III . — DES ORACLES SIBYLLINS A ROME AU TEMPS DE VIRGILE
Il serait superflu de parler des fameux livres Tarquinions, déposés au Capitule, enfouis même dans le sol, confiés à la ;arde sévère des quindecinioiri, et que l'on consultait, par iécret du Sénat, dans les grandes crises de la République \ Le Cumœum Carmen do Virgile n'a rien de commun avec :es anciens recueils dont personne n'a jamais su le contenu, ïien que, suivant une vieille légende, ces livres eussent été ipportés deCumes et par la sibylle elle-même ou sa servante. 1s périrent et disparurent tout à fait dans l'incendie qui dérora le Capitole l'année d'avant la dictature de Sylla», c'csti-dire quarante ans au moins avant la composition de la [V* églogue.
Ce qui est beaucoup plus intéressant et ce qu'on n'a pas niffisamment relevé jusqu'ici, c'est le récit de tout ce qui fut !ait par ordre du Sénat et do Sylla lui-même pour les remplacer, ou plutôt, comme on disait alors, afin de ménager la mperstition populaire, pour les reconstituer et leur conserver la même autorité religieuse et le même rôle dans les affaires politiques. Heureusement, nous sommes renseignés sur ce point avec une extraordinaire précision et l'on va voir arriver à Rome, avec une sorte de prestige officiel, une masse de poèmes sibyllins fabriqués en Orient.
La perte des premiers livres sibyllins avait été ressentie ii Rome comme un grand malheur public*. Ce fut un deuil rcli-
1. Deny8d'Halicarna8se,>l/ir/7., IV, 62. Plutarque, Vie de Valerlus ^ubUcola. Tite-Live, III, 10.
2. Dcnys d'Halic, ibid. Lactancc, Die. inst,^ I, 6. Servius, .^Eneid.f ^1, V. 72. Aultt-Gene, I. 19.
3. Tacite, Hist., III, 72. Interjccto quadriurjentorutn quindccim innoruni êpatio^ L» Scipionc^ C. Norhano co^s,, C api loUtim Jîatj race-
148 NOTÉ SUR UN VERS DE VltlGlLE
gieux universel. Ces oracles disparus passaient pour être le gage divin du grand destin de la République. Le Sénat considéra comme un devoir urgent d'y pourvoir.
Lactance, que ces choses intéressaient beaucoup, nous a conservé là-dessus deux témoignages presque contemporains, l'un de Varron, l'autre de Fenestella. un peu plus jeune que Varron, mais appartenant encore au siècle d'Auguste. Voici d'abord ce que disait le premier dans son livre des Rébus dioinis.
(( Dés que le Capitole fut rebâti, on apportai Rome de nouveaux livres sibyllins recueillis dans toutes les villes d'Italie, de Grèce et principalement à Erythrée, de quelque sibylle d'ailleurs qu'ils portassent le nom\ » Denys d'Halicarnasse développe ainsi le même renseignement : « Les oracles sibyllins qui existent aujourd'hui (sous Auguste) ont été recueillis en divers lieux : les uns ont été achetés dans des villes d'Italie, d'autres à Erythrée, en Asie, par des commissaires envoyés par le Sénat; d'autres ont été apportés d'autres villes, ou même ont été copiés par de simples particuliers*. »
Le point important c'est l'envoi des ces commissaires sénatoriaux en Orient, avec une mission officielle pour ramasser de tels documents. Fenestella non seulement confirme le dire de Denys d'Halicarnasse, mais il le précise et nous donne les noms des trois commissaires choisis : « Après la réfection du Capitole, CaiusCurion, consul, fit rapport au
rat» Ctiram mctov Salla sascepit ncquc iamen dcdicacU. Comp. Annal., VI, 12 : Post cxustuni sociali bello Capitolium, etc.
1. Lactance, Die. Inst., I, 6 : Capitolio rcfccto^ ex omnibus cieitati' bus et italiciê et grœcis^ prœcipaequc Erythrœis coacti allatiqtie sMi Romani (noci libri) cu/uscunique sibijUœ noniine fucruni.
2, Ant,^ VI, 67 : Ol 8s vûv ovtec ^/Jpr^9yLo\ ix tcoXXwv eIti TjjioopT,Tot •»» t(>ira)v, ol {Jisv twv iv *lTaXiqf TcôXewv xo^jujOivueç, ol 8* ê{ *Ep*>Oâ(ûv twv h ^
Affiqf xa-uà o^YfJta PouXf,c aTTOTcaXivTwv TCpeTSeuTwv tizl ttjV àvci^ps^V' •* S* ii àXXb>v TToXsbiv xai TTxp' àv8pu)v i8ia>xû>v fietgcYps^ivrcç'.
>énat |)our que des délégués fussent choisis et envoyés à Crytlirée, avec mission d'yrecueillir les poèmes de la sibylle t de les rapporter à Rome. Furent choisis et envoyés ^. Gabinius, M. Otacilius, L. Valerius, qui revinrent a Home vec un millier de vers environ copiés par des particuliers'. » )n voudra bien retenir l'intervention de ces pjirticuliers ournissant, d'après Denys et Fcnestelln, des copies de »oèmes sibyllins aux commissaires du Sénat.
