traditions essentiellement différentes : une tradition poétique provenant d'Hésiode et de la Grèce, et une division en dix périodes provenant des apocalypses juives'. Les Grecs et les Romains qui caractérisaient les Ages par des métaux, n'en comptaient pas dix, et les Juifs qui en comptaient dix. ne les caractérisaient pas par des métaux, mnis par des monarchies. En voulant paraître mieux instruit qu'il n'était, Servius n'a fait que prouver son ignorance.
Il est plus difficile de savoir ce qu*il a voulu nous apprendre par les mots suivants : DixU etiain quis quosœcuh imperaret. Ce qui vient après : Salis ou solem uttimum, id
1. Livre à'Hùnoch^ c. 91-93. Apoc. d'Esdvas, dans la version éthiopienne, c. 14. Otactila «(^////ma, 111, v. 108; IV, v. 86 et 47; VIII, J 99, etc.
i<, decimum esse volait, pourrait faire croire qu'il a voulu ire qu'un dieu différent présidait successivement à chacun e ces âges du monde. Mais il est clair qu'il n'a lu cela dans ucun document sibyllin ; il l'infère du texte même de Vir- ;ile comme il l'avoue lui-même : Nooimus autem eumdem ^eApollinem, unde dicit : tuusjam régnât Apollo. Il n'y ipas trace dans l'antiquité d'un tel roulement entre les puisances divines, sauf après la guerre des Titans. Du temps de i^irgile et, pour Virgile surtout, la puissance de Jupiter était onsacrée. Il est plus vraisemblable qu'encore ici Servius ura fait quelque confusion et qu'il a songé vaguement peuttreà la succession des grandes monarchies qui; dans Tapoalyptique juive, marquent les périodes de l'histoire. Comme hacune de ces monarchies avait ses dieux, leur succession )Ouvait sembler amener une succession des puissances dirines. Mais Servius n'a pu trouver cela dans aucun poème libyllin autre que ceux qu'avaient fabriqués les Juifs et les [Chrétiens et de l'authenticité desquels personne ne doutait le son temps.
Un peu plus loin, il trahit encore plus son ignorance, luand il veut expliquer et qu'il explique d'une façon vrainent inepte, cet hémistiche :
y./Incipient mag ni procéder e menses,
Illud tangit, dit-il, quod Julius et Augustus menses in honorent Cœsaris acceperunt nomina, nam antea Quintilis t Sextilis dicii sunt. Ainsi les grands mois ce seraient ceux i'août et de juillet, parce qu'alors les jours sont le plus ^ûgs !
Quant à la doctrine philosophique de la grande année cosmique, ramenant par sa révolution tous les astres à leur point e départ, en sorte que toutes choses recommencent néces- Mrement et se répètent ensuite avec les mêmes caractères, ►çrvius l'a certainement trouvée dans les écoles de son
temps. On peut même dire où il puise sa science. C'estdans le De Dienatalide Censorinus, écrivain du III® siècle de notre ère, ch. 14-18. Ladurée de cette annéecosmique était évaluée de façons très différentes. Les chiffres variaient depuis mille jusqu'à vingt-quatre mille ans. Mais on était d'accord sur un point : au bout de cette révolution devait triompher tantôt l'élément de l'eau et tantôt celui du feu, en sorte que le monde devait périr une fois par le déluge, une fois pir l'incendie : ce qui ne permettait guère la joie ou l'espérance. Le môme Censorinus parle encore dans le môme endroit des libri fatales des Étrusques, d'après Varron,et de leur chronologie. Les commentateurs qui sont allés chercher là l'explication de la prophétie virgilienne, se sont entièrement mépris. Les haruspices étrusques, d'après Censorinus lui-même, ne considéraient que la vie de leur propre nation, dont ijs fixaient la durée à dix âges d'homme ou dix siècles, et, à l'éj^oque de Varron. le VIII® siècle pour les Étrusques venait à peine de finir. Quant aux spéculations sur la durée de Rome elle-même, un fameux augure cité par Varron calculait qu'elle irait à douze siècles, dont la moitié était à peu près révolue. Il n'y a rien dans tout cela qui pût inspirer à Virgile son cri d'espérance et son assertion du retour imminent de l'âge d'or. Les commentateurs qui se servent de ces données et se les transmettent de génération en génération depuis Servius, se dupent eux-mêmes en donnant à des textes anciens peu connus un sens lît une portée qu'ils n'ont pas. En somme, Servius n'a rien su de plus que nous, et, pour résoudre la question que nous avons posée touchant l'identité du poème sibyllin paraphrasé dans la IV* églogue, li critique moderne ne peut se fier qu'à elle-même et aux ressources de la méthode historique sévèrement appliquée.