Les trois commissaires dont nous venons d'apprendre les loms, avaient été choisis sans aucun doute parmi lesquindéemvirs; mais ce n'est pas faire injure à ces patriciens de lome que de les tenir pour assez peu versés dans la littéraure grecque et pour incapables de distinguer par eux-mêmes les vers authentiques d'Homère, les vers fabriqués sur le lème type par les poètes sibyllins. Tout au plus pouvaientis juger de la convenance politique du contenu au regard de ambition romaine. Pour tout le reste, ils étaient obligés de 'en remettre à des courtiers littéraires, à des GrœcuU 'Alexandrie ou d'Éphèse qui se chargèrent avec empressenent de leur procurer ce qu'ils cherchaient. Voici d'ailleurs omment Tacite rend compte, à son tour, de cette même (lission. Après avoir rappelé une lettre de Tibère au Sénat u sujet des livres sibyllins, il ajoute : « Le Capitole avait te incendié pendant la guerre sociale. Alors on recueillit à Jamos, h Troie, à Erythrée, dans l'Afrique même, en Sicile t dans les colonies italiques, tous les poèmes sibyllins (qu'il
1. Lactance, ibid. : Fencstellay diligeniisaimus scripior, de qnindciniciris dicens ait^ resiituto CapitoliOy rctuUssc ad Scnatum CCurioeni COS. ut legati Erythras mittcrentur qui carmina sihf/llœ conrinisila loniani dcportarent; itaqttc missos esse P, Gahi/iium, M. OtncUiiim^ .. Valcriuni, qui dcscriptos a pricatis rcrs(ts circa mi! la lio/nam cpovtavunt. Conip. De Ira Dei, ch. xxii : FcncsicUa Icrjatos Erijthras Sc/tatu esse taissos refevt, ut hnjns sibi/Hœ carmina Romani eportarenlur ci ea consules Curio et Octacius in Cupitolio^ quod inc rrat, Q. Catulo curante^ rcsiiiutum, poncnda curarent.
y ait une ou plusieurs sibylles), et les prêtres (les quindécenh virs) furent chargés, autant du moins que le permettent lei lumières de l'homme, de discerner dans cette masse les vnii des autres'. »
L'arrivée en Orient de cette ambassade religieuse fit grande impression. Tous les centres religieux et littéraires en furent émus. Alexandrie, où tout affluait, ne resta pas en arrière. L'autorité de la sibylle s'en accrut. Les poètes pseudo-sibyllins et les collectionneurs d'oracles qui depuis un siècle ne manquaient pas se mirent en quête. Les délégués de Rome durent être surpris et un peu inquiets des richesses qu'on vint leur offrir. Ils prirent de toutes mains. Puis ils firent un triage, comme le dit Tacite, et sans doute le millier devers dont parle Fcnestella, représente le résultat de cet examen et le dépôt fait au Capitole pour remplacer les anciens oracles incendiés.
Il serait incroyable que les Juifs d'Alexandrie qui, depuis un demi-siècle au moins, comme nous le verrons, fabriquaient des oracles sibyllins dans l'intérêt de leur propagande religieuse et dans le sens de leurs espérances d'avenir, fussent restés étrangers à une affaire à la fois littéraire et politique si retentissante. Ils profitèrent de l'occasion, n'en doutons point, et ils réussirent certainement à glisser entre les mains des commissaires de Rome et en tout casa répandre dans cette ville des pièces sibyllines, qui déjà jouissaient ailleurs d'une grande autorité. Ces pièces d'ori- , gine juive durent être d'autant mieux accueillies des Romains qu'à cette époque, les Juifs, luttant soit contre les Séleucidcs de Syrie, soit contre les Lagides d'Egypte, n'avaient pour les Romains ni les sentiments de haine implacable, ni
1. Annal., VI, 12 : Qnod a nxijoribu» qtioque decrctum eral^ pod exuslum sociali bcUo Capitolium^ qtiœsitis Samo^ IliOy Enjthriê^ pff Africani ctiani ac Siciliam et Ualicas colonias carminihus êibiflUÊ funa scu plurrs fucrc)^ daloquc sacerdotibus ncqoiio^ qwmium humana ope poluUscnty ccra diççcrnçrCt
S imprécations qu'on trouve dans les apocalypses postésures à la ruine de Jérusalem. Sans doute Rome leur appaissait comme une puissance redoutable et les Romains •mme horriblement assoiffés d'argent et de débauches ; mais \ étaient encore la verge dont TÉterncl se servait pour punir urs persécuteurs, et, dans leurs oracles sibylliques, ils niaient à présenter cet Empire naissant, comme celui qui ^vaii remplacer tous les autres, s'étendre sur toute la terre précéder celui du Messie et des saints d'Israël. Il y avait de quoi flatter l'orgueil de Rome sans l'inquiéter, d'autant le les quindécemvirs se réservaient le droit d*en retenir ce li leur plaisait et d'écarter le reste. Au besoin les sibyllistes ifs étaient hommes à prévenir à cet égard tous leurs désirs' h préparer des éditions expurgées de ces oracles afin de les îeux faire recevoir. Quoi qu'il en soit, sous le nom de la byllc d'Erythrée et de Cumcs. les poèmes judéo-sibyllins métrèrent à Rome vers Tan 80 avant notre ère et y frap- ?rcnt beaucoup l'opinion publique. Lu vraisemblance mo- Jo suffirait pour rétablir. On en trouvera plus loin des •cuves positives.
Ce qu'il faut seulement consulter ici, c'est la vo;ïtio in- *oyable qu'eurent, à la suite de cette mission romaine, les ïcucils d'oracles sibyllins en général. Leur rôle public et :)litique sans doute diminue. Ofliciellement, de Sylla aux ntonins, on ne consulte pos ])lus de quatre ou cinq fois les plumes nouveaux déposés au Capitole. La raison en est mple; ces volumes n'avaient plus rien de myst(>ricux. On 1 connaissait le contenu; il en circulait des copies, et les irticuliers ])ouvaient en montrer des éditions meilleures ou lus complètes. Les patriciens romains les plus riches n'client ni les moins crédules ni les moins superstitieux. Les olitiques aimaient à couvrir leurs desseins et h justifier leurs spérances d'oracles sibyllins dont ils récitaient le texte h îurs partisans. Dans la Vie de Marins, Plntarque raconte ue le consul Octavius était complètement tombé sous le
pouvoir des Chaldéens et des sibyllistes . Lentulus, le complice de Catilina, répétait à tout venant que d'après un poème sibyllin, trois Cornélius devaient obtenir l'empire de Rome : deux l'avaient eu déjà : Cornélius Cinna et Cornélius Sylla; le troisième dont la fortune était ainsi prédite, c'était lui-même, Cornélius Lentulus \ D'après Dion Cassius, les armées de César et de Pompée marchaient Tune contre l'autre en chantant des oracles sibyllins *. La vérité c'est que les allusions aux guerres civiles de Rome ne manquent pas dans ceux qui sont venus jusqu'à nous. Bref, le public devint si curieux et parut si ému de ces prédictions qu'Auguste, y voyant un. danger pour l'Etat, fît rechercher et brûler tous *les poèmes de ce genre qu'il put trouver à Rome, plus de 4eux mille, avec interdiction d'en garder de se ftib labiés dans les maisons \ Tibère renouvela cette sorte d'inquisition littéraire. Il s'agissait très certainement d'écrits apocalyptiques juifs qui seuls étaient dangereux. L'apocalypse juive, c'était la revanche de l'âme contre l'oppression matérielle, la révolte de la foi contre la réalité, la lutte qui ne cessera plus de la religion et de l'État. Auguste devait s'en préoccuper; mais un demi-siècle auparavant, le Sénat ne pouvait encore savoir quelles matières explosives il importait et déposait
1. SaUuste, Catilina, 47 : Ex libris Sibyllinis rcgnum Romœ tribfU Corneliis portendi, Cinnam alque Sullani aniea, se tcrtium cui fatum foret urbis potiri, Comp. Cicéron in Catilinani^ III, 4 ; Fiorus, IV, 1; Quintilien, V, 10. Alexandre, le savant éditeur des Oracles sibyllins, ne pouvait s'empêcher de songer à ce propos aux cornes (cornua) du Htiv de Daniel^VIIet VIII, qui reviennent assez souvent dans les apocalypses subséquentes : Orac. Sibi/IL, V, v. 241, etc.
2. Dio Cassius, XLI, 14: Kal XoYta Ttva d>ç xai 'zr^ç XiSjXXtjC ovts r^wn.
3. Suétone, Vie d*Au(fusic, 31 : Postquam pontificatum maximaux démuni suscepit^ quidquid futidicoruni librorum grœci laiinique ^ neris nullis cel paruni idoncis auctoribus fcrebaiur, supra duo mi7/<fl contracta undique cremacit. Tacite, Annal., Vil, 12. Quia mulla w/ifl 8ub nomine celebri culgabantur, sanxisse Augusium^ quem intradie^ ad prœtorem urbanuni defcrrentur nequc prioaiim habere liceret*
au Capitole, et la muse religieuse de Virgile devait s'éprendre de ridéalisme, de la pureté morale, du théisme sévère et de l'espérance joyeuse qui régnaient dans ces productions judéo-alexandrines.
Justin Martyr rappelle les proscriptions dont ce genre de livres fut l'objet de la part des empereurs. « La malice dès démons, dit-il, a poussé lés princes à interdire sous peine de mort la lecture des livres d'Hystaspe, dé la Sibylle et dés Prophètes*. » Et Ju vénal, d'autre part, atteste la foi proverbiale qu'on avait aux dires de la Sibylle, dans ce vers de la Satire VIII :
Crédite me vobisfolium recitare Sibyllœ.
La critique est d'autant plus autorisée à chercher du côté de ces poèmes juifs partis d'Alexandrie, celui qu'a lu et paraphrasé Virgile, qu'en réalité aucune autre voie ne s'ouvre devant ses recherches.